| | | | | | | | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 10-07-2016 à 20:38:14
| | Réhabiliter une lecture Nord-Sud du monde Pambazuka
taliawhyte.com François Polet juin 16, 2016 Maintes fois déclarée caduque par les diplomates occidentaux, la grille de lecture Nord-Sud na pas perdu sa pertinence dans les milieux politique et universitaire au Sud. La croissance dune poignée démergents et lexistence de risques globaux nont pas gommé les asymétries héritées des colonisations. Et les déphasages socio-historiques entre Nord et Sud alimentent des lectures divergentes des causes et réponses aux grands déséquilibres mondiaux. Dans un monde menacé par des risques systémiques de tous ordres, où la croissance accélérée des pays émergents et la stagnation des nations occidentales redistribuent les cartes de léconomie globale, le raisonnement en termes de relations Nord-Sud fait lobjet dun nouveau procès en obsolescence. A lheure où les Indiens ouvrent et ferment les aciéries aux quatre coins de lEurope, où « les Chinois rachètent la France [1] », imités par les Qataris, ou linverse, cette vision dun ordre mondial structuré entre un Nord riche et dominateur et un Sud pauvre et dominé aurait perdu sa validité. Plus grave, lurgence des défis planétaires exige de reconnaître les interdépendances à tous les niveaux les politiques économiques, énergétiques ou sanitaires adoptées en un point du globe ont plus que jamais des retombées sur les autres pays. Raisonner en termes de Nord-Sud serait dès lors contre-productif, car générateur de dissensus, là où il importe de renforcer la coopération entre peuples et gouvernements du Nord et du Sud pour maîtriser un vivre ensemble mondial fragilisé. Les enterrements à répétition du Sud Nouveau procès, car le verdict de la caducité du clivage « Nord-Sud », ou de ses équivalents - « tiers-monde/premier monde », « pays développés/en développement » -, est maintes fois tombé ces dernières décennies. « The so-called Third World
a misleading term is there ever was one » (Babb, 2009) - à laube des années 1980, la formule dAlexander Haig, secrétaire dÉtat américain, annonce le virage reaganien vis-à-vis du « dialogue Nord-Sud » officiellement entamé dix ans plus tôt. Le dédain dordre sémantique pour le concept était le reflet de lhostilité occidentale, plus ou moins assumée, vis-à-vis dun Sud de mieux en mieux organisé politiquement (Mouvement des non-alignés, G-77, Opep
) et de plus en plus vindicatif au sein des Nations unies. La contre-offensive des États-Unis consistera simultanément à désinvestir les instances onusiennes les plus militantes, à déstabiliser les nations du Sud liées au bloc soviétique et à imposer un aggiornamento libéral des agences internationales de développement. En France à la même époque, le courant humanitaire ascendant dénonce lidéologie « tiers-mondiste » et lidée que « lOccident est responsable de la misère du tiers-monde » (Szczepanski-Huillery, 2005). « The Third World is Dead » assène dix ans plus tard léditorialiste Barbara Crossette dans les pages du New York Times (1994) à loccasion du Sommet Asie-Pacifique de Bogor, Indonésie. Aux antipodes du projet de solidarité afro-asiatique né en 1955 dans la ville proche de Bandung, les dirigeants des « Tigres » asiatiques tournent le dos au reste du continent pour discuter avec Bill Clinton « zone de libre-échange et libéralisation économique ». Après lépuisement du dialogue Nord-Sud, cest luniformisation néolibérale, la fin de la guerre froide. [2] et les différences de trajectoire économique entre bons et mauvais élèves de la mondialisation qui sont convoquées pour justifier la relégation de lidée de « Sud ». Tel ce diplomate français interrogé par la journaliste états-unienne, les commentateurs découvrent que le Burkina Faso et Singapour nont décidément rien en commun. A laccélération de la mondialisation économique et financière qui impliquerait la dilution inexorable de lensemble Sud dans le grand marché global , sajoutent les effets juridiques du « nouvel ordre mondial » post-guerre froide annoncé en 1990 par George Bush père : le consensus émergent sur le droit international et lexistence de valeurs démocratiques universelles saccommodent mal des grands conflits idéologiques. Le programme de mondialisation de lÉtat de droit et de la