| | | | | | | | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 23-10-2022 à 14:01:43
| La guerre en Ukraine a précipité la soumission des pays du second monde, qui se sont rangés dans le camp « occidental ». Mais cette unité apparente repose sur leur idéologie commune et non sur leurs intérêts matériels. Depuis la Libération, les USA se sont employés à détruire les empires coloniaux rivaux. Poursuivant le rêve dHitler, ils ont depuis la fin de lURSS imposé une domination hégémonique, de telle sorte quaucun de ces empires déchus ne pourra désormais prendre une place de leader mondial. Lhégémonie US traite ses alliés occidentaux comme des vassaux et des vaches à lait, et brise toutes leurs tentatives dalliance économique indépendante de sa propre domination. Il en résulte que leur unité repose sur du sable et que toutes les épreuves que lEurope doit subir sous le diktat des USA accentuent ces contradictions et brise lunité de limpérialisme. Dautre part, il se dessine un front uni du tiers monde et des pays émergents contre lhégémonisme. Et ce front uni a pour leader la Chine Populaire. Bien que la zone de tempête se situe en ce moment en Europe et oppose directement la Russie à lOTAN, lennemi principal de lhégémonisme, et désigné comme tel par les USA, cest la Chine Populaire. Outre la concurrence économique quelle représente pour loccident, cest un pays socialiste, et par conséquent un ennemi fondamental de limpérialisme. Par conséquent et à léchelle internationale, tout ce qui soppose à lhégémonisme US contribue à la défaite de lhégémonisme. A la différence du front antifasciste de la seconde guerre mondiale, la défaite de lhégémonisme US ne peut pas être exploitée par une puissance impérialiste, car aucune delle ni même un des pays émergents ne serait en mesure de simposer comme puissance hégémonique.
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
| | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 07-11-2022 à 20:40:52
| Mohamed Hassan sur le monde multipolaire: « Le néocolonialisme est mort » Mohamed Hassan sur le monde multipolaire: « Le néocolonialisme est mort » 26 Oct 2022 GRÉGOIRE LALIEU Des pays qui refusent de couper les ponts avec la Russie. Des patrons turcs qui bravent les menaces de Washington. LArabie saoudite qui désobéit à Biden. De toute évidence, le monde change. Et Mohamed Hassan nous aide à y voir plus clair. Spécialiste de la géopolitique, lancien diplomate éthiopien analyse les répercussions de la guerre dUkraine qui marque un tournant historique. Comment les États-Unis ont-ils perdu de leur influence? Pourquoi lAfrique tient tête aux puissances occidentales? Quel avenir pour lEurope? Quel rôle les travailleurs peuvent-ils jouer? Dans « La stratégie du chaos« , Mohamed Hassan évoquait le passage à un monde multipolaire. État des lieux, onze ans plus tard. En dehors de lEurope, le monde semble peu enclin à suivre les États-Unis dans leur guerre économique contre la Russie. LOPEP vient par ailleurs dinfliger un camouflet à Joe Biden en refusant daugmenter la production de pétrole. Il y a onze ans, dans « La Stratégie du Chaos », vous évoquiez la transition vers un monde multipolaire avec le déclin de limpérialisme US dune part, et dautre part, la montée en puissance des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Le monde multipolaire est-il une réalité concrète aujourdhui? Nous vivons effectivement un moment historique qui marque la fin de lhégémonie des États-Unis. Après la chute de lUnion soviétique, lempire US était la seule superpuissance. Il était capable dimposer sa volonté au reste du monde. À travers des institutions internationales telles que le FMI et la Banque mondiale qui ont permis aux multinationales de piller les ressources du Sud. Ou à travers la force militaire quand des gouvernements résistaient. On se rappelle quaprès les attentats du 11 septembre, le président Bush avait déclaré: « Vous êtes avec nous ou contre nous ». Les États-Unis avaient alors lancé leur guerre contre le terrorisme qui était en fait une guerre pour remodeler le Grand Moyen-Orient et maintenir leur hégémonie. Mais le projet a viré au fiasco. Aujourdhui, les États-Unis mènent une guerre par procuration contre la Russie sur le sol ukrainien. Biden et son équipe tiennent le même discours que Bush à lépoque, mais le reste du monde refuse de les suivre dans leur politique dévastatrice. On na tout de même pas entendu le président Biden employer la rhétorique de Bush
Mais dans les faits, cest quils font. Ils essaient de resserrer les rangs derrière eux pour isoler la Russie et nhésitent pas à menacer ceux qui leur résistent. Et ils sont nombreux. Du point de vue occidental, on a limpression que la guerre en Ukraine est un combat du Bien contre le Mal. Poutine a envahi lUkraine parce quil est fou et quil veut restaurer le grand empire russe. Il faut donc le stopper et sauver les Ukrainiens. Cette idée devrait faire lunanimité, mais de nombreux pays maintiennent leurs liens avec la Russie. Business first? Tout dabord, en dehors de lOccident, le monde nest pas dupe sur la nature de cette guerre. En Ukraine, les États-Unis ont soutenu un coup dÉtat[1] en 2014 pour renverser un président démocratiquement élu, mais qui avait le tort dêtre proche de la Russie. Washington a alors placé ses pions pour sassurer que ce pays stratégique soit tourné vers lOuest plutôt que vers lEst. Dans une conversation téléphonique qui a fuité[2], on a même entendu Victoria Nuland discuter de la composition du gouvernement ukrainien qui devait faire suite au coup dÉtat. Drôle de démocratie! Nuland était à lépoque responsable de lUkraine pour le département dÉtat. Et elle navait pas beaucoup dégards pour ses alliés européens. Dans cette conversation téléphonique, son interlocuteur lui faisait remarquer que certains choix pourraient froisser lUnion européenne. « Fuck the EU », a répondu Nuland. Les autorités ukrainiennes ont ensuite mené des politiques répressives contre les russophones de lEst qui ne reconnaissaient pas le gouvernement issu du coup dÉtat. Ça a dégénéré en conflit. Des milices néonazies étaient impliquées. Il y a eu 13.000 morts selon les Nations unies. Et les accords de Minsk, négociés entre lUkraine et la Russie avec laide de la France et lAllemagne, nont pas permis de mettre fin au conflit. Pendant ce temps, les États-Unis ont inondé lUkraine darmes. Ils ont formé des cadres de larmée ukrainienne ils ont mené des exercices militaires conjoints et ils ont, de fait, commencé à intégrer lUkraine à lOTAN en attendant son adhésion formelle. Noam Chomsky parle dune intégration progressive et souligne que le projet dadhésion avait été annoncé en septembre 2021 sur le site Internet de la Maison-Blanche[3]. Elargissement de lOTAN (Wikimedia Commons CC 3.0) Après la chute de lUnion soviétique, les États-Unis avaient pourtant promis aux Russes que lOTAN ne sétendrait pas vers lEst. Depuis, lalliance atlantique a intégré par vagues successives quatorze nouveaux États. Cet élargissement explique la guerre en cours en Ukraine? Cest un élément crucial dont on ne tient pas vraiment pas compte en Occident. Ailleurs dans le monde, on ne voit pas les choses de la même manière. « La guerre aurait pu être évitée si lOTAN avait tenu compte des avertissements lancés par ses propres dirigeants et responsables au fil des ans, selon lesquels son expansion vers lEst entraînerait une plus grande, et non une moindre, instabilité dans la région« , a ainsi déclaré le président dAfrique du Sud[4]. De fait, même aux États-Unis, de nombreuses personnalités ont vivement critiqué lexpansion de lOTAN. « Une erreur tragique » selon George Kennan, larchitecte de la guerre froide. « Pouvez-vous imaginer que dans 20 ans, une Chine puissante formera une alliance militaire avec le Canada et le Mexique et déplacera des forces militaires chinoises sur le sol canadien et mexicain, et que nous resterons là à dire que ce nest pas un problème?