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Philosophia
Pionnier
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   Posté le 12-01-2014 à 18:50:04   Voir le profil de Philosophia (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Philosophia   

Dans un discours prononcé en février 1790 devant l’Assemblée, le député du Tiers Etat Jérôme Petion déclarait à propos des assignats en petites coupures , qu’ " il doit en être de la monnaie fictive comme de la monnaie réelle, il faut la subdiviser, si on veut qu’elle soit commode et utile ."

La même année, c'est le banquier suisse Etienne Clavière qui serait à l'origine de la création des assignats. Exilé en France à la suite de la "Révolution de Genève" (1782) à laquelle il avait pris une part active, cet homme avait accumulé une fortune considérable, notamment en participant à de brillantes spéculations boursières où l'on avait vu la Compagnie des Indes , dont il était actionnaire, occuper une place centrale.

Notons qu’en 1722, le chantre fortuné de l’économie libérale et du libre échange, le dénommé Voltaire, possédait lui-même trois actions dans la puissante compagnie : maîtrisant la quasi totalité du grand commerce international de la France, et notamment l’intégralité de celui effectué avec l’Afrique, celle-ci était détentrice des droits régaliens régissant la majeure partie des échanges atlantiques, et tout particulièrement, la très lucrative traite négrière.

Or, pour en revenir à la question des assignats, lorsqu'au moment où il manque le numéraire nécessaire aux petites transactions, c’est-à-dire au paiement des salaires ou au commerce de détail, le sieur Clavière, qui est un hommes d'affaires, propose " la création de coupons d’assignats de 10 sous, c’est-à-dire la création d’une monnaie de papier commode au peuple ", n'a-t-il pas une petite idée derrière la tête ?

Dans son " Histoire socialiste de la Révolution française ", Jaurès note que " le besoin d’une toute petite monnaie était si grand que l’institution des billets de confiance se développa prodigieusement ". Voilà par exemple qu'en mai 1790, à Bordeaux, des industriels et des commerçants forment, pour payer leurs ouvriers, une société en vue d’émettre des billets de faible valeur cautionnés par une réserve d'assignats de valeur correspondante permettant l'échange. Leur exemple est immédiatement suivi à Marseille, Lyon et Montpellier.

A Nîmes, c'est encore une société de négociants et fabricants (soierie) qui en septembre 1790 ouvre un bureau d'échange ; son exemple est imité en novembre à Saint Hippolyte et à Sauve, puis à Uzès en décembre ; au cours de l'année suivante, une société regroupant fabricants et marchands de bas procède de la même façon à Saint Jean du Gard en mai, à Bagnols en juin, à Valleraugue et Saint Laurent le Minier en juillet, à Grand Gallargues et à Sommières en août. Même des négociants isolés se lancent dans l'émission d'assignats de 10 sous, de 5 sous, de 2,5 sous, et même de 1 sou !...

Votée par l’Assemblée constituante dominée par des Voltairiens, c’est-à-dire les gros propriétaires et bourgeois riches qui avaient tout naturellement consacré le droit de propriété, la loi du 19 mai 1791 régularisa les émissions des billets de confiance réalisées à l'initiative de ces établissements privés, lesquels furent par ailleurs placés sous la protection des corps administratifs et des municipalités.

De plus, l'Assemblée bourgeoise exempta des droits de timbre les billets de 10 livres jusqu’à ceux de 25 livres compris, et elle n’imposa aux établissements émetteurs qu’une seule obligation, celle de faire une déclaration au greffe de la municipalité et déposer un cautionnement en assignats. Cependant, comme l’observe Albert Mathiez " la loi restait dans le vague sur la quotité de ce cautionnement par rapport au chiffre des émissions " et elle " ne prescrivait aucune mesure de contrôle ".

De ce "laisser faire", les conséquences n'avaient pas tardé à se manifester puisque, comme le souligne Mathiez, " l'émission des billets de confiance, doublant celle des assignats, augmentait dans des proportions énormes la masse du papier en circulation et facilitait l'agiotage ". Jaurès précise pour sa part que " les assignats de 5 livres s’échangeaient à perte contre ces billets de confiance : l'ouvrier qui ayant un billet de 5 livres était obligé "de faire de la monnaie", ne recevait en tout petits billets de confiance que 4 livres et demie ."

Ces billets émis à usage interne par les industriels pour payer leurs ouvriers, par les propriétaires fonciers pour payer les journaliers, et sans reconnaissance officielle, rencontraient finalement la même défiance que les assignats, et pour cause : un certain Caminet, cité par Jaurès, déclarait le 16 décembre 1791 : " les petits assignats, n'ont jusqu'ici servi qu'aux riches, ils sont devenus entre leurs mains un moyen de diminuer le salaire du pauvre et de faire perdre aux ouvriers un dixième de leur semaine pour l'échange ."

Comme l'écrit Jaurès, il s'avérait donc que " la monnaie de la Révolution qui, par le gage de l'assignat, avait la solidité de la terre , [devenait] maintenant, par le billet de confiance, une monnaie fluctuante, livrée à tous les courants de la spéculation ."

Cela n'avait pas échappé à un certain Saint-Just ...


Edité le 13-01-2014 à 20:54:21 par Philosophia




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Michel J. Cuny
Jeune Communiste
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   Posté le 19-01-2014 à 18:20:35   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Lors de sa séance du vendredi 23 décembre 1791, l'Assemblée législative décrète " qu’il y aura des assignats de 50 sous " avant de décréter également " qu’il y aura des assignats de 10, de 15 et de 25 sous ."
Pour que tout cela - et le reste du montage des assignats de différentes valeurs - ne parte pas très vite en fumée, il faut s'empresser d'entrer en guerre. Dans les jours qui suivent, revoici nos Girondins tout feu tout flamme...


C'est d'abord Jean-Baptiste Louvet qui se présente comme orateur d'une députation porteuse de la pétition signée individuellement par un grand nombre de citoyens de la section parisienne des Lombards :

" Nous vous demanderons un fléau terrible, mais indispensable. Nous vous demanderons la guerre. La guerre ! et qu’à l’instant la France se lève en armes. Se pourrait-il que la coalition des tyrans fût complétée ? Ah ! tant mieux pour l’univers ! Qu’aussitôt, prompts comme l’éclair, des milliers de nos citoyens soldats se précipitent sur les nombreux domaines de la féodalité ! Qu’ils ne s’arrêtent qu’où finira la servitude ."

Et où commence la liberté de faire ses petites affaires pour son propre compte...

Le vendredi 30 décembre 1791, vient le tour de Brissot :

" Il est donc enfin arrivé le moment où la France doit déployer aux yeux de l’Europe le caractère d’une nation libre, qui veut défendre et maintenir la liberté ."

La liberté, pour les uns, de vendre eux-mêmes leurs services à autrui. La liberté pour les autres de les acquérir... Dichotomie que nous retrouvons ici directement affirmée :

" C’est de l’or, c’est du sang des Français que vous allez disposer ."

Et Brissot d'affirmer la prééminence des entrepreneurs de la guerre de conquête bien certains de pouvoir mobiliser tout un peuple :

" Que nous importe à nous la politique des cours, à nous qui voulons être libres, à nous qui ne voulons que défendre notre liberté, à nous qui en avons les moyens ? La France veut la paix, elle ne craint point la guerre, elle ne cherche point de nouveaux alliés ; elle a vingt-cinq millions de bras libres au soutien de sa cause, elle n’a pas besoin des autres ."

Et tout cela alors qu'il n'ignore pas ce que, justement, il n'hésite pas à réaffirmer :

" « La nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple. » Tel est le texte de la constitution. Tel est le vœu sacré par lequel nous avons lié notre bonheur au bonheur de tous les peuples, et nous y serons fidèles. "

Certes, mais qu'est-ce donc qu'un peuple ? Faut-il y compter les maîtres que lui ont imposés des siècles de féodalité ? Faut-il consentir à penser que, sous ces maîtres-là , un peuple pourrait être réputé libre ?

Décidément, ces messieurs avaient pensé à tout, et dès longtemps !...