bonne gouvernance appelle un nivellement juridique aveugle aux spécificités sociétales, aux décalages de développement, aux souverainetés étatiques. « Le passé colonial et les contradictions entre les deux groupes de pays apparaissent ainsi mises au second plan par rapport à lurgence didentifier les problèmes et les responsabilités spécifiques à chaque pays » (Gallié, 2008). Notons que cette mise en cause de la fracture Nord-Sud nest pas lapanage des milieux néolibéraux adhérant aux thèses de Francis Fukuyama (« La fin de lhistoire » ou de Thomas Friedman (« La terre est plate »). Des franges importantes de laltermondialisme naissant voient dans le droit international un front privilégié pour imposer des normes progressistes aux multinationales « globales » et à lensemble des États. La « reconnexion » des économies des périphéries à celles du centre, le développement accéléré dun capitalisme délocalisé, lapparition dun « sous-impérialisme » chinois en Afrique ou brésilien en Amérique du Sud, sont autant dévolutions qui démontrent, aux yeux dintellectuels et militants marxisants, la formation dune classe capitaliste transnationale, incarnée par « lhomme de Davos », dont les intérêts communs transcendent les frontières étatiques (Funk, 2015). La mondialisation de la lutte des classes contre cette hyperbourgeoisie globale invite à dépasser les différences entre régions du monde. La montée concomitante de la pauvreté dans les sociétés du Nord contribue au brouillage des frontières Nord-Sud : il y a non seulement du Nord dans le Sud, avec lascension financière des classes moyennes et supérieures qui profitent de la libéralisation, mais aussi dorénavant du Sud dans le Nord, où les rangs des perdants de la mondialisation ne cessent denfler au fil des délocalisations et du grignotage des couvertures sociales. Ainsi Alain Touraine estime « quil ny a plus daffrontement entre le premier monde et le tiers-monde », mais quil existe dorénavant « une dualité, une latino-américanisation du monde entier. Riches et pauvres sont aussi nombreux à New York quà São Paulo, il y a un monde des riches, un monde des moyens riches, un monde des moyens pauvres et un monde des très pauvres (
) » (cité dans Savio, 2007). Le basculement du Sud de lEurope dans les affres de lajustement structurel depuis 2010 a renforcé cette impression dun « nivellement » du Nord vers le Sud. Les années 2000 voient laccentuation de deux tendances la montée en puissance économique et diplomatique des émergents et la percée du paradigme des « problèmes globaux à solution coopérative » (Rogalsky, 2013) qui alimentent la nécessité pour daucuns, de se déprendre de lancienne grille de lecture. La première entraîne une mutation des relations économiques et politiques sur les axes Nord-Sud et Sud-Sud, dans le sens de laccroissement de linfluence dune poignée de grands pays en développement, en particulier la Chine, lInde et le Brésil, qui met un terme à lhégémonie occidentale sur les affaires du monde. La création du G-20, le statut de premier créancier du monde tenu par la Chine ou le fait que la croissance mondiale repose sur le dynamisme des pays en développement depuis la crise financière de 2008 sont des manifestations parmi dautres de la perte par les Occidentaux des leviers qui leur permettaient de décider « entre eux » du cours à donner au développement du capitalisme mondial. Parallèlement, les crises climatique, financière, sécuritaire, sanitaire donnent un caractère urgent au traitement international des interdépendances planétaires, qui se conjugue dorénavant sur le mode des « risques globaux ». La double prise de conscience de la réalité du danger et de la nature intrinsèquement mondiale du phénomène impose résolument la question climatique comme enjeu global par excellence. Les plus enthousiastes parmi les promoteurs dune gouvernance climatique mondiale y voient les linéaments dune « société internationale plus organisée pour protéger le bien commun », contrainte par un danger commun indiscutable de dépasser les égoïsmes nationaux. Et de remiser les clivages dun autre temps. Une question de perspective Sans mettre en doute les évolutions structurelles du système mondial qui alimentent les lectures précitées, il importe davoir à lesprit quelles constituent précisément des lectures, dans le