| | | | | | | | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 29-05-2022 à 13:39:11
| Kevin Guillas-Cavan envisage ici une transformation "légale" de la société. En fait il ressort que rien n'est réalisable sans des contraintes indispensables contre la bourgeoisie française et ses alliées européennes. La dictature du prolétariat en fait. ALTERNATIVES POUR UN POTENTIEL GOUVERNEMENT DE GAUCHE le mercredi 2 février par Kevin Guillas-Cavan , https://socialisme.blog/Tspiras-ou-Castro?fbclid=IwAR3tzxkLdVVRFdwiEzkO2e8N3UI_XS0jA-Ky7tcASk3sl8N_5QGg0eJepFs Tous ensemble, tous ensemble... ou pas. Cette (trop) longue contribution sattaque à la grande question stratégique des forces dites « de gauche » qui est moins « comment conquérir le pouvoir dÉtat ? » que « les conditions de la conquête permettent-elles son exercice au service dun programme qui améliore la vie de la classe des travailleurs et des travailleuses ? ». Être pour ou contre la rupture avec le capitalisme, pour ou contre le socialisme, nest plus une question de préférences (si ça la jamais été). Cest une question de conséquences : si lon veut améliorer la vie de la classe des travailleurs et des travailleuses, les demi-mesures ne sont plus possibles. Le socialisme nest plus laboutissement dun long chemin de transformations révolutionnaires mais leur condition. Réfléchir aux conditions dexercice dun pouvoir au service des travailleurs et des travailleuses impose de décortiquer les vecteurs du pouvoir capitaliste et den tirer les conséquences nécessaires pour les briser. Sommaire 1 Rompre avec la fiction de lautonomie du politique par rapport à léconomique, briser le règne du capital pour commencer à gouverner 2 Les marchés financiers, des enfants aisément effrayés dotés de larme nucléaire 3 Que faire alors ? Briser les deux jambes du capital en dénonçant la dette et mettant fin à la mobilité illimitée des capitaux ! 4 « Oui, mais lUE ? » : notre politique, leur problème
5 Briser le pouvoir du capital, début des solutions
et des problèmes ! 6 Quelques remarques en conclusion : analyser pour se poser les bonnes questions, non pour désespérer Annexe le Front populaire et 1981, apprendre de lhistoire pour éviter de la répéter a La leçon cachée du Front populaire : non la nécessité de lunion des gauches mais de commencer par briser le Mur de largent b De la victoire populaire de 1981 au tournant de la rigueur : le prix de loubli de la leçon du Front populaire Au Chili, les forces de gauche, unies, viennent darriver au pouvoir. Lavenir dira si elles parviennent ou non à mettre en uvre leur programme, somme toute modeste mais qui, sil est mis en place, améliorera considérablement la vie des travailleurs et des travailleuses du Chili [1]. Cette victoire donne un souffle nouveau à la ritournelle de la nécessaire « union de la gauche » pour prendre le pouvoir dÉtat. Bien sûr, il y aurait des différences entre communistes, sociaux-démocrates canal historique type France Insoumise, sociaux-libéraux à la sauce PS et autres écologistes
Mais ne pourrait-on pas sentendre sur un programme minimal du type coup de pouce au SMIC, abandon de tout report de lâge de la retraite, fin du détricotage du Code du travail, voire, soyons fous, diminution du temps de travail ? Unir les différents partis se réclamant de la gauche sur un tel programme ne permettrait-il pas à sa ou son candidat de passer la barre des, disons, 17 % qui la qualifierait au second tour ? Cest là une vision naïve. Non car cela ne permettrait pas au candidat de gauche de se qualifier au second tour, voire, en fonction des circonstances, de lemporter, mais parce que ce programme minimal naurait aucune chance dêtre appliqué face au déchainement du capital. Défaitisme injustifié ? Exagération ? Il suffit pourtant de voir de quelle manière sest mis en branle le capital en 2017 quand Jean-Luc Mélenchon a commencé à monter dans les sondages et quest apparue la perspective dune qualification dun candidat au programme résolument du gauche sur les questions économiques, quoique dans une version sociale-démocrate. Car le capital ne reste pas les bras croisés quand un quelconque danger apparaît. Pourtant le programme de Jean-Luc Mélenchon ne remettait pas en cause la domination du capital sur la marche économique, pas plus quil ne remettait en cause le rôle du marché dans lallocation des ressources, financières comme humaines. Tout au plus, son programme prévoyait-il de rectifier la distribution de la valeur ajoutée entre capital et travail, au niveau primaire par des augmentations du SMIC et des salaires conventionnels, mais surtout au niveau secondaire par une imposition davantage progressive, massive sur les hauts revenus. Dit autrement, le programme de Jean-Luc Mélenchon nétait même pas un programme social-démocrate radical ; cétait un programme radicalement social-démocrate, finalement bien en-deçà des 100 propositions présidentielles que François Mitterrand dérivait du Programme commun [2]. 1 Rompre avec la fiction de lautonomie du politique par rapport à léconomique, briser le règne du capital pour commencer à gouverner Le capital nintervient pas uniquement quand son règne est menacé, il intervient bien plus tôt : quand on attaque le cur de son accumulation, le taux de profit [3]. Le capitalisme régulé lui est aujourdhui aussi insupportable que le socialisme. Et le capital agit vite. Il faut en finir avec la fiction bourgeoise que politique et économique sont deux champs autonomes. Nous disons ne pas y croire et avoir appris la leçon de Marx à ce sujet, mais nous agissons comme si nous y croyions à moitié. Nous ny croyons pas quand nous pensons quen prenant le pouvoir dÉtat, on pourra réguler le système économique (capitaliste). Et pourtant, nous faisons mine dignorer quà linverse, le capital a planté ses crocs dans le pouvoir dÉtat et quil peut, dun coup de tête un peu vif, envoyer voler lÉtat dans la direction qui lui plait. En fait, lÉtat dont nous hériterons si nous le prenons, sera en faillite virtuelle avant même que le nouveau président nait en main son stylo pour signer son premier décret. Souvent, nous réduisons le capital à de grands capitalistes individuels dont linfluence passerait par le financement des campagnes électorales ou le lobbying [4]. Un ou une candidate réellement de gauche nétant pas financé par le capital, nen serait pas le client ! Et sil a la force morale de ne pas trahir, il restera insensible au lobbying ! Et la vertu sauvera le monde
