| | | | | | | | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 25-11-2012 à 22:48:26
| Ci-dessous un article de D. Losurdo qui date déjà de deux ans. Le ton est un peu dithyrambique mais on y trouve des indications intéressantes sur la propriété des moyens de production et la "triple représentativité", ainsi que sur le sens du socialisme "aux caractéristiques chinoises", c'est-à-dire d'une société initialement arriérée sur les plans industriel et technologique, et colonisée.
________________________ 12 août 2010 Un voyage instructif en Chine - Réflexions dun philosophe Domenico LOSURDO Du 3 au 16 juillet jai eu le privilège de visiter quelques villes et réalités de la Chine, dans le cadre dune délégation invitée par le Parti communiste chinois, délégation dont faisaient partie aussi des représentants de partis communistes du Portugal, de Grèce et de France et de la Linke allemande ; pour lItalie, outre le soussigné, ont participé au voyage Vladimiro Giacchè et Francesco Maringiò. Le présent texte nest pas un journal ni une chronique ; il sagit de réflexions qui sont le fruit dune expérience extraordinaire. 1. La première chose qui frappe au cours de la rencontre avec les représentants du Parti communiste chinois et avec les dirigeants des usines, écoles et quartiers visités, est laccent autocritique, disons même la passion autocritique dont font preuve nos interlocuteurs. Sur ce point, la rupture est nette avec la tradition du socialisme réel. Les communistes chinois nont de cesse de souligner que le chemin à parcourir est long, et nombreux et gigantesques sont les problèmes à résoudre et les défis à affronter, et quen tous cas leur pays fait encore partie du Tiers Monde. En vérité, au cours de notre voyage, le Tiers Monde nous ne lavons pas rencontré. Certes pas à Pékin, qui fascine avec son aéroport ultramoderne et reluisant, et moins encore à Qingdao, où se sont déroulées les joutes des Olympiades 2008 et qui fait penser à une ville occidentale dune beauté et élégance particulières et dun niveau de vie élevé. Le Tiers Monde nous ne lavons pas rencontré non plus en nous éloignant de 1.500 kilomètres des régions orientales et côtières, celles qui sont le plus développées, et en atterrissant à Chongqing, lénorme mégalopole qui compte un total de 32 millions dhabitants et, jusquà il y a quelques années, semblait avoir du mal à suivre le miracle économique. Il ne fait aucun doute que le Tiers Monde existe encore dans limmense pays asiatique, mais la rencontre manquée avec lui est le résultat non pas de la volonté de cacher les points faibles de la Chine daujourdhui, mais du fait que limpétueuse croissance économique en cours désormais depuis plus de trois décennies est en train de réduire, diminuer et fractionner à un rythme accéléré laire du sous-développement, qui sestompe ainsi en un lointain de plus en plus distant. En Occident ne manqueront pas, à ce propos, ceux qui vont faire la grimace : développement, croissance, industrialisation, urbanisation, miracle économique dampleur et de durée sans précédents dans lhistoire, quelle vulgarité ! Ce snobisme de beau monde semble considérer comme insignifiant le fait que des centaines de millions de personnes aient échappé à un destin qui les condamnait à la dénutrition, à la faim voire à la mort par inanition. Et ceux qui trouvent que le développement des forces productives nest quune question de bien-être économique et de consumérisme feraient bien de relire (ou de lire) les pages du Manifeste du parti communiste qui mettent en évidence lidiotisme dune vie rurale circonscrite par la misère y compris culturelle de frontières étroites et infranchissables. En visitant aujourdhui les merveilles de la Cité impériale à Pékin et, à quelques kilomètres de distance, la Grande Muraille, on tombe sur un phénomène absent non seulement dans le lointain 1973, mais même en lan 2000, cest-à-dire dans mes deux précédents voyages en Chine. De nos jours la présence massive de visiteurs chinois saute aux yeux : ce sont des touristes aux caractéristiques particulières : ils arrivent souvent dun coin reculé de limmense pays ; peut-être est-ce la première fois quils en visitent la capitale ; sur le plan culturel ils commencent à sapproprier dune certaine manière la nation de très antique civilisation dont ils font partie ; ils cessent dêtre de simples paysans liés comme à une prison au lopin de terre quils cultivent, et deviennent réellement les citoyens dun pays de plus en plus ouvert au monde. Bien au-delà des heures douverture pour la visite des monuments et