sens où dune part elles soulignent des aspects déterminés des transformations en cours, en euphémisant trop souvent les continuités des réalités internationales, et que dautre part elles interprètent les effets de ces transformations dans un sens déterminé. Sans vouloir remplacer une vision tendancieuse (« le Nord-Sud nest plus » par une autre (« le Nord-Sud surdétermine tout »), les tendances politiques et socio-économiques esquissées plus haut méritent dêtre remises en perspective. La question des convergences socio-économiques tout dabord. Si le poids croissant du Sud, et plus particulièrement des pays émergents, dans léconomie mondiale est indiscutable, limpression de « rattrapage » des pays du Nord dépend hautement de lunité de mesure - absolue ou proportionnelle - adoptée. Si lon sen tient aux PIB nationaux, effectivement la Chine est devenue en 2014 la principale économie mondiale [3] , tandis que le Brésil a dépassé en trois ans seulement le Canada, lEspagne, lItalie et la Grande Bretagne, pour pointer en 2011 en 6e position, juste derrière la France. Mais si lon ramène cette richesse à la taille de la population, le géant asiatique pointait en 2015 au 74e rang, derrière le Gabon, tandis que le Brésilien ne possède pas le tiers du revenu de lhabitant de chacun des quatre pays récemment dépassés (FMI, 2015). En cyclisme, le choix dune longue focale écrase les distances et peut persuader le téléspectateur que le peloton est sur le point de reprendre des échappés qui conservent pourtant une avance décisive. On peut procéder de la même manière pour ce qui est du poids du Sud dans le commerce mondial ou dans linvestissement extérieur. La part des pays développés dans les exportations est passée de 67 % à 52 % entre 1995 et 2012. Ce qui fait dire à certains que le Sud aurait « rattrapé le Nord » en termes de commerce international. Mais rapporté au poids démographique, cela signifie cependant que lhabitant moyen du Sud ne vaut pas un 7e des exportations de son homologue du Nord. Donc oui, le peloton « Sud » revient sur les échappés du Nord, mais lavance initiale est tellement grande que, hormis pour quelques petits dopés aux hydrocarbures ou à la finance, le rattrapage des plus rapides prendra encore des décennies. Pour continuer, un plan rapproché du peloton « Sud » montrerait combien la Chine « tire » une bonne partie de ce peloton (et même des échappés..., on touche là aux limites de la métaphore cycliste). En 2008, année où les économies du Nord sont entrées en crise, la part des pays en développement dans la croissance mondiale sétablissait à 70%. Mais si lon exclut la Chine de ce groupe, sa contribution retombe à 40%. Et une part considérable de ces 40% est elle-même le fait des exportations vers la Chine, qui ont supplanté les exportations vers les pays du G7
Il y a donc une concentration « disproportionnée et écrasante » du dynamisme du Sud sur ce seul pays (Ocde, 2010). Une conséquence cruciale du renforcement des relations économiques entre la Chine et les autres pays du Sud est quil tend à « reprimariser » les économies de ces derniers, par le double vecteur de la concurrence industrielle (notamment dans le textile) et de la demande chinoise accrue de matières premières (qui renchérit la production industrielle des exportateurs de ces matières premières, syndrome hollandais). En intégrant le centre de léconomie mondiale, la Chine refoule en quelque sorte les autres dans la périphérie et dans leur rôle de fournisseur de matières premières hérité de la période coloniale. Les exportations du Chili, pays le plus riche dAmérique latine, dépendaient en 2013 à plus de 60 % du cuivre (Funk, 2015). Avec les vulnérabilités que cette nouvelle dépendance induit. De même que la crise occidentale des années 1970 avait plongé les pays en développement dans une crise dévastatrice, la baisse de la croissance chinoise depuis 2012 a des effets dépressifs sur ses fournisseurs africains et latinos dont on commence seulement à prendre la mesure. Lidée dune « latino-américanisation » du Nord mérite également une fameuse remise en perspective. Oui les inégalités sociales croissent de manière inquiétante dans les pays riches, mais les sociétés européennes en particulier demeurent radicalement égalitaires par rapport au reste du monde. La comparaison des indices