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Michel J. Cuny
Philosophia
Pionnier
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   Posté le 01-02-2014 à 21:20:28   Voir le profil de Philosophia (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Philosophia   

Dans son " Histoire socialiste de la Révolution française ", Jaurès constate que, " par ces petites coupures des assignats, répondant à toutes les ramifications des échanges, la Révolution [et à travers elle, la bourgeoisie] entrait enfin dans tout le réseau de la circulation et de la vie économique, dans les veinules et les artérioles et dans tout le système capillaire. C’était la prise de possession entière, profonde, de la vie sociale, par le signe révolutionnaire, par l’assignat ."

D’où cet ardent plaidoyer du député Jérôme Pétion en faveur de l'assignat et, tout particulièrement, de ses petits frères, appelés à résoudre un problème absolument crucial pour une bourgeoisie soucieuse de la bonne marche de ses petites, comme de ses grandes affaires.

En février 1790 déjà, Jérôme Pétion rappelait devant l’Assemblée constituante que, " s'il est un vice qui se fait vivement sentir dans les assignats mis en émission jusqu'à ce jour, c'est qu'ils présentent des sommes trop considérables, et qu'ils ne se prêtent pas dès lors à une facile et fréquente circulation . Ils deviennent nuls pour les besoins journaliers de la vie et pour tous les objets de détail ; ils deviennent nuls pour toutes les opérations partielles du commerce. Il deviennent tantôt une raison, tantôt un prétexte pour arrêter le cours des affaires ."

Les dites affaires ne pouvant bien sûr prospérer que sur le dos et avec le sang de celles et ceux qui produisent la richesse, ce que notre cher Pétion sait peut-être puisqu’à l’argument susceptible de lui être opposé selon lequel " ce sera l'homme pauvre, l'ouvrier, qui éprouvera de l'embarras des assignats à petite somme, parce qu'on le paiera avec cette monnaie ", il répond que bien au contraire, " sans ces assignats, le pauvre serait au comble du malheur, parce que la circulation étant arrêtée, il ne trouverait pas à s'occuper " ou, plus exactement, " le commerce, les manufactures, tous les arts étant dans un état de stagnation ", " l’homme pauvre, l’ouvrier " " n'aurait aucun débouché pour gagner sa vie ". C’est-à-dire, une vie de misère ?

Bien sûr que oui, puisqu’au pays de cocagne bourgeois, la misère du plus grand nombre est la seule et unique condition de la richesse d’un petit nombre. Mais, pour ce qui le concerne, Jérôme Pétion doit savoir de quoi il retourne, en termes de lutte de classes, lorsqu’il s’adresse à ses collègues-membres de la Constituante, tous ces bourgeois par ailleurs sympathisants du très admiré Voltaire : celui-là même qui – il ne faut pas cesser de le répéter à une France qui s’obstine à ne rien entendre – déclarait à la face du monde :

" Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne ."

Il a, en tout cas, sa petite idée Pétion, et c'est en fait une grande idée : émettre des assignats en petites coupures et en grandes quantités de façon à ce qu’ils se prêtent enfin ! " à une facile et fréquente circulation ", et entraînent ainsi une reprise des affaires.

Faire des affaires, voilà encore et toujours ce dont il s’agit au delà d’un prétendu souci du bien général, comme des conditions d’existence d’un peuple où " l’homme pauvre, l’ouvrier " continue de constituer la majorité. Considérant les juteuses perspectives que laisse entrevoir ce que Jaurès appelle une " prise de possession entière, profonde, de la vie sociale " rendue possible par la mise en circulation d’un grand nombre de signes fictifs , Pétion assure que " plus les espèces sont abondantes, plus l'intérêt baisse, plus l'agriculture et le commerce fleurissent, plus le propriétaire et le négociant s'enrichissent , plus la classe indigente est occupée , plus la société entière prospère ."

C’est justement ce que l "on" nous serine depuis plus de deux cents ans, et il faut bien dire qu’effectivement, tout continue d’aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, et que vogue, vogue la galère ...


Edité le 03-02-2014 à 20:11:24 par Philosophia




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Michel J. Cuny
Jeune Communiste
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   Posté le 09-02-2014 à 15:25:23   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Voici donc la galère telle qu'elle est pilotée par Brissot de Warville lors de la séance du jeudi 29 décembre 1791 à l'Assemblée législative...

" Enfin, il faut faire respecter partout, et la constitution et le nom Français, et la liberté de nos concitoyens que leurs affaires appellent au dehors, et la liberté universelle dont vous êtes les dépositaires ." (j'y souligne l'élément le plus significatif)

Ainsi, sans doute, au titre même des "affaires" des plus habiles d'entre nous...

" La guerre est actuellement un bienfait national : et la seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre, c’est de ne pouvoir pas faire cesser les maux qui résultent de l’audace des émigrés ."

Informés de cette place centrale des "affaires" à faire, nous pouvons remonter maintenant jusqu'à l'endroit de ce même discours où Brissot tentait de rassurer son monde en montrant que les pays les plus importants n'étaient pas, pour l'instant, en situation de venir à la rescousse des petits :

" Que résulte-t-il de là ? qu’aucune puissance considérable ne pourra nous attaquer ; que, quoique la Suède, la Russie, l’Espagne, favorisent les princes émigrés, cependant, elles ne se déclareront pas ouvertement contre nous. Mais s’ensuit-il que nous ne devions pas faire des préparatifs de guerre ? non ; il faut montrer une grande force pour faire cesser la comédie que jouent les têtes couronnées ."

Car il y a préparatifs et préparatifs, selon que les "affaires" doivent pouvoir s'étendre au moins jusque-là plutôt que jusqu'ici. Autrement dit :

" Mais devons-nous nous borner à ces mesures ? Je ne le crois pas. Un peuple libre ne doit pas porter des demi-coups ; il ne doit pas feindre des amis dans les ennemis secrets. Lorsqu’il veut écraser des petits princes, il ne doit pas oublier les injures que de plus grandes puissances lui ont fait endurer ? "

Ainsi, c'est en quelque sorte la guerre planétaire qui est annoncée... rien que pour placer des assignats contre de l'or, contre des terres, contre des bâtiments agricoles et industriels, contre des systèmes entiers de communication terrestre, fluviale et maritime. Nous pressentons déjà le Napoléon Bonaparte là-dessous.

L'intervenant subséquent, Hérault de Séchelles , confirme l'ampleur du projet, et les enjeux d'ordre matériel :

" Un grand complot existe contre la liberté de l’univers. Partout où il y a un trône, nous avons un ennemi ; mais presque toutes les puissances aristocratiques ou despotiques sont endettées ou ruinées ; et c’est dans leur pauvreté qu’elles se cotisent pour renverser la constitution française ."

Mais la finalité déterminante est d'abord liée à la situation intérieure d'un pays dont il ne faut surtout pas oublier qu'il est alors en révolution et pas seulement du côté des sommets de sa structuration sociale. Il y a tout un peuple qui se prend à trépigner. A cela, il y a un remède qu' Hérault de Séchelles n'hésite pas à évoquer très clairement en indiquant que, dès que le roi aura consenti à remplir une "obligation qui lui est prescrite par la constitution, celle de notifier sans délai au corps législatif toutes hostilités imminentes"...

" Cette déclaration rappellera tous les fonctionnaires à l’activité qu’ils doivent mettre dans l’exercice de leurs fonctions, et doublera leur responsabilité, elle vous donnera le moyen de remplir cette lacune administrative que deux veto suspensifs vous ont fait essuyer ; vous pourrez en effet prendre en état de guerre des mesures que l’état de paix pourrait faire paraître trop sévères . Elle légitimera les préparatifs, le décret d’accusation et le décret de séquestre que avez ajourné avec le premier. Elle justifiera toutes vos démarches ; en effet, c’est chez vous qu’il faut faire la guerre aux rebelles avant de la porter au-dehors. Toutes les mesures que vous prendrez pour le salut de l’État, seront justes , comme l’était l’autorité consulaire, créée par les Romains dans les temps de détresse : Ne quid respublica detrimenti capiat . [Pour que la république ne souffre aucun dommage] Le moment est venu de prendre un voile et de le jeter sur la statue de la liberté ." ( je souligne ce qui est le plus criant de vérité )

N'est-ce pas, effectivement, quelque chose qui préfigure la dictature napoléonienne ?