musées, la place Tienanmen continue à grouiller de gens : ils sont nombreux à attendre et à observer avec orgueil lenvoi des couleurs de la République Populaire Chinoise. Non, il ne sagit pas de chauvinisme : les Chinois aiment se faire photographier avec des visiteurs étrangers (moi aussi jai reçu et répondu avec plaisir à ce genre de requête) ; cest comme sils invitaient le reste du monde à fêter avec eux le retour dune très antique civilisation longtemps opprimée et humiliée par limpérialisme. Il ny a aucun doute : le prodigieux développement des forces productives ne sest pas limité à arracher à la misère et aux privations des centaines de millions de femmes et dhommes ; il leur a assuré une dignité individuelle et nationale, il leur a permis délargir considérablement leur horizon en souvrant sur limmense pays dont ils font partie et, au-delà, sur le monde entier. 2. Mais le développement des forces productives nest-il pas synonyme de dégradation et destruction de la nature ? Nous voici en présence dune préoccupation, et même dune certitude claironnée de façon particulièrement stridente par la gauche occidentale. On voit ici affleurer une étrange vision de la nature, qui savère malade si les plantes sétiolent et se dessèchent mais qui, à ce quil semble, est à considérer comme parfaitement saine si ceux qui dépérissent et meurent en masse sont les femmes et les hommes. Un certain écologisme finit pas creuser encore plus profondément labîme, quil prétend pourtant vouloir critiquer, entre monde humain et monde naturel. Mais concentrons-nous quand même sur la nature au sens strict. Il y a quelques temps un historien assez connu (Niall Ferguson) a écrit un article, publié aussi sur le Corriere della Sera, qui dès son titre dénonçait « la guerre de la Chine à la nature » . En réalité, déjà dans le long parcours qui va de laéroport de Pékin à la Grande Muraille, et dans lautre long trajet qui, en suivant un autre parcours, va du centre de Pékin à laéroport, nous remarquons une quantité impressionnante darbres de toute évidence récemment plantés, dans le cadre dun projet assez ambitieux de reboisement et dextension de la superficie forestière qui investit lensemble du pays. Quelques jours avant la fin de notre voyage nous avons eu la possibilité de visiter une aire écologique de 10 kilomètres carrés, située aux alentours de Weifang, une ville du Nord-est en rapide expansion, engagée dans le développement de la haute-technologie mais qui veut en même temps se distinguer pour son cadre de vie. Laire écologique, dont laccès est libre et gratuit pour tout le monde, et qui ne peut être visitée quà pied ou avec un minuscule autobus ouvert et à traction électrique, a été dégagée en récupérant un territoire jusque là fortement dégradé et qui à présent resplendit de beauté enchanteresse et de sérénité. Le développement industriel et économique nest pas en contradiction avec le respect de lenvironnement. Bien sûr léquilibre entre ces deux exigences savère particulièrement difficile dans un pays comme la Chine, qui doit nourrir un cinquième de la population mondiale tout en nayant à sa disposition quun septième de la superficie cultivable : cest dans ce cadre que doivent être situées les erreurs commises et les graves dommages infligés à lenvironnement dans les années où la priorité absolue était constituée par un décollage économique appelé à mettre fin le plus rapidement possible à la dénutrition et à la misère de masse. Mais cette phase heureusement est dépassée : il est maintenant possible de promouvoir un écologisme qui, en même temps que la vie et la santé des arbres et des fleurs, sache garantir la vie et la santé des femmes et des hommes. 3. Jai déjà parlé de la passion autocritique qui semble caractériser les communistes chinois. Ce sont eux qui insistent sur le caractère intolérable, en particulier, de lécart croissant entre villes et campagne, entre zones côtières dun côté et le Centre et lOuest du pays de lautre. De tels phénomènes ne sont-ils pas la démonstration de la dérive capitaliste de la Chine ? Cest une thèse qui est largement répandue dans la gauche occidentale et qui semble trouver un écho chez certains membres de notre délégation multipartite. Dans le débat franc et vif qui se développe jinterviens avec une ponctuation pour ainsi dire « philosophique ». On peut procéder à deux comparaisons assez différentes entre elles. Nous pouvons comparer le « socialisme de marché » avec le socialisme que nous appelons de nos vux, avec le socialisme en quelque sorte mûr, et donc mettre en évidence les