| | | | | | | | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 23-01-2020 à 17:51:15
| | Mondialisation capitaliste, eurocentrisme et immigration Une prolétarisation du monde qui démasque le pseudo « postmodernisme » [Première partie] Publié le 3 janvier 2020 par bouamamas https://bouamamas.wordpress.com/2020/01/03/mondialisation-capitaliste-eurocentrisme-et-immigration-une-proletarisation-du-monde-qui-demasque-le-pseudo-postmodernisme-premiere-partie/ Lannée 2019 a été marquée par des mouvements populaires sans précédents depuis des décennies dans de nombreux pays de la planète. De lAlgérie au Soudan en passant par le Liban, la France ou Haïti ces mouvements mettent en action des millions de manifestants. Dans la même année les coups dEtat et offensives réactionnaires se sont multipliés, de même que les tentatives dinstrumentalisations et de détournements des grands mouvements populaires. La perception chronologique de ces luttes que diffusent les médias empêche de prendre la mesure des enjeux communs que signifient ces mobilisations. De même la prégnance dune grille de lecture euro-centrique masque lentrée dans une nouvelle séquence historique du système impérialiste mondial et la reprise de linitiative populaire qui laccompagne. Comment comprendre ce nouveau cycle de lutte ? Peut-on les relier à une base matérielle commune ? Sont-elles déconnectées des discours idéologiques dominants ? Etc.
Mondialisation capitaliste et prolétarisation du monde Les discours dominants sur la « mondialisation » et/ou la « globalisation » présentent celle-ci comme le résultat des progrès des sciences et des techniques mettant en interactions inédites les différents espaces de la planète. Les Nouvelles Technologies de lInformation et de la Communication auraient, selon ce roman idéologique international mis en obsolescence les Etats-nation, rendu caduque les « grands récits » de lémancipation (socialisme, anticolonialisme, anti-impérialisme, etc.) et abolit la lutte des classes. Un tel discours masque la nature de cette mondialisation et son origine. Loin dêtre une conséquence logique des progrès techniques, la dite « mondialisation » est le résultat des stratégies des grandes puissances impérialistes de la triade (Etats-Unis, Union Européenne et Japon) pour le repartage du monde. Nous ne sommes pas en présence dune « mondialisation » mais dune « mondialisation capitaliste » reproduisant et accentuant la division du monde en centres dominants et périphéries dominées à léchelle mondiale et la polarisation des classes sociales dans chacun des pays. De nature capitaliste, ayant pour cause des décisions politiques et économiques précises (par le biais du G8, du FMI, de la Banque Mondiale, de lOrganisation Mondiale du Commerce, etc.) la « mondialisation » signifie une offensive généralisée contre tous les conquis sociaux et politiques des peuples depuis la fin de la seconde guerre mondiale, rendue possible dans le contexte de disparition des équilibres et des rapports de force issue de la seconde guerre mondiale et de la décolonisation. La disparition du monde bipolaire avec la fin de lURSS a été perçue et analysée comme une opportunité par les classes dominantes pour débarrasser la logique capitaliste et impérialiste de toutes les concessions arrachées par les luttes populaires du vingtième siècle. Le projet de retour à une logique capitaliste et impérialiste « pure » est devenu le cri de ralliement de ces classes dominantes et lultralibéralisme en est la traduction économique. Les mouvements populaires massifs qui secouent la planète constituent, indépendamment de leur diversité et de la spécificité des déclencheurs nationaux, une tentative de sopposer à cette contre-révolution programmée. Si les déclencheurs de chaque révolte sont spécifiques, les causalités sont, elles, largement communes : le refus de la paupérisation massive que suscite ladite « mondialisation ». La prise en compte de la base matérielle des révoltes actuelles est incontournable pour comprendre notre époque. Loin dêtre des seulement des mouvements pour la « démocratie », contre le « système » ou pour la « liberté », ces mouvements populaires massifs reflètent, selon nous, un mouvement sans précédent de prolétarisation du monde produite par cette « mondialisation. Cette dernière se déploie en effet sous la logique de la disparition des entraves à la libre circulation des capitaux, à la destruction des obstacles à la liberté du commerce, à léradication des freins douaniers et des « pesanteurs » législative à la « libre concurrence ». Derrière ces formules ressassées à longueur dantenne dans nos médias se cache tout simplement une dérégulation généralisée ayant pour moteur la baisse des coûts de main duvre comme mécanisme de hausse du taux de profit. Les pays dominés de la périphérie ont été « préparés » à ce processus par les plans dajustement structurel qui leur ont été imposé par le FMI et la Banque mondiale durant les trois dernières décennies. Pour accéder au crédit ces périphéries ont été contraintes de liquider leurs protections douanières, de libérer les prix, de privatiser les services publics, de facilité linvestissement étranger, etc. Les conséquences sont aujourdhui évidentes : une désindustrialisation dans les centres impérialistes du fait des délocalisations massives et une prolétarisation dans les périphéries dominées avec comme point commun une paupérisation des classes populaires. Seule la prégnance dune vision euro-centriste entretenue par les médias dominants a pu faire apparaître ce vaste mouvement de redistribution des forces de travail comme étant le signe de la fin de la classe ouvrière et de la lutte des classes, comme la preuve de lentrée dans une société postindustrielle, comme lindicateur