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 Du social au multinational

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Michel J. Cuny
Jeune Communiste
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   Posté le 21-09-2013 à 17:38:01   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

La Sécurité sociale et les multinationales du médicament : quel rapport ?

La Sécurité sociale : qui est-elle, elle-même ?...
Est-elle vraiment née du programme du Conseil de la Résistance ?

D'où vient, historiquement, la force économique de Sanofi ?
Comment s'opère la "valorisation" des médicaments ?

C'est à quoi peuvent nous aider à répondre, à la fois le rapport sur le Médiator , préparé par l' Inspection générale des affaires sociales (IGAS) , et les vidéos d'une petite centaine d'auditions réalisées par la mission d'information du Sénat sur ce même médicament.

A priori, il paraît y avoir eu un basculement progressif, mais organisé dès le départ, des soucis de santé et de leur financement, vers la mise en œuvre d'une stratégie de développement à caractère d'abord essentiellement industriel et commercial, et ensuite financier , du médicament, sur la base des sommes considérables transitant par la Sécurité sociale avec un contrôle ouvrier de moins en moins présent.

Au-delà, il semble y avoir eu un effet de retour, sur la valeur médicale du médicament lui-même, des problématiques financières , puisqu'elles visent à jouer sur la rente mondialisée qui est cette part de gâteau que les multinationales préfèrent, celle dont elles savent le mieux se saisir.

Autrement dit : que visent à obtenir les investissements réalisés dans le domaine du médicament ? Est-ce vraiment d'obtenir des améliorations thérapeutiques ? N'est-ce pas plutôt de s'en tenir aux très rentables " innovations médicamenteuses " ?

J'apporterai d'abord quelques éléments concrets...

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Michel J. Cuny
Michel J. Cuny
Jeune Communiste
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   Posté le 23-09-2013 à 15:51:13   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

La Sécurité sociale : une Histoire pas si claire qu'il y paraît d'abord

Dès janvier 1934, Pierre Laroque , le futur père de la Sécurité sociale telle qu'elle a fini par triompher, en France, dans la seconde moitié du XXème siècle, écrivait dans le premier numéro de L'Homme nouveau un article intitulé " Politique sociale " :
" L'assistance avilit intellectuellement et moralement, en déshabituant l'assisté de l'effort ; en le condamnant à croupir dans la misère, en lui interdisant tout espoir d'élévation dans l'échelle sociale... elle est dépourvue de tout effet intellectuel et moral, elle ne fournit au problème social que des solutions partielles et fort imparfaites ."

Pierre Laroque est aussi l'homme qui a préparé Michel Debré en vue du concours d'entrée au Conseil d'Etat en cette même année 1934. Un Michel Debré qui aura plus tard l'extrême fierté de dire qu'il avait rédigé, à la fin de 1938 et après l'échec terrible de la grande grève menée par la CGT, les décrets-lois qui s'en prenaient... à la loi des quarante heures.

Ici une question à qui saura et voudra me répondre :
Peut-on m'aider à trouver le texte de la première ordonnance prise par De Gaulle sur la Sécurité sociale et datée de mars 1945 ?

Voici pourquoi :
Evoquant le départ de De Gaulle de la présidence du gouvernement provisoire le 20 janvier 1946, Debré était enchanté de dire qu'il avait pris la précaution, par cette ordonnance, d'appuyer la Sécurité sociale sur deux éléments fondamentaux : la solidarité, certes, mais, surtout, la liberté. La médecine libérale, donc, et tout le reste, où l'on ne tardera pas à retrouver les moyens, pour l'industrie pharmaceutique, de prendre son envol, etc.

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Michel J. Cuny
Michel J. Cuny
Jeune Communiste
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   Posté le 24-09-2013 à 11:42:50   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

A propos des initiations nécessaires en milieu bourgeois

Je ne voudrais pas m'éloigner de la phrase de Pierre Laroque (Conseil d'Etat et environs) que je viens de citer, sans avoir fait remarquer la présence de deux adjectifs qui ne peuvent que retentir aux oreilles des bourgeois de bonne bourgeoisie, c'est-à-dire de ceux qui connaissent la façade arrière de la boutique Voltaire , et qui savent, par ailleurs, que lorsque la formule " intellectuel et moral " apparaît, il faut aussitôt retenir son souffle : il va sûrement se passer quelque chose...

En effet, c'est le fantôme de Renan qui est tout à côté : Ernest Renan en tant qu'il est l'auteur de l'inoubliable " Réforme intellectuelle et morale " (1871), le bréviaire de tout bourgeois français d'envergure, l'année de parution indiquant bien la qualité du cru.

Bien sûr, c'est aussi la clef d'interprétation de la débâcle de 1940.
Mais je l'ai tellement répété, ici ou là, dans plusieurs de mes livres - et tout spécialement dans l'ouvrage écrit en collaboration avec Françoise Petitdemange " Le Feu sous la cendre - Enquête sur les silences obtenus par l'enseignement et la psychiatrie ", 1986, 660 pages - que je m'abstiendrai d'y revenir une fois encore.

Mais je ne laisserai pas Michel Debré repartir comme cela.
Demandons-lui de nous redire ce qui s'est passé le jour de la parution de son nom dans le Journal Officiel pour son accession à l'auditorat du Conseil d'Etat en décembre 1934 :
" C'est une joie que mon père fêta en m'offrant une édition rare de la conférence de Renan " Qu'est-ce qu'une nation ? " Depuis lors, ce livre ne m'a guère quitté. Hors le temps de guerre, il fut toujours à portée de ma main ."
C'est tout dire.
C'est dire aussi qu'il s'en passe, dans la Conférence en question!...

De bonne, de très bonne bourgeoisie, le Michel !
Et quand on songe qu'en secondes noces, le papa, professeur Robert Debré , avait épousé une Wendel ...

Et que, depuis 1935 jusqu'à la mort du Général, Gaston Palewski n'a pas quitté De Gaulle de guère plus que d'une semelle...