de Gini montre que les cent pays les plus inégalitaires au monde sont tous des pays en développement, à lexception des États-Unis, tandis que les trente pays les plus égalitaires sont dans leur immense majorité européens ou de la CEI. La part du PIB accordée aux dépenses publiques sociales est un autre indicateur du fossé Nord-Sud béant en termes de structure sociale : 29% dans lUnion européenne et 19% aux États-Unis, contre 10% au Chili ; 3,6% en Thaïlande et 1,4% au Bangladesh (Ocde, 2014 ; UE, 2013 ; BAD, 2013). Quant à la part de lemploi formel dans lemploi global, elle était en 2009 de 85% dans les pays riches, contre 40% en Amérique latine et moins de 20% en Asie et en Afrique (Ocde, 2009). Lidée de rattrapage économique des pays du Sud mérite donc dêtre relativisée on néglige trop souvent combien ces derniers partent de loin. Il sagit plutôt, comme le formule Guillaume Duval, dun « début de correction des formidables inégalités qui sétaient creusées entre les pays développés et les autres depuis le démarrage de lère industrielle » (2006). Y voir la fin des différences Nord-Sud, cela revient un peu à reproduire lattitude de ceux qui estimaient, il y a de cela un siècle, que les premières conquêtes ouvrières et lentrée des partis socialistes dans les parlements impliquaient la fin du conflit social et de lidée de classe. Doit également être relativisée lidée selon laquelle la croissance du poids économique du Sud se traduit par un accroissement équivalent de son poids politique dans le concert des nations. Sans doute cette vision est-elle liée à « lautorité abusive du comptable » qui, pour paraphraser Debray, néglige « les epsilons qui font la différence entre le poids et le rôle dune nation, entre une prépondérance et une influence, entre léconomique et le politique » (2014). Et le médiologue français dinsister avec justesse sur ces facteurs politiques et culturels qui façonnent la puissance de lOccident : une cohésion sans précédent, la faculté de présenter ses intérêts comme lexpression des intérêts de lhumanité en général, la formation des élites de la planète, le formatage des sensibilités humaines et lavance dans linnovation scientifique et technique. Sur tous ces plans, le rattrapage du Sud est plus lent que sur celui du Pib. Deux asymétries extraéconomiques Nord-Sud méritent plus particulièrement dêtre épinglées. Le différentiel sécuritaire tout dabord : sur le plan quantitatif les États-Unis à eux seuls pèsent toujours le tiers des dépenses militaires mondiales, plus du double avec lUnion européenne , mais surtout qualitatif, à travers lavance technologique et larchitecture sécuritaire mondiale dont lOtan est le cur. Linfluence prépondérante du Nord au sein des instances de la gouvernance internationale ensuite Conseil de sécurité de lOnu, Fmi, Banque mondiale, G8/G20. Certes cette prédominance est concurrencée du dedans (par la formation de coalitions démergents et lobtention de réformes leur octroyant - un peu - plus de place), comme du dehors (par la création dinstitutions financières régionales comme la Banque du Sud ou la Banque asiatique), mais elle na pas pour autant disparu, loin sen faut. Ici aussi il ne faut pas confondre les manifestations dun rééquilibrage partiel des relations internationales avec la disparition des asymétries historiques. Dautant que ces infléchissements géopolitiques pourraient « ne mener quà une reproduction des inégalités et des effets de domination Nord-Sud, la seule différence étant que quelques pays émergents du Sud sajouteraient au club restreint des puissances dominantes » (Zacharie, 2016). Lutter contre les asymétries internationales Si elle na plus la vigueur quelle avait aux grandes heures du dialogue Nord-Sud, lorsque plusieurs victoires politiques importantes furent collectivement arrachées aux pays riches, « la notion de Sud, ou du moins lidentité commune aux pays que lon place sous ce chapeau, est souvent reprise à leur compte par les individus, les groupes et les pays concernés » (Gervais-Lambony et Landy, 2007). Le clivage Nord-Sud sest davantage estompé dans lesprit des éditorialistes du New York Times que dans celui des dirigeants et universitaires dAmérique latine, dAfrique ou dAsie. Et au reflux tiers-mondiste des années 1980 a succédé un ressac à la fin des années 1990 qui sest