dune mutation profonde du capitalisme. Or non seulement la classe ouvrière ne diminue pas mais elle augmente pour peu que le regard ne se centre pas seulement sur les centres impérialistes mais sélargit à lensemble de la planète. Quelques chiffres suffisent à le démontrer : En 1950 la part des ouvriers de lindustrie travaillant dans un pays de la périphérie dominée était de 34 %. Cette part est de 53 % en 1980 et de 79 % en 2010 (soit en chiffre absolu 541 millions douvrier contre 145 millions dans les pays du centre). Le transfert de main duvre est encore plus important si on centre lanalyse sur le travail de manufacture : « 83 % de la main duvre de manufacture dans le monde vit et travaille dans les pays du Sud[i] » résume léconomiste John Smith. Et cette hausse de la part des pays de la périphérie sest déployée sur fond dune hausse importante de la « main duvre mondiale effective » entre 1980 et 2006 selon les propres chiffres du FMI[ii]. Celle-ci est passée de 1.9 milliard en 1980 à 3.1 milliards en 2006. Dans son excellent ouvrage « Modernité, religion et démocratie. Critique de leurocentrisme, critique des culturalismes[iii] » , Samir Amin a synthétisé le lien entre le développement à un pôle de la planète et le sous-développement à un autre pôle. Cette polarisation mondiale du passé connaît aujourdhui un nouvel âge se traduisant par une prolétarisation du monde. Dans le même temps où il accroît la classe ouvrière des pays périphériques, le capitalisme détruit les emplois agricoles de ces pays. Louverture des marchés et la libéralisation du commerce extérieur imposée par les plans dajustement structurel a ainsi fait chuter la part de lemploi agricole dans la population active des pays périphériques de 73 % en 1960 à 48 %[iv] en 2007. Hausse sans précédent du nombre de travailleurs industriels et hausse tout aussi impressionnante du nombre de chômeurs sentassant à la périphérie des grandes agglomérations du fait de la destruction des agricultures et de lexode rural qui en découle, sont les deux caractéristiques de la prolétarisation des pays périphériques dominés. Dans les pays du centre impérialiste la situation nest guère meilleure. Contrairement au mythe dune « économie de service » prenant le relais dune « économie industrielle » la baisse des emplois industriels se traduit par un chômage structurel grandissant. Ici aussi nous sommes en présence dune prolétarisation. DAlger à Paris et de Khartoum à Beyrouth, des Gilets Jaunes aux Hiraks[v], cest cette prolétarisation qui se traduit dans les colères populaires massives de lannée 2019. Les débats sur limmigration, les politiques répressives qui les accompagnent et les drames humains qui en découlent sont au service de cette prolétarisation du monde. Les barrières à limmigration sont dune rigueur sans précédent dans lhistoire du capitalisme. La « surpopulation » des pays périphériques ne pouvant pas migrer vers les pays du centre saccumule dans des bidonvilles géants[vi] qui ne sont pas sans rappeler les descriptions des logements que faisait Engels en 1845 pour la classe ouvrière anglaise[vii]. Les restrictions à lémigration visent à maintenir captive cette « surpopulation » afin quelle reste disponible pour les emplois de la délocalisation massive. Les fermetures armées des frontières ne reflètent aucune crainte dun « grand remplacement » mais traduisent un calcul économique froid transformant la méditerranée et la frontière mexicaine en cercueils géants. Le comble du cynisme est atteint avec le discours sur « limmigration choisie » qui nest rien dautre que le choix de vider les pays périphériques de leurs travailleurs qualifiés sans supporter les coûts de formation de cette force de travail complexe. Ici aussi les chiffres sont parlants comme en témoigne une étude de 2013 portant sur la « fuite des médecins africains » vers les Etats-Unis : « La fuite des médecins de lAfrique subsaharienne vers les Etats-Unis a démarré pour de bon au milieu des années 1980 et sest accéléré dans les années 1990 au cours des années dapplication des programmes dajustement structurel imposé par [
] le Fond Monétaire International (FMI) et la Banque mondiale[viii]. » Les médecins algériens ou moyen-orientaux dans les hôpitaux français témoignent du même processus en Europe. « Fuite des cerveaux » , hausse de la paupérisation au centre et encore plus à la périphérie, politiques migratoires restrictives et multiplications des assassinats institutionnels de masse en méditerranée et à la frontière mexicaine sont des facettes indissociables de ladite mondialisation. Cest ce que rappelait Fidel Castro à Durban en 1998 : La libre circulation du capital et des matières premières que lon nous annonce doit également sappliquer à ce qui doit impérativement continuer de dominer tout le reste : les êtres humains. Finis, ces murs maculés de sang comme celui que lon est en train de construire le long de la frontière américano-mexicaine, où des centaines de personnes perdent la vie chaque année. Il faut mettre un terme à la persécution des migrants ! Cest la xénophobie qui doit cesser, pas la solidarité ![ix] De lexploitation à la surexploitation La prolétarisation de la périphérie dominée ne lui a apporté aucune amélioration. La baisse du pouvoir dachat des travailleurs des centres impérialistes ne sest pas traduite par une hausse de celui des travailleurs de la périphérie mais par une hausse des profits. Elle signifie le passage dune exploitation de la force de travail à une surexploitation ou encore le passage de la domination dune forme de plus-value à une autre. Revenons sur ces concepts de Marx qui restent incontournables pour comprendre le monde barbare contemporain. Marx, rappelons-le, considère que la force de travail est sous le capitalisme