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Michel J. Cuny
Xuan
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   Posté le 24-09-2013 à 15:13:51   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Quelle part respective pour Pierre Laroque et Ambroise Croizat dans la Sécu ?

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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
Michel J. Cuny
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   Posté le 24-09-2013 à 16:15:17   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Appel à de nombreuses collaborations

Ta question est bien sûr essentielle, Xuan .

Pour y répondre, la première condition serait, justement, de connaître le texte de l'ordonnance de mars 1945, duquel Ambroise Croizat ne pouvait pas s'écarter. Or, je ne trouve nulle part ce document.

Mais ce n'est pas le seul...

Je voudrais ici revenir sur un point essentiel que les Françaises et les Français ne veulent surtout pas relever.

A partir du moment où la souveraineté du Conseil de la Résistance a été bafouée - en particulier à travers la disparition de Jean Moulin -, c'est De Gaulle qui s'en est saisi.

Ainsi, cette ordonnance de mars 1945 est l'expression de la souveraineté de la France : elle l'a engagée pour des décennies dans des voies qui ne sont pas celles dont le peuple lui-même était porteur en 1945, avant même les premières élections qui ont montré le niveau de "popularité" - au bon sens du terme - atteint par le Parti communiste.

Dans ce contexte, quelle que soit la bonne volonté d' Ambroise Croizat et l'extrême courage des militants de la C.G.T. et du Parti communiste, la bataille d'origine était perdue : le corps médical, les mutuelles de caractère plus ou moins privé n'avaient plus rien à affronter du point de vue même d'une souveraineté de substitution qui avait déjà tout mis dans leur panier. Cela s'appelle une victoire de classe.

Sur la question de l'Assemblée Constituante et de l'exercice de la souveraineté, il me semble que tout se trouve chez Lénine . Je m'étonne qu'en France, personne n'ait encore mis le doigt sur les liens qui existent, par exemple, entre ses analyses à lui et celle de Pierre Cot (et donc de Jean Moulin ).

De même qu'ils ont œuvré à sa mort, les gaullistes (mais les socialistes aussi) ont tout simplement retourné le cadavre de Jean Moulin comme une crêpe : et voilà où nous en sommes...

Je ne comprends vraiment pas comment il fait pour ne pas sortir du Panthéon en courant.

C'est un thème que nous avions d'ailleurs évoqué, Françoise Petitdemange et moi, avec Raymond et Lucie Aubrac ... aux jours bien lointains désormais de la sortie de " Fallait-il laisser mourir Jean Moulin? " (1994)

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Michel J. Cuny
Xuan
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   Posté le 24-09-2013 à 16:21:51   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Michel J. Cuny a écrit :


Ici une question à qui saura et voudra me répondre :
Peut-on m'aider à trouver le texte de la première ordonnance prise par De Gaulle sur la Sécurité sociale et datée de mars 1945 ?


En effet, sur internet on trouve la version du
4/10/45 modifiée de 1946 à 1950
.
Le fac-similé du 4/10/45 n'est pas disponible sur Légifrance (antérieur à 1947).

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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
Michel J. Cuny
Jeune Communiste
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   Posté le 24-09-2013 à 17:44:06   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Merci Xuan ,

Je ne sais pas s'il faut s'inquiéter de la précision de la coupure...
J'insiste, pour ma part, à dire que la Légende de De Gaulle est assez largement une affaire de points de suspension.
De ces points de suspension particuliers qui sont la marque d'une mise à mort du document.

En guise de remerciements pour ta recherche et pour le compte que tu m'en rends, je livre ici un ou deux éléments qu'à longueur de vie Michel Debré a pu retrouver dans le texte de la conférence prononcée en Sorbonne le 11 mars 1882 par celui qu'on appelait alors "le burgrave de la République", Ernest Renan , sous le titre " Qu'est-ce qu'une nation? ".
"[...] l'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses ."
" L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation, et c'est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L'investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l'origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été les plus bienfaisantes ."
Pour qui?

Mais, là, je n'en suis qu'aux hors-d'œuvre qui sont sous-jacents à l'enseignement primaire et secondaire depuis la fin du XIXème siècle, et par contraste avec le rôle que se donnait encore l'Université.

Quant à ce qui se passe dans celle-ci depuis 1958, les personnes intéressées pourront toujours étudier les documents de préparation à la mise en œuvre de la Constitution de la Cinquième République...


Edité le 16-10-2013 à 15:37:04 par Michel J. Cuny




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Michel J. Cuny
Michel J. Cuny
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   Posté le 26-09-2013 à 16:00:25   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

La mémoire est donc une fort belle chose...

Ce que Pierre Laroque n'avait toujours pas perdu de vue en septembre 1985, quarante ans après les ordonnances de 1945, il l'a confié à un journaliste du " Monde " :
" Le but était d'assurer à la masse des travailleurs, et pour commencer aux salariés, une sécurité véritable du lendemain. Cela allait de pair avec une transformation sociale et même économique : l'effort qu'on leur demandait pour la remise en marche de l'économie devait avoir une contrepartie ."

En effet, il allait falloir reconstruire... et dans des circonstances de rapports de forces exceptionnellement favorables aux travailleuses et travailleurs massivement présent(e)s dans une CGT et dans un PCF resplendissant(e)s de santé physique et morale, quelles que fussent les privations d'un temps aussi rude que possible.

Inversement, aujourd'hui... Ce qui est une conséquence de ce qu'autrefois, le système capitaliste n'a évidemment guère été ébranlé, en France, par la mise en œuvre de la Sécurité sociale.

D'où l'intérêt, bien sûr, d'en reprendre l'histoire. Ce qu'à moi seul, je ne pourrai faire que dans des proportions tout à fait minimes. Mais, je peux au moins commencer...