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Michel J. Cuny
Philosophia
Pionnier
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   Posté le 16-02-2014 à 15:30:53   Voir le profil de Philosophia (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Philosophia   

Par un décret du 17 mai 1791, la Constituante autorisait la vente ou l'échange des assignats contre la monnaie d'or ou d'argent, ouvrant ainsi toute grande la porte au commerce de l'argent , ce qui constituait un événement sans précédent puisque, si l’on en croit Régine Pernoud dans son ouvrage " Histoire de la bourgeoisie en France ", l’Assemblée avait de ce fait permis le " trafic des espèces et assignats et rendu par conséquent licites , au nom de la liberté , un certain nombre d'opérations qui jamais jusqu'alors n'avaient été pratiquées sans risque " ...

Or, en ce mois de février 1790, Pétion sait - et il le dit devant l’Assemblée puisque cela sert son argumentation en faveur de l’assignat - que " le grand nombre des assignats effraie ", que l’" on craint une commotion trop subite et trop violente, le renchérissement des denrées, le renchérissement de la main d'oeuvre, par contre-coup la ruine des manufactures, du commerce, des propriétaires même ."

Armé d’une confiance aveugle dans les vertus d’une économie prétendument auto-régulée, notre brave Pétion soutient qu'au contraire, " plus les espèces sont abondantes, plus l'intérêt baisse, plus l'agriculture et le commerce fleurissent, plus le propriétaire et le négociant s'enrichissent, plus la classe indigente est occupée, plus la société entière prospère. "

Qu'enfin puissent se " rouvrir les sources de la prospérité publique qui se tarissent de jour en jour " et soit donnée " une nouvelle vie " " au corps social ", voilà où réside pour Pétion l’intérêt (et le salut !) de cette bourgeoisie, tellement soucieuse comme chacun sait du bien-être de la Nation ...

Ainsi, il ne comprend pas qu’il puisse subsister un doute quelconque quant aux résultats prodigieux que l’utilisation sur une très large échelle de l’assignat peut produire ; il demande alors à son auditoire " par quelle fatalité cet ordre invariable [du "laisser faire, laisser passer"] varierait-il pour nous, si nous mettions de nouveaux signes en circulation ", et " comment un numéraire fictif de deux milliards occasionnerait-il tant de désordres dans la France, lorsqu'un numéraire fictif, beaucoup plus considérable produit tant de prospérité en Angleterre ?"

Il ne sera pas nécessaire d'attendre très longtemps pour pouvoir mesurer la qualité des bienfaits issus de la libre circulation de l'assignat : ayant acquis une existence totalement indépendante de ce qu'à l'origine il était censé représenter, c'est-à-dire les biens nationaux, l'assignat serait désormais l'objet de toutes les spéculations.

Spéculations, il ne faut jamais l'oublier, sur le sang du peuple, c'est-à-dire non seulement sur ses moyens de subsistance mais encore sur les guerres au cours desquelles ses forces vives sont sacrifiées, après avoir contribué à l'enrichissement de ces vautours de fournisseurs et munitionnaires.

Le 29 novembre 1792, soit deux ans seulement après l'intervention du bien intentionné Pétion, Saint-Just fera devant la Convention un rapport tout à fait éclairant sur la situation dans laquelle se trouve alors la France révolutionnaire :

" Ce qui a renversé en France le système de commerce des grains depuis la Révolution, c’est l’émission déréglée du signe . Toutes nos richesses métalliques et territoriales sont représentées : le signe de toutes les valeurs est dans le commerce ; et toutes ces valeurs sont nulles dans le commerce, parce-qu’elles n’entrent pour rien dans la consommation ."
[...]
" La cherté des subsistances et de toutes choses vient de la disproportion du signe ; les papiers de confiance [billets de confiance ou assignats] augmentent encore la disproportion : car les fonds d’amortissement sont en circulation ; l’abîme se creuse tous les jours par les nécessités de la guerre . Les manufactures ne font rien, on n’achète point, le commerce ne roule guère que sur les soldats . Je ne vois plus dans le commerce que notre imprudence et notre sang : tout se change en monnaie, les produits de la terre sont accaparés ou cachés ."

A propos de la prospérité, et surtout du bien général dont la bourgeoisie moralisatrice et toujours bien-pensante a la bouche pleine à s'en étouffer, Saint Just écrira quelques années plus tard :

" La question du bien général aujourd’hui peut être ainsi posée : il faut que tout le monde travaille et se respecte. [...] J’ai dit que le travail et le respect civil étaient pour nous des vertus nécessaires. En effet, si nous continuons d’émettre autant de signes que nous l’avons fait par le passé, chacun à la fin se sentant assez opulent pour se dispenser du travail, vous verrez dépérir les cultures et les manufactures ."

Ainsi, ce n'est nullement une quelconque " fatalité " qui aura réduit à néant les belles prévisions du malheureux Pétion qui, à l'instar des adeptes de Turgot, voyait " des lois naturelles là où il n’y a de place que pour les lois d’un système particulier, historiquement déterminé, de rapports de production ." (Lénine)

Et cela change tout, n'est-ce pas ?


Edité le 16-02-2014 à 17:20:38 par Philosophia




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Michel J. Cuny
Jeune Communiste
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   Posté le 23-02-2014 à 20:48:46   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Contrairement à nos Sarkozy et Hollande d'aujourd'hui qui n'hésitent pas une seconde à lancer la France dans telle ou telle guerre sitôt que la finance internationale leur en donne l'ordre, Louis XVI s'est longtemps fait tirer l'oreille avant d'entrer dans le jeu que lui proposaient la bourgeoisie française et une partie de la finance européenne , jeu qui allait tout de même devoir frapper d'autres rois que lui.

En ce sens, la formule, déjà citée, que Hérault de Séchelles avait utilisée le 29 décembre 1791 gardait tout son sel : " Partout où il y a un trône, nous avons un ennemi ." Y compris - pour cette décision d'entrer en guerre - le roi de France. Et pourtant tout le monde s'agite autour de lui. Ce qui nous permettra de bien faire ressortir l'ensemble de l'argumentation en cours.

Voici Laffon-Ladebat , membre du comité de l’ordinaire des finances, qui intervient devant l'Assemblée législative le 31 décembre 1791 :

" Il n’est plus temps de se le dissimuler : une inquiétude cruelle agite tout l’Empire sur l’état des finances ; les ennemis de la patrie en profitent pour répandre partout le trouble et l’effroi ; la cupidité et d’agiotage trafiquent de la fortune et du repos public ; les nouvelles les plus alarmantes pour le commerce et le crédit sont inventées et répandues pour favoriser des spéculations particulières ; on nous calomnie, et on dit qu’indifférents sur la fortune publique, elle va périr dans nos mains ."

Puis le dimanche 1er janvier 1792, c'est au tour de Grangeneuve de venir répéter devant la même Législative qu'il y a effectivement un os :

" Vous avez décrété, le 8 novembre dernier, que les rassemblements des émigrés, prolongés jusqu’au 1er janvier, les constitueraient en état de coupable de conjuration contre la patrie, et qu’ils seraient punis de mort. Le chef du pouvoir exécutif a refusé son consentement au décret qui renfermait cette réserve et cette déclaration ; mais la constitution, si elle donne au roi le droit de suspendre l’exécution d’un décret, ne lui donne pas celui de faire qu’une déclaration n’existe pas […]."