Cest tomber dans lillusion de la personnalisation, qui est la version asymptomatique du complotisme. Cest confondre la partie et le tout, lécume des vagues et la houle. Le capital a sa logique propre, qui sappelle le marché. Et il dispose dune arme redoutable : les taux dintérêt de la dette souveraine. Dautant plus redoutable, quil nest besoin de personne, contrairement à larme nucléaire, pour appuyer sur le bouton. Il faut avoir la mémoire sacrément courte pour avoir oublié avec quelle facilité les marchés financiers ont mis le gouvernement grec de Tsipras à genoux en quelques semaines [5] ! Si on a de la mémoire, on se rassure ; on se dit que la France, « ce nest pas la Grèce ». Cest vrai. La France, ce nest pas la Grèce, les marchés financiers nattendront pas quelques semaines pour mettre à genoux lÉtat français. La Grèce représentait déjà un risque systémique pour tout le capitalisme mondial, alors la France
Cest avec une autre anxiété que ses évolutions politiques sont scrutées. Le capital ne se laissera pas surprendre par la victoire dun gouvernement de gauche. « Cest déprimant. Ny a-t-il donc rien à faire ? Doit-on rester les bras croisés et attendre un hypothétique grand soir mondial ? » Bien sûr que non ! Mais il faut dabord reconnaitre les faits. Savoir à quelles extrémités le capital est prêt pour sauver ses intérêts et sarmer en conséquence. Il faut cesser de se bercer dillusions sur la possibilité de réguler le capital, de modifier le rapport de force entre le travail et le capital et, a fortiori, sur les espoirs quune union de la gauche sur un programme a minima puisse encore « changer la vie ». Le capital ne se régule plus ; il doit être brisé. La mobilité des capitaux qui lui a été octroyée lui donne un pouvoir exorbitant qui lui permet de mener une lutte à mort. Dailleurs, plus quelle ne lui a été octroyée, il faudrait dire quil se lest lui-même octroyée, en plaçant au pouvoir ses valets des décennies durant. 2 Les marchés financiers, des enfants aisément effrayés dotés de larme nucléaire Lévolution passée inaperçue des taux dintérêt de la dette souveraine en 2017 le montre [6]. On naura pas le temps dentrer dans un rapport de force avec le capital pour le contraindre à des compromis. Lui aura déjà fait feu. À ce stade, le choix se réduira à la capitulation ou à la contre-attaque. Et celle-ci devra être au moins aussi forte que son attaque, suffisamment dévastatrice pour quil ny revienne plus. Et il est peu de dire quune augmentation même massive du taux dimposition ny suffira pas. Pas plus que ne suffira un décret lui interdisant de délocaliser. Sur les marchés financiers, la tension se mesure non pas directement par le taux dintérêt, mais par ce que les économistes appellent usuellement le spread, cest-à-dire lécart entre le taux dintérêt français et le taux dintérêt du produit le plus sûr. En Europe, on le calcule généralement par rapport au taux dintérêt des bons du trésor allemand, le Bund de son petit nom, dont la centralité reflète la centralité de lAllemagne, petit hegemon à léchelle de lUnion européenne, puissance impériale de second ordre après les États-Unis. En creux, cela indique aussi la place de la France dans lordre capitaliste : puissance impériale de troisième zone, ce simple fait doit inviter à ne pas trop sillusionner sur « la France, ce nest pas la Grèce
» Le graphique suivant qui reporte lévolution du spread durant la campagne officielle de 2017, du 18 mars au 7 mai, illustre bien la fébrilité du capital. Il constitue, si besoin était, une nouvelle preuve du fait quEmmanuel Macron était bien le poulain des marchés financiers. Contrairement aussi à ce quont pu dire quelques journalistes [7], il apparaît aussi clairement que ce nest pas le « risque Le Pen » que craignaient les marchés financiers. Au lendemain du premier tour, le 24 avril, le spread a déjà retrouvé son niveau de janvier (en dessous de 50 points de base). Cest bien autre chose que craignent les marchés financiers et il nest pas difficile dimaginer quoi. Certes, toute élection présidentielle engendre une forme de fébrilité sur les marchés financiers (doù la valeur du spread à 60 points de base au début de la période contre 50 en janvier). Le point haut du graphique ci-dessus est cependant révélateur. Il na pas lieu la veille du premier tour, moment de la plus grande incertitude, mais le 11 et le 13-14 avril 2017. Ces deux dates correspondent à deux sondages importants : le premier annonce pour la première fois Jean-Luc Mélenchon à 20 % et le second le donne à 22 %, cest-à-dire devant Marine Le Pen et qualifié au second tour. « Corrélation nest pas causalité » répondront celles et ceux qui veulent croire quil suffira que la gauche soit majoritaire pour que le capital nous laisse les clefs du camion. Ce serait si bien si on pouvait changer la vie sans se fâcher avec personne ! La lecture de la presse financière devrait nous dégriser rapidement. La hausse des spreads est justifiée comme nous le faisons par un des analystes financiers de la Deutsche Bank interrogé par Les Échos le 10 avril 2017. Celui-ci souligne dailleurs « quil existe encore un fossé entre lui et les deux principaux candidats, mais il est important de regarder si ce moment positif pour Mélenchon se poursuit et si lécart se rétrécit encore. » Alors, on peut dire « ce nest quune opinion, pourquoi devrions-nous lécouter ? » Mais la Deutsche Bank, ce nest pas le petit boursicoteur du coin. Quand celle-ci prend des positions financières sur la base de lavis de ses analystes, ça a quelques effets. « Corrélation nest pas causalité » mais le faisceau dindices commence à être substantiel. Très bien, mais au fond, est-ce si grave ? La variation est-elle si importante ? Il faut bien voir que cela correspond à une hausse de 15 % en moins dun mois [8]. Dans le contexte actuel où les taux sont très bas, une telle hausse, si elle est durable, correspond selon les calculs du Trésor à un surcoût de 375 millions deuro la première année, un milliard la deuxième et 1,36 milliards la troisième [9]. Et cest là la hausse qui a eu lieu avant même que Jean-Luc Mélenchon ne passe le premier tour ! Imaginons alors ce qui se serait passé si Jean-Luc Mélenchon sétait effectivement qualifié pour le second tour
et sil avait gagné ! Faut-il en outre rappeler que gagner les présidentielles ne suffit pas. Pour gouverner, il faut une majorité parlementaire, cest-à-dire encore près de deux mois. En poursuivant et amplifiant la tendance, autant dire que lÉtat est en cessation de paiement le jour-même où notre nouveau président de gauche commence à gouverner. On voit dici les éditorialistes payés par le capital se déchainer à longueur de colonnes, à longueur dondes sur la faillite de la gauche, son incapacité fondamentale à gouverner. Si lon se souvient des appels solennels à sauver le triple A de la dette française en 2015, lhonneur de la nation étant en jeu paraît-il, que nentendra-t-on pas alors ? Des appels à lunion sacrée, à la démission du gouvernement sans doute, voire des appels à une intervention de la troïka
