| | | | | | | | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 08-11-2019 à 23:36:10
| Un article d'Alain Bihr sur le non-développement du capitalisme en Chine, dans le Monde Diplomatique de Novembre https://www.monde-diplomatique.fr/2019/11/BIHR/60915 Entre Pékin et lOccident, hybridations et confrontations Pourquoi le capitalisme nest-il pas né en Chine ? Plusieurs siècles avant lEurope, lempire du Milieu avait accumulé un capital marchand ; il connaissait des innovations technologiques et un essor du commerce. Pourtant, il a raté la révolution scientifique et industrielle qui a fait décoller lOccident. par Alain Bihr Alors que certaines conditions favorables à la formation et au développement des rapports capitalistes de production ont commencé à saccumuler en Chine plusieurs siècles, souvent, avant quelles napparaissent en Europe occidentale, alors que « les Chinois ont joui, pendant lAntiquité et jusquau Moyen Âge, dune avance technologique (1) » , pourquoi lempire du Milieu na-t-il pas donné naissance au capitalisme ? Cest du côté des rapports de production et de leurs spécificités au sein de la Chine impériale quil faut regarder pour déterminer les obstacles qua pu y rencontrer le (proto)capitalisme. Ainsi en va-t-il, en premier lieu, du régime de la propriété foncière. Que ce soit sous les Han (202 av. J.-C. - 220 ap. J.-C.), les premiers Tang (618-755) ou au début de la période Song (960-1279), le monopole impérial est clairement affirmé. Par la suite, lappropriation privative de la terre sest certes développée, sous la double forme de la possession domaniale « aristocratique » (entre les mains de la famille impériale et des familles alliées, des eunuques de la Cour impériale, des hauts fonctionnaires civils et militaires, du patriciat marchand) et de la possession parcellaire paysanne, sans que pour autant apparaisse une véritable propriété privée. Car, dans le premier cas, celle-ci ne déroge en rien au monopole impérial de la terre. Lentrée en possession dun domaine, dun ensemble de lots fonciers ou de redevances fiscales par les fonctionnaires est la contrepartie de leur service de lÉtat ; il sagit donc dun bénéfice (foncier ou fiscal), et non pas dune appropriation privative à proprement parler. Les possessions foncières des eunuques ou des hauts fonctionnaires sont des gratifications impériales par définition précaires : lempereur qui les a concédées, ou son successeur, peut parfaitement les annuler du jour au lendemain. Si celles des membres des familles princières sont en principe plus stables (théoriquement héréditaires), cest malgré tout à leur position ou à leurs relations au sommet de lappareil dÉtat quils en doivent le privilège : une révolution de palais et a fortiori une rupture dynastique peuvent les leur faire perdre. Quant aux familles paysannes, elles ne sont pas davantage propriétaires de leur parcelle, dont elles ont lusufruit, garanti par lÉtat impérial qui la concède un droit à en user et à la faire fructifier, qui peut se transmettre de génération en génération, qui peut même éventuellement saliéner. La propriété éminente du sol demeure cependant entre les mains de lÉtat seul, qui exige en contrepartie lacquittement de redevances en travail (corvées, service militaire), en nature (sous la forme dune partie des récoltes) ou en espèces, et qui, seul, peut en principe exproprier la famille paysanne dès lors quelle ne remplit plus ses devoirs. Une deuxième série dobstacles est à chercher du côté des entraves à laccumulation du capital marchand, ainsi quà la formation de la bourgeoisie marchande en classe sociale. La Chine impériale naura rien connu de semblable aux chartes urbaines affranchissant les municipalités européennes de la tutelle des pouvoirs féodaux ou monarchiques, souvent conquises de haute lutte contre ces derniers. Les villes y sont restées placées sous la tutelle du pouvoir impérial et de son mandarinat : elles ont été administrées par des agents du pouvoir central, leur fonction première étant dêtre le siège des autorités, naccordant aucun droit de se mêler de leur gouvernement aux guildes des marchands ou aux corporations des artisans qui ont pu sy former. Le négoce, une activité déshonorante De plus, contrairement, là encore, à ce qui va se passer dans lEurope des Temps modernes, le capital marchand et la bourgeoisie nont bénéficié daucun soutien du pouvoir impérial, bien au contraire. Celui-ci a limité leur champ daction par ses propres monopoles commerciaux et industriels (portant selon les époques sur le sel, lalcool, le thé, les mines, le commerce extérieur) ainsi que par des interdictions périodiques faites aux commerçants et négociants dacquérir des propriétés foncières ou doccuper des emplois publics même si les détournements et contournements de ces limitations ont été fréquents. Le pouvoir impérial sest constamment méfié du commerce, intérieur et plus encore extérieur ; il a surveillé et contrôlé de près lactivité des commerçants chinois, et plus encore étrangers. Aussi