Par redonner du Pierre Laroque dans le texte.
Le voici en 1948 :
" On pouvait songer, comme l'a fait le législateur britannique par une formule particulièrement simple, à donner à tous un minimum vital en partant de l'idée que tous ceux qui sont privés de leur travail sont dans une situation identique et ont besoin d'un même minimum pour continuer à vivre ."

" On pouvait songer ", bien sûr, ça veut dire : " On y a songé ." A quoi ? " Au minimum vital ."
A la Libération, ou durant l'époque de Vichy, puisque Michel Debré , par exemple, n'a jamais vraiment lâché le Conseil d'Etat où l'essentiel de cette petite cuisine a été gentiment mitonnée..., mais à la Libération encore, on aura pensé au " minimum vital ".

Le minimum vital n'est certainement pas une affaire de citoyenneté : c'est une affaire d'assistanat. On voit donc que Pierre Laroque est tenté par l'idée d'y repiquer comme en janvier 1934, juste avant l'assaut des ligues d'extrême-droite contre la Chambre des députés du 6 février (1934).

Mais, mais en 1945, c'est un tout autre tabac...
Quoi qu'il en soit, affirme Pierre Laroque :
" Ce n'est pas la conception qui a prévalu dans le régime français ."
Laquelle était-ce donc ?

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Michel J. Cuny
Xuan
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   Posté le 26-09-2013 à 18:22:50   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

On trouve dans l'exposé des motifs :

« La sécurité sociale est la garantie donnée à chacun qu’en toutes circonstances il disposera des moyens nécessaires pour assurer sa subsistance et celle de sa famille dans des conditions décentes. Trouvant sa justification dans un souci élémentaire de justice sociale, elle répond à la préoccupation de débarrasser les travailleurs de l’incertitude du lendemain, de cette incertitude constante qui crée chez eux un sentiment d’infériorité et qui est la base réelle et profonde de la distinction des classes entre les possédants sûrs d’eux-mêmes et de leur avenir et les travailleurs sur qui pèse, à tout moment, la menace de la misère.

Envisagée sous cet angle, la Sécurité sociale appelle l’aménagement d’une vaste organisation nationale d’entraide obligatoire qui ne peut atteindre sa pleine efficacité que si elle présente un caractère de très grande généralité à la fois quant aux personnes qu’elle englobe et quant aux risques qu’elle couvre. Le but final à atteindre est la réalisation d’un plan qui couvre l’ensemble de la population du pays contre l’ensemble des facteurs d’insécurité ; un tel résultat ne s’obtiendra qu’au prix de longues années d’efforts persévérants, mais ce qu’il est possible de faire aujourd’hui, c’est d’organiser le cadre dans lequel se réalisera progressivement ce plan. »


[exposé des motifs de l’ordonnance du 4 octobre 1945]


Edité le 26-09-2013 à 18:55:39 par Xuan




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Michel J. Cuny
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   Posté le 26-09-2013 à 20:48:42   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Merci Xuan. Regardons soigneusement le contenu de l'exposé des motifs :

" La sécurité sociale est la garantie donnée à chacun qu’en toutes circonstances il disposera des moyens nécessaires pour assurer sa subsistance et celle de sa famille dans des conditions décentes ."

Il faut rappeler que le chômage n'était pas pris en compte. Il ne le sera que plus d'une dizaine d'années après, si je ne me trompe pas.
Il s'agit donc d'organiser la "subsistance du travailleur et de sa famille" dans un contexte de plein emploi. Autrement dit, il s'agit de maintenir en vie la force de travail et de garantir la possibilité de sa reproduction . Le renvoi à la décence montre bien qu'il faut se tenir au strict minimum de la survie en bonne santé : sans plus.

C'est évidemment le lieu de citer Turgot , ainsi que Karl Marx le fait lui-même dans le Livre IV du Capital :
" En tout genre de travail il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance ."

Très forts, les petits gars du Conseil d'Etat !

" Trouvant sa justification dans un souci élémentaire de justice sociale, elle répond à la préoccupation de débarrasser les travailleurs de l’incertitude du lendemain, de cette incertitude constante qui crée chez eux un sentiment d’infériorité et qui est la base réelle et profonde de la distinction des classes entre les possédants sûrs d’eux-mêmes et de leur avenir et les travailleurs sur qui pèse, à tout moment, la menace de la misère ."

Notons la redondance : " justification " = " souci élémentaire de justice sociale "

Elémentaire, mon cher Watson ! Mais rien qu'élémentaire... Le prolétaire est effectivement l'élément strictement élémentaire : il ne faudrait surtout pas le manquer, sinon tout le reste est fichu par terre... Ayons, mais n'ayons que, le souci de l'élémentaire.

Quant à la " distinction des classes ", il est bien certain qu'elle provient, chez les travailleurs pauvres " de cette incertitude constante qui crée chez eux un sentiment d’infériorité ".
Permettez à l'élément élémentaire d'acquérir la certitude que, demain encore, il sera (lui et ses enfants) sauvegardé dans sa situation d'élément élémentaire, et vous aurez aussitôt supprimé la " base réelle et profonde de la distinction des classes entre les possédants sûrs d’eux-mêmes et de leur avenir et les travailleurs "

" Envisagée sous cet angle, la Sécurité sociale appelle l’aménagement d’une vaste organisation nationale d’entraide obligatoire qui ne peut atteindre sa pleine efficacité que si elle présente un caractère de très grande généralité à la fois quant aux personnes qu’elle englobe et quant aux risques qu’elle couvre ."

L'encre de cette ordonnance n'était pas sèche que déjà cette "généralité" ne pouvait qu'être bafouée : dans la société française des lendemains de la Libération, il n'y avait pas que des éléments élémentaires à river dans un statut de modestes subsistants. Il y avait tous les autres, et bien contents de s'en tirer à si bon compte face à la révolution dont ils s'étaient crus parfois menacés quelques mois plus tôt.