Cest que la perspective dune nouvelle collaboration (aussi fructueuse que la première ?) neffraie pas les actionnaires de ces médias, qui seront les mêmes que ceux qui spéculent contre la dette française
Bref on aura le droit à des appels au retour à lorthodoxie budgétaire et financière la plus stricte, à « rassurer les marchés financiers ». À ce stade, imaginons (soyons fous !) que notre président social-démocrate parvenu au pouvoir par son charisme personnel (Jean-Luc Mélenchon) ou une improbable union de la gauche faite sur un programme minimal fasse preuve de la miraculeuse vertu quon lui prête. Combien de temps durera lenthousiasme populaire qui la porté au pouvoir quand il deviendra difficile de « rouler la dette », cest-à-dire de financer lancienne dette par la souscription de nouvelles obligations ? Quand il deviendra difficile de payer les salaires de fonctionnaires ? Dacheter des médicaments à létranger ? 3 Que faire alors ? Briser les deux jambes du capital en dénonçant la dette et mettant fin à la mobilité illimitée des capitaux ! Ne suffit-il pas alors de dénoncer la dette, de refuser de la payer, ou du moins de menacer de le faire ? À linstar de larme nucléaire, léquilibre de la terreur ne suffit-il pas à ramener le capital à la raison ? Hélas, en ce cas de figure, on na pas à faire à des acteurs individuels avec lesquels on pourrait établir un dialogue. La dynamique des marchés financiers elle-même dépasse la volonté des acteurs individuels. Si, face à des investisseurs spéculant contre lÉtat en vendant ses titres de dette ce qui fait monter les taux dintérêt, lÉtat menace de répudier sa dette, cest-à-dire de ne pas la payer, que fera un capitaliste rationnel ? Il vendra, vendra au plus vite pour se débarrasser de ce titre tant quil a encore une quelconque valeur. Si ce mouvement a lieu, même un détenteur de la dette qui pourrait croire que lÉtat ne mettra jamais sa menace à exécution a tout intérêt à vendre, car la valeur de ses propres titres fondra comme neige au soleil sil attend pendant que les autres vendent. La force du mimétisme des marchés financiers impose une discipline de classe à lensemble des capitalistes qui ne peut que faire rêver les organisations prolétariennes [10]. Non, la menace ne suffira pas. En matière financière, la dissuasion nucléaire nexiste pas. Face à une attaque massive des marchés financiers, une contre-attaque dune ampleur au moins égale doit être menée au plus vite. Quoique la célèbre citation prêtée à John Maynard Keynes, le grand économiste de la social-démocratie, soit probablement apocryphe, elle nen demeure pas moins exacte : « les marchés peuvent rester irrationnels, plus longtemps que vous pouvez rester solvables ». Et ici, il nest pas question dirrationnalité. La classe capitaliste coordonnée par les marchés est rationnelle : pourquoi, alors quelle en a les moyens, ne briserait-elle pas le premier gouvernement qui cesserait dêtre à son seul service pour sefforcer de la réguler, de la remettre en cage et de changer massivement le rapport de force entre capital et travail, au détriment de son sacro-saint taux de profit ? Celui-ci est à la fois « sa loi et ses prophètes », écrivait Marx. Lui demander dy renoncer, cest demander à un catholique de renoncer au credo pour continuer de visiter les églises ! Cest demander à un musulman de continuer de pratiquer la zakât (laumône) mais de renier le premier pilier, la fameuse formule de la chahada, « Jatteste quil ny a pas de divinité en dehors de Dieu et jatteste que Mahomet est le Messager de Dieu », dont la déclaration sincère vous fait entrer dans la communauté des croyants. Une telle exigence serait absurde. Cest pourtant la même exigence quont les sociaux-démocrates à lencontre du capital : on lui demande de continuer à faire tourner léconomie, on lui demande de payer ses impôts (et plus dimpôts), mais de renier son principe premier : la maximisation du taux de profit ! Notre chance, cest que lÉtat nest pas un individu qui doit rester solvable. Il peut dun geste de plume annuler sa dette. Cest cependant un pistolet à un coup. Il doit éliminer définitivement le pouvoir des marchés financiers. Devoir y revenir ferait passer la pénitence de Canossa pour une sympathique balade. Contrairement à lempereur du Saint Empire romain germanique demandant le pardon du pape, il ne suffira au chef de lÉtat dattendre trois nuits dans la neige pour lobtenir. Cest tout un peuple qui devra donner des gages de pénitence et cest tout lhiver que les plus précaires resteront dans le froid. La divinité du capitalisme est bien plus jalouse que le Dieu des papes et demande du sang pour son pardon. Le déficit français est cependant modeste. Chaque année, il est de 60 à 70 milliards deuros. Cest donc cette somme-là quil faut trouver pour sassurer de navoir jamais besoin dy revenir. Cest même moins car la charge de la dette représente déjà plus de la moitié de ce déficit (40 milliards en 2020). Restent donc 20 à 30 milliards à trouver, auxquels sajouteront le coût des mesures de notre gouvernement social. Cest à peu près le montant des allègements de cotisations sociales du crédit dimpôt pour la compétitivité et lemploi (entre 20 et 40 milliards). Autant dire quils seront aisés à trouver. Le capital financier pourra alors grogner autant quil le veut, il ne pourra plus mordre. Le premier risque, cest néanmoins que les grands capitalistes transfèrent, de toute urgence et en trois clics, lessentiel de leur fortune vers la Suisse, le Luxembourg, ou même lAllemagne. Cette fuite fiscale atteint les recettes fiscales et creusent encore le déficit de lÉtat. Si on leur laisse plus de temps, ceux qui le peuvent nhésiteront pas non plus à délocaliser leurs capitaux investis en machines sur le territoire national pour les placer ailleurs, là où le taux de profit est plus élevé. Les capitalistes le font déjà actuellement, nhésitant pas à fermer des sites rentables-mais-pas-assez. Pourquoi y renonceraient-ils quand lattaque sur leurs taux de profit est frontale ? Simposent alors deux mesures qui nen sont en fait quune : le contrôle strict des transferts de capitaux vers létranger et les interdictions de délocalisation, bref, la stricte régulation de la mobilité des capitaux financiers et physiques. Gageons dailleurs que celles et ceux qui font dans la surenchère nationaliste, rêvent dune « Europe forteresse » vraiment imperméable et nont que le mot de frontières à la bouche seront les premiers à hurler « no border ! » si les frontières concernent le capital et sétablissent sur le Rhin ou le lac Léman et non plus la Méditerranée