une marchandise qui comme toutes les autres a une valeur correspondant à la quantité de travail nécessaire à la production des biens permettant sa production et sa reproduction (nourriture, logement, vêtement, formation, etc.). Cette valeur a une expression monétaire qui est le salaire réel. Par ce salaire, le capitaliste achète le droit dutiliser cette force de travail pour une certaine durée. Cette durée permet à la fois de produire léquivalent du salaire de louvrier et une survaleur (la plus-value) qui se transformera en profit au moment de la vente des marchandises produites. Chaque journée de travail se divise en conséquence en deux durées : le travail nécessaire (correspondant au salaire) et le surtravail (correspondant à la plus-value). Lintérêt du capitalisme est donc de maximiser le surtravail ou de minimiser le travail nécessaire. Lexploitation pour notre auteur désigne ce surtravail ou cette plus-value. Même quand le salaire est payé à son prix, il y a donc exploitation. Le second apport de Marx est davoir formalisé les moyens par lequel le capitaliste tente de maximiser le surtravail ou la plus-value. Il en étudie en particulier deux quil appelle « plus-value absolue » et « plus-value relative » La première est maximisée par lallongement de la journée de travail et la seconde en augmentant la productivité des travailleurs. Si Marx nétudie longuement que ces deux formes, cela ne signifie pas quil ny en a pas dautres. Il sen explique à de nombreuses reprises en précisant quil pose une hypothèse : celle que la force de travail est payée à sa valeur. Autrement dit son objectif est danalyser la logique du système capitaliste (indépendamment des formes concrètes quil prend dans tel ou tel pays ou à telle ou telle époque) et non le capitalisme réellement existant. Ce dernier nhésite pas, à chaque fois que le rapport de force le lui permet, à faire baisser le salaire en dessous de la valeur de la force de travail cest-à-dire en dessous du minimum nécessaire pour vivre dignement. « La grandeur du surtravail , souligne Marx, [ne pourrait sallonger] que par la réduction du salaire du travailleur au-dessous de la valeur de sa force de travail. [
] Or, quoique cette pratique joue un rôle des plus importants dans le mouvement réel du salaire , elle na aucune place ici où lon suppose que toutes les marchandises, et par conséquent aussi la force de travail, sont achetées et vendues à leur juste valeur[x]» . Tout le chapitre 8 du volume premier du capital est consacré à des exemples concrets de situations où la force de travail est rémunérée en dessous de sa valeur avec en conséquence « lépuisement et la mort précoce de cette force[xi] » . Dans ces situations nous ne sommes plus en présence simplement dune exploitation mais face à une surexploitation. Parmi les exemples donnés par Marx, deux revêtent une actualité importante dans le contexte de mondialisation capitaliste actuel. Le premier est celui des forces de travail immigrées fortement touchées par la surexploitation et le second est celui des situations esclavagistes, coloniales et semi-coloniales dans lesquelles la surexploitation est la règle. Le premier exemple conduira Marx à insister sur limportance pour les syndicats de « soccuper avec le plus grand soin des intérêts des métiers les plus mal payés » afin de contrer la désunion des ouvriers « engendrée et perpétuée par la concurrence inévitable quils se font les uns aux autres.[xii] » . Le second le mènera à une dénonciation de plus en plus virulente de lesclavagisme et du colonialisme, ceux-ci constituant en quelque sorte lidéal type du capitalisme en matière de fixation du prix de la force de travail : « Quant aux capitaux investis dans les colonies, etc., ils sont dautre part en mesure de rendre des taux de profit plus élevés parce quen raison du moindre développement le taux de profit y est dune façon générale plus élevé et plus élevé aussi, grâce à lemploi desclaves, de coolies, etc.[xiii]. » rappelle Marx. Ces deux exemples soulignent linanité dune lutte anticapitaliste qui exclurait de son programme la lutte contre les discriminations racistes qui touchent les travailleurs immigrés avec ou sans papier dune part et linternationalisme dautre part. En insistant dans son analyse de limpérialisme sur son caractère parasitaire, Lénine reprend cette analyse de Marx pour un capitalisme devenu monopoliste. Lexportation des capitaux à la recherche dun taux de profit maximum, explique lauteur, conduit à lémergence dun comportement « rentier » et parasitaire des propriétaires du capital : Le monopole de la possession de colonies particulièrement vastes, riches ou avantageusement situées, agit dans le même sens. Poursuivons. Limpérialisme est une immense accumulation de capital-argent dans un petit nombre de pays, accumulation qui atteint, comme on la vu, 100 à 150 milliards de francs en titres. Doù le développement extraordinaire de la classe ou, plus exactement, de la couche des rentiers, cest-à-dire des gens qui vivent de la « tonte des coupons », qui sont tout à fait à lécart de la participation à une entreprise quelconque et dont la profession est loisiveté. Lexportation des capitaux, une des bases économiques essentielles de limpérialisme, accroît encore lisolement complet de la couche des rentiers par rapport à la production, et donne un cachet de parasitisme à lensemble du pays vivant de lexploitation du travail de quelques pays et colonies doutre-mer[xiv]. Les délocalisations à répétition en fonction des variations du coût du travail, les fermetures dentreprises rentables mais ayant un taux de profit jugé non maximum, les pressions des plans dajustement structurel (pour alléger le cout du travail, diminuer la place de lEtat et faire disparaître les