« , demandait John Mearsheimer, lun des principaux experts en géopolitique des États-Unis, en 2015. Il ajoutait à lépoque: « LOccident conduit lUkraine sur la mauvaise voie et en bout de course, lUkraine sera complètement dévastée. » Le dernier ambassadeur US en Union soviétique a également déclaré en 1997 que lexpansion de lOTAN était « la plus grande bévue stratégique depuis la fin de la guerre froide ».[5] Après la chute du mur de Berlin, Moscou souhaitait pourtant sortir de la logique des blocs et mener des relations constructives avec lOuest. Mais les États-Unis ont continué à traiter la Russie comme un ennemi. En 2007 déjà, Poutine soulignait que lélargissement de lOTAN navait rien à voir avec la sécurité de lEurope. Il dénonçait une provocation visant à saper la confiance mutuelle. » Nous sommes légitimement en droit de demander ouvertement contre qui cet élargissement est opéré« , soulevait le président russe[6]. Les États-Unis savaient que lintégration de lUkraine était une ligne rouge à ne pas franchir. Avant loffensive militaire, les autorités russes cherchaient encore à négocier et demandaient des garanties sur la neutralité de lUkraine. Washington na pas répondu aux demandes de préoccupation de Moscou en matière de sécurité[7]. Vous pensez aussi que la guerre aurait pu être évitée? Non seulement elle aurait pu être évitée. Mais on aurait pu aussi y mettre un terme rapidement. Le fait est que les États-Unis ne veulent pas la paix. En 2019 déjà, la Rand Corporation, linfluent think tank proche du Pentagone, publiait un rapport détaillant la stratégie à adopter pour vaincre la Russie[8]. Tout sy trouve: isoler la Russie sur la scène internationale, encourager les protestations internes, utiliser les sanctions économiques pour que lEurope diminue limportation de gaz russe et le remplace par du gaz liquéfié étasunien. Et enfin, armer lUkraine pour exploiter « le plus grand point de vulnérabilité extérieur de la Russie« . Pour le reste du monde, il ne fait aucun doute que la guerre dUkraine est une guerre des États-Unis contre la Russie. Et le reste du monde refuse dentrer dans la danse macabre de Washington. Sa perte dinfluence est manifeste. Le dernier Sommet des Amériques, qui sest tenu au mois de juin à Los Angeles, a été qualifié de « débâcle diplomatique » par Richard Haass[9], président du Council on Foreign Relations qui fait figure de référence au sein de lestablishment US. Un désaveu pour Biden qui entendait remettre de lordre dans son arrière-cour après les années Trump. Même son de cloche dans les États dAfrique subsaharienne que lancien président US avait qualifié de « pays de merde ». Le secrétaire dÉtat Antony Blinken sy est rendu cet été en ne cachant pas sa volonté de « contrer les influences nuisibles de la Chine et de la Russie » sur le continent. Mais laccueil a été glacial. Préférant la diplomatie à la guerre, la ministre des Affaires étrangères dAfrique du Sud a « exhorté les pays africains désireux détablir ou maintenir des relations avec la Chine et la Russie de ne pas sen priver, quelle que soit la nature de ces relations ».[10] Enfin, de nombreux commentateurs ont également pointé le déclin de linfluence US lors du sommet de lAssociation des nations dAsie du Sud-Est (ASEAN) qui sest tenu à Washington en mai dernier. Biden y a présenté son Cadre économique pour lIndo-Pacifique, mais cette initiative commerciale a été qualifiée de « hamburger sans viande de buf ».[11] Ajoutez à cela lInde, allié stratégique de Washington qui refuse de condamner la Russie et qui semble avoir resserré ses liens avec Moscou. Ou encore lOPEP+ qui a refusé la demande de Biden daugmenter la production de pétrole pour faire baisser les prix. Cest un tournant important. Historiquement, lArabie saoudite est un proche allié des États-Unis. Effectivement. Cest une alliance qui remonte au Pacte du Quincy conclu en 1945 et qui allait bien au-delà du pétrole[12]. Le régime féodal des Saoud avait une peur bleue du nationalisme arabe qui avait fait tomber plusieurs monarchies dans la région et qui était proche de lUnion soviétique. Les Saoud ont donc financé la lutte contre le communisme menée par Washington aux quatre coins du monde. Leurs pétrodollars ont également joué un rôle important pour léconomie US. En retour, les marionnettes arriérées de Ryad pouvaient compter sur la protection des impérialistes étasuniens. Les tensions qui apparaissent entre ces deux pays sont donc loin dêtre anodines. Le rapport de la Rand Corporation préconisait disoler la Russie sur la scène internationale, mais finalement, ce sont plutôt les États-Unis qui se trouvent esseulés. Après la chute de lUnion soviétique, leur hégémonie semblait pourtant incontestable. Comment expliquer un tel revirement? Nous vivons un moment historique qui révèle le déclin de limpérialisme US et la faillite de ses idéologues. Après la chute de lUnion soviétique, de nombreux intellectuels ont élaboré des théories poursuivant le même objectif: gérer ce monde unipolaire apparu avec la fin de la guerre froide et maintenir lhégémonie des États-Unis pour longtemps. Par exemple, léconomiste Francis Fukuyama a écrit un livre retentissant en 1992 pour expliquer que la chute de lUnion soviétique marquait la « Fin de lHistoire »[13]. La démocratie libérale lavait emporté sur les autres idéologies et devait imposer un horizon indépassable. Dans la même veine, le philosophe Toni Negri a prétendu que la fin de la guerre froide marquait une nouvelle ère, celle de lEmpire[14]. Les puissances impérialistes nallaient plus se faire la guerre, elles allaient sengager dans une forme dEmpire mondial au sein duquel elles collaboreraient, mutuellement motivées par la recherche de la paix. Aujourdhui, lactualité de la guerre en Ukraine nous rappelle que lHistoire est loin dêtre finie. Comment des penseurs aussi influents ont-ils pu se tromper de la sorte? Cétait des charlatans. On en a fait des penseurs influents parce que leurs théories confortaient le sentiment de toute-puissance des États-Unis et du capitalisme. Mais, partant dun très mauvais constat, ces penseurs ne pouvaient que se planter. Karl Marx a démontré que la lutte des classes était le moteur de lHistoire. Les maîtres et les esclaves durant lAntiquité, les seigneurs et les serfs au Moyen Âge ou encore la bourgeoisie et la classe ouvrière à lère capitaliste