Il faut néanmoins avoir à lesprit que limiter la mobilité des capitaux nest pas aussi aisé quon peut le penser. Limiter la mobilité de fortunes mobilières est très aisé. Il suffit dinterdire, de plafonner ou de soumettre à autorisation administrative tout transfert dargent dun établissement bancaire domicilié en France vers un établissement étranger. Limiter la mobilité des capitaux-machines est déjà plus complexe. Cela implique de distinguer les machines servant à la production (le capital physique) des autres marchandises pouvant circuler dun pays à lautre. Or la différence entre les deux, aisée sur le papier, le sera beaucoup moins pour un douanier se retrouvant avec une machine dans un camion ou un conteneur. Cela implique de doter les salariés, dès les premiers jours, dun droit dalerte pour signaler le déplacement de machines qui seront alors immédiatement bloquées, placés, sil le faut, « sous la protection de la République » et des forces de police. Contrairement à leur rôle actuel qui est souvent de disperser les travailleurs et les travailleuses occupant leur usine, les forces de police seraient alors mises au service du pouvoir des travailleurs et des travailleuses en empêchant les capitalistes de sortir les machines. Ce sont en effet les travailleurs et les travailleuses concernées qui sont les premiers à savoir ce qui constitue une machine indispensable à leur production. La vraie difficulté réside toutefois dans le capital financier, notamment la part du capital financier circulant à lintérieur des entreprises et des groupes. Les groupes monopolistes français sont intégrés : les filiales françaises coopèrent avec les filiales étrangères et se facturent mutuellement les services quelles se rendent. On sait que cette pratique est au cur de loptimisation fiscale : les filiales situées dans les paradis fiscaux surfacturent des services de bien moindre valeur, voire imaginaires. Comment distinguer les services imaginaires des services réels ? Et comment évaluer leur juste prix ? Cela demande de connaitre le fonctionnement des entreprises et donc, une fois de plus, de donner de nouveaux pouvoirs aux travailleurs et aux travailleuses ainsi que leurs représentants qui, par leurs C(S)E ont une certaine vision des comptes de lentreprise. Cela passera aussi par la nomination dans toutes les entreprises de commissaires du gouvernement dotés du pouvoir de bloquer les transferts internationaux indus dune filiale nationale à une filiale étrangère, voire devant valider ces différents transferts. 4 « Oui, mais lUE ? » : notre politique, leur problème
Lannulation de la dette de lÉtat implique en outre une seconde mesure, inévitable : la nationalisation de lintégralité du système bancaire. En effet, les premiers détenteurs de la dette sont les banques et les fonds dassurance français [11]. Lannulation de la dette française qui leur sert de « collatéraux », cest-à-dire de titres déposés auprès de la Banque centrale européenne en échange du droit de créer du crédit pour les particuliers et les entreprises, revient à pousser ces banques à la faillite. On peut navoir aucune sympathie pour les banquiers, il faut néanmoins avoir conscience que leffondrement de tout le système bancaire est un retour à létat de nature économique. Du jour au lendemain, plus de moyens de paiement pour faire ses courses, plus de crédits pour se maintenir à flot et payer ses fournisseurs, les investissements
À ce stade, une incertitude règne. La Banque centrale européenne acceptera-t-elle de financer le nouveau pôle bancaire nationalisé ? Dun point de vue légal, elle le devrait. Larticle 123-2 du Traité sur le fonctionnement de lUnion européenne dispose en effet que « dans le cadre de la mise à disposition de liquidités par les banques centrales, les établissements publics de crédit bénéficient, de la part des banques centrales nationales et de la Banque centrale européenne, du même traitement que les établissements privés de crédit. » Néanmoins, la crise bancaire étant ouverte par une série de mesures contraires aux traités, notamment la limitation de la mobilité des capitaux, on entre là dans une crise constitutionnelle majeure : les institutions européennes continueront-elles de traiter la France comme le prévoient les traités quand celle-ci a décidé de les suspendre [12] ? Cest en tout cas une possibilité à laquelle il faut être prêt : non pas une sortie de la France de lUnion européenne, mais une exclusion de facto de la France de lUnion européenne ou juste, et cest finalement lessentiel, du système monétaire européen. Ces mesures sont élémentaires, mais il est peu dire quelles sont incompatibles avec les traités de lUnion européenne. Dénonciation de la dette avec ses effets dominos sur tous les marchés financiers, suspension de la mobilité des capitaux, nationalisation des banques, cest tout lordre communautaire qui est bazardé juste pour mener un programme social-démocrate. Cela résout aussi brutalement le débat sur la sortie de lUnion européenne ou non. Ce nest pas la question. Le Brexit nous le rappelle, la sortie ne se fait pas en un jour, elle est longue et compliquée, saccompagne de négociations elles aussi longues et compliqués. Or, tout programme un tant soit peu progressiste sur le plan économique impose une série de mesures durgence qui revient à une suspension immédiate de tous les traités. À partir de là, la question de sortir ou de rester nest plus notre problème. Il est le problème du reste de lUnion européenne. Laissons-les nous mettre dehors sils le désirent
Laissons-les gérer ce dilemme et perdre leur temps à réfléchir quelles concessions ils peuvent nous proposer ou comment gérer les effets de la sortie qui seront au moins aussi lourds pour eux que pour nous. 5 Briser le pouvoir du capital, début des solutions
et des problèmes ! La seule perspective dun programme radicalement social-démocrate, déterminé à changer le rapport capital-travail et non à labolir, suscitant un déchainement des forces des marchés financiers, un gouvernement de gauche na finalement que deux choix : plier ou sortir lartillerie lourde. Les conditions dexercice du pouvoir dÉtat au service de la classe des travailleurs et des travailleuses impliquent toutes une série de mesures radicales dès les premiers jours du nouveau gouvernement ; des mesures tellement structurelles quelles déterminent la suite des événements. En effet, la possibilité réelle dune exclusion de facto de lUnion européenne ou du système monétaire européen ne résout pas tous les problèmes, contrairement à ce que tiennent à faire croire les défenseurs idéalistes du « Frexit » pour qui celui-ci est une question de principes. Ce nest pas au nom dune certaine idée de la Nation que celui-ci se pose, mais comme un exercice de conséquences prenant en compte le rapport de forces réels. Si larrivée au pouvoir dun gouvernement au service de la classe des travailleurs et des travailleuses en France suscite un élan de soutien dans les