obstacles à la circulation des capitaux), etc., qui caractérisent notre contemporanéité, sont une illustration de ce parasitisme désormais généralisé. Ces caractéristiques de la mondialisation capitaliste sont le signe dun capitalisme centré non plus sur une simple exploitation mais sur une tendance à une surexploitation généralisée. Pour être généralisée cette surexploitation nen est pas moins inégale entre le centre impérialiste et les périphéries dominées. Dans son analyse du parasitisme de limpérialisme, Lénine soulignait déjà que les surprofits tirés des colonies donnaient à la classe dominante une marge de manuvre importante pour acheter la paix sociale par la redistribution de miettes quand le rapport des forces limpose. Cest ce que rappelle Fidel Castro dans les termes suivants : « Dans un pays du Tiers-monde, lexploitation a de bien plus terrible connotation que dans un pays capitaliste développé, parce que cest précisément par peur de la révolution, par peur du socialisme que le capitalisme développé en est arrivé à des schémas de distribution qui, à un certain degré, se débarrassent des grandes famines qui étaient courantes dans les pays européens du temps dEngels, du temps de Marx[xv]. » Des trois formes de plus-values quaborde Marx, seuls deux sont désignées par un nom, à savoir la plus-value absolue pour celle obtenue par allongement de la durée du travail et plus-value relative pour celle issue dune hausse de la productivité. La troisième est mentionnée à plusieurs reprises mais ne fait pas partie de lanalyse pour la raison évoquée plus haut dune part. Nous lappellerons plus-value de surexploitation obtenue par paiement de la force de travail en dessous de sa valeur. La mondialisation capitaliste actuelle tend à la généraliser pour un nombre grandissant de travailleurs dans les pays du centre impérialiste et encore plus intensément pour les travailleurs des périphéries dominées. A la domination de la plus-value absolue des débuts du capitalisme et à celle de la plus-value relative du capitalisme de maturité succède ainsi la plus-value de surexploitation du « capitalisme sénile » pour reprendre lexpression de Samir Amin[xvi]. Le capitalisme semble ainsi achever un cycle et revenir au début de son émergence cest-à-dire à la période où se réunissaient les conditions de son installation par la destruction barbare des civilisations indigènes des Amériques et lesclavage, par le travail des enfants et la surexploitation des premiers prolétaires issus de la paysannerie dépossédée. Il semble retrouver une « forme pure », celle davant que lorganisation des travailleurs nimpose le passage de la surexploitation à lexploitation cest-à-dire nimpose le paiement de la force de travail à sa valeur. La centralité de la politique de la frontière Le capitalisme mondialisé centré sur la plus-value de surexploitation fonctionne sur la base de chaînes de valeur mondiales. Un même produit final peut ainsi être le résultat de lassemblement déléments provenant de plusieurs sites géographiques répartis sur plusieurs continents. Ce qui distingue les productions de la périphérie dominé et du centre impérialiste nest pas une différence de productivité mais une différence de salaire. A productivité tendanciellement équivalente, la même force de travail sera payée différemment selon quelle est employée au centre ou à la périphérie. Les thèses expliquant les écarts salariaux comme résultat du différentiel de productivité sont tout simplement euro-centrique ou occidentalo-centrique cest-à-dire quelles occultent la dimension mondiale des chaînes de valeur des principales industries ou encore quelles font disparaître ce qui caractérise essentiellement le capitalisme mondialisé : « le moteur fondamental qui délimite les contours de la mondialisation de la production [est] larbitrage mondial du travail[xvii] » résume léconomiste John Smith. Cest à ce niveau quintervient la question des frontières et de la politique des frontières. Deux vecteurs existent en effet pour accéder à cette main-duvre sous-payée : faire migrer la production vers la périphérie dominée ou faire migrer la main duvre vers les pays du centre. « Les économies avancées peuvent accéder à la réserve mondiale de main duvre grâce aux importations et à limmigration[xviii] » résume le Fond Monétaire International. Avant la fameuse « mondialisation » (cest-à-dire avant la nouvelle phase de la mondialisation quinaugure la disparition du monde bipolaire et de ses rapports de forces) cest limmigration qui était le vecteur principal et lexternalisation qui était le vecteur secondaire. Depuis cest linverse. Cest en prenant en compte cette inversion que lon peut saisir la logique de la politique des frontières : 1) Ouverture forcée des frontières pour les marchandises et les capitaux par la FMI, la banque mondiale, lOMC et les pays du centre dominant à coup de Plans dajustement structurel- PAS, dAccords de Partenariat Economique (les fameux APE de lUnion Européenne), de conditionnalités pour accéder à « laide », etc. ; 2) Ouverture des frontières pour les « cerveaux » sous la forme du discours sur « limmigration choisie » articulé à une imposition de la conditionnalité dune privatisation des services publics (principal employeur de ces « cerveaux » jusque-là des PAS dans les pays de la périphérie dominée ; 3) Fermeture brutale et militaire des frontières conduisant aux crimes institutionnels de masse de la méditerranée et de la frontière mexicaine légitimée par la légende dune « crise migratoire » ; 4) Gestion des rescapés de la fermeture des frontières au profit des secteurs économiques ne pouvant pas être délocalisés ou externalisés par la production de « sans-papiers » contraint de vendre leur force de travail en dessous de sa valeur.