Il y a toujours eu des rapports dexploitation et des classes sociales dont les intérêts étaient en contradiction. Ces contradictions ont débouché sur de grands bouleversements qui ont changé le cours de lHistoire. Or, contrairement à ce que suggérait Fukuyama, ces contradictions nont pas disparu avec la fin de la guerre froide. Il y a toujours une lutte des classes. Et, on peut le constater chaque jour, lHistoire est bel et bien en marche. Idem pour lEmpire de Toni Negri. En 1917, en plein pendant la Première Guerre mondiale, Lénine a écrit un ouvrage remarquable sur limpérialisme[15]. Il expliquait comment les grandes puissances capitalistes cherchaient à conquérir le monde pour dune part exporter les capitaux quelles accumulaient et dautre part soctroyer des accès bon marché à la main-duvre et aux matières premières. Les colonies répondaient à cette demande. Les puissances impérialistes se sont ainsi partagé le monde comme un vulgaire gâteau. Mais le monde nétant pas un espace infini, elles pouvaient se faire la guerre pour soctroyer la plus grosse part. Ainsi, la réunification allemande étant arrivée tardivement par rapport aux autres concurrents européens, Berlin navait récolté que des miettes et manquait de colonies pour poursuivre son important développement économique. Cette situation a conduit aux deux guerres mondiales. Lanalyse de Lénine est remarquable, car il démontre comment la dynamique du capitalisme, basée sur la compétition et la recherche du profit maximum, conduit les puissances impérialistes à piller le Sud et à se faire la guerre. Cette dynamique est toujours à luvre aujourdhui. Il est donc tout à fait illusoire de penser que les grandes puissances capitalistes vont se mettre à coopérer pacifiquement au sein dun Empire mondial si on ne change pas les règles du modèle économique. Quel a été limpact de ces penseurs? Cétait une forme de guerre idéologique, du terrorisme intellectuel. Il fallait imposer lidée que tous ceux qui rejetteraient le monde unipolaire nauraient aucune chance de survie. Mais tout le monde ne partageait pas leur vue. En réponse à Fukuyama par exemple, Samuel Huntington a développé sa théorie du choc des civilisations[16]. Il disait que lHistoire nétait pas terminée et que les contradictions allaient demeurer, mais sous une autre forme. Huntington a ainsi divisé le monde en plusieurs civilisations, lOccident étant la plus avancée et la civilisation islamique étant la plus dangereuse. Une fois de plus, cette théorie ne tient pas compte de la dynamique des sociétés capitalistes et de la lutte des classes. Huntington érige en outre les civilisations comme des blocs monolithiques, sans beaucoup de nuances. Les Occidentaux sont comme ceci, les musulmans sont comme cela, etc. Cest une théorie fumeuse, mais elle a eu un grand impact après les attentats du 11 septembre. Le choc des civilisations a servi de propagande pour justifier les guerres de Bush et des néoconservateurs, les guerres de lOccident « civilisé » contre les « barbares » du monde musulman. Dans un autre registre, Zbigniew Brzezinski pensait lui aussi que lHistoire nétait pas terminée. Conseiller du président James Carter à la fin des années 70, il a notamment été lartisan de lOpération Cyclone à travers laquelle les États-Unis ont soutenu les moudjahidines et attiré les Soviétiques dans le bourbier afghan. Cétait lépoque où Ben Laden et la CIA travaillaient ensemble. Après la fin de la guerre froide, Brzezinski a écrit un livre important, « Le Grand échiquier »[17]. Il y explique que la région la plus stratégique du monde est lEurasie. Elle concentre 70% de la population et deux tiers de la production mondiales. « Qui contrôle lEurasie, contrôle le monde« , résumait Brezinski. Clinton, Obama, Biden et tous ces démocrates va-t-en-guerre sont les fils idéologiques de Brezinski. Mais les États-Unis ne font pas partie de lEurasie
La géographie est un obstacle, en effet. Mais pas suffisant pour calmer les prétentions de Brzezinki. Sur léchiquier mondial, il dresse une liste dacteurs géopolitiques et dÉtats pivots que les États-Unis doivent maintenir sous leur influence pour garder leur hégémonie. En Europe par exemple, on retrouve la France, lAllemagne, la Pologne ou encore lUkraine. « Sans lUkraine, la Russie cesse dêtre un empire en Eurasie« , écrit Brezinski. On comprend mieux lintérêt particulier que Washington porte à ce pays depuis plusieurs années. Pourtant, quand Brezinski a sorti son livre, lUnion soviétique sétait effondrée. Moscou souhaitait se rapprocher de lOccident. Et, ravagée par la thérapie de choc néolibéral, la Russie navait rien dun empire menaçant. Quest-ce qui inquiétait Brzezinski? La Russie est un grand pays, le plus grand du monde par sa superficie. Elle dispose en outre de nombreuses ressources. Brzezinski savait que tôt ou tard, la Russie pourrait redevenir un concurrent sérieux et menacer lhégémonie des États-Unis. Il fallait donc sattaquer à la fédération russe en sappuyant sur les États vassaux pour la démanteler, comme lEmpire ottoman avait été démantelé après la Première Guerre mondiale. La Russie aurait ainsi laissé la place à une série de républiques bananières dont il aurait été facile de contrôler les ressources. Brzezinski comptait ensuite sappuyer sur le Japon et poursuivre avec le démantèlement de la Chine. Alors, lAfrique et lAmérique latine tomberaient sans résistance entre les mains de Washington. Loin dêtre démantelée, la Russie a même agrandi son territoire. Léconomie chinoise a rattrapé celle des États-Unis. Brzezinski sest-il lui aussi mis le doigt dans lil? Brzezinski avait tout de même une analyse plus pertinente. Mais sa stratégie demandait du temps. Et du temps, les États-Unis nen avaient pas selon les néoconservateurs qui ont débarqué sur le devant de la scène avec George W. Bush au début des années 2000. Ces idéologues du PNAC, le Project for a New American Century, estimaient que Washington devait frapper vite et fort pour maintenir son hégémonie. Ils ont ainsi créé la théorie du Grand Moyen-Orient. Imaginez que vous êtes le seul à contrôler lunique robinet deau dans votre ville. Personne dautre ny a accès. Les ménages, les entreprises, les commerçants, les agriculteurs