autres pays de lUnion européenne, suffisamment fort pour faire plier les institutions européennes, pourquoi sen priver ? Pourquoi se priver de la possibilité de changer lUnion européenne de lintérieur ? Voire, si la sortie devient finalement indispensable, pourquoi se priver de la possibilité dune sortie coordonnée ? Cest quune sortie ou une exclusion de fait aura des effets lourds. Imaginons que la Banque centrale européenne décide de couper laccès à ses liquidités, soutenue par les institutions européennes et les autres États-membres déterminés à punir lexpérience sociale-démocrate français qui commence à prendre des allures de socialisme en refusant de céder. Imaginons aussi que notre gouvernement, déterminés et préparés à cette éventualité, sorte de ses cartons une réintroduction du franc, car celle-ci ne simprovise pas. Le nouveau franc serait alors immédiatement dévalué par rapport à leuro ou, dans le cas dune implosion complète de leuro, au nouveau Deutsche Mark auquel serait arrimée la plupart des monnaies des pays dEurope de lEst, comme ceux-ci sont actuellement arrimés à leuro. « Très bien » pourrait-on se dire. Une monnaie dévaluée facilite les exportations et relance léconomie. Certes, mais à linverse, elle renchérit également les importations, or des pans entiers des chaînes dapprovisionnement des entreprises françaises ont disparu du territoire national. A-t-on la moindre idée de lampleur des trous dans la raquette ? Ceux-ci étant réels, lécroulement de léconomie menaçant, notre gouvernement qui voulait juste mettre en place une politique redistributive et réguler le capitalisme, fait face à la nécessité de revoir ses chaînes dapprovisionnement internationales et de diminuer la dépendance nationale à létranger. Entendons bien ce que cela veut dire, car cest une corde raide. La France nest pas limmense URSS et le découplage quasi-complet du système international ne sera pas possible. La démondialisation complète est un rêve. Pour autant, il faudra bien remplacer les approvisionnements de la zone mark, que celle-ci soit organisée autour dun nouveau Deutsche Mark que celui-ci continue de sappeler « euro » ou non
Lurgence de la nouvelle industrialisation massive qui simpose alors implique de faire des choix : quels sont les secteurs et même les produits prioritaires, ceux dont on peut trouver une alternative ailleurs et ceux dont on peut momentanément se passer ? Autant dire que cette nouvelle industrialisation à marche forcée ne saurait être laissée à lanarchie du marché, qui peut finir par avoir des effets, mais après de multiples tâtonnements et un gâchis de ressources investies dans des secteurs non-prioritaires. Notre gentil gouvernement social-démocrate, sil est déterminé à ne pas abandonner ses modestes ambitions, se retrouve alors à devoir planifier léconomie et concentrer les ressources sur les secteurs-clefs. Ressources qui sont de deux ordres : la création monétaire, au risque de linflation, et la mobilisation de lépargne nationale qui permet de limiter ce risque inflationniste. Ainsi, en dautres termes, la violence de la déflagration financière quengendrerait larrivée au pouvoir dun gouvernement simplement social-démocrate dans un pays aussi systémique que la France, met celui-ci devant un choix que lon peut résumer ainsi : Tsipras ou Castro. Tsipras et la capitulation en rase campagne ou Castro qui avait initialement un programme somme toute modéré dans lespoir daccommoder limpérialisme mais est rapidement à un programme radicalement socialiste sous la force des circonstances et le refus du capital de concéder le moindre pouce de terrain ou, plus exactement, le moindre centime de profit. 6 Quelques remarques en conclusion : analyser pour se poser les bonnes questions, non pour désespérer Plusieurs camarades mont fait part de leurs réserves quant à cette contribution. Celle-ci ne risque-t-elle pas de démoraliser Billancourt ? Ne risque-t-elle pas dabonder au moulin thatcherien du There is no alternative ? Je ne crois pas. Il y a une alternative, mais il ny en a quune : cest le socialisme. Ne pas se bercer dillusions sur ce qui se passera si un gouvernement simplement (mais réellement) social-démocrate arrive au pouvoir permet de se poser les bonnes questions tactiques. Quelles forces seront capables de tenir sil faut en arriver là et nous en arriverons là ! La simple fébrilité des marchés financiers à la perspective que Jean-Luc Mélenchon arrive, peut-être, au second tour, lannonce sans lombre dun doute. Posons-nous clairement la question et posons-la clairement à nos habituels partenaires de gauche : chers socialistes, chers écologistes, êtes-vous prêts à aller jusque-là ? Amis insoumis, êtes-vous prêts, si les circonstances vous limposent, à passer la troisième (internationale) et à aller avec nous jusquau socialisme ? Nous vous soutiendrons dans votre programme social-démocrate qui améliore réellement la vie de la classe laborieuse si vous êtes capables de le mettre en uvre et que nous nous trompons sur la détermination du capital, mais si nous avons raison, êtes-vous prêts à nous suivre ? De notre côté, cela nous oblige aussi : cela nous oblige à être prêts. À connaître létat réel de léconomie productive, à dessiner les grandes lignes dune planification visant à une nouvelle industrialisation à marche forcée. Déterminer les priorités, les alternatives, ce dont il faudra se passer
Il est des victoires quil faut savoir sépargner. Une victoire électorale qui finirait en déroute financière et en capitulation comme Syriza en Grèce détruirait tout espoir de gauche pour les prochaines décennies. Surtout que la vengeance du capital est désormais particulièrement perverse. On ne tire plus sur la Moneda pour renverser un gouvernement de gauche (encore quil ne faille pas exclure ce risque si le gouvernement tient bon !) : on létouffe financièrement [13] et quand il est étouffé, on lui impose de mener les réformes les plus violemment précarisantes quexigent le capital pour être « rassuré ». Il ne suffit pas de défaire le gouvernement de gauche, il faut encore le compromettre pour que la classe des travailleurs et des travailleuses ny revienne pas de sitôt. Que restera-t-il au peuple quand le système paraît complètement verrouiller sinon le fascisme le plus crasse ? Celui-ci ne remettra pas plus en cause le système, mais il saura le promettre et, une fois au pouvoir, réprimer la contestation qui la porté au pouvoir. Et le capital sen accommodera très bien. Annexe le Front populaire et 1981, apprendre de lhistoire pour éviter de la répéter Arrivé à cette conclusion, certain se demandent peut-être si on ne joue pas ici à se faire peur. Nous avons envie de répondre : quimporte ! Ne nous interdisons pas de nous allier avec des sociaux-démocrates pour arriver plus vite au pouvoir et améliorer au plus vite la vie des travailleurs et des travailleuses, mais conditionnons nos alliances au fait dêtre prêts à aller jusquà la rupture immédiate avec le capitalisme si les marchés financiers se déchainent dès les premiers jours. « Oui, mais cette condition retarde encore larrivée de la gauche au pouvoir si on en exclut des pans entiers pour leur tiédeur