xxxxxxxxxx La signification de la nouvelle phase de mondialisation capitaliste enclenchée par la mutation des rapports de forces découlant de la fin du monde bipolaire fait revenir le capitalisme à sa forme « pure » cest-à-dire celle davant les conquis sociaux liés aux luttes sociales et aux luttes de libération (abolition de lesclavage, lutte de libération nationale, droits sociaux des politiques nationalistes des pays de la périphérique dominée des deux premières décennies des indépendances) qui ont imposées tendanciellement une vente de la force de travail à sa valeur. La mondialisation capitaliste actuelle exprime la domination de la plus-value de surexploitation par le biais dun arbitrage mondial du travail ou du salaire rendu possible par une politique de la frontière idoine. Le reste nest quune conséquence logique : paupérisation massive au centre comme à la périphérie mais de manière inégale, transformation de la méditerranée et du Mexique en cimetière de masse, création dune masse de nouveaux « errants » sous la forme des figures du « sans-papier » ou du « réfugié ». Cest ce mouvement densemble qui constitue la base des révoltes massives de lannée 2019. Pour quune telle régression soit possible, il fallait laccompagner dune offensive idéologique de grande ampleur. Ce fut la fonction de lidéologie postmoderne que nous aborderons dans notre prochain papier. [i] John Smith, Limpérialisme au XXIème siècle, Editions critiques, Paris, 2019, p. 144. [ii] Fond Monétaire International, World Economic Outlook, avril 2007, p. 162. [iii] Samir Amin, Modernité, religion et démocratie. Critique de leurocentrisme, critique des culturalismes, Parangon, Paris, 2008. [iv] Bureau Internationale du Travail, Indicateurs Clés du Marché du Travail, Genève, 2007, chapitre 4. [v] Le terme « Hirak » signifiant littéralement « mouvement » et lauto-nomination que se sont donnés les mouvements populaires massifs dans plusieurs pays ayant comme une de leur langue larabe. [vi] Mike Davis, Le pire des mondes possibles. De lexplosion urbaine au bidonville global, La Découverte, Paris, 2007. [vii] Friedrich Engels (1845), La situation de la classe laborieuse en Angleterre. Daprès les observations de lauteur et des sources authentiques, Éditions sociales, Paris, 1960, [viii] Akhenaten Benjamin, Caglar Ozden, et Sten Vermund, Physician Emigration from Sub-Saharan Africa to the United States, PLOS Medicine, volume 10, n° 12, 2013, p. 16. [ix] Fidel Castro, discours au douzième sommet du mouvement des non-alignés du 2 septembre 1998, http://www.fidelcastro.cu/es/discursos/discurso-pronunciado-en-la-primera-sesion-de-trabajo-de-la-xii-cumbre-del-movimiento-de, consulté le 1er janvier 2020 à 13 h 15. [x] Karl Marx, Le Capital, livre 1, éditions du Progrès/éditions sociale, Paris, 1976, p. 306. [xi] Karl Marx, Le Capital, volume 1, op.cit., p. 258. [xii] Karl Marx et Friedrich Engels, Instructions pour les délégués du Conseil central provisoire de lAIT sur les différentes questions à débattre au Congrès de Genève (3-8 septembre 1866), in Jacques Freymond, La Première Internationale: Recueil de documents, Volume 1, Droz, Paris, 1962, p. 34. [xiii] Karl Marx, Le Capital, livre 3, éditions du Progrès/éditions sociale, Paris, 1976, p. 253. [xiv] Lénine, Limpérialisme. Stade suprême du capitalisme, Editions sociales, Paris, 1945, p. 89. [xv] Fidel Castro, discours de clôture de la IVème Rencontre Latino-américaine et des Caraïbes du 28 janvier 1994, http://www.fidelcastro.cu/fr/citas/28-janvier-1994-0, consulté le 3 janvier 2020 à 9 h 00. [xvi] Samir Amin, Au-delà du capitalisme sénile, PUF/Actuel Marx, Paris, 2002. [xvii] [xvii] Mike Davis, Le pire des mondes possibles. De lexplosion urbaine au bidonville global, op. cit., p. 264. [xviii] FMI, Perspectives de léconomie mondiale 2007, Washington, p. 180.
Edité le 23-01-2020 e 17:58:37 par Xuan
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| | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 23-01-2020 à 17:54:28
| | Mondialisation capitaliste, eurocentrisme et immigration Une prolétarisation du monde qui démasque le pseudo « postmodernisme » [Deuxième partie] Publié le 23 janvier 2020par bouamamas https://bouamamas.wordpress.com/2020/01/23/mondialisation-capitaliste-eurocentrisme-et-immigration-une-proletarisation-du-monde-qui-demasque-le-pseudo-postmodernisme-deuxieme-partie/ La régression sociale que constitue la mondialisation est dune ampleur inégalée depuis le nazisme. Elle marque une mutation des rapports de force héritée justement de la victoire contre celui-ci. Elle accompagne la disparition des équilibres issus de la seconde guerre mondiale avec son axe bipolaire « est/ouest » mais aussi ses dynamiques de luttes de libération nationale et pour un « nouvel ordre économique international » cest-à-dire contre le néocolonialisme, doppositions aux guerres impérialistes, dexigences dun traitement égalitaire pour les composantes surexploitées des classes populaires (jeunes, femmes, immigrés et héritiers de limmigration, etc.). Une telle régression na été possible quavec une préparation et un accompagnement idéologique de longue durée visant à perturber les repères théoriques et idéologiques des dominés de la planète. La galaxie des théories dites « postmodernes » fut, selon nous, le véhicule principal de ce combat pour réimposer lhégémonie culturelle des classes dominantes.