" Le but final à atteindre est la réalisation d’un plan qui couvre l’ensemble de la population du pays contre l’ensemble des facteurs d’insécurité ; un tel résultat ne s’obtiendra qu’au prix de longues années d’efforts persévérants, mais ce qu’il est possible de faire aujourd’hui, c’est d’organiser le cadre dans lequel se réalisera progressivement ce plan ."

Ce qu'il faut voir maintenant, c'est qu'en réalité, autre chose était visé que ce plan-là qu'il convenait de réserver, j'y insiste, au bon fonctionnement de l'atome humain de base de la société capitaliste.

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Michel J. Cuny
Xuan
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   Posté le 27-09-2013 à 00:37:56   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

En effet, le chômage n’était pas un fléau à la Libération.
Le régime d’assurance chômage ASSEDIC et UNEDIC, à l’initiative de De Gaulle – encore lui ! (*) - signé le 31 décembre 1958 (10 jours après son accession à la présidence) par le CNPF, FO, CGC et CFTC et contre la volonté de la CGT, est établi en dehors de la Sécurité Sociale.
Sa finalité n’est pas de protéger les salariés contre le risque du chômage mais de les contraindre à retrouver un emploi à tout prix et par conséquent de baisser les salaires.
La CGT contestait le principe du prélèvement des cotisations sur les salaires des ouvriers alors qu’ils n’ont aucune responsabilité dans le chômage.

Quant au régime général de la Sécurité Sociale, son caractère universel fut très rapidement mis en cause par le patronat et les mutuelles. Même sur le terrain des réformes, la lutte des classes se poursuit.

Dans l’entretien qu’il a accordé à la revue « Le Droit Ouvrier » en octobre 1995, Pierre Laroque dit : « Le Général de Gaulle ne m'a jamais parlé de Sécurité Sociale. » « Ce qui est curieux, alors que la loi fondatrice de la Sécurité Sociale, l'ordonnance du 4 octobre 1945, était une des réformes essentielles de l'époque, c'est qu'elle ne porte pas la signature du Général de Gaulle parce que, lorsqu'elle a été publiée, le Général de Gaulle n'était pas en France. Il était en Russie » .

Mais son point de vue sur la sécu, dont il s'attribue la paternité, est clairement exposé par son fils comme une oeuvre caritative:

" Quand je l'ai créée, s'est-il souvenu, j'avais les syndicats contre moi. Fidèles à leur tactique de lutte des classes, ils refusaient ce qui était octroyé et non pas arraché. Ils craignaient en outre de perdre le monopole des assurances sociales et des mutuelles catégorielles. Le système ne devait être qu'un premier pas en faveur d'une population trop fruste économiquement pour comprendre que chacun doit cotiser contre la maladie et le chômage et pour sa retraite.
Aussi ai-je d'abord obligé les patrons à assurer les inscriptions et la plus grande partie des cotisations.
Puis les modalités auraient dû basculer progressivement au cours des décennies jusqu'à ce que chacun assume en totalité ses responsabilités.
L'employeur couvrant de toute façon ce qui est de la sienne c'est-à-dire les assurances contre les accidents professionnels.
Pour les retraites, c'est à chacun touchant la totalité de ses gains ou salaires de cotiser ce qu'il peut, quand il veut à une caisse centrale d'Etat par exemple. "


Ainsi, pensait mon père, n'aurait-on plus à discuter indéfiniment de la nature des activités de chacun ni de l'inclusion des primes ou indemnités dans la retraite.
Naturellement, les chômeurs devraient être toujours secourus par l'Etat et les sommes versées par chacun pour sa sécurité seraient intégralement défiscalisées puisqu'elles ne sont pas des revenus disponibles.
Je lui ai alors fait remarquer qu'avec ce système de responsabilité personnelle du citoyen il aurait eu un million de pauvres types qui n'auraient pas voulu, pas su ou pas pu cotiser par eux-mêmes.
Il m'a répondu en laissant tomber ses grandes mains sur ses genoux d'un air las :

"De toute façon, quel que soit le système, nous aurons toujours un million de pauvres types sur les bras mais on ne peut quand même pas ramener tout le monde à la minorité à la traîne. Pour celle-là, il faut, bien entendu, prendre des mesures de solidarité par répartition. "

[" De Gaulle mon père ", de Philippe de Gaulle]

Où l'on voit à part son mépris d'aristocrate que son objectif concernant les retraites se rapprochait d'un système d'assurance à la carte, à l'exception des plus miséreux.


___________



(*) Une petite digression : De Gaulle avait choisi son camp de bonne heure puisque d’avril 1919 à mai 1920, puis de juin 1920 à fin janvier 1921 il participait déjà sur sa demande expresse à la guerre anti soviétique sur le front polonais, aux côtés du maréchal Pilsudski, contre Toukhatchevski et Boudienny.

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Michel J. Cuny
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   Posté le 27-09-2013 à 13:32:46   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Tous ces propos de De Gaulle , que tu nous rapportes ici, Xuan , seront encore à reprendre en compte s'il nous échoit de pouvoir étudier la généalogie politique et idéologique qui fait remonter le réseau De Gaulle - Debré - Tardieu - Charles Benoist jusqu'aux années 1900-1905, pour bien comprendre la provenance de la Constitution de la Cinquième République.

Comme on le voit, à travers ce que tu nous en dis, De Gaulle n'était vraiment pas dans son temps : propos qui va bien plus loin qu'on ne pourrait d'abord le penser.

Or, ce n'est pas du tout le cas des petits gars du Conseil d'Etat. C'est ce qu'illustre la voie choisie par Pierre Laroque , dont nous savons maintenant que les événements survenus en France entre 1934 et 1944 lui ont donné matière à réfléchir. Voici ce qui en est sorti.