Tout le monde doit passer par vous pour avoir de leau. Vous serez le roi de votre ville, vous serez en mesure de tout contrôler! Eh bien, les néoconservateurs ont développé cette théorie avec le pétrole. Leur idée était de remodeler cette vaste région sétendant du Maghreb au Pakistan en passant par la Corne de lAfrique et le Golfe. Cette région est particulièrement riche en pétrole et en gaz. Et ces ressources sont indispensables au développement économique des concurrents des États-Unis. Par conséquent, les néocons préconisaient de contrôler le Grand Moyen-Orient pour affaiblir leurs rivaux. Le remodelage du Grand Moyen-Orient ne devait pas se faire dans la dentelle. Les néoconservateurs ont attaqué lAfghanistan et lIrak. Selon le général Wesley Clark, ancien chef suprême de lOTAN, les États-Unis prévoyaient aussi denvahir la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et lIran[18]. Tous ces pays ont connu des guerres directes ou indirectes ces dernières années. Mais lIrak était le plus gros morceau. En contrôlant ses réserves pétrolières, les États-Unis auraient été en mesure de maintenir le prix du baril à un bas niveau. Si bien que les pays producteurs de pétrole, y compris la Russie, auraient dû sendetter auprès des banques occidentales. Mais cest tout linverse qui sest produit. Linvasion de lIrak a fait flamber les prix du pétrole. Ce qui a profité aux pays producteurs qui ont pu éponger leurs dettes, notamment la Russie. Cest la résistance irakienne qui a fait flamber les prix. Avant la guerre, le baril oscillait autour de 25 dollars depuis une vingtaine dannées. Après linvasion de lIrak, il na cessé daugmenter, tournant dabord autour des 60 dollars puis dépassant les 100 dollars à partir de 2007. Dautres facteurs ont évidemment influencé le cours du baril. Mais léchec de larmée US en Irak a eu un impact majeur et les plans hégémoniques des néoconservateurs ont tourné au vinaigre. Les États-Unis ont pourtant dépensé des sommes astronomiques dans cette guerre. Le Prix Nobel déconomie, Joseph Stiglitz, avait estimé que loccupation de lIrak coûtait chaque mois 16 milliards de dollars, ce qui correspond au budget annuel des Nations unies[19]. Washington aurait dépensé en tout 3.000 milliards de dollars. De quoi offrir aux citoyens étasuniens une couverture sociale pour 50 ans. Les États-Unis ont détruit lIrak, ils ont tué des centaines de milliers de personnes et fait déplacer des millions dautres. Mais ils ne sont pas parvenus à contrôler le pays ni son pétrole. Des éléments pro-iraniens sont montés au pouvoir après la chute de Saddam Hussein. Et des compagnies étrangères se sont partagé les concessions pétrolières, notamment des compagnies chinoises et malaisiennes. Les États-Unis nont pas obtenu grand-chose. La guerre dIrak a été un tournant. Soyons clairs, la résistance irakienne a changé le cours de lHistoire. Elle a favorisé lavènement du monde multipolaire? Oui, car la crise est devenue plus aiguë aux États-Unis tandis que ses concurrents ont pu se développer. Avec la flambée des prix de lénergie, la Russie a pu payer ses dettes et réorganiser son économie. Elle revenait de loin. Après leffondrement de lUnion soviétique, la Russie a subi une thérapie de choc néolibérale qui était censée booster son développement, mais qui a eu un effet dévastateur. En réalité, tout a été privatisé et littéralement pillé. Entre 1992 et 1998, le PIB a diminué de 50%[20]. Une baisse plus importante encore que pendant la Seconde Guerre mondiale! Lespérance de vie a diminué de 5 ans. 40% de la population vivaient sous le seuil de pauvreté, contre 1,5% avant la chute de lUnion soviétique daprès les chiffres officiels. Selon les Nations unies, trois millions de Russes sont morts durant les années de la thérapie de choc[21]. Cétait une des périodes les plus sombres de lhistoire de la Russie, vécue comme un traumatisme et une humiliation. Comment la Russie sen est-elle sortie? La flambée du prix du pétrole a aidé, mais dès la fin des années 90, les dirigeants russes ont commencé à inverser la vapeur. Evgueni Primakov présidait le gouvernement de Boris Eltsine quand les premières réformes ont été adoptées pour sortir de la thérapie de choc: dévaluation du rouble, contrôle des prix de lénergie et du transport pour maîtriser linflation, relance de la production en profitant de lhéritage soviétique
Léconomie russe a alors pu renouer avec la croissance. Lenvolée des prix de lénergie a fait le reste dans le courant des années 2000. En réponse aux idéologues de limpérialisme US, Primakov a surtout élaboré une doctrine dont on peut mesurer toute linfluence aujourdhui. Après leffondrement de lUnion soviétique, les dirigeants russes espéraient se rapprocher de lOccident, devenir membres à part entière de la communauté internationale et participer à la construction de la maison européenne commune. Mais Primakov citait Ronald Reagan qui disait: « Pour danser le tango, il faut être deux »[22]. Il avait vite compris que les États-Unis souhaitaient maintenir leur hégémonie, « afin de promouvoir leur propre programme et leurs intérêts nationaux à lexclusion de tout autre. »[23] Par conséquent, Primakov défendait lidée dun monde multipolaire reposant sur différents centres régionaux. Il recommandait également de se rapprocher de la Chine. Yevgeny Primakov (RIA Novosti archive CC 3.0) Une alliance entre les deux géants de lEurasie, cest le cauchemar de Brzezinski! Cest aussi celui dHenri Kissinger, lancien Secrétaire dÉtat. Durant la guerre froide, il avait habilement manuvré pour diviser les Soviétiques et les Chinois. À lépoque, une alliance entre les deux puissances communistes aurait sans doute changé la donne. Mais finalement, ce sont les États-Unis eux-mêmes qui ont favorisé un rapprochement entre Moscou et Pékin à force de vouloir les isoler et dadopter des sanctions contre eux. Les autorités russes souhaitaient vraiment se tourner vers lOuest après la chute de lUnion soviétique, mais Primakov a compris que les États-Unis comptaient avant tout maintenir leur hégémonie et voulaient démanteler la fédération russe. Il a aussi compris que cet ennemi lointain cherchait à sappuyer sur des vassaux proches de la Russie pour mener son combat. On peut notamment penser à la Tchétchénie, la Géorgie ou encore lUkraine. Théoriquement, ces vassaux ont tout intérêt à entretenir de bonnes relations avec la Russie pour se développer. Ils sont voisins, ils peuvent nouer des partenariats économiques fructueux et ils devraient naturellement privilégier un climat de paix. Mais ils sont sous linfluence des États-Unis parce que leurs dirigeants sont des marionnettes corrompues qui nont pas de projets pour développer leur pays. Et lUnion européenne dans tout ça? Les dirigeants européens ne sont pas très différents. Ils vont aussi contre leurs intérêts nationaux et se tirent une balle dans le pied en se coupant de la Russie pour plaire à Washington. Un mois après linvasion de lUkraine, le Premier ministre belge, Alexander De Croo, déclarait que lUnion européenne ne devait pas adopter des sanctions qui se retourneraient contre elle. « On nest pas