LEurocentrisme Loffensive idéologique qui accompagne la contre-révolution que constitue, la dite « mondialisation » ne pouvait être efficace quen sappuyant sur des éléments de vérité cest-à-dire sur des cécités et occultations antérieures au sein même des mouvements de lutte contre lordre dominant à léchelle mondiale. Dénoncer ces occultations pour, non pas les faire disparaître dans le cadre dune analyse plus large prenant en compte la dynamique mondiale du capital, mais pour parcelliser lanalyse de la réalité et les luttes qui en découle, fut la méthode principale mise en uvre. Parcellisation de lanalyse et des luttes constituent ainsi le tronc commun et le point daboutissement partagé de toute la galaxie postmoderne. Parmi les cécités et occultations ayant servi de base doffensive à cette lutte idéologique se trouve leurocentrisme cest-à-dire une lecture de lhistoire confondant luniversalisme tronqué du capitalisme né en Europe et universalisme réel. Dans le passé cela a conduit pêle-mêle à lidée dune colonisation humanitaire pouvant sopposer à la colonisation barbare du capitalisme, à la thèse de la mission civilisatrice de « gauche » encore vivace dans le discours de nombreuse ONG « daide au développement », à celle de « lintégration » des immigrés cest-à-dire à une lecture de leurs conditions dexistence référée à leurs caractéristiques culturelles et non à leurs conditions matérielles dexistence et les inégalités qui les caractérisent, à la justification contemporaine ou à linaction face aux guerres impérialistes au prétexte de lutte contre la barbarie ou contre un « tyran » dans un pays du sud de la planète, etc. Au cur de lerreur euro-centrique se trouve, selon nous, la non prise en compte ou la sous-estimation du caractère mondial du capitalisme et ce dès ses premiers pas. Ce mode de production né en Europe a comme caractéristique nous rappelle Aimé Césaire dêtre « une forme de civilisation qui [
] se constate obligée, de façon interne, détendre à léchelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes» . Immanuel Wallerstein utilise lui la métaphore du cancer soulignant le développement exponentiel par métastases, sans autres limites que la mort, qui spécifie le capitalisme[ii]. La mondialisation capitaliste est une tendance existant dès le début du capitalisme du fait de la concurrence entre capitaux à des fins de maximisation du profit. La destruction des civilisations amérindiennes, lesclavage, la colonisation, le néocolonialisme et la mondialisation actuelle, ne sont que des formes successives de cette logique dexpansion imposées par les mutations du rapport des forces. Dès laube du capitalisme celui-ci polarise le monde en un centre dominant et des périphéries dominées faisant de la pauvreté à un pôle la condition de lamélioration des conditions dexistence à un autre, du sous-développement ou plus exactement du mal-développement des périphéries la condition du « développement » du centre, de la guerre dans les pays du Sud la condition de la paix dans les pays du Nord, etc. « La polarisation est une constante depuis lorigine du capitalisme. Mais dire que cest une constante nest pas dire quelle a vêtu une forme inchangée. Elle est passée par des étapes avec des formes adaptées au développement du capitalisme et au résistances des peuples à ses effets » résume Samir Amin[iii]. La polarisation en classes à lintérieur de chaque pays et la polarisation à léchelle mondiale reflète ainsi une même constante et une même logique du système capitaliste. La sous-estimation euro-centrique de cette polarisation mondiale a conduit la « gauche » dans les pays du Nord à une sous-estimation de limpérialisme (et en conséquence de linternationalisme comme nécessité incontournable) issu du fonctionnement cancéreux du capitalisme. Il a fallu ainsi attendre quun pays européen (la Grèce) soit touché par les mécanismes de la dette impérialiste pour que ce thème et ce combat se diffuse alors que la dette et les plans dajustement structurel qui lont accompagnés avaient déjà depuis plusieurs décennies ravagés la quasi-totalité des pays de la périphérie dominée. Il a fallu également attendre que le capitalisme prenne la forme contemporaine de la « délocalisation » des entreprises vers la périphérie pour que lon entende parler de «mondialisation » alors que celle-ci plongeait déjà depuis des décennies les pays périphériques dans la misère. La même sous-estimation conduit aujourdhui aux thèses postmodernistes du remplacement de limpérialisme par « lempire ». Cet « empire » qui remplacerait limpérialisme serait caractérisé par la prédominance du « travail immatériel » sur le « travail industriel » qui serait elle-même le signe du passage de la société industrielle à la société postindustrielle : «« Dans la dernière décennie du XXe siècle, écrit Antonio Negri, le travail industriel a perdu son hégémonie, et cest le travail immatériel qui a émergé à sa place, cest-à-dire un travail qui crée des produits immatériels : le savoir, linformation, la communication, les relations linguistiques ou émotives. [iv] » Cette approche limite son regard aux pays dominants du centre et occulte lexistence dune division internationale du travail concentrant la production industrielle dans les pays de la périphérie. Elargissons le regard à léchelle planétaire et le tableau densemble se transforme pour faire apparaître une prolétarisation du monde et un travail industriel largement dominant. La thèse postmoderne de lEmpire porte une négation des relations inégalitaires