Loin de s'en tenir au minimum vital, la Sécurité sociale a aidé à établir une stratification sociale entre les salariés eux-mêmes. Il suffira, pour bien comprendre le caractère révolutionnaire , au sens où il va effectivement "révolutionner" le monde du salariat en provoquant à sa rigidification hiérarchisée, de souligner le son différent que rend le même adjectif " sociale " dans chacune des deux utilisations précédentes.

Par réflexe, nous entendons dans " social " un phénomène de réunion. L'astuce est d'y avoir introduit la différenciation et sa garantie par une sécurité qui est sociale au sens où elle se différencie selon le niveau du salaire (il n'y a, évidemment, pas que la question du salaire à intervenir, mais l'essentiel est là).

Je complète donc la citation de Pierre Laroque que j'ai donnée précédemment, en rappelant qu'elle date de 1948, c'est-à-dire d'un temps où les effets de la Sécurité sociale , sur ce domaine d'un établissement réglé de la stratification, n'étaient pas aussi criants qu'ils le sont devenus :
" Qu'il s'agisse d'allocations journalières ou mensuelles, de rentes d'accident du travail, de pensions d'invalidité ou de pensions de vieillesse, toutes sont calculées en fonction du salaire perdu par l'intéressé : derniers salaires perçus pour les allocations journalières, mensuelles, de rentes d'accident du travail, salaire moyen des dix années précédant le soixantième anniversaire pour les pensions de vieillesse ."

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Michel J. Cuny
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   Posté le 29-09-2013 à 11:28:14   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

La stratification sociale induite, en particulier, par le mode d'intervention de la Sécurité sociale est aujourd'hui un élément essentiel de la re-stabilisation politique permanente, vers la droite et l'extrême-droite, d'une société française qui s'effondre sur sa base en l'écrasant

L'un des spécialistes de la Sécurité sociale, Bruno Palier , écrivait en 2002 :
" Dans une certaine mesure, c'est cette façon de faire de la protection sociale qui a, sinon créé, du moins objectivé et renforcé ces groupes sociaux dont on dit qu'ils sont à l'origine de la fragmentation du système ."

Il rend plus explicite son propos en apportant quelques éléments terriblement parlants :
" Une annexe de la loi de financement de la Sécurité sociale dresse chaque année la liste des 538 différents régimes de Sécurité sociale de plus de 20 000 affiliés comptabilisés par la Commission des comptes de la Sécurité sociale ."

Dans ce contexte général, chaque adhérent(e) à la Sécurité sociale est conduit(e) à s'identifier à un groupe et à en faire respecter la place dans l'ensemble de la stratification : relativement à ce qui est en dessous, au-dessus et au même niveau. A petit feu, c'est évidemment la permanente guerre des places... Porter un regard objectif sur l'ensemble du système finit par représenter un véritable tour de force pour l'individu en tant que tel, et pour le groupe auquel il appartient.

Voilà ce qu'ont recherché et obtenu, sur ce pan particulier de la société française d'après la seconde guerre mondiale, ceux que j'appelle " les petits gars du Conseil d'Etat ", frange essentielle, à la Libération, de la bourgeoisie d'Etat.

Pour sa part, bouleversé par ce qu'il appelait la "désaffiliation", c'est-à-dire par ce qui vient frapper une base qui glisse peu à peu vers les minima sociaux, Robert Castel écrivait en 1995, à propos de la partie qui, pour lors, se croit encore protégée par un véritable statut :
" L'organigramme de la Sécurité sociale donne ainsi une assez bonne projection de la structure de la société salariale, c'est-à-dire d'une société hiérarchisée dans laquelle chaque groupement professionnel, jaloux de ses prérogatives, s'acharne à les faire reconnaître et à marquer sa distance à l'égard de tous les autres ."

Il faudra, au monde du travail, ne pas trop tarder à ouvrir les yeux sur les jolis tours de passe-passe dont il a fait l'objet depuis soixante-dix ans.
Ainsi, un homme comme Pierre Laroque savait-il très bien ce qu'il entreprenait en édifiant un système qui, prévenait-il,...
" s'adresse à tous les hommes et à toutes les femmes en état de travailler, à tous ceux qui vivent de leur travail et ne peuvent vivre que de leur travail - ce qui, de plus en plus, sera le cas de tout le monde dans tous les pays ".

Ils la voyaient bien venir, lui et ses petits camarades, la prolétarisation (rejet hors de la propriété des outils de travail) de la société française, compte tenu des retards de productivité subis par la France durant les années trente, retards qui appelaient un réveil brutal, en particulier du côté des trop nombreux travailleurs indépendants : paysans, artisans, petits commerçants, etc., qui ne tarderaient guère - eux ou leurs enfants - à rejoindre la condition salariale.

NB. L'ensemble de ces éléments et bien d'autres se trouvent développés dans " Une santé aux mains du grand capital? "

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Michel J. Cuny
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   Posté le 02-10-2013 à 12:04:33   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

En piste pour le déploiement de la médecine libérale

Après avoir vu la façade de la Sécurité sociale qui paraît faire valoir ladite notion de solidarité (alors qu'elle implique une désolidarisation permanente des diverses couches de salariés), passons à cet autre pilier qui réjouissait Michel Debré à la fin janvier 1946, alors que De Gaulle quittait brusquement la présidence du Gouvernement provisoire : la liberté.

Voici ce qu'en disait Pierre Laroque en 1948 :
" Il n'a pas paru possible, compte tenu de la psychologie propre des Français, qu'il s'agisse des travailleurs ou du corps médical, de réaliser ce Service national de santé que le législateur britannique a prévu et qui mettra gratuitement à la disposition de la population entière une organisation complète des soins. La législation française sur la Sécurité sociale a laissé subsister l'organisation médicale de type libéral qui existait précédemment ."

C'est plutôt clair : il eût fallu une Révolution en 1944-1945 pour atteindre en plein cœur la liberté d'entreprendre, y compris dans le domaine de la santé. Par conséquent, à défaut de Révolution du cadre général tout doit s'aligner, là aussi, sur la médecine libérale : qui pourrait en douter une seconde seulement.