en guerre contre nous-mêmes« , avait déclaré le Premier ministre[24]. Mais quelques mois plus tard, le constat est désolant. Leffondrement rapide de léconomie russe promis par les sanctions nest pas arrivé. En revanche, la situation est catastrophique en Europe. Les coûts de lénergie sont devenus insupportables pour les ménages, mais aussi pour de nombreuses entreprises. Différents gouvernements ont adopté des mesures pour tenter de limiter la casse, mais ils continuent dalourdir la dette après la crise covid[25]. Et les résultats sont mitigés. Des entreprises ont déjà ralenti leur production, le chômage partiel se répand et certains secteurs envisagent la délocalisation[26]. Pendant ce temps, les BRICS travaillent à la création dune monnaie commune et dune alternative aux institutions occidentales que sont la Banque mondiale et le FMI[27]. Le nouveau système devrait favoriser lautosuffisance alimentaire ainsi que la formation de capital agricole et industriel tangible plutôt que la financiarisation. Sur le plan économique aussi, le monde multipolaire se concrétise fameusement. Et les États-Unis vont laisser faire? En 2005, un intellectuel US a pris le contrepied des charlatans que nous avons évoqués. Spécialiste du Japon et de la Chine, Chalmers Johnson a écrit un long article pour explique que les États-Unis nétaient plus la seule superpuissance au monde, car il était impossible de stopper le développement économique de la Chine[28]. Plutôt que de chercher la guerre, il faut laisser la Chine se développer et négocier avec elle. Les États-Unis pourraient ainsi réduire drastiquement leurs dépenses militaires et réorganiser leur économie. Chalmers Johnson nétait-il pas trop idéaliste? En 1961, avant de quitter ses fonctions, le président Eisenhower avait mis en garde contre le complexe militaro-industriel qui risquait de concentrer trop de pouvoir au point de mettre en danger la démocratie aux États-Unis[29]. Cinquante ans et de nombreuses guerres plus tard, les budgets militaires continuent de battre des records et cet ogre pèse de tout son poids sur léconomie et la politique US. Cest toute la contradiction de léconomie US qui a été accentuée par la mondialisation néolibérale et la désindustrialisation du pays. La politique impérialiste profite aux éléments parasites du complexe militaro-industriel et à certains secteurs qui réalisent des profits à court terme sans penser aux conséquences négatives à long terme. Mais dautres secteurs ont perdu des plumes et pâtissent du déclin des États-Unis. Une étude de la Brown University parue en 2021 démontre très bien cette tendance[30]. Elle révèle quun milliard de dollars dépensés dans le militaire créent environ 11.200 jobs, contre 26.700 dans léducation, 16.800 dans la transition énergétique et 17.200 dans les soins de santé. La même étude estime que les guerres de laprès 11 septembre ont coûté 11 billions de dollars, principalement financés par la dette. La crise covid et la guerre dUkraine sont depuis passées par là. En octobre, la dette publique des États-Unis atteignait le montant record de 31.000 milliards de dollars[31]. Ce château de cartes pourrait-il seffondrer? Tant que le dollar US occupe une place incontournable dans les échanges internationaux, la situation est gérable. Mais cette position du dollar est contestée par les BRICS, comme nous lavons évoqué. LArabie saoudite a par ailleurs annoncé quelle était prête à vendre son pétrole en yuans à la Chine[32]. Ce serait un tournant significatif, car jusquà maintenant, tous les pays devaient avoir des réserves de dollars pour acheter du pétrole. Dailleurs, Pékin ne cesse de réduire son portefeuille de bons du Trésor US. Il atteignait les 980,8 milliards de dollars en mai dernier. Ça reste important évidemment, mais cest la première fois depuis douze ans quil passe sous la barre des 1.000 milliards de dollars[33]. Chalmers Johnson avait mieux senti que les autres le vent tourner. Pour lui, les États-Unis doivent accepter le passage inéluctable à un monde multipolaire, retirer leurs bases à travers le monde et ramener les soldats à la maison. En mettant un terme à ses dépenses parasitaires, les États-Unis pourront réinvestir dans les infrastructures et léconomie productive. Dune certaine manière, la Chine donne raison à Chalmers Johnson. Elle est en passe de devenir la première économie mondiale, sans mener des guerres coûteuses et sans construire des milliers de bases militaires à travers le monde. Elle na pas eu besoin dorganiser des coups dÉtat pour devenir le premier partenaire économique de nombreux pays. Cest la voie que préconise Chalmers Johnson en se focalisant sur léconomie plutôt que le militaire. Les États-Unis sont un jeune pays avec beaucoup de ressources. Ils disposent davantages comparatifs. Mais aujourdhui, il y a 500.000 sans-abri dans les rues des États-Unis, et leur taux de mortalité a grimpé en flèche[34]. On compte par ailleurs deux millions de prisonniers pour un total de onze millions dans le monde[35]. Le taux de pauvreté des enfants sélève à 17%, cest lun des plus élevé parmi les pays développés selon le centre de luniversité Columbia sur la pauvreté et la politique sociale[36]. Limpérialisme détruit les États-Unis de lintérieur et na pas empêché les deux grands rivaux russe et chinois de monter en puissance. Et cette montée en puissance affaiblit les positions de limpérialisme US dans le monde. On peut lobserver dans les relations que les États-Unis entretiennent avec leurs vassaux historiques. Divers pays dAsie centrale se sont rapprochés de la Russie, car leur intérêt y était trop important. Cest notamment le cas de la Turquie, un acteur important. Même si elle traverse une crise, elle a connu un développement économique considérable et possède une solide base industrielle. La Turquie sest donné les moyens dêtre indépendante et ne va pas sacrifier ses relations avec la Russie pour plaire aux États-Unis si cela va contre ses intérêts. La Turquie importe 25% de son pétrole et 45% de son gaz de la Russie[37]. Les touristes russes représentent un cinquièmes des visiteurs en Turquie pour un montant annuel de cinq milliards de dollars[38]. La Russie est également le plus important client des fruits et légumes frais de Turquie[39]. Elle représente 30% des exportations turques. Ces exportations ont augmenté après les premières sanctions européennes contre la Russie en 2014. Avant ces sanctions et lembargo imposé en retour par Moscou, la Belgique exportait pour quelque 230 millions deuros de produits agroalimentaires, dont 60% de ses poires[40]. En fait, les sanctions occidentales nont fait que renforcer les relations économiques entre la Russie et la Turquie. Et ça continue depuis la guerre dUkraine. Washington a eu beau menacer les organisations patronales turques[41], les exportations vers la Russie entre mai et juillet ont augmenté de près de 50% par rapport à lannée