entre le centre dominant et les périphéries dominées. Celles-ci seraient remplacées par une réalité mondiale unique : Dans lactuelle phase impériale, il ny a plus dimpérialisme ou, quand il subsiste, cest un phénomène de transition vers une circulation des valeurs et des pouvoirs à léchelle de lEmpire. De même, il ny a plus dÉtat-nation : lui échappent les trois caractéristiques substantielles de la souveraineté militaire, politique, culturelle , absorbées ou remplacées par les pouvoirs centraux de lEmpire. La subordination des anciens pays coloniaux aux États-nations impérialistes, de même que la hiérarchie impérialiste des continents et des nations disparaissent ou dépérissent ainsi : tout se réorganise en fonction du nouvel horizon unitaire de lEmpire. La subordination des anciens pays coloniaux aux Etats-nations impérialistes, de même que la hiérarchie impérialiste des continents et des nations disparaissent ou dépérissent ainsi : tout se réorganise en fonction du nouvel horizon unitaire de lEmpire.[v]. Une telle analyse fait disparaître les notions de « classes » et de « nations » qui céderaient la place à un nouveau « sujet historique » appelé « multitude » qui serait devenue la « classe globale » remplaçant la « classe ouvrière » qui serait le propre de la phase antérieure du capitalisme, la société industrielle. Cette « multitude » définie comme « la totalité des individus qui travaillent et produisent sous la loi du capital[vi] » se caractérise pour ces deux auteurs par la diversité extrême en opposition avec les concepts de « classe » et/ou de « peuple » postulant une certaine homogénéité. Comme le fait remarquer Samir Amin une telle lecture nest quun retour à lindividu de lidéologie libérale : « son fondement est que les nations sont en voie de disparition, et à leur place, lindividu est devenue lagent actif dans lhistoire. Ça cest une vision idéaliste qui ne correspond à rien. Cest lidéologie libérale tout simplement, qui a cours aujourdhui[vii]. » Ce qui disparaît au passage en effet nest rien que moins que lidée de classe sociale dune part et celle de « nation dominée » dautre part. Cette « disparition » entraîne logiquement avec elle la lutte des classes et la lutte anti-impérialiste dautre part. A la place il ne reste que la lutte de multiples groupes sociaux juxtaposés sans aucune articulation avec un même système de domination, celui du capitalisme mondialisé. La segmentation généralisée du prolétariat mondialisé La galaxie des théories postmoderne a réussi à simposer en sappuyant sur des cécités et occultations antérieures des forces de « gauche ». Elle met ainsi en avant la diversité et la hiérarchisation des situations dexploitations et/ou de domination et leur occultation par une grande partie des forces de « gauche ». La critique est pertinente mais la conclusion tirée est erronée. La mise en concurrence des forces de travail a toujours été une constante du capitalisme dès sa naissance. Elle utilise pour ce faire tous les facteurs possibles et imaginables : le sexe, lorigine, lâge, etc. Racisme, sexisme et âgisme sont de ce fait, non des tares morales mais des modes de gestion de la force de travail. Il en découle une segmentation du travail et des statuts et une stratification des exploités. Lapproche essentialiste de la classe sociale ou du capitalisme a largement freinée la prise en compte des dominés parmi les dominés. Il ny a jamais eu de classe ouvrière ou de capitalisme homogène. La première a toujours été constituée de plusieurs niveaux dexploitation (discriminations sexistes, racistes ou âgistes) et le second a toujours juxtaposé certaines formes dexploitation au centre dominant et dautres dans les périphéries dominées (esclavagisme, engagisme, différentiel de droit du travail et de conditions dexistence entre le centre et la périphérie). La nouvelle phase de mondialisation capitaliste actuelle napporte rien de nouveau sur le fond. Elle ne fait que pousser à lextrême la logique de mise en concurrence des forces de travail et avec elle la segmentation des travailleurs (Entre les pays du centre et les pays de la périphérie, entre les pays de la périphérie, au sein des pays du centre, etc.). La mondialisation capitaliste est une séquence historique de généralisation de la segmentation. Elle suscite logiquement une série de conséquences pouvant donner lapparence dune juxtaposition de situations dexploitation sans lien systémique. Pour ne prendre que lexemple de la situation française, la même logique de segmentation généralisée des travailleurs conduit au volant permanent de travailleurs sans-droit que constituent les « sans-papiers », à lexacerbation des discriminations racistes qui assignent les immigrés et leurs enfants français à certains segments du marché du travail, à une multiplication des statuts pour lensemble des travailleurs, etc. Loin de constituer une « multitude » ces différentes catégories sont toutes le résultat de la concurrence exacerbée entre travailleurs qui caractérise notre séquence historique. La conséquence des approches postmodernistes est labandon de la lutte pour lunification des dominés cest-à-dire de la prise de conscience dêtre en opposition avec un même système dexploitation stratifiant pour mieux exploiter, hiérarchisant pour mieux se reproduire et sétendre. Lunité dexploitation na jamais signifié son unicité. Si dans le passé et encore aujourdhui laspect unitaire est fallacieusement utilisé pour masquer et/ou sous-estimer et/ou euphémiser la surexploitation spécifiques de