limites, les contradictions, les dysharmonies, les inégalités qui caractérisent le premier : ce sont les communistes chinois eux-mêmes qui insistent sur le fait que le pays quils dirigent nest quau « stade primaire du socialisme » , stade destiné à durer jusquà la moitié de ce siècle, confirmant la longueur et la complexité du processus de transition appelé à déboucher sur lédification dune nouvelle société. Mais il nest pas pour autant licite de confondre le « socialisme de marché » avec le capitalisme. Comme illustration de la différence radicale qui subsiste entre les deux nous pouvons avoir recours à une métaphore. En Chine nous sommes en présence de deux trains qui séloignent de la gare appelée « Sous-développement » pour aller dans la direction de la gare appelée « Développement » . Oui, un des deux trains est très rapide, lautre de vitesse plus réduite : de ce fait la distance entre les deux augmente progressivement, mais on ne doit pas oublier que tous les deux avancent vers la même destination ; et on doit aussi se souvenir que les efforts ne manquent pas pour accroître la vitesse du train relativement moins rapide et que, en tous cas, à la suite du processus durbanisation, les passagers du train très rapide se font de plus en plus nombreux. Dans le cadre du capitalisme par contre, les deux trains en question avancent dans des directions opposées. La dernière crise a mis en évidence un processus en acte depuis plusieurs décennies : laugmentation de la misère des masses populaires et le démantèlement de lEtat social vont de pair avec la concentration de la richesse dans les mains dune oligarchie parasitaire restreinte. 4. Et pourtant, chez les communistes chinois croît lintolérance à légard de lécart entre zones côtières et aires du Centre-ouest, entre villes et campagne et dans le cadre de la ville même. Cest une attitude perçue avec surprise et agréablement par toute la délégation dEurope occidentale. Cette intolérance se ressent de façon aigue à Chongqing, la métropole située à 1.500 kilomètres de distance de la côte. Le mot dordre (Go West !), qui appelle à étendre au Centre et à lOuest de limmense pays le prodigieux développement de lEst, a été lancé il y a déjà dix ans. Les premiers résultats sont visibles : par exemple, le Tibet et la Mongolie intérieure affichent ces dernières années un taux de développement supérieur à la moyenne nationale. Ce nest pas le cas du Xinjiang où en 2009 (lannée de la crise), par rapport à une moyenne nationale de 8,7%, le PIB na augmenté « que » de 8,1%. Et sur le Xinjiang justement, sest déversée pendant les semaines et mois derniers, une nouvelle vague de financements et de stimulants. Mais à présent, au-delà des régions habitées par des minorités nationales, auxquelles le gouvernement central réserve évidemment une attention particulière, il sagit dappliquer au niveau général une accélération décisive et une signification nouvelle et plus radicale à la politique du Go West ! Devenue une municipalité autonome sous la dépendance directe du gouvernement central (se trouvent aussi dans cette situation Pékin, Shanghai et Tianjin) et pouvant ainsi jouir de stimulants et de soutiens en tous genres, Chongqing aspire à devenir la nouvelle Shanghai, cest-à-dire aspire non seulement à dépasser larriération mais à rejoindre le niveau de la Chine la plus avancée, et à constituer un point de référence aussi sur le plan mondial. La mégalopole située à lintérieur du grand pays asiatique se révèle à nos yeux comme un énorme chantier : lactivité de potentialisation des infrastructures bat son plein, tout comme celle de construction dusines, de bureaux, dhabitations civiles ; les rangées darbres plantés récemment et jalousement entretenus sautent aux yeux, ainsi que les buissons de verdure qui bordent et parfois séparent aussi les routes et les autoroutes. Oui, parce quau-delà du miracle économique Chongqing poursuit un objectif plus ambitieux encore : elle entend se proposer à toute la nation comme un « nouveau modèle » de développement, en régulant mieux et de façon plus « harmonieuse » les rapports à lintérieur de la ville, entre ville et campagne et entre homme et nature. Dans ce qui devrait devenir la nouvelle Shanghai, la référence à Mao Zedong est constante, et il ne sagit pas seulement de lhommage dû au grand protagoniste de la lutte de libération nationale du peuple chinois, au père de la patrie qui, non par hasard, trône place Tienanmen comme sur les billets de banque ; il sagit de prendre au sérieux le renvoi à la « pensée de Mao Zedong » , inscrite dans le