dernière[42]. Le patronat turc nest pas le seul à braver les menaces de Washington. On la vu en Afrique aussi, de nombreux pays refusent de sacrifier leurs relations avec la Russie et la Chine. Pourquoi lAfrique se désintéresse-t-elle de lOccident? Jai discuté avec un sénateur kenyan récemment. Ce quil ma dit illustre bien la mentalité des Africains pour le moment. Il ma raconté quil avait déjeuné avec un diplomate US quelques semaines auparavant. Ça a duré deux heures. Et pendant deux heures, le diplomate na fait que lui répéter: « Ne travaillez pas avec la Chine, ne travaillez pas avec la Chine. » Le sénateur lui a répondu: « Les États-Unis sont au Kenya depuis 50 ans et vous ny avez même pas construit des w.c.. Pourquoi ne devrions-nous pas travailler avec la Chine? Donnez-nous au moins une raison. » Le diplomate ne lui a jamais répondu, il na fait que répéter: « Ne travaillez pas avec la Chine« . Mais le fait est que les États-Unis ne peuvent pas stopper les investissements chinois en Afrique. Surtout, le développement de la Chine offre un avantage comparatif aux pays africains. Ces pays disposent de nombreuses matières premières. Ils peuvent désormais vendre au plus offrant plutôt que de se faire imposer le pillage néocolonial. Et le marché chinois offre dénormes opportunités aux économies africaines en pleine croissance. En Chine, les importations dAfrique sélevaient à 106 milliards de dollars en 2021. Mais Pékin ambitionne datteindre les 300 milliards de dollars dici 2025, ce qui ferait de la Chine la première destination dexportation de lAfrique.[43] La concurrence avec la Chine explique-t-elle cet intérêt des États-Unis pour lAfrique? Historiquement, ce nest pas la région du monde où Washington était le plus impliqué. Cet intérêt nest pas vraiment nouveau. En tant que jeune nation qui se développait très rapidement, les États-Unis sintéressaient à lAfrique au début du 20e siècle déjà. Ils soutenaient fortement la décolonisation du continent pour affaiblir leurs rivaux européens et pénétrer le marché africain qui avait été fermé par les puissances coloniales. Progressivement, linfluence de lEurope a décliné et les États-Unis ont commencé à souvrir une voie vers lAfrique. En Éthiopie notamment. Mais la révolution soviétique de 1917, les Guerres mondiales et la guerre froide ont amené Washington à revoir ses plans. Les Européens avaient perdu leur paradis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Pour quils puissent continuer à vivre leur rêve, et pour contenir linfluence soviétique, Washington les a autorisés à exploiter lAfrique tout en soutenant la décolonisation. Le néocolonialisme a donc pris le relais. En théorie, les États africains étaient devenus indépendants, mais en pratique, ils dépendaient toujours des puissances impérialistes. À ce moment-là, les États-Unis navaient pas besoin des ressources de lAfrique. Mais depuis, la Chine, la Russie et dautres concurrents sont entrés dans la danse. À présent, les États-Unis ont besoin des ressources africaines et sont surtout effrayés par larrivée de leurs rivaux. Cest pourquoi ils veulent dominer lAfrique. Possible quils reprennent la main selon vous? Un conseiller du président Clinton avait élaboré une stratégie pour dominer le continent dans les années 90. Inspiré par Brzezinski, Anthony Lake préconisait de sappuyer sur quatre États pivots: lÉgypte pour le nord, le Nigeria pour lOuest, lÉthiopie pour lEst et lAfrique du Sud pour le sud. Ces États riches en ressources étaient amenés à jouer les gendarmes de quartier pour les États-Unis et permettre un contrôle du continent à moindres frais. Si un pays, une organisation politique ou un mouvement populaire essaient de faire bouger les lignes, vous subventionnez des forces de maintien de la paix et votre vassal combattra pour vous. Le Nigeria est ainsi intervenu au Liberia et en Sierra Leone dans les années 90. Le gouvernement Clinton sest réjoui que ce pays fournisse « lessentiel des muscles » à lépoque[44]. De même, le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) qui était au pouvoir en Éthiopie a attaqué la Somalie en 2007. Il ny avait aucun intérêt, si ce nest celui dobéir à son maître. Cette stratégie était une forme dimpérialisme bon marché, de la sous-traitance. Les États-Unis navaient pas besoin dengager leurs forces militaires, les États vassaux combattaient pour eux et instauraient un climat de terreur propice à la soumission. Problème pour Washington: tous ces régimes fantoches se sont effondrés. Le TPLF a été chassé du pouvoir en Éthiopie après 20 ans de dictature de Zenawi[45]. Mais le mouvement refait parler de lui depuis quil est parti en guerre contre le gouvernement central et son Premier ministre Abiy Ahmed. Le Secrétaire général de lONU sest inquiété en octobre dune situation « incontrôlable »[46]. Et le TPLF en appelle à une intervention occidentale[47]. Pensez-vous que les États-Unis pourraient envoyer des troupes en Éthiopie? Appliquant le principe colonial « diviser pour régner », le TPLF avait instauré un fédéralisme ethnique en Éthiopie. Après avoir été chassés du pouvoir, ses dirigeants corrompus qui sétaient repliés dans la province du Tigray ont lancé une première offensive en 2020. Mais ils ont été refoulés par larmée éthiopienne avec laide de lÉrythrée. Le Premier ministre avait alors demandé aux Érythréens de quitter la région, et le TPLF est revenu à la charge, soutenu par les États-Unis. Washington ninterviendra pas. Pour intervenir, vous devez avoir des atouts sur lesquels miser. Or, sa marionnette du TPLF est cassée. Depuis que ce mouvement a été chassé du pouvoir, lÉthiopie et lÉrythrée se sont réconciliées. Il y a aussi eu des contacts entre différents pays de la région qui ont débouché sur lInitiative de la Corne de lAfrique[48]. Cest un projet de coopération entre le Djibouti, la Somalie, le Kenya, lÉthiopie, lÉrythrée, le Soudan et le Sud-Soudan qui vise une approche régionale pour développer la Corne de lAfrique, répondre aux enjeux sécuritaires, sociaux et climatiques, promouvoir les échanges commerciaux et favoriser la connexion des infrastructures. Dans ce contexte, le TPLF est vu à juste titre comme un mouvement ethnofasciste. Il na aucun avenir. La Corne de lAfrique Il y a onze ans, dans « La Stratégie du Chaos », vous nous expliquiez justement que la Corne de lAfrique occupait une position stratégique et disposait de nombreuses ressources. Et que si les pays de la région se libéraient du néocolonialisme et unissaient leurs efforts, ils parviendraient à sortir de la pauvreté. Nous y sommes? Cest en bonne voie. Et les impérialistes craignent évidemment de perdre le contrôle de cette région stratégique. Les États-Unis comptent maintenant sur Israël pour jouer le gendarme de la Corne de lAfrique[49]. Et ils vont tenter de créer des problèmes entre lÉrythrée et lÉthiopie. Mais si le Premier ministre Abiy Ahmed suit cette voie, il