», « on joue à se faire peur : sans mener au socialisme, lunion de la gauche a permis de vrais grands progrès en 1936 et en 1981 avant le tournant de la rigueur ». Mais justement, parlons-en de ce qui a permis les grandes avancées de 1936 ! Revoyons ce qui a mené au tournant de la rigueur ! a La leçon cachée du Front populaire : non la nécessité de lunion des gauches mais de commencer par briser le Mur de largent Le Front populaire est un succès parce quil a appris des échecs antérieurs de la gauche au pouvoir. Il a anticipé le mur de largent sur lequel les gouvernements de gauche sétait jusquici fracassée et qui nest pas sans rappeler le mécanisme décrit ci-dessus. Dans la grande histoire de la gauche, il est en effet un gouvernement quon névoque rarement alors que cest la leçon de son échec qui a rendu possible les grandes conquêtes du Front populaire : le Cartel des gauches. Arrivé au pouvoir le 11 mai 1924, celui-ci chute dès avril 1925, dans un contexte de paralysie financière complète. Hostiles au nouveau gouvernement, au programme pourtant bien modéré en labsence des communistes, les milieux financiers transfèrent massivement leurs capitaux vers létranger, engendrant une crise économique avec lenrayement de linvestissement. Rapidement, le franc se dévalue, ce qui renchérit le financement sur les marchés internationaux de limmense dette de lÉtat héritée de la Grande guerre. Face au risque de défaut de lÉtat, les capitalistes financiers sen donnent alors à cur joie et spéculent contre le franc qui continue sa plongée dans les abysses. Le Front populaire apprendra de cet échec. Parmi les premières mesures du gouvernement, on trouve ainsi la mise en place dun contrôle des mouvements de capitaux pour briser le pouvoir du grand capital. En effet, la force du capital à lâge des monopoles ne résident pas seulement dans sa concentration, mais aussi dans la fusion du capital industriel avec le capital financier. Celle-ci offre aux grands industriels de menacer tout gouvernement un tant soit peu progressiste de transférer ses capitaux sous des cieux plus cléments. Si la limitation du mouvement des capitaux brise une partie du pouvoir des grands monopoles, celle-ci ne suffit pas. Le capitalisme avancé est un capitalisme monopoliste dÉtat comme Lénine lavait déjà théorisé en prolongeant des intuitions de Marx. Lampleur des investissements nécessaires, notamment pour la guerre impérialiste, mais aussi pour développement des grandes infrastructures comme le rail, nécessite une intervention de lÉtat qui a besoin dimportantes avances dargent. Le terme de capitalisme monopoliste dÉtat quemploie Lénine ne doit pas nous tromper. Il nimplique pas nécessairement que les monopoles soient détenus par lÉtat, même si cela est possible et a été le cas dans le contexte historique très particulier de laprès-guerre ; il implique cependant une mise en place dun mécanisme commun intégrant lÉtat aux monopoles financiers : le premier finance le développement des seconds par ses investissements, investissements quil effectue sur les marchés financiers. LÉtat sert alors deux fois le capital : une première fois en effectuant les investissements qui lui sont nécessaires et quil nest pas capable de réaliser par lui-même du fait de leur ampleur et une seconde fois par le bien-nommé « service de la dette ». En effet, dans le capitalisme avancé, le capitalisme monopoliste dÉtat, les avances dargent se font par la dette, sur les marchés financiers. Cest là une deuxième source de pouvoir pour le capital monopoliste : si les investissements de lÉtat, voire plus largement ses politiques, ne le servent pas, dans le sens où ils naccroissent pas son taux de profit, les banques et les autres institutions financières qui sont le bras armé du capital monopoliste peuvent décider de ne pas prêter à lÉtat ou de lui prêter à des taux usuriers qui le ruine rapidement. Ce rôle disciplinaire des marchés financiers qui force les États récalcitrants à revenir sur les rails du soutien au taux de profit ne saurait être trop souligné. Celui-ci nest pas le rôle premier des marchés financiers qui servent avant tout à accroître le taux de profit du capital monopoliste en récupérant par le taux dintérêt que paye lÉtat ce quil lui doit pour ses investissements. Son rôle disciplinaire ne se voit que dans les rares circonstances où un peuple tente de reprendre en main son destin en se dotant dun gouvernement progressiste, mais dans ces moments-clefs où il est menacé dans son hégémonie, il est larme de dissuasion massive du grand capital. Pour limiter cette menace des marchés financiers, une des mesures-phares du programme du Front populaire était de « faire de la Banque de France la Banque de la France » en la nationalisant. La loi du 24 juillet 1936 qui doit initier le processus, prive alors les actionnaires de la Banque de France (les fameuses « 200 familles » du contrôle sur ses décisions. Cela permet au gouvernement qui fait face à la même attaque spéculative que le Cartel des gauches dimposer à la Banque de France de lui faire des avances à des taux bien inférieurs à ceux du marché. Cela lui permet aussi de prendre le contrôle du crédit pour financer la relance de léconomie. Pour résumer, les diverses forces de gauche qui entendent mener une politique un tant soit peu progressiste et non capituler en rase campagne doivent retenir la leçon des expériences jumelles du Cartel des gauches et du Front populaire. Pour agir au sein du capitalisme monopoliste dÉtat mondialisé et financiarisé, il importe de desserrer létau du grand capital en ne lui permettant pas de refuser le changement démocratique de politique en quittant le pays ou, quand il y reste, en entrant en sommeil et en refusant de financer léconomie productive et lÉtat. Pour cela, il onvient dêtre prêts à restreindre voire supprimer la mobilité des capitaux et de mettre en place une source davances monétaires qui ne reposent pas sur les marchés financiers. Dit autrement, contrairement aux forces de droite qui peuvent se contenter de conquérir les institutions politiques dÉtat pour mener leurs politiques car le capital les laisse les mener, les forces de gauche, quand elles conquièrent ces institutions politiques, doivent faire face à lopposition frontale des institutions économiques. Elles redécouvrent alors, souvent trop tard, comme dans le cas de la Grèce, que lautonomie du champ politique et du champ économique est une fiction. La conquête du pouvoir dÉtat prend alors un tout autre sens : elle nest pas la seule conquête des institutions étatiques bourgeoises, elle est lutilisation de ces institutions étatiques pour révolutionner les institutions économiques et briser le pouvoir du capital en tant que classe. b De la victoire populaire de 1981 au tournant de la rigueur : le prix de loubli de la leçon du Front populaire On ne rentrera pas ici dans le détail de lexpérience de 1981 que les lecteurs et les lectrices de ce texte connaissent sans doute bien mieux que les expériences de lentre-deux-guerres. Cela serait en outre fastidieux et redondant. La partie précédente est déjà répétitive par rapport aux développements sur ce que lon peut déduire de lévolution des spreads quand Jean-Luc Mélenchon sest approché du second tour