Statut du Parti communiste chinois. A Chongqing on a la nette impression quont commencé les débats et, on présume, la lutte politique en préparation du Congrès prévu dans deux ans. Il convient en ce point de se débarrasser dune équivoque possible : la discussion ne porte pas sur la politique de réforme et douverture définie il y a plus de trente ans dans la Troisième session plénière de XIème Comité central (18-22 décembre 1978) : dans le Statut du Pcc est inscrit aussi le renvoi à la « théorie de Deng Xiaoping » et à l « importante idée de la triple représentativité » , même si la catégorie de « pensée » veut avoir une importance stratégique plus grande que la catégorie de « théorie » (qui fait référence à une conjoncture même si cest une conjoncture de longue période) et que la catégorie d « idée » (laquelle, si « importante » soit-elle, désigne une contribution sur un aspect déterminé). Mais surtout, personne ne veut revenir à la situation dans laquelle en Chine il ny avait d « égalité » que dans le sens où les deux trains de la métaphore que jai utilisée plusieurs fois étaient tous les deux arrêtés à la gare « Sous-développement » ou séloignaient delle avec lenteur. Non, désormais on peut considérer comme définitivement acquise la conscience selon laquelle le socialisme nest pas la distribution égale de la misère. Dautant plus quune telle « égalité » est totalement illusoire et peut même se renverser en son contraire. Quand la misère atteint un certain niveau, elle peut comporter le risque de la mort par inanition. Dans ce cas, si modeste et réduit quil soit, le morceau de pain qui garantit la survie aux plus chanceux signe quand même une inégalité absolue, linégalité absolue subsistant entre la vie et la mort. Cest, avant lintroduction de la politique de réforme et douverture, ce quon a constaté dans les années les plus tragiques de la République Populaire Chinoise : conséquence soit de lhéritage catastrophique dérivé du saccage et de loppression impérialiste, soit de limpitoyable embargo imposé par lOccident, soit des graves erreurs commises par la nouvelle direction politique. La centralité du devoir de développement des forces productives reste donc certaine, mais cette centralité peut être interprétée de façon sensiblement différente
5. Celui qui a été appelé à diriger Chongqing est Bo Xilai, ex brillant ministre du commerce extérieur. Cest une circonstance qui nous permet de réfléchir sur le processus de formation du groupe dirigeant en Chine. Un représentant du gouvernement central, qui dans le déroulement de sa tâche, sest distingué et a acquis un prestige même sur le plan international, est envoyé en province pour affronter une tâche de nature différente et de proportions gigantesques. Frappant la corruption de façon capillaire et radicale et proposant dans la théorie et dans la pratique réelle de gouvernement un « nouveau modèle », engagé à brûler les étapes dans la liquidation des inégalités devenues intolérables et dans la réalisation de la « société harmonieuse » , Bo Xilai a suscité un débat national : il est facile de prévoir sa présence en position éminente dans le groupe dirigeant qui sortira du XVIIIème Congrès du Pcc, même si ce serait une erreur de donner pour acquis le résultat du débat (et de la lutte politique) en cours. Donc : en conclusion dune période dincertitudes, de conflits et de déchirements, à la première génération de révolutionnaires ayant eu en son centre Mao Zedong a succédé la seconde génération de révolutionnaires avec, au centre, Deng Xiaoping. Ont suivi ensuite la troisième puis la quatrième génération de révolutionnaires avec au centre respectivement Jiang Zemin et Hu Jintao. Du prochain Congrès du Parti sortira la cinquième génération de révolutionnaires. Cest une perspective donnée en son temps par Deng Xiaoping, qui a ainsi confirmé sa clairvoyance et sa lucidité dans la construction du Parti et de lEtat : la personnalisation du pouvoir et le culte de la personnalité sont dépassés ; on a mis fin à loccupation à vie des charges politiques ; on a affirmé un processus de formation et de sélection des groupes dirigeants qui, jusquà présent, a donné dexcellents résultats. 