tombera. Poussé par qui? Le peuple éthiopien. Limpérialisme a toujours voulu créer des contradictions entre les peuples. Quand les Africains se battent entre eux, les impérialistes sasseyent et contemplent le spectacle en rigolant. Mais la stratégie du diviser pour régner ne fonctionne plus comme avant, car le niveau de conscience politique des peuples africains a sérieusement progressé. Ils comprennent qui est leur véritable ennemi. Ils savent que les contradictions internes peuvent se résoudre par le dialogue et que leur plus grand défi est de se libérer du pillage néocolonial. Les États-Unis ont perdu lÉthiopie à lEst de lAfrique. Au Nord, lÉgypte semble également leur échapper. Cet allié historique, deuxième pays étranger le plus aidé par Washington après Israël, se tourne de plus en plus vers la Russie. Comment expliquez-vous ce revirement? Depuis le renversement de Moubarak, lélite égyptienne joue des claquettes. Aligné sur lOccident depuis la mort de Nasser, le pays était gouverné par une bourgeoisie purement compradore. Elle navait pas de réel projet pour développer le pays. Corrompue, elle senrichissait en exportant ses matières premières et en important les produits dont elle avait besoin. Les conditions de vie étaient terribles pour les Égyptiens. Depuis que Moubarak a sauté, la bourgeoisie égyptienne craint un nouveau soulèvement populaire. Le peuple a appris comment se révolter. Si cela na pas débouché sur une véritable révolution, cette expérience a tout de même fait paniquer la classe dirigeante et dune certaine manière, cela a affaibli la domination des États-Unis sur lÉgypte. La bourgeoise égyptienne peut toujours se comporter comme une marionnette de limpérialisme, mais comme je lai dit, ils jouent des claquettes. Il danse dun côté, puis de lautre. Ce qui est sûr, cest quils ne pourront plus défendre les intérêts de leurs maîtres impérialistes comme du temps de Sadate et Moubarak. De plus, certains segments de la bourgeoise égyptienne nourrissent des sentiments nationalistes, si bien quils veulent développer leur propre marché. Cest pourquoi Al-Sisi a passé un partenariat stratégique avec la Russie en 2018 pour réduire sa dépendance vis-à-vis des États-Unis[50]. En juillet dernier, la société Rosatom, contrôlée par lÉtat russe, a lancé la création du premier réacteur nucléaire dÉgypte[51]. Lentreprise allemande Siemens a par ailleurs décroché un contrat historique de 8,1 milliards de dollars pour moderniser le réseau ferroviaire égyptien[52]. Et rappelons que lÉgypte est lun des premiers pays à avoir adhéré au projet chinois des Nouvelles routes de la soie[53]. Depuis, les relations entre Pékin et Le Caire ne cessent de se renforcer. Le calcul de la bourgeoisie égyptienne est simple: pourquoi se contenter de petits larcins en jouant les marionnettes de limpérialisme US quand on a le potentiel pour engranger beaucoup plus de richesses? LÉgypte nest pas un petit pays. Elle a été une des économies les plus importantes de la région. Elle a les capacités de devenir aussi forte que la Turquie. La position dans laquelle lÉgypte a été maintenue ces cinquante dernières années est humiliante. Il ny a pas que les États-Unis qui perdent de linfluence en Afrique. Au Mali, la France a dû plier bagage. Le rejet des troupes françaises montre comment le niveau de conscience politique sest également élevé au Mali. La France avait joué aux pompiers pyromanes dans ce pays. Elle avait soutenu les indépendantistes touaregs tandis que son allié qatari appuyait des mouvements terroristes dans le nord du Mali sans que Paris rechigne[54]. Très dépendante de la France, la Communauté économique des États de lAfrique de lOuest (CEDEAO) avait par ailleurs fait bloquer des livraisons darmes dont larmée malienne avait bien besoin pour repousser loffensive des rebelles[55]. Quand le gouvernement malien na plus eu dautre choix que de faire appel à la France, François Hollande a lancé lopération Serval en 2013. Elle a permis de reprendre le contrôle du Nord, mais la France sest alors illustrée dans un double jeu en remettant en piste les Touaregs du MNLA. Ces manuvres ont mis le président Ibrahim Boubacar Keïta dans une posture difficile. Il avait été largement élu pour défendre lintégrité territoriale du Mali. Les tensions ont conduit à de nouveaux affrontements entre larmée malienne et les rebelles du Nord, justifiant une présence prolongée des troupes françaises. Quel est lintérêt de la France au Mali? Le contrôle du couloir sahélien, riche en minerais et en hydrocarbures, est essentiel pour la France. Même le président Jacques Chirac lavait reconnu: « Une grande partie de largent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de lexploitation, depuis des siècles, de lAfrique. »[56] La France cherche donc à maintenir son contrôle sur cette région. Le premier président du Mali, Modibo Keïta, a été renversé lors dun coup dÉtat soutenu par la France en 1968. Il avait le tort dêtre panafricaniste, de sopposer aux stratégies coloniales, de soutenir lAlgérie et davoir abandonné le franc CFA. Depuis, Paris a veillé à ce que le Mali reste dans son giron, nhésitant pas, quand nécessaire, à jouer des contradictions héritées du colonialisme entre le Nord et le Sud. Mais cette stratégie ne fonctionne plus comme avant. Il y a eu une importante mobilisation populaire pour faire partir la France du Mali. LOccident a tenté de répliquer en faisant voter des sanctions économiques contre les militaires qui avaient pris le pouvoir après le coup dÉtat de 2021. Il étaient accusés de sacrifier la démocratie en repoussant les élections. Ils avaient pourtant assuré quils ne comptaient pas rester au pouvoir, mais quil fallait du temps pour sécuriser le pays, réformer les institutions et organiser un scrutin dans de bonnes conditions. La décision de repousser les élections avait été prise au terme dune large consultation[57]. Les militaires jouissent en outre dun large soutien populaire qui sest manifesté à plusieurs reprises au Mali et dans dautres pays africains. Mais de manière très hypocrite, pour faire appliquer « leur » démocratie, les impérialistes ont demandé à leurs marionnettes de la Communauté économique des États de lAfrique de lOuest dimposer des sanctions au Mali: fermeture des frontières entre le Mali et les pays de la CEDEAO, suspension de toutes les transactions commerciales, gel des avoirs et suspension du Mali de toute aide des institutions financières de la CEDEAO. Le but était clairement dasphyxier le Mali. Les militaires se sont engagés à remettre le pouvoir aux civils en mars 2024 au plus tard. Il y a surtout eu une forte mobilisation à nouveau. Et les sanctions ont finalement été levées en juillet dernier. Cest une victoire importante pour le peuple malien. Carte du Sahel (Peter Fitzgerald CC 3.0) La France a dû partir, et cest vers la Russie que larmée malienne sest tournée pour combattre la rébellion. Bamako a