Jespère quon voudra bien me pardonner ces bégaiements qui sont ceux de lhistoire. Cest cette répétition de lhistoire qui doit nous horrifier. Nous oublions les leçons du mouvement ouvrier ou retenons les mauvaises leçons. Ce faisant, nous revivons nos défaites, victimes de lillusion que cette fois, ce sera différent. À ce stade, il convient davoir une pensée pour le Parti socialiste et se souvenir que cest lui qui a assuré la restauration de la mobilité absolue des capitaux qui avait cours durant lentre-deux-guerres qui constitue lapogée de ce que les historiennes et les historiens qualifient de « première mondialisation ». Il faut sinterroger sur les causes de cette servitude. Trahison ou capitulation ? Mitterrand était-il méchant, décidé à trahir bien avant les élections, un homme de droite déguisé en homme de gauche ou bien a-t-il cédé et si oui, pourquoi ? Un peu des deux sans doute. Mais sans doute plus le second que le premier. La vertu seule ne nous sauvera pas. En 1981, le nouveau gouvernement socialo-communiste prend les mesures-phares que lon connait : 39 h, cinquième semaine de congés payés, très forte revalorisation du SMIC, nationalisations, etc. À ces mesures sociales, il faut ajouter une politique de relance, modérée, puisque celle-ci sélève à 1 % du PIB contre 2 % pour la relance « Chirac » de 1974. Néanmoins, les conditions de financement de la relance française, cest-à-dire de la dette, ne sont plus les mêmes. Les taux dintérêt ont très fortement augmenté entre temps. La confiance des marchés dans le gouvernement socialo-communiste nest en effet pas la même. Cest le moins que lon puisse dire ! Non quils ne croient pas quil ne soit pas capable de mener sa politique, mais car ils craignent que pour la mener, il ne porte atteinte à ses avoirs en nationalisant davantage dentreprises ou en faisant défaut sur la dette. Effrayé, dès les premiers jours du gouvernement socialo-communiste (en fait même avant !), le capital fuit le pays, comme si les chars de lArmée rouge étaient effectivement arrivés à Paris et les pourchassaient. Ces sorties de capitaux entrainent une dépréciation du franc. En effet, les détenteurs de capitaux vendent leurs avoirs en francs et demandent du dollar, de la livre, du yen ou du Mark. Le jeu de loffre et de la demande faisant son office, il faut de plus en plus de francs pour obtenir un dollar, une livre, un yen ou un Mark. Cette dépréciation du franc dégrade le solde commercial français. En effet, les importations deviennent plus chères, sans que les exportations naugmentent de manière proportionnelle. Lindustrie française étant davantage tournée vers son marché intérieur contrairement à lindustrie allemande structurellement exportatrice, la hausse du prix des importations conduit par ricochet à une hausse des prix des produits finis qui pénalise le pouvoir dachat des Françaises et des Français et réduit les débouchés de lindustrie nationale. Face à ce danger, le gouvernement dévalue le franc sept fois en quelques mois, dans lespoir que la dévaluation soit suffisante pour rendre les produits français plus compétitifs à lexportation. Cela lui permet dacheter du temps, mais ne supprime pas la cause de la crise qui réside dans la fuite des capitaux et la hausse des taux dintérêt. Pour ne pas avoir rompu avec les règles du jeu monétaire et financier, le gouvernement fait face à une crise qui le pose devant un dilemme : faire « une pause » dans les réformes, le temps de rassurer les marchés financiers (pause dont on ne sortira jamais !) ou bien faire un saut quantitatif, dévaluer une nouvelle fois le franc, très fortement cette fois, quitte à sortir du système monétaire européen, sortir des marchés financiers et faire financer ses investissements directement par les banques (largement nationalisées) en remettant en place le circuit du Trésor [14] . Dit autrement, face au Mur de largent, la politique budgétaire seule est vite vaincue. Il faut à un gouvernement de gauche une source davances monétaires qui ne dépende pas du capital et lui permette de tenir. Plusieurs acteurs de lépoque, au plus haut niveau, en sont bien conscients. Sappuyant sur un très large corpus de sources de lépoque, le sociologue Fabien Éloire [15] montre quoriginellement, la majorité entourant François Mitterrand prône une accélération de la socialisation de léconomie et que François Mitterrand lui-même y est plutôt favorable. Entre 1981 et 1983, les débats au sein des cabinets ministériels et entre eux se focalisent alors de plus en plus sur la sortie du système monétaire européen qui apparaît comme la conséquence ultime des différentes mesures qui pourraient être prises pour desserrer létau. Mitterrand lui-même sinsurge contre les contraintes du système monétaire européen, déclarant ainsi « On ne maîtrise pas notre politique. En restant dans ce système, nous sommes de fait condamnés à la politique du chien crevé au fil de leau. Au seul profit de lAllemagne. » [16]. Pourtant, en quelques mois, il se met à prêter de plus en plus loreille à la bande à Fabius et, finalement, opérant une de ses voltes-faces coutumières, décide dy rester, et décidant dy rester, donne le feu vert au « tournant de la rigueur ». Le choix est politique. Labdication du programme socialiste et la désindustrialisation de la France est une nécessité à partir du moment où le gouvernement renonce à limiter la mobilité des capitaux et à mettre en place des sources alternatives aux avances monétaires à lÉtat par la dette [17], à partir du moment où le gouvernement décide darrimer pour de bon le franc au Deutsche Mark. Au-delà de ce choix politique, on voit la pression des marchés financiers. La mobilité des capitaux force le gouvernement à sinterroger sur une très forte dévaluation à laquelle il ne sattendait pas à devoir recourir. Ainsi, la faute du gouvernement socialo-communiste na pas lieu en 1983 mais dès 1981 quand il ne prend pas de mesures