Ne serait-il vraiment pas possible de passer outre ? Et de poursuivre :

" On connaît aujourd’hui jusqu’à quel point se sont accrues les forces de nos ennemis, par l’effet de cette longue impunité, puisque cent cinquante mille hommes sont nécessaires pour les combattre. Je sais que les Français seront bien éloignés de regretter d’être appelés à dissiper ces hordes de traîtres, que tous sacrifieront leur vie, s’il le faut, pour la liberté de leur pays ; mais dans le secret de leurs familles, quelles cruelles inquiétudes ! Et pour vous, qui voudriez soulager le fardeau des contributions publiques, quelle douloureuse nécessité que celle de voter des fonds extraordinaires ! "

Deux semaines se passent, et rien n'y fait. C'est maintenant Gensonné qui vient à la rescousse au nom du comité diplomatique (samedi 14 janvier 1792) :

" Telle est notre situation actuelle que l’éloignement de la guerre qui, dans les circonstances ordinaires, serait un fléau qui ferait gémir l’humanité, doit paraître aujourd’hui funeste au bien public. Cette crise salutaire élèvera le peuple à la hauteur de ses destinées, le rappellera à sa première énergie, rétablira le crédit et étouffera tous les germes de divisions intestines, effets qu’étaient loin, sans doute, de prévoir ceux qui ont été les moteurs de cette politique ténébreuse qui en a amené la nécessité ; c’est ainsi qu’un génie bienfaisant semble veiller sur la destinée de la constitution ."

Ainsi, très éloigné de désespérer du pays :

" Votre comité vous propose de faire accélérer les préparatifs de guerre […]."

Peut-être, cependant, manque-t-il encore un tout petit quelque chose...

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Michel J. Cuny
Xuan
Grand classique (ou très bavard)
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   Posté le 03-03-2014 à 22:19:33   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Michel J. Cuny a écrit :

Contrairement à nos Sarkozy et Hollande d'aujourd'hui qui n'hésitent pas une seconde à lancer la France dans telle ou telle guerre sitôt que la finance internationale leur en donne l'ordre


juste ce petit bémol : je pense que les interventions françaises sont principalement motivées par les intérêts économiques et financiers français et non internationaux. Qu'il y ait une collusion avec l'impérialisme US n'y change rien, dans ce cas il s'agit d'intérêts communs.


Edité le 03-03-2014 à 22:20:18 par Xuan




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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
Michel J. Cuny
Jeune Communiste
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   Posté le 08-03-2014 à 16:25:21   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Tout à fait d'accord avec toi, Xuan.
D'intérêts communs, qui expriment très directement les critères définis par la finance internationale.
Pour aider à cerner le problème général, je donnerai ces deux références :

http://crimesdestaline.canalblog.com/archives/2012/05/19/24628507.html

http://crimesdestaline.canalblog.com/archives/2012/05/18/24630001.html


Edité le 08-03-2014 à 16:26:54 par Michel J. Cuny




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Michel J. Cuny
Philosophia
Pionnier
17 messages postés
   Posté le 15-03-2014 à 14:01:28   Voir le profil de Philosophia (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Philosophia   

Comme l'écrit Michel Cuny, " ainsi, c'est en quelque sorte la guerre planétaire qui est annoncée... rien que pour placer des assignats contre de l'or, contre des terres, contre des bâtiments agricoles et industriels, contre des systèmes entiers de communication terrestre, fluviale et maritime. Nous pressentons déjà le Napoléon Bonaparte là-dessous ."

La vente des biens nationaux n'avait donc pas permis, comme l'était à l'origine sa véritable destination, d'éponger la dette publique, et la banqueroute menaçait toujours. Malgré la création en août 1793 par la Convention d’un Grand Livre de la Dette publique où la " loyauté française " était invoquée pour payer intégralement les arrérages des rentes, seuls les rentiers porteurs d'un capital de plus de 1 000 livres avaient été payés en monnaie alors que les petits rentiers, dont le capital était inférieur à 1 000 livres, avaient reçu des assignats. Or l'assignat avait fini par susciter une grande méfiance, sa valeur n’étant plus gagée sur celle, tangible, de la terre.

Par conséquent, la nécessité s'était imposée, pour garantir les assignats et pour calmer le mécontentement et les ardeurs insurrectionnelles du peuple, de précipiter la nation dans des guerres de conquête, revêtues du masque de la légitime défense de la France révolutionnaire face aux monarchies coalisées. Les propos de Hérault de Séchelles devant l'Assemblée prennent à cet égard tout leur sens lorsqu'il affirme : " vous pourrez en effet prendre en état de guerre des mesures que l’état de paix pourrait faire paraître trop sévères. C’est chez vous qu’il faut faire la guerre aux rebelles avant de la porter au-dehors ."

Or seule une autorité indépendante du pouvoir législatif était en mesure de prendre l'initiative d'engager, à tout moment, la nation française dans des opérations militaires ... Dubois Crancé, qui avait pressenti le danger d'une dictature militaire, écrivait à ses Commettans le 14 décembre 1792 (la République est proclamée depuis le 10 août) :

" Les Jacobins veulent une véritable république unique, fondée sur la pureté des principes de la déclaration des droits, la seule loi domine, et jamais un individu . Les honnêtes gens [les possédants] veulent un chef , dont la volonté supplée quelquefois à la loi, pour maintenir dans l’ordre les factieux qui oseraient troubler la société , en reprochant à ce chef, ou ses déprédations corruptives, ou son despotisme : et voilà la clé de la coalition. Car, sur ces bases, l’on fonderait l’édifice d’une nouvelle dynastie, qui serait, à la vérité, ajournée jusqu’à l’époque où un hardi scélérat se sentirait assez en force pour usurper le plein pouvoir […]."

Le 25 janvier 1793, Sieyès, le même qui quelques années plus tard apporterait, enfin ! à la France des possédants le "sabre" tant attendu, avait pour sa part présenté, au nom du comité de défense générale, un projet proposant la création, sous le titre d’économat, d’une commission de quinze personnes, chargée de tous les vivres et de tous les approvisionnements des armées, de la subsistance de la république.

Cette commission se voulait indépendante des corps législatifs , soumise uniquement au conseil exécutif et proposait d’assurer aux généraux une puissance absolue, pécuniaire et administrative, autant que militaire .

Et voilà que quelques années plus tard, en 1797, s'amène ce " hardi scélérat " en la personne du général Bonaparte, qui déclare en substance :

" Il faut à la nation un chef , un chef illustré par la gloire, et non pas des théories de gouvernement, des phrases, des discours d'idéologues auxquels les Français n'entendent rien . Qu'on leur donne des hochets, cela leur suffit ; ils s'en amuseront et se laisseront mener, pourvu cependant qu'on leur dissimule adroitement le but vers lequel on les fait marcher ."

Le seul bénéfice - malgré les mirobolantes promesses qui leur avaient été faites - que la plupart des hommes du rang ont retiré des guerres que le bien nommé " hardi scélérat " Napoléon Bonaparte, a menées tout au long de sa prodigieuse carrière de spoliateur et criminel institutionnalisé, fut de dire qu'à telle bataille, ils y étaient !...

Tandis que revenus à la vie civile, désormais courbés sous le joug des liberticides Code civil, Code pénal et tutti quanti, qui étranglent encore nos existences, ils auraient l'insigne honneur de vendre leur force de travail pour un salaire annuel moyen de ... 250 francs, pendant que le hardi scélérat, sa famille, ses courtisans et sa soldatesque de prestige amasseraient des fortunes colossales.


Edité le 16-03-2014 à 20:08:25 par Philosophia




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Michel J. Cuny
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   Posté le 23-03-2014 à 17:13:04   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Ce qui manque, en janvier 1792, à la bourgeoisie française, c'est un pouvoir exécutif indépendant des intérêts des familles régnantes, et c'est une rupture délibérée d'un accord international fondamental pour le royaume de France et pour le couple formé par Louis et Marie-Antoinette : le traité de 1756 avec la maison d'Autriche...

Dans la séance du 17 janvier à l'Assemblée législative, Brissot avait pensé pouvoir enfin désigner l'adversaire véritable :

" L’empereur est votre ennemi, il vous en a donné des preuves. Il cherche ou à vous attaquer ou à vous effrayer ."

Et le voici enfin démasqué :

" Les électeurs n’étaient que des prête-noms, les émigrants n’étaient qu’un instrument dans sa main ."