6. Mais jusquoù peut-on considérer comme socialiste le « socialisme de marché » théorisé et pratiqué par le Parti communiste chinois ? Dans la délégation bariolée qui vient dOccident ne manquent pas les doutes, les perplexités, les critiques ouvertes. Un débat de développe, ouvert et vif, une fois de plus encouragé par nos interlocuteurs et hôtes. Il ne fait aucun doute quà la suite de laffirmation de la politique de réforme et douverture, laire de léconomie dEtat sest restreinte et que laire de léconomie privée sest élargie : sommes-nous en présence dun processus de restauration du capitalisme ? Les communistes chinois font remarquer que le rôle central et dirigeant de lEtat (et du Parti communiste) reste ferme : quen est-il ? Le panorama économique et social de la Chine daujourdhui se caractérise par la présence simultanée des formes les plus diverses de propriété : > propriété dEtat ; > propriété publique (dans ce cas le propriétaire est non pas lEtat central mais, par exemple, une municipalité ) ; > sociétés par actions dans le cadre desquelles la propriété dEtat ou la propriété publique détient la majorité absolue, ou bien la majorité relative ou un pourcentage significatif du paquet dactions ; > propriété coopérative ; > propriété privée. Dans ces conditions, il savère bien difficile de calculer avec précision le pourcentage de léconomie dEtat et publique. Rentré chez moi, je trouve un numéro particulièrement intéressant de lInternational Herald Tribune : jy lis un calcul effectué par un professeur de la prestigieuse université de Yale, exactement Chen Zhiwu (donc un états-unien dorigine chinoise, qui est peut-être dans des conditions privilégiées pour sorienter dans la lecture de léconomie du grand pays asiatique) indiquant que « lEtat contrôle trois quarts de la richesse de la Chine » (7 juillet 2010, p.18). Il faut ajouter à ceci une donnée généralement négligée : en Chine la propriété du sol est entièrement aux mains de lEtat ; les paysans en ont lusufruit, quils peuvent aussi vendre, mais pas la propriété. Pour ce qui concerne lindustrie, dautres calculs attribuent un poids plus réduit à lEtat. Dans tous les cas, ceux qui imaginent un processus graduel et irréversible de retrait de lEtat de léconomie se fourvoieraient complètement. Sur Newsweek du 12 juillet, un article dIsaac Stone Fish attire lattention sur les « entreprises de propriété dEtat qui dominent de façon croissante léconomie chinoise » . En tous cas réaffirme lhebdomadaire états-unien- dans le développement de lOuest (qui se dessine désormais dans toute son ampleur et sa profondeur) le rôle de lentreprise privée sera bien plus réduit que celui quil a joué en son temps dans le développement de lEst. Les camarades chinois nous font noter que, en introduisant de forts éléments de concurrence, laire économique privée a contribué en dernière analyse au renforcement de laire dEtat et publique, qui a été ainsi obligée de se débarrasser du bureaucratisme, du désengagement, de linefficience, du clientélisme. En effet, justement grâce aux réformes de Deng Xiaoping, les entreprises dEtat jouissent de nos jours dune solidité et dune compétitivité sans précédents dans lhistoire du socialisme. Cest un point qui peut être éclairci à partir dun numéro de lEconomist (10-16 juillet 2010) que jachète et parcours dans le confortable aéroport de Pékin, en attendant le vol de retour vers lItalie : larticle de fond souligne que quatre des dix plus importantes banques mondiales sont à présent chinoises. Ces banques, au contraire des banques occidentales, sont en excellente santé, « gagnent de largent », mais « lEtat détient la majorité des actions et le Parti communiste nomme les plus hauts dirigeants, dont la rétribution est une fraction de celle de leurs homologues occidentaux » . De plus, ces dirigeants « doivent répondre à une autorité supérieure à celle de la bourse » , cest-à-dire aux autorités dun Etat dirigé par le Parti communiste. Le prestigieux hebdomadaire financier anglais narrive pas à se convaincre de ces nouveautés inouïes : il espère et parie quà lavenir les choses vont changer. Un fait reste aujourdhui sous les yeux de tout le monde : léconomie dEtat et publique nest pas synonyme dinefficience, comme le prétendent les paladins du néo-libérisme, et les banques ne doivent pas payer leurs dirigeants comme des nababs pour être compétitives sur le marché intérieur et international. 