déployé dans les années 2000 sous la forme de dynamiques politiques collectives se réclamant du Sud. Or le recours à ce label nest pas que sémantique, il traduit un aspect central de lidentité collective des pays qui y recourent et de leur volonté de négociation collective (Najam, 2015). Si elles ne sont plus porteuses de modèles de développement alternatifs ou de principes géopolitiques subversifs comme elles ont pu lêtre des années 1950 aux années 1970 sous la houlette du G77, du Mouvement des non-alignés ou de la Tricontinentale, ces convergences politiques « Sud » sappuient sur les frustrations partagées vis-à-vis des « asymétries de lordre international » (Fernando Enrique Cardoso, ex-président brésilien) pour défendre collectivement un certain nombre de principes traitement « spécial », responsabilités « différenciées », marges de manuvre nationales et adopter des positionnements concertés au sein de lOmc, de la Cnuced ou des négociations sur le climat (Cetri, 2007). Dans la première de ces enceintes, la coordination de différents regroupements de pays du Sud G90 (pays Acp, Pma et Groupe africain désirant renforcer le principe de « traitement spécial et différencié » pour les pays pauvres), G33 (pays promouvant un « mécanisme de sauvegarde spéciale » de leurs agricultures) et G20 (pays réclamant la fin des soutiens aux agricultures européenne et états-unienne) a permis de mettre en échec les velléités occidentales davancer sur les sujets de Singapour [4] lors du Sommet de Cancun en 2003. Linstitution, traditionnellement dominée par les pays développés, ne sen est jamais vraiment remise. [5] Après avoir été marginalisée pendant vingt ans par la triade Omc-Fmi-Banque mondiale, la crise du Consensus de Washington a redonné à la Cnuced un rôle important en termes despace de formulation des politiques de développement. Sa double caractéristique est quelle est dominée par les pays en développement et porteuse depuis sa naissance, en 1964, dune doctrine hétérodoxe du développement qui sécarte du libéralisme et pointe les asymétries du système économique et commercial comme entraves au développement. Lidée de « marges de manuvre politiques » ou policy space, qui doit permettre aux pays en développement de conserver une autonomie vis-à-vis des disciplines de lOMC, a réactivé les tensions Nord-Sud au sein des débats sur le développement. Un réseau dynamique de centres de recherche internationaux alimente cette réflexion alternative sur le commerce, le développement et lenvironnement « depuis le Sud » - le Third World Network [6] , le South Centre [7] et le Focus on the Global South [8] en constituent les nuds principaux. Enfin, depuis le Sommet de Rio de 1992, les négociations autour de lenvironnement, et surtout du climat, constituent sans doute le terrain daffrontement le plus sensible entre pays développés et en développement. Le tout récent Sommet sur le climat de Paris ne la pas démenti (Roger, 2015). Dans les termes dun ancien négociateur du G77 à la Conférence des Nations unies sur lenvironnement et le développement (Cnued), les dirigeants du Sud ont explicitement formulé leur stratégie de négociation depuis lorigine des discussions autour de deux objectifs centraux : dabord, « sassurer que le Sud ait un espace environnemental suffisant pour son futur développement », ensuite « modifier les relations économiques globales de telle manière que le Sud obtienne les ressources, la technologie et laccès aux marchés qui puisse lui permettre de poursuivre un processus de développement à la fois sain sur le plan environnemental et suffisamment rapide pour rencontrer ses besoins et aspirations » (Najam, 2015). Après lépuisement du dialogue autour dun « nouvel ordre économique international », lagenda climatique a donc offert de nouveaux leviers aux pays en développement pour peser sur des relations internationales quils continuent à vivre collectivement comme inéquitables. Déphasages socio-historiques Les notions d« interdépendances », d« intérêts partagés » et de « biens communs mondiaux » occupent désormais une place centrale au sein des déclarations officielles et, progressivement, du droit international. Ses principaux foyers historiques sont les agences onusiennes et les grandes ONG internationales. La plupart des États occidentaux, en particulier (nord-)européens, inscrivent depuis quelques années (plus ou moins sincèrement) leur action diplomatique dans ce cadre conceptuel. [9] Mais en dépit du référentiel global et de la rhétorique sur les intérêts communs, la définition de ces enjeux, leur conceptualisation et leur hiérarchisation sont indissociables des trajectoires historiques des États et sociétés, ainsi que de leur mode dinsertion dans léconomie mondiale (Gabas et Hugon, 2001). Par ailleurs « ce nest pas parce que, de par le monde, les sociétés partagent de plus en plus de risques en commun (...) quil nous serait désormais interdit de penser que ces risques communs ont pour origine des rapports de domination et dexploitation aux racines anciennes et aux formes dexpression différenciées dune société à une autre » (Pirotte, 2016). De fait, la grande majorité des pays en développement partagent certains grands traits qui surdéterminent leur approche des enjeux mondiaux. En particulier, dune part leurs économies sont fortement dépendantes de lextraction et de la transformation des matières premières, dautre part la consommation demeure un rêve non ou mal assouvi pour la grande majorité de leur population. Ces réalités socio-économiques massives ont des effets structurants sur les positionnements internationaux, qui font que certaines préoccupations chères à lOccident ne revêtent pas le même degré durgence pour les gouvernements asiatiques, africains ou latinos. Pour expliquer le déphasage entre lampleur des bouleversements économiques en cours et la modestie de la percée des valeurs républicaines universelles dans les pays émergents, Guy Hermet nous rappelle à bon escient que cest « la révolution du mode de vie pratique et non celle des droits qui revêt la priorité pour les habitants des pays émergents » (Hermet, 2008). En dérive une sensibilité à léquation « environnement-développement » nettement différente de celle de nos sociétés postindustrielles, et qui nest pas seulement le fait dune classe politique enfermée dans un paradigme développementaliste, contrairement à ce que nos exaltés des causes indigènes lointaines prétendent. Non, la préservation de lenvironnement nest pas aussi facilement traduisible en priorité nationale quand la sécurité matérielle des masses nest pas acquise, ou lest trop récemment. [10] Et les nouvelles contraintes environnementales sont dautant plus coûteuses à intégrer politiquement quelles sont largement perçues comme le résultat du développement industriel du Nord. Avec pour corollaire la réticence des grands pays forestiers du Sud à lidée de « gestion en commun » de forêts quils envisagent comme un capital productif - levier de développement économique et social - ancré dans un territoire et soumis à la logique de la souveraineté étatique, davantage que comme écosystèmes fournisseurs de « services écologiques » au bénéfice de lensemble de lhumanité (Karsenty et Pirard, 2007). Léquation « souveraineté nationale intégration mondiale » est un autre puissant facteur de différenciation de posture face aux enjeux mondiaux. Les pays du Sud ont globalement plus de réticences à transférer des parts de leur souveraineté à des instances supranationales ou à sembarquer dans des régimes internationaux contraignants. Il ne sagit pas ici de simples égoïsmes nationaux mais dun produit de lhistoire, ou plus précisément dun déphasage historique entre lexpérience collective des souverainetés nationales occidentales et les processus de construction nationale inachevés au Sud. Il est plus concevable de concéder des parts de son autonomie politique lorsque celle-ci est établie et respectée de longue date. A fortiori lorsquon sestime en capacité de peser, individuellement ou collectivement, sur les processus de décision qui forgent les grands accords internationaux. La défiance des États du Sud vis-à-vis du concept onusien de « responsabilité de protéger » [11] est une manifestation de ce déphasage. Elle ne signifie pas que les gouvernements du Sud sont tous des potentats potentiels craignant la sanction internationale, mais dérive de leur perception que les pays occidentaux ont un poids disproportionné dans lactivation de ce principe. Les aventures libyenne et ivoirienne ont renforcé ce sentiment. Plus généralement en matière de diplomatie des droits de lhomme, lattitude défensive