Mais cet homme-là est le frère de la reine Marie- Antoinette , tandis que la guerre envisagée doit réduire à néant le traité de 1756 qui avait servi de soubassement diplomatique au mariage de la princesse autrichienne avec le futur Louis XVI , tout en ouvrant la voie, dans le contexte de la grande finance européenne de l'époque, aux épousailles de Jean-Joseph de Laborde (ancêtre, en ligne directe, du futur patron du MEDEF : Ernest-Antoine Seillière ) avec Rosalie-Claire-Joséphine Nettine , la fille de la banquière de l'impératrice d'Autriche.

Comment oser en venir là ? Et dans les plus brefs délais, puisque Brissot répète qu'il y a urgence :

" Notre position actuelle est avantageuse, leur position est défavorable ; le temps améliore la leur, détériore la nôtre. Places bien fortifiées, approvisionnements abondants, cent mille Français libres, courageux, bien armés, qui n’attendent que le signal pour attaquer, pour s’emparer des postes excellents dont il serait difficile ensuite de les chasser ; une société de millions d’hommes voués à la liberté, formant un corps de réserve impénétrable et une source inépuisable de recrues, telle est notre situation, tel est le tableau consolant que vous en a présenté le ministre de la guerre ."

L'empereur devra donc plier au plus vite, sinon, reprend Brissot :

" Je pense, comme le comité, que cette satisfaction ne doit plus rouler sur la défense des rassemblements mais sur une renonciation formelle à la ligue contre la France. Je veux la guerre au 10 février, si cette renonciation n’est pas parvenue ."

Et adieu ! au traité de 1756 qui avait tellement ravi Voltaire et qui devait, par la terrible et désastreuse guerre de Sept-Ans, lui permettre de démultiplier une fortune déjà fortement charpentée par le sang des précédents conflits européens...

Michel J. Cuny

Sur quelques-uns des points abordés ici, voici une vidéo :
http://youtu.be/-Pb4o-Hm5qg


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Michel J. Cuny
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   Posté le 12-04-2014 à 16:28:25   Voir le profil de Philosophia (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Philosophia   

Napoléon Bonaparte, ce fut donc des guerres incessantes et dévoreuses des finances publiques, tout comme de la vie de milliers d'hommes galvanisés par l'étendard d'une prétendue grandeur nationale dont il semblerait qu'au jour d'aujourd'hui nous n'ayons pas encore fini de payer le prix, grâce aux velléités belliqueuses des instances dirigeantes de ce pays à la solde de la finance internationale.

Mais Napoléon Bonaparte, ce fut aussi - et c'est encore - l'admirable, mais oui ! Code civil , cette machine à museler au service des possédants, dont les terribles mâchoires se sont refermées sur notre peuple, en particulier, sur la classe laborieuse, voici un peu plus de deux siècles.

Et ce n'est pas rien puisque, comme l'indique Friedrich Engels, cette admirable réalisation napoléonienne constitue " le seul code bourgeois moderne qui repose sur les conquêtes sociales de la grande Révolution française ", celle-là même qui permit l''inscription du droit de propriété sur la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, lui conférant ainsi le statut de droit naturel qui, désormais, le rendait intouchable.

Or, comme l'écrit Lénine, là où semblent dominer des lois naturelles, " il n’y a de place que pour les lois d’un système particulier, historiquement déterminé, de rapports de production ", c'est-à-dire, de rapports économiques. A cet égard Engels ajoute, dans " L'Anti-Dühring " que les " classes sociales en lutte l'une contre l'autre sont toujours des produits des rapports de production et d'échange, en un mot des rapports économiques de leur époque ; [...] par conséquent, la structure économique de la société constitue chaque fois la base réelle qui permet, en dernière analyse, d'expliquer toute la superstructure des institutions juridiques et politiques , aussi bien que des idées religieuses, philosophiques et autres de chaque période historique ."

Question fondamentale qui nous ramène à ce mois de février 1790, au moment où le député Jérôme Pétion se bat comme un diable à l'Assemblée pour faire accepter son projet concernant l'émission à grande échelle des petits assignats, seule capable selon lui d'impulser une reprise des affaires en portant remède au manque de numéraire qui affecte la production et les échanges et touche particulièrement le paiement des salaires ...

A ce moment, le problème réside pour Pétion dans le fait que la valeur de l'assignat est gagée sur les biens nationaux et que " la classe immense des hommes de peines, des journaliers et des petits artisans qu'on paie au jour le jour, et au plus tard à la fin d'une semaine, ne recevront pas d'assignats, parce qu'ils ne gagnent pas en aussi peu de temps une aussi forte somme ".

Ce qui veut dire que la mise au travail de cette " classe immense " - une mise au travail qui signifie du même coup la reprise des affaires pour la bourgeoisie - est gravement entravée par ce fait regrettable que " le débiteur d'une petite somme " (le propriétaire des moyens de production et d'échange) est contraint de renvoyer sans cesse " son créancier qui est dans le besoin " (le travailleur contraint de vendre sa force de travail pour vivre) parce qu'il ne peut lui donner que des assignats " dont la valeur est de beaucoup supérieure à la dette ", c'est-à-dire à la quantité de travail fournie.

Pétion insiste sur le fait que grâce à la mise en circulation des petits assignats, il arrivera nécessairement que le salarié " qui aura reçu un assignat de 24 livres en paiement, le donnera en retour avec la même facilité ", et que tout rentrera dans l'ordre ...

Entre les lignes de l'argumentation de Pétion (qui était avocat de profession), nous voyons apparaître les fondements de l'économie capitaliste à travers les rapports de production et d'échange , c'est-à-dire de domination qui en découlent et se traduisent dès lors par des rapports juridiques .

Ces rapports juridiques - évoqués ici sous la forme de rapports entre créancier et débiteur - dissimulent donc les rapports économiques fondés sur une inégalité sociale fondamentale ayant pour origine l'accumulation dite primitive du capital ; ils dissimulent du même coup le produit de ces rapports économiques qui est la lutte de classes - cette lutte à mort entre une minorité propriétaire de la totalité des moyens de production et d'échange et la majorité, contrainte de vendre sa force de travail pour subsister.

Pour le juriste Georges Ripert, il est tout à fait clair que " le régime capitaliste a transformé les propriétaires en créanciers. Il a enlevé aux hommes la possession des usines, des maisons, des véhicules, des mines, des eaux ; il leur a donné à la place une part dans les profits réalisés par l’exploitation de ces biens ; l’ouvrier travaille sous les ordres de l’entrepreneur moyennant un salaire convenu ."

Sur le plan juridique, il s'ensuit que l'ouvrier est " créancier de son salaire ; il n’a aucun droit sur les produits " (étant entendu qu'il a, en pratique, déjà perdu la possession de ses moyens de travail)puisque, comme nous l'explique G. Ripert, " le droit passe de la possession à la créance et change, sans le dire, le sens du mot propriété. La créance est le droit d’obtenir d’une autre personne qu’elle vous donne quelque chose, biens ou services. Elle ne vaut que dans la mesure où le débiteur possède lui-même des biens ou est capable de rendre des services. Mais dans cette mesure, elle a l’avantage de donner au créancier, sans peine ni risques, les profits de l’activité du débiteur ."

Désormais créanciers de leur salaire, les travailleurs doivent donc se satisfaire de leur sort pour cette bonne raison que leurs employeurs sont censés les faire bénéficier des profits de leur activité, tout en leur épargnant les risques encourus et ce, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du territoire national ...

Face au spectacle stupéfiant de cette France qui continue, pour la grande majorité de sa population, de dormir du plus profond sommeil, comment ne pas penser qu'effectivement l'on a tout à gagner dans ce renoncement à " la possession des usines, des maisons, des véhicules, des mines, des eaux " et, finalement, à une existence digne de ce nom.

En attendant quoi, la prochaine catastrophe ?...


Edité le 14-04-2014 à 20:07:12 par Philosophia




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Michel J. Cuny
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   Posté le 29-04-2014 à 15:43:10   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Une fois que la souveraineté d'un pays a été orientée dans une direction, il ne lui est pas facile d'en revenir... C'est ce que la France d'aujourd'hui découvrira peu à peu après son expédition en Libye et ses bravades à destination de la Syrie ou de la Russie... Voyons, ici, ce qu'il en fut pour le traité de 1756 avec l'impératrice Marie-Thérèse , maman de Marie Antoinette .