C'est bien ce qu'avait décidé l'ordonnance de mars 1945 (toujours aussi mystérieusement inconnue) qui, selon l'historien de la Sécurité sociale, Bruno Valat , " laissait aux médecins le soin de déterminer librement leurs honoraires. Cependant, pour être applicables aux assurés sociaux, ils devaient être approuvés par les ministres du Travail, de la Santé et de l'Economie, qui pourraient les rejeter s'ils les jugeaient excessifs ".

Médecine "libérale", certes, mais dans un contexte de prix "administrés", c'est-à-dire non soumis à la concurrence qui fait tout le sel de l'économie capitaliste. Or, comme le corps médical du secteur libéral est fait de personnages très susceptibles de se ranger dans la "notabilité" locale, il est assez clair que ce statut que leur offre le financement, par la Sécurité sociale, de l'essentiel de leurs activités, va leur permettre de figurer en bonne place dans l'ensemble du personnel politique : ce qui est d'une importance déterminante pour le rapport de force tournant autour de l'établissement des tarifs... qui aident à garantir la notabilité.

Voilà comment la Sécurité sociale s'est offerte aussi, par sa capacité de financement indirect des carrières politiques médicales, comme une rampe de lancement pour divers lobbyistes de niveau moyen, mais solidement assis sur la prétendue solidarité de base...

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Michel J. Cuny
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   Posté le 05-10-2013 à 17:35:22   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Mais les travailleurs salariés de base seraient-ils à la hauteur de la chance historique que leur offrait le mode capitaliste - à la française - de production et d'échange en leur octroyant la Sécurité sociale ?

La question a été posée dès le départ à la classe ouvrière française plus particulièrement. Cette Sécurité sociale , ils allaient devoir démontrer qu'ils en étaient dignes. Selon certains, ce n'était pas gagné d'avance. Pour l'essentiel des catégories de la population qui considéraient de haut cette initiative un peu trop sociale à leur goût, et qui ne voulaient surtout pas s'y associer, le budget de la Sécurité sociale allait très vite exploser sous le poids des abus d'une main-d'œuvre à peu près sans foi ni loi...

Quoi qu'il en soit, pour les experts l'affaire méritait d'être tentée. Quel observatoire ! Puisque le prolétariat allait pouvoir être ausculté de façon spécifique, dans cet isolement où les travailleurs indépendants étaient bien contents de le laisser s'exposer.

Or, Pierre Laroque l'avait écrit dès le mois d'avril 1946 :
" Les principes mêmes du plan de Sécurité sociale que nous voulons édifier, de même que les principes plus généreux de la politique sociale... veulent que l'organisation de la Sécurité sociale soit confiée aux intéressés eux-mêmes. Cela précisément parce que le plan de Sécurité sociale ne tend pas uniquement à l'amélioration de la situation matérielle des travailleurs, mais surtout à la création d'un ordre social nouveau dans lequel les travailleurs aient leurs pleines responsabilités ."

La force de travail allait-elle fixer elle-même au plus bas, par des pratiques minimales de soins, le prix auquel elle consentait à se vendre, elle et ses enfants, dans un contexte de plein emploi, évidemment très porté à laisser parler le rapport de force en faveur du travail ?

Expérience à très grande échelle et en vrai : c'était la concrétisation du Panoptique de Bentham (1780)... Tout voir, tout savoir, par la grâce du confinement des travailleurs, et de la gestion d'eux-mêmes par eux-mêmes sous des critères comptables précis et constatables par tous les "qui de droit"...

Et Pierre Laroque d'enfoncer le clou en 1948 :
" Dans la conception française, la Sécurité sociale doit non seulement donner aux travailleurs un sentiment de sécurité, mais aussi leur faire prendre conscience que cette sécurité est leur propre fait, qu'ils en ont le mérite et la responsabilité ."

" Faire prendre conscience " de ce que l'abaissement dans lequel les tient la société capitaliste est bien le leur : qu'il ne leur faut rien de plus que d'être une force de travail garantie dans sa pérennisation par la couverture de besoins élémentaires dûment quantifiés par eux-mêmes dans la logique d'une habitude qui doit faire corps avec eux et se transmettre à leurs enfants.

De vrais artistes, les petits gars du Conseil d'Etat !

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Michel J. Cuny
Xuan
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   Posté le 06-10-2013 à 00:13:56   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Guy Herzlich rapporte dans le Monde des 29-30 septembre 1985 un entretien avec Pierre Laroque.
On y lit notamment :

« - Vous aviez un objectif de redistribution des revenus ?

-La redistribution, ce n’était qu’un moyen. Le but était d’assurer à la masse des travailleurs, et pour commencer aux salariés, une sécurité véritable du lendemain. Cela allait de pair avec une transformation sociale et même économique : l’effort qu’on leur demandait pour la remise en marche de l’économie devait avoir une contrepartie.
La deuxième idée c'était de donner aux intéressés eux-mêmes la responsabilité des institutions. »


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Michel J. Cuny
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   Posté le 06-10-2013 à 14:40:31   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Une solidarité toute d'apparence ?

Il faut s'empresser de tirer la leçon de cet "aveu" de Pierre Laroque que tu rapportes, Xuan , quant à l'absence de toute volonté réelle d'utiliser la Sécurité sociale comme un moyen de redistribuer, même de façon minimale, les revenus.

Ou plutôt, il faut voir que la Sécurité sociale induit une sorte de solidarité horizontale à l'intérieur de chacune des strates salariales, selon les différents régimes, etc., mais aussi le maintien d'une désolidarisation mesurée avec les strates immédiatement supérieures ou immédiatement inférieures, le tout entrant dans un équilibre homéostatique global, et en quelque sorte automatisé, de l'ensemble de la Sécurité sociale en un temps où elle était, pour l'essentiel, la chose du monde des ouvriers et des employés.