par ailleurs suspendu la diffusion des programmes de Radio France Internationale et de France 24[58]. Et les autorités maliennes accusent Paris davoir soutenu des mouvements terroristes au Nord[59]. Le Mali, cest fini pour la France? On trouve aujourdhui une nouvelle génération de Maliens plus éduqués: des sociologues, des économistes, des politologues, des historiens, etc. Ces intellectuels ont une meilleure analyse des classes sociales au Mali, mais aussi en France. Ils savent comment fonctionne ce pays impérialiste, ses élites, ses idéologues. Ce nest pas un mystère. La France nest pas un endroit spécial, cest un pays ordinaire de 67 millions dhabitants. Le peuple malien sait quelles sont les motivations de la France. Sa conscience sélève, et nous en voyons le résultat. Pour le moment, à travers des mobilisations populaires et des coups dÉtat. Mais ça pourra déboucher demain sur des projets politiques plus aboutis grâce à ce niveau de conscience. Cest la fin du néocolonialisme? Dans sa vieille forme, le néocolonialisme est mort. La bourgeoisie néocoloniale ne peut pas sadapter à cette nouvelle situation. Comment pourrait-elle? Et cest le résultat du passage à un monde multipolaire? Ça y contribue, avec léveil des peuples. Mais les puissances occidentales ne peuvent pas sy adapter. Limage du Mali dans les médias français est complètement altérée. Cest un très grand pays, qui a des ressources immenses et des intellectuels brillants. Mais si vous demandez à un passant français cest quoi le Mali, il vous dira que cest un immense désert. Limpérialisme tire sa force des fausses représentations quil construit. Les puissances impérialistes se font ainsi passer pour les plus forts, les sauveurs qui viennent en aide aux peuples démunis. En réalité, cest comme si un voleur vous vidait les poches et vous jetait ensuite une pièce en faisant passer ça pour un acte de charité. Vous voulez dire que lOccident entretient limage dune Afrique pauvre, mais que la réalité est différente? Tout à fait. Le Nigeria en est un parfait exemple. Cest la première économie du continent. Sa capitale, Lagos, compte 10.000 millionnaires[60]. Lhomme le plus riche dAfrique est nigérian. La fortune dAliko Dangote est estimée par Forbes à 13,9 milliards de dollars[61]. Davantage que lhomme le plus riche de Belgique![62] Même si elle traverse épisodiquement des crises, léconomie nigériane a connu un développement très important ces dernières années. Grâce au pétrole? Le Nigeria est en effet le premier producteur dAfrique. Mais lor noir ne compte que pour 17% du PIB. Dans la pure tradition néocoloniale, le Nigeria aurait pu vivre de sa rente pétrolière et importer tous les produits dont il a besoin. Mais la classe dirigeante est désormais plus éduquée et investit pour développer le pays. Prenez le pétrole. Aujourdhui, le Nigeria a une faible capacité de raffinage. Si bien que les revenus générés par lexportation de pétrole brut couvrent à peine les importations dessence. Il y a même des pénuries. Mais Aliko Dangote fait construire, avec du matériel chinois[63], une gigantesque raffinerie. 19 milliards dinvestissements pour une capacité prévue de 650.000 barils de pétrole par jour[64]. Dabord pour alimenter le marché local, puis pour couvrir les autres marchés du continent. Ce mégaprojet va ainsi permettre dassurer la sécurité énergétique du pays tout en stimulant le développement économique du Nigeria. La même logique est dapplication dans lagriculture qui représente 25% du PIB. LAfrique est un continent qui offre tous les fruits, les légumes ou les céréales dont vous pourriez rêver. Aujourdhui, bon nombre de ces produits sont exportés à létat brut pour une bouchée de pain tandis quil faut débourser des sommes importantes pour importer les produits agroalimentaires transformés. Le vice-président du Nigeria Agribusiness Group estime ainsi que pour chaque dollar gagné grâce à lexportation de matières premières en 2016, le Nigeria aurait pu gagner 10 fois cette valeur si le pays avait transformé toutes les matières premières exportées[65]. En Afrique de lOuest, le Bénin, le Burkina Faso et le Mali exportent pour 922 millions de dollars de coton brut, mais importent pour 2,4 milliards de dollars de textiles et de vêtements en coton finis[66]. Le Nigeria cherche à inverser la vapeur. Il investit beaucoup dans sa capacité de transformation agroalimentaire. Ikoyi, Lagos, Nigeria ( Reginald Bassey CC 4.0) Si lon compte des milliardaires au Nigeria, les inégalités sociales restent importantes. Daprès Oxfam, plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, une personne sur quatre na pas accès à leau potable et dix millions denfants ne sont pas scolarisés[67]. Avec un bon leadership, le Nigeria a les capacités de répondre à ces défis et de rejoindre les pays émergents. Ce nest pas possible pour un pays du sud tant que ces richesses sont pillées et quil dépend de l' »aide » internationale qui est en fait un mécanisme dasservissement. Le Nigeria a pris son économie en main. Cest un pays de près de 200 millions dhabitants. Il y a donc un marché de consommation intérieur très important. Une classe moyenne se développe et limmobilier a connu un essor important. Les deux hommes les plus riches du pays sont dailleurs actifs dans lindustrie du ciment. Le secteur des télécoms aussi est en plein développement: 15,9% du PIB en 2020. Il y a quelques années encore, des multinationales occidentales exerçaient leur monopole. Aujourdhui, le Nigeria a ses propres satellites, lancés depuis la Chine[68]. Le Nigeria a également passé un accord de coopération spatiale avec lInde[69]. À noter que lInde et la Chine sont les deux principaux partenaires économiques du Nigeria[70]. Cette ancienne colonie britannique était lun des États pivots sur lesquels comptait Washington pour contrôler lAfrique. Un camouflet de plus pour lOccident? Les puissances impérialistes ont toujours instrumentalisé les différences ethniques pour asseoir leur contrôle sur lAfrique. Le Nigeria ne fait pas exception. Les Britanniques sont allés jusquà créer de nouvelles ethnies en regroupant artificiellement des communautés. Ladministration a ensuite favorisé certains groupes, jetant les bases pour les conflits futurs. « Le paysage politique construit par le colonisateur a privilégié lexistence de partis ethniques régionaux dirigés par les bourgeoisies ou les aristocraties de chacun des trois groupes dominants, et a systématiquement combattu et brisé les formations politiques nationales », résume le sociologue Saïd Bouamama[71]. Cette situation a débouché sur la terrible guerre du Biafra entre 1967 et 1970. La France était impliquée, elle soutenait les sécessionnistes du Biafra, une région de lest du Nigeria riche en hydrocarbures. Le monde découvrait alors ces images denfants afri
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
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