na-t-on jamais vu sesquisser en Chine léquivalent de politiques mercantilistes destinées à favoriser la formation et laccumulation de capital marchand ou industriel, comme ce sera le cas en Europe à partir du XVIe siècle (2). Enfin, la culture impériale chinoise est restée résolument hostile à la pratique du commerce (de marchandises ou dargent), à lenrichissement par son biais et, par conséquent, à laccumulation de capital marchand. Le confucianisme enseigne en effet que le commerce est une activité déshonorante, même si elle peut être nécessaire au ravitaillement des grandes villes et des armées en produits de première nécessité. Dans la hiérarchie des ordres quil établit, les commerçants occupent la dernière des quatre positions, derrière les lettrés, les agriculteurs et les artisans. Et, de tous les commerces, le commerce extérieur est le plus méprisable, puisquil revient à reconnaître que la Chine nest pas autosuffisante, ce qui constitue un affront pour la dignité impériale. Lensemble des éléments précédents renvoie au caractère finalement secondaire de léchange marchand dans léconomie de la Chine impériale. Si la croissance des forces productives agricoles et industrielles est susceptible dalimenter de puissants courants déchanges, tant internes quexternes, ceux-ci ne sont pas absolument indispensables à son équilibre socio-économique. Doù lautarcie relative caractérisant la commune rurale chinoise, qui na que très marginalement besoin déchanges avec lextérieur, même si ceux-ci peuvent lui être bénéfiques. Au plus fort de louverture de la Chine sur lAsie maritime, sous les Song du Sud, dans le Fujian, lune des régions les plus polarisées par cette ouverture, lindustrie céramique produisant exclusivement pour lexportation ne faisait vivre que 2 % des familles (3). Tout cela forme évidemment contraste avec le développement précoce, sous les Tang, dune diaspora marchande chinoise tout autour des mers de Chine et même de locéan Indien, qui prendra à partir des Song une place prédominante dans le commerce de lAsie maritime orientale. Mais il est symptomatique que ce soit hors de la Chine impériale que les talents marchands et les tropismes capitalistes chinois aient trouvé loccasion et les moyens de sexprimer pleinement. Une troisième série dobstacles entrave plus largement le développement du capital. Dabord, le monopole impérial de la propriété. Tout bien, quelle quen soit la nature (foncier, immobilier ou mobilier), même sil peut être la possession héréditaire dun lignage, reste en dernière instance la propriété éminente du seul empereur, donc, en définitive, de lÉtat. Il nest pas rare de voir le pouvoir et ses agents procéder à des réquisitions, justifiées pour les unes (pourvoir aux besoins des forces armées, par exemple), arbitraires pour bien dautres (pots-de-vin exigés ou exactions exercées par des fonctionnaires) ; monnayer leur statut de propriétaire foncier, de haut fonctionnaire ou tout simplement de personnage éminent pour exiger et obtenir des participations au capital dentreprises commerciales ou industrielles (4) ; frapper les familles estimées trop riches, et par conséquent trop puissantes (notamment les familles marchandes), de lourdes contributions fiscales, les contraindre à des prêts forcés qui ne seront pas nécessairement remboursés, voire les exproprier purement et simplement. Cela explique lempressement du patriciat marchand à mettre une partie de sa fortune à labri à travers des donations à des monastères ; mais cela a sans doute aussi refroidi sa passion pour laccumulation du capital. Pas dautonomie de la société civile Cette absence de véritable propriété privée explique que la Chine impériale nait pas connu de droit civil, même si des relations contractuelles entre « propriétaires » (propriétaires fonciers, capitalistes marchands ou industriels, etc.) se sont développées. Codifié sous les Tang (entre 624 et 657), le droit est resté uniquement pénal, la hiérarchie des infractions étant définie par celle des peines, proportionnées à la gravité de lacte, mais aussi à la personne de son auteur, à rebours du principe dégalité entre lensemble des sujets de droit. Il existe une restriction plus radicale encore : celle de lautonomie individuelle. Lindividu tout entier reste prisonnier de ses obligations familiales et lignagères, tout comme, bien évidemment, de ses devoirs envers lÉtat impérial, strictement codifiés et contrôlés. Ces restrictions sexpliquent moins par le contrôle policier (depuis les Tang, toutes les dynasties ont entretenu une police politique) et par la réglementation tatillonne de lÉtat que par lextrême ritualisation de la vie sociale, notamment sous linfluence du confucianisme, qui redouble le maillage étatique ainsi que lencadrement familial et lignager en érigeant lobéissance des individus en vertu majeure. La formation du capital industriel va se heurter à deux obstacles spécifiques supplémentaires. Le premier concerne le statut juridico-économique de la force de travail qui