Equilibre homéostatique de la force de travail, voilà ce que vise à obtenir la bourgeoisie d' Etat qui va trouver à organiser, dès la Libération, la haute fonction publique à partir de l'enfant chéri de Michel Debré : l'Ecole Nationale d'Administration (ENA)

Sans doute aurons-nous l'occasion d'y revenir. Evidemment, il y a du Keynes là-dessous...

L'équilibre homéostatique est, toutes choses égales par ailleurs, la garantie d'une stabilisation politique aussi, au sens d'une adaptation de la force de travail à la tâche qui lui est conférée, d'une part dans le système de production de la richesse économique, d'autre part dans le système d'une reproduction améliorée de soi-même, à l'intérieur de la famille.

Rassurer le travailleur sur sa santé et sur les moyens qu'il aura de faire face à l'éventuelle maladie, c'est ouvrir devant lui une garantie nouvelle pour ses enfants, y compris celle de pouvoir les aider le moment venu à faire l'effort de développer leur formation professionnelle et leur adhésion à la promotion sociale qui peut en résulter. Ce qui est encore une génération de gagnée !...

C'est ce dont n'aurait pu manquer de se réjouir Michel Debré , pour qui la continuité de l' Etat bourgeois à travers la succession des générations était une préoccupation essentielle : d'où l'intelligence qu'il y avait, pour lui, à ne surtout pas quitter le Conseil d'Etat pour cette petite raison qu'il était tombé sous la coupe d'un Pétain nécessairement de passage...

Sur ce même terrain de l'effet générationnel, ne lâchons cependant pas non plus Pierre Laroque , qui écrivait en 1948 :
" Enfin, c'est également en raison de sa situation démographique propre que la France a fait porter un de ses principaux efforts vers l'organisation sanitaire, la prévention de la maladie et des accidents du travail [... afin] d'augmenter le nombre et le rendement des travailleurs adultes... compensant ainsi, pour une part, la charge de la population active ."

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Michel J. Cuny
Xuan
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   Posté le 07-10-2013 à 00:30:12   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

…mais compensant surtout l’absence de concurrence - par défaut de main d’œuvre – au sein des salariés.

Concurrence tellement indispensable qu'elle nécessitait de surcroît la mise en place du Code de la nationalité paru le 19 octobre 1945, tout comme le Régime des Assurances sociales applicable aux assurés des professions non agricoles, deux semaines jour pour jour avant l’ordonnance sur l’immigration.

Cette rapidité frisant la précipitation ne doit pas surprendre car l'expérience de la première guerre mondiale et de l'entre-deux guerres était mise à profit :

La carte de séjour avait été instituée dès le 2 avril 1917 et l'Etat prenait alors en charge l'immigration avant d'en refiler la gestion à la Société générale d'Immigration, fondée le 7 mai 1924 par des organismes patronaux spécialisés : le Comité central des Houillères de France et l'Office central de la main-d'œuvre agricole. Ce qui développe évidemment le travail clandestin.
Le 26 juillet 1932, l'Etat reprenait la main - crise économique oblige - par un décret limitant l'accès au travail pour les étrangers, et le 10 août 1932 en instaurant des quotas d'étrangers de 5 % sur les chantiers de construction pour l'Etat et les collectivités locales.


Le 2 novembre 45 l’ordonnance sur l’immigration met donc en place l'Office National d'Immigration qui donne à l’Etat le monopole de l’introduction de la main d’œuvre étrangère dans le pays. Trois cartes de séjour sont instaurées (1, 3 et 10 ans) ; l’immigration des familles est aussi favorisée.

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Michel J. Cuny
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   Posté le 07-10-2013 à 13:23:06   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

Ce qui montre bien aussi que les deux décisions d'action militaire brutale prises par De Gaulle en Algérie (8 mai 1945) et en Indochine (septembre 1945) inscrivaient la France dans le camp impérialiste, et donc derrière une volonté nettement exprimée d'exploiter, dès que possible, les mains-d'oeuvre immigrées.

Et ceci est encore un élément qu'il faut ranger sous l'exercice de la souveraineté accaparée par De Gaulle , les premières élections législatives (fin octobre 1945) n'ayant encore pas pu produire un réel effet sur la conduite de l'Etat où De Gaulle procède tout tranquillement par ordonnances.

Ce que je remarque aussi, c'est cette étroitesse du contact entre le secteur privé et l' Etat , plus particulièrement à travers les Wendel (ancêtres d' Ernest-Antoine Seillière ).
Toute une partie de l'entourage rapproché de De Gaulle rassemble d'ailleurs des Wendel par filiation, par alliance, ou par lien de vassalité :
Michel Debré , Yves Guéna , les François-Poncet , le maréchal Leclerc de Hauteclocque , Gaston Palewski , Robert Galley , François Missoffe , etc...
Et voilà un joli cortège qui mérite d'être rangé dans la bourgeoisie d' Etat .

Je reviens maintenant sur les enjeux comptables - eu égard au système capitaliste dans lequel l'ensemble de cette problématique doit être située - de la protection de la santé des travailleurs par la Sécurité sociale telle qu'elle a été conçue plus particulièrement par Pierre Laroque qui intervenait dans les termes suivants lors du vingt-cinquième anniversaire de celle-ci :
" L'on aurait pu toutefois se demander si le prélèvement opéré sur le revenu national pour financer la Sécurité sociale n'allait pas grever à l'excès l'économie du pays et en retarder le redressement et l'expansion. Bien qu'il soit difficile de dire ce qui se serait produit si ce prélèvement n'avait pas été effectué, l'on ne peut que constater que l'économie française s'est reconstituée et développée à un rythme exceptionnellement rapide au cours de cette période. L'on peut même penser que, bien loin de gêner cette évolution, le régime de la Sécurité sociale l'a sans doute favorisée, en opérant une redistribution de revenus favorable à la consommation des éléments les plus modestes de la population et en créant chez les travailleurs un climat favorable à l'apport qui leur était demandé. "

Paix sociale relativement forte, mais aussi paix politique peu à peu obtenue, tandis qu'à l'intérieur il s'agissait de mettre à genoux le parti communiste (objectif largement enclenché lors de la mise en place de la Cinquième République en 1958, et plus encore, en 1962, par l'élection du président au suffrage universel), et qu'à l'extérieur les guerres coloniales feraient rage de 1945 à 1962, justement...