Le girondin Vergniaud intervient le mercredi 18 janvier 1792 devant l'Assemblée législative pour faire le bilan de cette précédente politique internationale du royaume de France, passion-nément soutenue par Voltaire en son temps :

" Si l’on parcourt la chaîne des événements depuis le traité de 1756, on voit que la France a sacrifié ses possessions d’Amérique, ses soldats, son or, ses anciennes alliances, sa gloire même, à la maison d’Autriche ; que ce traité a réduit la France à une nullité absolue ; on voit que non seulement elle a été obligée de souffrir le démembrement de la Pologne et de la Bavière, mais qu’elle a sacrifié à ce traité l’empire Ottoman, le plus ancien et le plus fidèle de ses alliés, celui avec lequel elle pouvait le plus utilement ouvrir des relations commerciales ; qu’elle a même, pour ainsi dire, préparé la ruine de cet empire ébranlé par le génie de Potemkin, et depuis par les victoires de Catherine ; qu’elle a ménagé à la Russie les moyens d’envahir l’empire de l’Orient, et de fonder là une puissance qui menacerait la liberté de toute l’Europe. On voit aisément que la rupture de ce traité est une révolution aussi nécessaire pour l’Europe que la démolition de la Bastille l’a été pour la France. "

Mais justement, voilà ce qui avait procuré une si violente jouissance à Voltaire qu'on retrouve tout occupé, le 15 novembre 1768, à entretenir les ardeurs d'une Catherine qu'il a mis toute sa verve littéraire à entraîner dans une guerre aussi meurtrière que possible avec les Turcs :

" Il est clair que des gens qui négligent tous les beaux-arts et qui enferment les femmes méritent d'être exterminés ."

Et qui y est encore près de quatre années plus tard (7 août 1771) :

" Est-il bien vrai ? Suis-je assez heureux pour qu'on ne m'ait pas trompé ? Quinze mille Turcs tués ou faits prisonniers auprès du Danube, et cela dans le même temps que les troupes de Votre Majesté Impériale entrent dans Perekop ? "

Après Vergniaud , vient le tour de M. Raymond qui souligne que le renversement d'alliance fera renouer un contact intéressant, mais...

"[…] nous ne pouvons presque rien proposer d’agréable à l’Angleterre. Quel avantage, en effet, procurerions-nous à son commerce ? Il résulte tout entier de la baisse de nos changes, de l’état déplorable de notre commerce ."

Alors que de ce côté-là aussi, Voltaire avait eu à jouir fortement du contexte inverse (lettre du 27 octobre 1760 à la marquise du Deffand ) :

" Il faut que je vous dise que je viens de crier vive le roi, en apprenant que les Français ont tué quatre mille Anglais à coups de baïonnette ; cela n'est pas humain, mais cela était fort nécessaire ."

Finance internationale d'hier... Et d'aujourd'hui ?...

http://voltairecriminel.canalblog.com


Edité le 29-04-2014 à 15:47:25 par Michel J. Cuny




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Michel J. Cuny
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   Posté le 18-05-2014 à 16:23:37   Voir le profil de Philosophia (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Philosophia   

Lorsqu'à la tribune de l'Assemblée constituante, le député Jérôme Pétion proclame : " nous ne trouvons rien de plus moral que de payer ses dettes, de les payer d'une manière réelle, effective ", il parle précisément du paiement des salaires de cette " classe immense des hommes de peines, des journaliers et des petits artisans qu'on paie au jour le jour, et au plus tard à la fin d'une semaine ", paiement auquel il juge impossible de surseoir, sous peine de compromettre la reprise des affaires tant attendue.

Rappelons qu’en vertu des rapports juridiques induits par les rapports de production capitalistes, cette " classe immense " d’hommes de peines, de journaliers et de petits artisans sont des " créanciers ". D’un type très particulier cependant puisqu'ils sont, comme le souligne Pétion, " dans le besoin ". A tel point que, selon son bon mot, " ils ne trouveraient pas à s'occuper " s'il n'y avait le commerce, l'agriculture et les arts pour y pourvoir.

Certes, les aléas de l'existence peuvent faire que des individus se trouvent dans le besoin, mais il est sans aucun doute du ressort de la société, en tant que collectivité digne de ce nom, d'y remédier. Or il ne s'agit pas ici de la situation de quelques individus mais de celle d'une " classe immense ", d'une classe dont la formation et l'évolution dépendent, comme de tout groupement social, de conditions historiques particulières.

Privés de leurs moyens de travail et par suite de subsistance, une quantité croissante de travailleurs ont perdu toute capacité de maîtrise sur leur propre existence. Contraints de trouver à " s'occuper " !! ... sous peine de mourir et de condamner leur famille au même sort, ils en sont réduits à devoir vendre ce qui leur reste : leur force de travail, dont les conditions d'entretien et de reproduction dépendent désormais, non pas d'une quelconque mansuétude, mais des intérêts de classe de ceux dont le nombre tend à l'inverse à se restreindre, et qui constituent, en tant que propriétaires exclusifs de l'ensemble des moyens de production et d'échange de la nation, la classe capitaliste.

Il en résulte donc que les détenteurs de capitaux exploitent, dans toutes les dimensions de l'existence, une majorité de la population, face à laquelle ils se dressent en tant que classe antagoniste. Bien que cet état de choses soit incontestable, il reste cependant occulté du fait que, juridiquement, le capitaliste s'est vu conférer le statut de débiteur qui l'oblige à rembourser une dette de " manière réelle, effective " à son créancier, le travailleur, qui n'a dès lors plus rien à revendiquer que son "droit sur la chose" : le paiement d'un salaire correspondant à - ou en échange de - l'exacte quantité de travail qu'il a fourni.

Mais, il y a un hic ! car il faut bien garder à l'esprit que les rapports de production et, par suite, les rapports juridiques, qui interviennent entre le capital et le travail et s'imposent à eux, ne sont que le reflet des conditions économiques de la production marchande , dont Engels considère que " le concept de valeur est l'expression la plus générale, et en conséquence la plus large ".

Puisque dans le cadre des conditions économiques de la production marchande, la valeur relative d'une marchandise est déterminée par la quantité relative de travail social qui a été nécessaire à sa production , Marx considère que " pour pouvoir tirer une valeur échangeable de la valeur usuelle d'une marchandise , il [faut] que l'homme aux écus ait l'heureuse ... chance de decouvrir sur le marché même une marchandise, dont la valeur usuelle [posséde] la vertu particulière d'être source de valeur échangeable, de sorte que la consommer [soit] réaliser du travail, et par conséquent créer de la valeur ."

Cette marchandise que " l'homme aux écus ", autrement dit le capitaliste, trouve sur le marché, c'est précisément la force de travail dont la valeur (usuelle) se détermine nécessairement comme celle de toute autre marchandise, à savoir, selon Engels, " par le temps de travail nécessaire à la production, donc aussi à la reproduction de cet article spécifique ", c'est-à-dire, " par le temps de travail qui est indispensable en vue de produire les moyens de subsistance dont l'ouvrier a besoin pour se maintenir en état de travailler et pour propager sa race ."

Comme toute marchandise, le capitaliste achète donc la force de travail à sa vraie valeur, c'est-à-dire à sa valeur usuelle. Or, comme toute marchandise encore, le prix de la force de travail (censé couvrir uniquement son entretien et sa reproduction) est fixé avant l'usage de celle-ci par le capitaliste. Le point fondamental est qu’ici nous avons affaire à une marchandise tout à fait particulière puisqu'il s'agit de travail vivant qui a cette caractéristique d’être mis en oeuvre au cours d’un processus de travail déterminé.

Processus où vont se révéler les vrais rapports entre le capital et le travail, rapports qui n'ont évidemment strictement rien à voir avec un prétendu échange entre l'acheteur (le détenteur de capital) d'une part, et d'autre part le vendeur (le possesseur de la force de travail). Car dans la réalité toute crue du mode de production capitaliste où l'accumulation constitue une nécessité interne , il ne peut qu'en être tout autrement...