des pays en développement vis-à-vis des références à la Déclaration universelle des droits de lhomme ne tient pas tant à « lévaluation des valeurs proclamées » quà « lappréciation portée sur les conditions de sa promulgation ». La présomption de domination dénature de ce fait la signification du texte (Badie, 2002). Une nouvelle déclinaison de lhégémonie occidentale Bien des réticences des pays du Sud vis-à-vis des raisonnements en termes denjeux globaux tiennent donc au fait que lOccident conserve une place disproportionnée dans leur conceptualisation lidée que lon se fait des menaces les plus fondamentales (il y a lieu ici de méditer sur linfluence des campagnes impulsées par « la société civile » - comme dans leur opérationnalisation les moyens techniquement les plus appropriés et socialement les plus acceptables pour les réguler. Lévolution rapide, ces dernières années, du poids économique et diplomatique de quelques émergents ne retirent pas sa validité à la réflexion de François Constantin, suivant laquelle « dans un monde profondément inégalitaire, le discours sur les biens communs globaux apparaît comme un instrument nouveau par lequel les plus puissants (...) sappliquent à imposer au reste du monde de nouvelles normes de comportement au nom dintérêts supérieurs de lHumanité ou des Générations futures » (2002). Il en va ainsi du paradigme de la « santé globale », qui sest essentiellement structuré dans les débats entre institutions universitaires, agences publiques, fondations et Ong humanitaires anglo-saxonnes à une époque où les épidémies dans les pays pauvres sont devenues un enjeu sécuritaire pour le gouvernement états-unien. La traduction sur les terrains du Sud des stratégies sanitaires internationales qui en découlent reflète dès lors « la volonté, portée ou accompagnée par des institutions du Nord, de surveiller, prévenir et répondre à des risques sanitaires qui pourraient porter atteinte à la population mondiale et avant tout à leurs propres populations » (Atlani Duault et Vidal, 2013)... à travers la mise sur pied de coalitions dacteurs court-circuitant allègrement les institutions étatiques nationales et négligeant les pathologies locales nayant pas de potentiel de propagation « globale ». Les mêmes biais sont décelables dans les modèles de gestion des ressources naturelles préconisés dans la foulée des grands accords internationaux sur la protection de la biodiversité. Imposés aux pays du Sud, ces modèles reflètent surtout des préoccupations ancrées dans les représentations environnementales occidentales, elles-mêmes soumises à des modes changeantes (conservation, protection, développement durable, participation, écotourisme, etc.). Sans compter le fait quune expertise toujours plus poussée est seule autorisée à définir et mettre en oeuvre les méthodes de gestion et dévaluation des biosphères ainsi que les délimitations et modalités dusage légitime des ressources naturelles dans les espaces protégés (Pomel et al., 2009). Une expertise dont les pays du Nord ont toujours le quasi-monopole. Ces mêmes pays pour lesquels laccès aux ressources génétiques situées dans les forêts tropicales des pays en développement constitue un enjeu économique de premier plan (Cetri, 2013). Au final, lasymétrie la plus tenace entre pays du Nord et pays du Sud ne réside-t-elle pas précisément dans la capacité renouvelée des premiers à produire des lectures à portée universaliste qui promeuvent (ou épargnent) à la fois leurs intérêts et leur sensibilité, à marier stratégie de puissance et narration des intérêts supérieurs de lhumanité ? Dans cette optique, loin deffacer les déséquilibres Nord-Sud, les discours sur les grands enjeux mondiaux en constituent la dernière manifestation. Dans le cadre de la diplomatie climatique comme dans celles des droits de lhomme, du commerce ou de laide, les États nabdiquent pas de leur volonté de puissance mais visent plutôt à imposer des normes globales qui leur sont techniquement et culturellement plus accessibles quà leurs outsiders et qui reproduisent donc leur position de force. La nécessité, indiscutable, de renforcer les mécanismes de coopération internationale ne dilue pas ces rapports de force, elle leur offre un nouveau cadre.
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
| |
| | | | | | | | | |
|