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Michel J. Cuny
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   Posté le 07-10-2013 à 20:48:45   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Lors des grèves durement réprimées (et plus encore l'année suivante) de 1947, dans son discours du 20 juillet à Bordeaux, De Gaulle qualifiait le parti communiste de "séparatiste" .

La répression des grèves et l'étouffement de toute forme d'opposition aux guerres coloniales avait précisément pour but de le mettre au pas de gré ou de force, ce qui n'alla de soi y compris en 1950 lors de la "sale guerre" d'Indochine et à Charonne.

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Michel J. Cuny
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   Posté le 07-10-2013 à 21:45:23   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

1947 : l'hallali des communistes, et la mise au pas de qui se refuse à les prendre pour des " séparatistes "

Voilà ce que l'historien américain Irwin Wall dit de cette année-là :
" En mars, l'ambassadeur [des Etats-Unis et ami de Léon Blum ] Jefferson Caffery notait avec satisfaction que les responsables centristes et socialistes travaillaient de conserve à neutraliser les communistes infiltrés dans les ministères de l'Intérieur, de la Guerre, des Anciens combattants et de la Production industrielle. A l'Intérieur, Edouard Depreux serrait la vis au préfet de police de Paris, Charles Luizet , qui avait, selon lui, " joué le jeu des communistes ". A l'état-major, de Lattre , auquel on reprochait d'avoir " flirté " avec eux, se voyait remplacé par Revers , un général sur lequel on pouvait compter pour épurer l'armée. Enfin, au ministère des Anciens combattants, François Mitterrand éliminait les communistes " aussi vite qu'il le pouvait ". Et Caffery ajoutait que les déclarations de Truman sur la Grèce et la Turquie avaient, à son avis, puissamment encouragé le déploiement de ce zèle anticommuniste ."

Quant à être alimentés par l'étranger, c'est encore Irwin Wall qui nous permet de cerner où sont les coupables :
"[...] les syndicalistes français non communistes hésitaient à rompre avec la CGT avant d'être assurés du soutien logistique dont ils avaient besoin : locaux, secrétariats, machines à écrire et à polycopier, argent nécessaire pour engager de nouveaux permanents. Les fonds commencèrent à arriver, lentement, dans le courant de 1947. Par le canal de son Free Trade Union Comittee , l'AFL mit environ 20 000 dollars à la disposition des réformistes, avant la scission ; quant à l'ILGWU [ International Ladies Garment Worker's Union , d'obédience juive], son rapport financier de 1947 fait apparaître une participation du même ordre : 15 000 dollars pour " Il Populaire " [revoici l'ombre de Léon Blum ] et 5000 pour une " Force of Riviera " (sic) où il faut lire, évidemment, Force Ouvrière. Ces montants augmentèrent régulièrement, les années suivantes, et s'accrurent des fonds versés par le gouvernement américain, assurant ainsi aux syndicats non-communistes les moyens de survivre ."

Or, pendant ce temps-là, la Sécurité sociale faisait la preuve de ses aptitudes attendues à l'homéostasie, attendues puisque, dans les années soixante, Pierre Laroque le redisait :
" Le plan de Sécurité sociale est dominé par le souci de prélever des excédents de pouvoir d'achat, en période de prospérité, pour restituer ces sommes en période de crise, en vue d'assumer une permanence suffisante de l'évolution économique, de maintenir le pouvoir d'achat de la population et, par-là, l'activité économique et les possibilités d'emploi. C'est donc à la fois un instrument d'une politique économique d'ensemble et un instrument de politique sociale ."

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Michel J. Cuny
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   Posté le 16-10-2013 à 16:42:36   Voir le profil de Michel J. Cuny (Offline)   Répondre à ce message   http://souverainement.canalblog.com   Envoyer un message privé à Michel J. Cuny   

La dialectique de la solidarité et de la liberté à l'intérieur même de la Sécurité sociale: un joli tour de force.

Il y a donc celles et ceux qui sont dedans, et rien que dedans... Il y a ensuite celles et ceux qui, tout en étant dedans, se trouvent aussi dehors.
En effet : ne pouvait-on pas ouvrir un espace spécial pour les travailleurs salariés qui ambitionneraient de faire un petit tour du côté d'une liberté, minimale peut-être, mais palpable malgré tout ?

Mais si, mais si, s'exclamera Pierre Laroque dès 1946 :
" Nous croyons que la vérité sociale se trouve dans la formule américaine, car il n'y a pas de sécurité véritable pour les travailleurs, si les prestations ne sont pas dans une certaine mesure proportionnée aux revenus perdus. Mais, par contre, il semble qu'il soit nécessaire de limiter la variation des prestations par un plafond. En effet, au-dessus d'un certain revenu, c'est le devoir des intéressés eux-mêmes de faire un effort volontaire de prévoyance libre . C'est pourquoi notre système repose sur l'idée de cotisations et de prestations proportionnelles au revenu dans la limite d'un plafond... Cette solution laisse un large champ libre aux institutions de prévoyance libre , spécialement aux organismes mutualistes ."

C'est donc par où les cadres se sont engouffrés pour ne plus être dans le panoptique que par le petit bout de l'oreille. Et les voici désormais animés de ce souci éminemment politique de parvenir à éviter que le plafond ne soit relevé, quoi qu'il en soit des éventuels malheurs de la Sécurité sociale de base.

Gros ver dans un joli fruit...

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Michel J. Cuny
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