7. Il est probable que laire économique privée satisfasse des exigences ultérieures. En préliminaire elle rend plus aisée lintroduction de la technologie la plus avancée des pays capitalistes : noublions pas que sur ce point les Usa cherchent encore à imposer un embargo aux dépens de la Chine. Mais il y a un autre point, dont je me rends compte en visitant le très avancé parc industriel de Weifang. Dans certains cas ce sont des Chinois doutre-mer qui ont fondé les entreprises privées : ils ont étudié à létranger (surtout aux USA), en obtenant dexcellents résultats et en accumulant parfois un certain capital. Ils rentrent maintenant dans leur patrie, avec une décision qui suscite un désarroi dans les pays où ils sétaient établis : comment est-il possible que des intellectuels de premier plan abandonnent la « démocratie » pour retourner dans la « dictature » ? Outre lappel patriotique, qui les invite à participer à leffort collectif de tout un peuple pour que la Chine atteigne les niveaux les plus avancés de développement, de technologie et de civilisation, ces Chinois doutre-mer sont aussi attirés par la perspective de faire valoir leur talent et leur expérience dans les Universités comme dans les entreprises privées de haute technologie quils ouvrent. En dautres termes, nous sommes devant la continuation politique de front uni théorisée et pratiquée par Mao non seulement au cours de la lutte révolutionnaire mais aussi pendant plusieurs années après la fondation de la République Populaire Chinoise. Mais entrons enfin dans ces usines de propriété privée. Avec ou sans Chinois doutre-mer, elles nous réservent de grandes surprises. Ceux qui viennent à notre rencontre sont en premier lieu des membres du Comité de Parti, dont les photos sont bien en évidence dans divers services. Dans le récit émergent presque fortuitement les conditionnements qui pèsent sur la propriété. Celle-ci est poussée ou pressée de réinvestir une partie consistante des profits (parfois jusquà 40%) dans le développement technologique de lentreprise ; une autre partie des profits, dont le pourcentage est difficile à calculer, est utilisée pour des interventions de caractère social (par exemple la construction décoles professionnelles ensuite données à lEtat ou à une municipalité, ou bien le secours aux victimes dune catastrophe naturelle). Si lon se souvient que ces entreprises privées dépendent largement du crédit alloué par un système bancaire contrôlé par lEtat et si lon pense aussi à la présence à lintérieur de ces entreprises de Parti et syndicat, une conclusion simpose : dans ces entreprises privées le pouvoir de la propriété privée est équilibré et limité par une sorte de contre-pouvoir. Mais quel est le rôle joué par le Parti et le syndicat ? Les réponses que nous recevons ne satisfont pas tous les membres de notre délégation. Certains, se faisant à nouveau lécho dune tendance assez répandue dans la gauche occidentale, concentrent leur attention exclusivement sur le niveau des salaires. Nos interlocuteurs chinois, par contre, font comprendre que, au-delà de lamélioration des conditions de vie et de travail des ouvriers, ils se préoccupent de la contribution que leurs entreprises peuvent fournir au développement de léconomie et de la technologie de toute la nation. De cet échange didées nous voyons à nouveau émerger lopposition entre les deux figures sur lesquelles insiste le Que faire ? de Lénine. Le représentant de la gauche occidentale, qui appelle les ouvriers chinois à rejeter tout compromis avec le pouvoir dEtat dans leur lutte pour des salaires plus élevés, croît être radical et même révolutionnaire. En réalité, il se place dans le sillage du réformiste ou, pire, du corporatiste « secrétaire dune quelconque trade-union » auquel Lénine reproche de perdre de vue la lutte démancipation dans ses différents aspects nationaux et internationaux, en devenant ainsi parfois le soutien d « une nation qui exploite tout le monde » (à cette époque lAngleterre). Le révolutionnaire « tribun populaire » se conduit bien différemment. Certes, par rapport à 1902 (année de publication de Que faire ?), la situation a radicalement changé. Entre-temps en Chine le « tribun populaire » peut compter sur le soutien du pouvoir politique ; il nen demeure pas moins que, pour être révolutionnaire, celui-ci, tirant profit de lenseignement de Lénine, doit savoir envisager lensemble des rapports politiques et sociaux à un niveau national et à un niveau international. Une augmentation consistante des salaires simpose et est déjà en acte, favorisée ou promue par le pouvoir central lui-même, (comme le reconnaît la grande presse internationale) mais cette augmentation, au-delà de lamélioration des conditions de vie et de travail des ouvriers, vise à augmenter le contenu technologique des produits industriels et ainsi à consolider léconomie chinoise dans son ensemble, en la rendant aussi moins dépendante des exportations. Les (justes) revendications salariales immédiates ne doivent pas compromettre la poursuite de lobjectif stratégique du renforcement dun pays qui bride de plus en plus, déjà avec son développement économique, les plans de limpérialisme ou de l « hégémonisme », comme nos interlocuteurs chinois préfèrent dire de façon plus diplomatique. 