Mais patience, nous le verrons la prochaine fois !

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Michel J. Cuny
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   Posté le 01-06-2014 à 11:57:22   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Ainsi que le montre Philosophia , la responsabilité de la bourgeoise - en tant qu'elle est propriétaire des moyens de production - comprend la mise en œuvre d'un schéma global de vie en société : c'est-à-dire de survie organisée des travailleurs...

Dans ce contexte de caractère très général, la guerre apparaît elle-même comme un moment paroxystique qui doit respecter les équilibres fondamentaux de l'exploitation d'autrui. S'agissant des suites de la Révolution de 1789, il s'y ajoutait un enjeu supplémentaire qui était de remodeler les vestiges de la féodalité et de la monarchie de droit divin selon des critères permettant la stabilisation d'une exploitation laïcisée et... nationalisée.

Occupés à réussir la lancée du pays dans la guerre étrangère de conquête, les Girondins se doivent de définir la situation du moment selon les intérêts de l'économie capitaliste en passe d'atteindre à la domination politique.

Voici Beugnot , à l'Assemblée législative, lors de la séance du vendredi 20 janvier 1792 :

" Qu’est-il cependant résulté de la guerre sourde dont nous supportons depuis longtemps les attaques ? la perte de notre crédit , les embarras de notre commerce , des troubles, des inquiétudes, des dépenses. Telle est notre position. Il serait également dangereux et impolitique de nous la dissimuler. On vous force à des mesures militaires qui pourront élever vos dépenses à un degré effrayant pour la liberté elle-même, tandis qu’on vous affaiblit par vos divisions intérieures ."

Quelques instants plus tard, et avant d'enchaîner sur la "liberté" et sur les "divisions intérieures", Isnard souligne qu'entre la Constituante et la présente Assemblée, une judicieuse division du travail s'est opérée :

" Nos prédécesseurs créèrent la liberté par la philosophie et l’insurrection ; nous avons à la faire triompher par la diplomatie et les armes. Voilà ce qui était réservé à notre législature ."

Puis il revient longuement sur les conséquences malheureuses, pour la nation française, de la politique d'Ancien Régime et du sommet d'incongruité diplomatique qu'a pu représenter, du point de vue de ses intérêts bien compris, le traité de 1756 :

" L’empereur, depuis notre alliance, a démembré la Pologne contre notre voeu, il a tenté de s’emparer de la Bavière sans nous en avoir prévenus ; il a voulu attaquer la Hollande dans les moment où les Bataves étaient nos alliés ; il s’est ligué, malgré nos représentations, avec l’impératrice de Russie pour renverser l’Empire ottoman, cette source féconde de notre commerce oriental ; il a asservi les Belges, quoiqu’il ne pût pas le faire sans blesser à notre égard l’esprit du traité d’Utrecht ; il s’est concerté avec la triple alliance qui ne s’est formée qu’en opposition à nos intérêts ; il a permis que nous fussions exclus du congrès de Reichenbach, de celui de La Haye, des conférences de Pilnitz, du congrès de Sistowe ; enfin Léopold n’a fait envers nous aucun acte d’allié ."

Il en tire les conséquences en déployant l'espace qui s'ouvre devant la nation française réunie sous le signe de la liberté (du commerce et de faire des affaires) au prix de quelques vies :

" Ce n’est là qu’une esquisse légère de griefs qui vous autorisent à rompre le traité de 1756, et à déclarer la guerre sur-le-champ. Si les ministres de la cour de Vienne se refusent à nos justes réclamations, il faut porter la liberté dans la Belgique, elle se communiquera au pays de Liège, peut-être même à la Hollande ; et s’il faut combattre, nous aurons pour alliés six millions d’hommes victimes du despotisme, et qui, depuis longtemps, ont juré comme nous de vivre libres ou de mourir ."

Ce faisant, l'ordre interne se trouvera conforté :

" Rome suivit toujours une politique à peu près semblable. Lorsque quelque orage intérieur la menaçait, le sénat portait la guerre loin de l’État, et il résultait de cette diversion salutaire la paix dans Rome et des victoires au-dehors ."

Et pour finir, rien n'est dissimulé du prix humain qu'il y aura à payer par le sang :

" Le sort en est jeté : nous voulons l’égalité, dussions-nous ne la trouver que dans la tombe ; mais avant d’y descendre, nous y précipiterons tous les traîtres ."

Où prendre, alors, les bras et les jambes qui feront cette guerre pour le prix le meilleur ? Les Girondins, en leur qualité d'aspirants au rôle d'entrepreneurs de guerre, ont déjà la réponse...

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Michel J. Cuny
Philosophia
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   Posté le 23-06-2014 à 22:37:21   Voir le profil de Philosophia (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Philosophia   

Impossible décidément de ne pas revenir une nouvelle fois du côté de Jérôme Pétion qui, en 1790, officiait en tant que député de cette Assemblée constituante dont la caractéristique était d'être composée dans sa majorité de bourgeois adeptes du désormais célèbre (et pourtant méconnu !) ... Voltaire : cet éminent "philosophe", dont la prétendue sagesse consistait dans la nécessité d'une jouissance personnelle tous azimuts, était bien loin de cracher sur les bénéfices en espèces sonnantes et trébuchantes qui lui provenaient de guerres que, grâce à sa plume admirable ! (il faut absolument aller voir sa correspondance !), il avait su promouvoir et encourager auprès des grands personnages belliqueux de son époque. Jamais rassasié, le "grand homme" épris de liberté exploitait par ailleurs, depuis son paisible domaine de Ferney, la force de travail locale...

Au delà de la personnalité - particulièrement monstrueuse - de monsieur de Voltaire, il s'agit de comprendre les nécessités qui sous-tendent la raison d'être de la bourgeoisie en tant que propriétaire des moyens de production : rappelons-nous que le député Jérôme Pétion prononce son discours devant l'Assemblée à un moment crucial et dramatique où l'économie de la France en révolution est paralysée par le manque de numéraire. S'il dépense tant d'énergie en faveur de la mise en circulation à grande échelle des petits assignats, n'est-ce pas parce qu'il est convaincu qu'en assurant le paiement des salaires, les assignats entraîneront nécessairement une relance de la consommation et par là, une reprise des affaires ? Pour lui, il semble en tout cas certain que " celui qui aura reçu un assignat de 24 livres en paiement [de son salaire], le donnera en retour avec la même facilité ."

Grâce à l'analyse faite par Marx dans " Les fondements de la critique de l'économie politique ", nous savons désormais que dans la production fondée sur le capital, " la consommation dépend en tous points de l'échange ; car le travail n'y est jamais une valeur d'usage immédiate pour le travailleur. Elle repose entièrement sur le travail créateur de valeurs d'échange, et valeur d'échange lui-même ."

Ainsi, " ce qui distingue le rapport capitaliste de tout autre régime de domination (de l'esclavage par exemple), c'est que le travailleur fait face au capital comme consommateur et acquéreur de valeur, en tant que possesseur d'argent et centre de la circulation simple ." Le travailleur salarié est donc " un centre autonome de la circulation, un échangiste, un individu qui subsiste grâce à l'échange ".

Comment cela s'explique-t-il ? Marx indique que, d'une part, " en échangeant la force de travail vivante contre la partie du capital fixée comme salaire, la valeur de cette fraction du capital est déterminée " avant que l'ouvrier commence à travailler c'est-à-dire, " avant même que le capital ne sorte de nouveau du procès de production pour pénétrer dans la circulation ". Pour l'auteur du " Capital ", il ne fait aucun doute que cet acte relève de la circulation .

D'autre part, " à l'exception, bien sûr, de ses ouvriers à lui, le capital ne considère pas la masse des ouvriers comme des travailleurs, mais comme des consommateurs, des possesseurs de valeurs d'échange - leur salaire -, des détenteurs d'argent qu'ils échangent contre ses marchandises. Ce sont, pour lui, autant de centres de la circulation, points de départ du procès d'échange et de la réalisation de la valeur du capital .