de limitation de la mobilité des capitaux que la leçon du Cartel des gauche et du Front populaire aurait dû lamener à prendre demblée. La faute du gouvernement est davoir cru quil était possible de corriger les inégalités par la politique budgétaire sans sattaquer aux fondements du pouvoir du capital : les conditions que celui-ci impose quand lÉtat se tourne vers lui pour bénéficier davance. Aujourdhui où léconomie est encore bien plus financiarisée, la mobilité des capitaux accrue par la technologie et toutes sortes daccords internationaux, où la politique monétaire est encore plus contrainte, de sorte quun gouvernement de gauche ne peut même plus acheter du temps en dévaluant sa monnaie, léchec dun programme similaire serait encore plus rapide et plus violent. Les mécanismes monétaro-financiers peuvent sembler abscons, mais les ignorer, cest fermer les yeux sur larsenal dont se servira la classe capitaliste pour nous faire plier. Comme le dit la formule usuelle, les vues développées dans le présent texte nengagent que son auteur. Celui-ci doit cependant beaucoup à de nombreuses discussions avec une multitude de camarades, trop nombreux pour être cités. Quils soient tous et toutes remerciés pour leur patience et avoir écouté mes élucubrations pas encore très claires. Je remercie particulièrement les camarades Fanny Charnière et Alec Desbordes pour leurs retours précis. Un grand merci aussi à Simon M., mon camarade insoumis qui sest prêté au jeu de cette critique en règle et dont les remarques très serrées mont forcé à préciser ma pensée, affuter largument
et ont nourri tout lappareil de notes qui sont sans doute un moyen trop facile déviter des débats complexes qui mériteraient mieux. Là encore, comme le dit la formule usuelle, les erreurs sont de mon seul fait... [1] Les toutes premières décisions du gouvernement de Gabriel Boric ninspirent cependant pas à loptimisme et vont, hélas, dans le sens de la démonstration de ce texte. Comme le note larticle de Franck Gaudichaud dans Le Monde diplomatique de janvier 2022, le nouveau président a opéré une réorientation programmatique vers le centre, au grand dam du PC, jusquà intégrer à son équipe certaines économistes néolibéraux des gouvernements dit « de Concertation » afin de « rassurer les marchés ». Il sest aussi engagé à respecter le budget daustérité et revu à la baisse ses ambitions fiscales, toujours dans lobjectif de « rassurer les marchés ». [2] On ne peut que conseiller à la lectrice ou au lecteur de ces lignes daller relire ces « 100 propositions ». Lécart entre celles-ci et la plupart des programmes contemporains illustre le recul de lhégémonie culturelle des idées socialistes. Même un candidat aussi opportuniste que François Mitterrand devait donner des gages dadhésion à lidée de rupture avec le capitalisme. Peut-être le devait-il dailleurs justement parce quil était opportuniste... [3] Ou ce quil perçoit comme ses intérêts fondamentaux
Il est en effet possible que les mesures de relance dun gouvernement social-démocrate soient en fait favorables aux intérêts du capital, ou du moins dune fraction de celui-ci. Le soutien à la demande, les subventions et autres aides à la relocalisation pourraient, dans un certain dosage, accroitre les débouchés du capital, compensant largement les hausses de salaires. Depuis des décennies sest néanmoins installé un dogme dans les milieux financiers qui associe la baisse du « coût du travail », comme ils disent, à lamélioration des marges. Il peut exister un capitalisme industriel à base nationale suffisamment lucide pour ne pas partager ce dogme, néanmoins celui-ci est largement minoritaire du fait de la fusion très large du capital financier et industriel dans les grands groupes monopolistiques français. Cette interpénétration se fait sous domination financière et rend le capital industriel autonome très minoritaire. En outre, lobjet de la présente contribution est danalyser les réactions du capital financier et des marchés de la dette à des politiques simplement mais réellement sociales-démocrates. Quune partie du capital ne partage pas les intérêts du capital financier nenlève rien au pouvoir de ces derniers dont la puissance de frappe suffit à faire plier un État qui ne se donne pas les moyens de les briser, que cet État soit ou non soutenu par la frange industrialiste de sa bourgeoisie nationale. [4] Linfluence directe du capital sur le gouvernement ne passe en outre pas uniquement par le financement daffidés. Elle repose aussi sur son hégémonie idéologique au sein de haute fonction publique, hégémonie idéologique que vient cimenter des intérêts bien matériels qui se manifestent dans le passage fréquent de la (très) haute fonction publique à la finance ou, plus généralement, aux grands groupes monopolistes. Dans La Lutte des classes en France au XXIème siècle, Emmanuel Todd parle à ce propos de lexistence dune « aristocratie stato-financière », particulièrement développée en France. Les minutieuses analyses historiques de Benjamin Lemoine dans LOrdre de la dette paru en 2016 aux éditions de La Découverte montrent la puissance de ce lien. En 1981, quand le gouvernement socialo-communiste arrive au pouvoir, la direction du Trésor a joué de toute son inertie pour disqualifier auprès du gouvernement les nombreuses voix qui défendaient la mise en place dun financement de lÉtat indépendant des marchés financiers. Quoiquimportants, ces vecteurs dinfluence directe du capital financier ne font cependant que renforcer linfluence indirecte (mais autrement plus puissante !) que lui donne son rôle dans le financement de lÉtat dabord puis de léconomie privée. Cette dernière dimension nest sans influence sur lÉtat lui-même, à la fois car un arrêt du financement de léconomie affecte rapidement sa base fiscale, mais aussi la viabilité politique du gouvernement. La grève de linvestissement devient en effet rapidement une forme particulièrement pernicieuse de lock-out. [5] Aux lecteurs et aux lectrices qui désirent se rafraichir la mémoire, on ne peut que conseiller la lecture des entretiens de Stathis Kouvelakis, membre du comité central de Syriza au moment où Tsipras est au pouvoir, La Grèce, Syriza et lEurope néolibérale, publié en 2015 aux éditions La Dispute. [6] Frédéric Lordon est une des rares personnes à lavoir vue. Depuis 2017, il multiplie les interventions où il alerte sur ce problème et souligne les conséquences quaurait un déchainement spéculatif sur les titres de la dette souveraine pour un gouvernement qui désirerait mettre en place un programme aussi modéré que celui de la France Insoumise. On ira voir à ce propos les lignes que Frédéric Lordon consacre à cet
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
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