8. Enfin, dernier objet du scandale : en hommage à l « importante idée de la triple représentativité » même les entrepreneurs sont admis dans les rangs du Parti communiste chinois. Et de nouveau émergent les préoccupations et les angoisses de certains membres de la délégation européenne : assistons-nous à lembourgeoisement en cours du Parti qui devrait garantir le sens de la marche socialiste de léconomie de marché ? En préliminaire, les interlocuteurs chinois font remarquer que le nombre des entrepreneurs admis dans les rangs du Parti (après un processus rigoureux de vérification et sélection) est tout à fait insignifiant en comparaison dune masse de militants qui se monte à un peu moins de 80 millions ; en dautres termes, il sagit dune présence symbolique. Mais cette explication ne suffit pas. Nous avons vu que certains de ces entrepreneurs jouent un rôle national : dans certains secteurs de léconomie ils ont effacé ou réduit la dépendance technologique de la Chine vis-à-vis de létranger ; parfois, non seulement sur le plan objectif mais de façon consciente certains dentre eux se sont placés en première file dans la lutte engagée par le Parti communiste dès 1949 : la lutte pour faire échec à limpérialisme en passant de la conquête de lindépendance sur le plan politique à la conquête de lindépendance sur le plan économique et technologique aussi. Dans un monde qui se caractérise de plus en plus par la knowledge economy, cest-à-dire par une économie fondée sur la connaissance, il peut advenir que le stakhanoviste héros du travail de lURSS de Staline prenne lallure tout à fait nouvelle dun technicien super-spécialisé qui, lançant une entreprise de haute valeur technologique, fournit une contribution importante à la défense et au renforcement de la patrie socialiste. On peut faire une dernière considération. Sur la vague du « socialisme de marché » sest constituée une nouvelle strate bourgeoise en rapide expansion. La cooptation de certains de ses membres dans le cadre du Parti communiste comporte une décapitation politique de cette nouvelle strate, de la même façon que dans une société bourgeoise la cooptation de la part de la classe dominante de certaines personnalités dextraction ouvrière ou populaire stimule la décapitation politique des classes subalternes. 9. Le moment est venu de tirer des conclusions. Dans mon anglais claudiquant je les expose à loccasion de quelques banquets et, surtout, du dîner qui précède le voyage de retour et qui se déroule en présence entre autres de Huang Huaguang, directeur général du Bureau pour lEurope occidentale du Département international du Comité Central du Pcc. Tous les participants au voyage sont invités à sexprimer avec une grande franchise. Dans mes interventions jessaie de dialoguer aussi avec les autres membres de la délégation de lEurope occidentale et surtout peut-être avec eux. Quand ils déclarent ne se trouver quau stade primaire du socialisme et prévoient que ce stade durera jusquà la moitié du XXIeme siècle, les communistes chinois reconnaissent indirectement le poids que les rapports capitalistes continuent à exercer dans leur pays immense et si varié. Dautre part, le monopole du pouvoir politique détenu par le Parti communiste (et par les 8 Partis mineurs qui reconnaissent sa direction) est sous les yeux de tout le monde. A lobservateur attentif, ne devrait pas non plus échapper le fait que, situées comme elles le sont en position de subalternité sur le plan économique, politique et social, les entreprises privées elles-mêmes, plus que la logique du profit maximum, sont stimulées, poussées et pressées à respecter une logique différente et supérieure : celle du développement de plus en plus généralisé et de plus en plus capillairement répandu de léconomie comme de la technologie nationale. En dernière analyse, à travers une série de médiations, même ces entreprises privées se révèlent assujetties ou subordonnées au « socialisme de marché ». Et, donc, les prêches moralisants quune certaine gauche occidentale ne se lasse pas de faire au Parti communiste chinois sont dune part redondantes et superflues, dautre part infondées et inconsistantes. Evidemment, il est tout à fait légitime de formuler des doutes et des critiques sur le « socialisme de marché » . Mais sur un point au moins je retiens quil devrait être possible à gauche de parvenir à un consensus. La politique de réforme et