Or, " en devenant l'un de ces innombrables centres de la circulation, l'ouvrier cesse d'apparaître en tant que tel ". Autrement dit, il cesse d'apparaître ce qu'il est fondamentalement : un travailleur ou, plus précisément, un producteur . Si nous regardons alors ce qui se passe au coeur même du procès de production capitaliste, nous voyons clairement s'exercer, au lieu d'une relation basée sur un échange prétendument équitable et librement consenti, des rapports de subordination d'une violence inouïe qui sont la condition même de la réalisation de cette chose immonde dont le spectacle s'offre à nous chaque jour et que pourtant nous ne voyons pas ! : l'exploitation de l'homme par l'homme.

Car le capital a cette caractéristique imparable - il s'agit d'ailleurs d'une nécessité intrinsèque à sa raison d'être laquelle n'a, il faut le répéter, strictement rien à faire avec une morale quelconque : contraindre l'ouvrier à travailler au delà du temps nécessaire. Qu'est-ce à dire ? Même si le contrat qui lie le salarié et l'employeur est censé s'appuyer sur la liberté et l'égalité des deux parties, il n'en est pas moins vrai que le premier sera contraint d'accepter les conditions du second, étant donné qu'il se présente dépourvu de tout moyen de travail, et par conséquent de subsistance.

En vertu du contrat qu'il a signé, l'ouvrier s'est donc engagé "volontairement" à travailler 8 heures par jour , et il s'exécute. Cependant il se peut que, grâce notamment à l'évolution des techniques permettant de produire davantage en moins de temps, 4 heures de travail seulement lui suffisent à produire ses moyens de subsistance. Etant donné que nous sommes dans un système économique où la production marchande est reine, et qu'ainsi le prix du travail - le salaire de notre ouvrier - a été déterminé lors de l'engagement de celui-ci sur la base stricte de 4 heures de travail nécessaire , qu'en est-il alors des 4 heures de travail suivantes pendant lesquelles l'ouvrier a continué de travailler pour le patron ??...

Il ne faut pas perdre de vue que dans le cadre des conditions économiques de la production marchande, il est absolument nécessaire pour le propriétaire des moyens de production de tirer de la valeur usuelle de la force de travail (comme de toute marchandise) une valeur échangeable . Or pour y parvenir, celui-ci doit consommer la force de travail au delà du temps qui est nécessaire à son entretien et à sa reproduction .

Placé - quoi qu'on en dise, et en dépit des volontés plus ou moins "altruistes" de réformer le système - face à la nécessité de se valoriser , le capital, en réalisant du travail, produit nécessairement du surtravail , autrement dit, du travail non payé. La valeur qu'il crée ne peut donc correspondre qu'à ce temps de travail non payé , c'est-à-dire extorqué à l'ouvrier.

Travail gratis donc, redisons-le bien haut et bien fort, qui tombe dans l'escarcelle du capitaliste sous la forme bien connue depuis Marx de la plus-value , ce vilain "gros mot" désormais banni pour notre plus grand malheur de la scène politique (devenue pour le moins grandguignolesque) pour cause de nécessité de consensus et qu'il serait pourtant grand temps de remettre sur la table au cours de débats politiques enfin dignes de ce nom !

N'en déplaise à celles et ceux qui s'obstinent criminellement à ne rien voir et rien entendre, la réalité du joli monde dans lequel nous vivons finira bien un jour par nous sauter à la figure.

A moins que ...


Edité le 25-06-2014 à 19:54:04 par Philosophia




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Michel J. Cuny
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   Posté le 07-07-2014 à 10:56:51   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Recruter des bras et des jambes... C'est donc sur cette thématique que nous avions laissé les Girondins.

Comme Philosophia vient de nous le rappeler en prenant appui sur Karl Marx , la fixation du salaire consenti au prolétaire est un problème qui se règle dans la sphère de la circulation, et avant toute activité de production.

Voyons ce qu'il en a été dès le départ des guerres dites "révolutionnaires".
La séance du dimanche 23 janvier 1792 a été l'occasion, pour l'Assemblée législative, de voter le décret sur le recrutement dont voici ce qu'il établit :

" Le premier dimanche après la publication du présent décret, les gardes nationales de chaque municipalité et les autres citoyens [de 18 à 50 ans, MJC] en état de porter les armes, seront, à la diligence du procureur-syndic de district, rassemblés dans le chef-lieu de leurs cantons respectifs. – Un commissaire pris dans l’administration de district, ou tout autre citoyen nommé par le directoire, se rendra au lieu du rassemblement. – Le commissaire, après avoir invité tous les citoyens à voler à la défense de la patrie et de la liberté, inscrira sur un registre tous ceux qui voudront contracter un engagement pour servir dans les troupes de ligne. – Le registre, ouvert par le commissaire, sera déposé dans la municipalité de chaque chef-lieu de canton, et y restera pour servir à l’inscription des citoyens qui voudront, dans la suite, servir dans les troupes de ligne. "

C'était donc l'offre d'emploi. Elle est immédiatement suivie de la rémunération proposée... C'est-à-dire : imposée, sitôt que ceux à qui elle s'adresse n'ont guère d'autre choix - dans une situation économique profondément délabrée comme celle de ce temps de changement de "propriétaires" : du système féodal à la mise en œuvre de la liberté d'entreprise...

" Le prix de l’engagement pour deux ans sera de 80 liv. pour l’infanterie, de 120 liv. pour la cavalerie et l’artillerie ."

Pour s'embaucher à pareil prix, il faut être particulièrement affamé, ni plus ni moins, puisque, avant la Révolution, un manouvrier parisien pouvait gagner, chaque année, environ 200 livres...

Il faut donc se résoudre à l'admettre : les combattants de la guerre révolutionnaire française étaient des morts-de-faim. Autrement dit, des individus dotés d'un certain "appétit".

Or, Louis XVI, qui est d'abord et avant tout l'ami du camp d'en face, ne peut pas voir d'un très bon œil cette meute se jeter sur l'Empereur, c'est-à-dire sur le frère de son épouse, la "délicate" Marie-Antoinette . Cela se comprend fort bien.

Sauf lorsque, comme Bazire , on est Girondin, et que l'on dispose de la tribune de l'Assemblée législative un 7 février 1792 au soir :

" Chacun se demande : Fera-t-on la guerre, ou ne la fera-t-on pas ? Sera-t-elle offensive, ou bien sera-t-elle purement défensive ? Les plans, les intentions de la cour sont absolument impénétrables. Ce qu’on peut dire de mieux du pouvoir exécutif dans le moment, c’est qu’il dort, et que l’agitation du ministre de la guerre ne ressemble qu’aux mouvements insignifiants d’un somnambule. Si nous n’avons point de guerre, il est inutile de faire de la dépense. Si la guerre est défensive, il en faudra moins que pour aller attaquer. Si enfin la guerre est offensive, il faudra statuer sur l’état des dépenses.
Mais jusqu’à ce que nous soyons fixés sur la nature de la guerre, je ne vois pas sur les frontières ennemies des troupes assez nombreuses pour nous inquiéter. Pour ôter le pouvoir exécutif de l’inertie où il est, et pour sortir nous-mêmes de l’incertitude cruelle où nous sommes, il n’y a qu’un moyen, c’est de ne plus rien décréter sur les propositions du roi, tant qu’il n’aura pas proposé la guerre.
Je me rappelle parfaitement, et vous devez tous vous le rappeler aussi, avoir vu dans une même séance le ministre de la guerre et celui des affaires étrangères, l’un vous demander une augmentation de forces, l’autre vous dire que cette guerre serait injuste et impolitique, et vous proposer d’entamer des négociations, c’est-à-dire de laisser à l’empereur le temps de se préparer. Enfin, pour faire expliquer le roi, je demande que l’on ajourne tout indéfiniment
."

Na !

En attendant, le bon peuple - qui ne mange plus guère - ne tardera pas à devoir se vendre tout entier... Mais ne sera-ce que pour être payé en assignats ?

Michel J. Cuny


Edité le 07-07-2014 à 12:04:25 par Michel J. Cuny




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Michel J. Cuny
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