nest jamais que le pendant de celui de la propriété des moyens de production. La main-duvre est en principe à la libre disposition des gouvernants, de leurs officiers et des titulaires de possessions ou de bénéfices fonciers (ce sont bien souvent les mêmes). Le second tient à son abondance, voire à sa surabondance. Elle va donc entreprendre toute une série de travaux collectifs dune envergure exceptionnelle : la construction et lentretien dun immense réseau des canaux de régulation des eaux et de navigation intérieure, des fortifications (comme la Grande Muraille), des palais impériaux, des ponts et des chaussées, etc. La conséquence en est quon nest guère porté à léconomiser. Doù le fait que, jusque sous les Ming (1368-1644) et les Qing (1644-1911), le principal moteur auquel continueront à recourir lagriculture et lindustrie chinoises restera encore lhomme. Cest souvent lhomme (ou la femme) qui tracte laraire ou la charrue dans la rizière, de même que cest souvent lhomme qui porte les gens (cf. les fameuses chaises à porteurs chinoises qui transportent les marchands ou les mandarins entre des villes distantes de centaines de kilomètres), qui pousse ou tire les véhicules (le long des chemins de halage tout comme sur les routes). On est encore plus surpris par la sous-utilisation des moteurs mécaniques (moulins à eau, moulins à vent) par une Chine qui, pourtant, possède souvent une avance considérable sur lEurope en la matière. De plus, la société des Ming et des Qing restera dépourvue de ces réseaux de sociétés savantes et de correspondances interpersonnelles à travers lesquels les intellectuels européens, de la Renaissance aux Lumières, confronteront leurs résultats, leurs hypothèses, leurs théories, partie intégrante dune discussion publique plus large. Ce qui fait ici défaut, ce sont (une nouvelle fois) lautonomie de la société civile, étouffée par le conservatisme et lautoritarisme du mandarinat lettré, répétant incessamment ses classiques, hostile a priori à toute innovation, tout comme, plus largement, lexistence en Chine dune tradition délibérative au sein dun espace public (5). Enfin manquait la capacité de la science chinoise à souvrir spontanément à lapport de la science occidentale, alors même que loccasion lui en est offerte par larrivée, dès la fin du XVIe siècle, dintellectuels occidentaux, sous la forme de missionnaires jésuites. Il est probable aussi que ce peu de curiosité à légard de la science européenne sexplique pour partie par la conviction de la supériorité chinoise, en dépit des multiples preuves du contraire administrées sous le règne des grands empereurs Qing. On peut finalement avancer lhypothèse globale suivante : en se fermant au commerce extérieur maritime dans la première moitié du XVe siècle, la Chine impériale a laissé passer sa chance historique de voir se parachever en elle les rapports capitalistes de production qui avaient commencé à sy former. Cest là sans doute le grand tournant de son histoire, la décision qui va conduire à stériliser bon nombre de ses acquis antérieurs et à lui faire progressivement perdre son avance historique. Car il ne fait pas de doute que son expansion commerciale et éventuellement coloniale autour des deux mers de Chine (vers la Corée, le Japon, les Philippines, lIndochine) et vers locéan Indien (les Indes et lAfrique) tous phénomènes qui ont commencé à se développer entre la seconde partie de lépoque Song et les premiers temps de lépoque Ming (par exemple les expéditions de Zheng He (6)), soit entre deux et quatre siècles avant lextraversion européenne aurait eu des « vertus » identiques à celles quune semblable expansion va produire en Europe au cours des siècles suivants. Alain Bihr Professeur honoraire de sociologie à luniversité de Franche-Comté. Ce texte est extrait du tome 3 de son ouvrage Le Premier Âge du capitalisme (1415-1763). Un premier monde capitaliste, Page 2 - Éditions Syllepse, Lausanne-Paris, 2019. (1) Robert Temple, Le Génie de la Chine. Trois mille ans de découvertes et dinventions, Éditions Picquier, Arles, 2000. (2) Lire « Une autre histoire du mercantilisme », Le Monde diplomatique, mai 2019. (3) Billy Kee Long So, « Logiques de marché dans la Chine maritime. Espace et institutions dans deux régions préindustrielles », Annales. Histoire, sciences sociales, no 6, Paris, 2006. (4) Teng To, « En Chine, du XVIe au XVIIIe siècle : les mines de charbon de Men-tou-kou », Annales. Économies, sociétés, civilisations, no 1, 1967. (5) Geoffrey Lloyd, « Cognition et culture : science grecque et science chinoise », Annales. Histoire, sciences sociales, no 6, 1996. (6) Entre 1405 et 1433, lamiral Zheng He (1371-1433) a conduit une série de sept grandes expéditions maritimes, abordant différentes côtes de lAsie du Sud-Est, de Ceylan et du Malabar, avant datteindre le golfe Arabo-Persique, puis la mer Rouge et les côtes africaines jusquau Mozambique.
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
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