douverture introduite par Deng Xiaoping na pas signifié du tout lhomologation de la Chine à lOccident capitaliste comme si le monde entier était désormais caractérisé par un calme plat. En réalité, à partir justement de 1979 sest développée une lutte qui a échappé aux observateurs les plus artificiels mais dont limportance se manifeste avec une évidence de plus en plus grande. Les USA et leurs alliés espéraient réaffirmer une division internationale du travail sur cette base : la Chine aurait dû se limiter à la production, à bas prix, de marchandises dépourvues de réel contenu technologique. En dautres termes, ils espéraient conserver et accentuer le monopole occidental de la technologie : sur ce plan la Chine, comme tout le Tiers Monde, aurait dû continuer à subir un rapport de dépendance en regard de la métropole capitaliste. On comprend bien que les communistes chinois aient interprété et vécu la lutte pour faire échouer ce projet néo-colonialiste comme la continuation de la lutte de libération nationale : il ny a pas de réelle indépendance politique sans indépendance économique ; au moins ceux qui se réclament du marxisme devraient être au clair avec cette vérité ! Grâce au maintien convoité du monopole de la technologie, les USA et leurs alliés entendaient continuer à dicter les termes des relations internationales. Avec son extraordinaire développement économique et technologique, la Chine a ouvert la voie à la démocratisation des rapports internationaux. De ce résultat, devraient se réjouir non seulement les communistes mais aussi tout authentique démocrate : il y a maintenant de meilleures conditions pour lémancipation politique et économique du Tiers Monde. En ce point il convient de se débarrasser dune équivoque qui rend difficile la communication entre Pcc et gauche occidentale dans son ensemble. Même au milieu doscillations et contradictions en tous genres, depuis sa fondation la République Populaire Chinoise sest engagée à lutter contre non pas une mais deux inégalités, lune de caractère interne, lautre de caractère international. Dans son argumentation de la nécessité de la politique de réforme et douverture quil souhaitait, Deng Xiaoping, dans une conversation du 10 octobre 1978, attirait lattention sur le fait que le « gap » technologique était en train de sélargir par rapport aux pays les plus avancés. Ceux-ci se développaient « à une vitesse terrible » , alors que la Chine risquait de rester de plus en plus loin derrière (Selected Works, vol. 3, p. 143). Mais si elle avait raté le rendez-vous avec la nouvelle révolution technologique, elle se serait trouvée dans une situation de faiblesse semblable à celle qui lavait livrée désarmée aux guerres de lopium et à lagression de limpérialisme. Si elle avait raté ce rendez-vous, outre le dommage à elle-même, la Chine aurait causé un dommage énorme à la cause de lémancipation du Tiers Monde dans son ensemble. Il faut ajouter que, justement du fait quelle a su réduire de façon drastique linégalité (économique et technologique) sur le plan international, la Chine est aujourdhui dans de meilleures conditions, grâce aux ressources économiques et technologiques quelle a accumulées entre-temps, pour affronter le problème de la lutte contre linégalité sur le plan interne. Le « siècle des humiliations » de la Chine (la période qui va de 1840 à 1949, à savoir de la première guerre de lopium à la conquête du pouvoir par le Pcc) a coïncidé historiquement avec le siècle de la plus profonde dépravation morale de lOccident : guerres de lopium avec la dévastation infligée à Pékin au Palais dEté et avec la destruction et le saccage des uvres dart quil contenait, expansionnisme colonial et recours aux pratiques esclavagistes ou génocidaires aux détriments des « races inférieures » , guerres impérialistes, fascisme et nazisme, avec la barbarie capitaliste, colonialiste et raciste qui atteint son sommet. De la façon dont lOccident saura envisager la renaissance et le retour de la Chine, on pourra évaluer sil est décidé à faire réellement ses comptes avec le siècle de sa plus profonde dépravation morale. Quau moins la gauche sache se faire linterprète de la culture la plus avancée et la plus progressiste de lOccident ! Publié samedi 24 juillet 2010 sur le blog de lauteur : http://domenicolosurdo.blogspot.com/ Traduit de litalien par Marie-Ange Patrizio ________________________________________ Source Le Grand Soir
Edité le 26-11-2012 e 00:27:23 par Xuan
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
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