certains segments, la galaxie postmoderne inverse simplement la logique (qui reste de ce fait tout aussi fallacieuse) en affirmant labsence daspect unitaire au prétexte de la diversité des situations dexploitations. En lieu et place du combat pour faire reculer le chauvinisme, le racisme, le sexisme, etc., il est proposé à chacun des groupes sociaux concernés de se percevoir (et de percevoir loppression spécifique qui est la sienne) comme spécifiques par essence et non plus par construction historique et politique. Ce qui disparaît au passage cest la dimension, systémique du capitalisme qui est à dimension commune à tous les segments du prolétariat mondialisé. Ce faisant cest une des tâches essentielles posées à nos luttes qui est évacuée, celle que Samir Amin résume comme suit : « comment articuler les luttes segmentaires dans une stratégie de combat ample et généralisé ?[viii] » La réponse à cette question ne peut pas être la négation des luttes segmentaires, de leur importance et de leur légitimité. De même quil était complétement farfelue dappeler les esclaves à sinsurger contre le capitalisme sans prendre en charge concrètement le combat pour labolition, il est complétement hallucinant dexiger des victimes de la discrimination racistes ou sexistes docculter leurs oppressions spécifiques au prétexte de la lutte contre le capitalisme. Lunification des victimes dun même système dexploitation passe inévitablement, non par loccultation des oppressions spécifiques, mais au contraire par la lutte contre elles. Il ne sagit pas ici dappeler à une « solidarité » extérieure mais à la conscience de lexistence dun même système dexploitation et de domination. Marx posait ainsi comme suit la question : « Dans les États-Unis du nord de lAmérique, toute velléité dindépendance de la part des ouvriers est restée paralysée aussi longtemps que lesclavage souillait une partie du sol de la République. Le travail sous peau blanche ne peut sémanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri[ix]. » Dans un autre texte Karl Marx souligne les effets concrets de la négation des oppressions spécifiques ou de leur renvoie à un statut secondaire et négligeable : « Chaque centre industriel et commercial dAngleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. Louvrier anglais moyen déteste louvrier irlandais en quil voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à louvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre lIrlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les Blancs pauvres vis-à-vis des Nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. LIrlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans louvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande[x] ». Il en est de même sur le plan international. Les carences dinternationalisme ne favorise pas la lutte des classes nationales mais laffaiblisse. Loppression et lexploitation impérialiste des périphéries dominées renforce la force du capitalisme et rend plus difficile son renversement. Ici aussi, il ne sagit pas dune solidarité morale extérieure mais dune prise de conscience systémique. Voici comment Marx pose la question de lintérêt pour la classe ouvrière anglaise de lindépendance de lIrlande en reconnaissant au passage ses erreurs danalyses antérieures : « Pendant longtemps, jai cru quil était possible de renverser le régime irlandais grâce à la montée de la classe ouvrière anglaise. Jai toujours défendu ce point de vue dans le New York Tribune. Or une analyse plus approfondies ma convaincu du contraire. La classe ouvrière anglaise ne fera tant quelle ne se sera pas défaite de lIrlande. Cest en Irlande quil faut placer le levier. Voilà pourquoi la question irlandaise est si importante pour le mouvement social en général[xi]. » Il en est de même aujourdhui sur la question de lindépendance des dits « DOM », du Franc CFA ou de la présence militaire française en Afrique. A la prolétarisation du monde correspond donc la nécessité de rompre avec le fatras de théorisations postmodernistes qui obscurcissent lintelligence des enjeux de notre séquence historique et des luttes quelle exige. [i] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, Paris, 2004, p. 9. [ii] Immanuel Wallerstein, Loccident, le capitalisme et le système-monde moderne, Sociologie et sociétés, volume 22, n° 1, printemps 1990, pp. 15-52. [iii] Demba Moussa Dembelé, Samir Amin, Intellectuel organique au service de lémancipation du Sud (entretien avec Samir Amin), CODESRIA, Dakar, 2011, p. 39. [iv] Toni Negri, Traversées de lEmpire, LHerne, Paris, 2011, p. 53. [v] Toni Negri, L « Empire stade suprême de limpérialisme, Le Monde Diplomatique, janvier 2001, p. 3. [vi] Michael Hardt et Toni Negri, Multitude. Guerre et Démocratie à lâge de lEmpire, La Découverte, Paris, 2004, p. 133. [vii] Demba Moussa Dembelé, Samir Amin, Intellectuel organique au service de lémancipation du Sud (entretien avec Samir Amin), op. cit., p. 36. [viii] Samir Amin, Au sujet des thèses de Michael Hardt et dAntonio Negri. Multitude ou prolétarisation ?, http://www.medelu.org/Au-sujet-des-theses-de-Michael, consulté le 23 janvier 2020 à 11 h 30 [ix] Karl Marx, Le Capital, livre 1, éditions du Progrès/éditions sociale, Paris, 1976, p. 292. [x] Karl Marx, lettre à Siegfried Mayer et August Vogt du 9 avril 1870, in Marx-Engels, Correspondance, tome X, éditions sociales, Paris, 1984, p. 345. [xi] Karl Marx, lettre à Friedrich Engels du 10 décembre 1869, Correspondance, tome X, éditions sociales, Paris, 1984, pp. 232-233.
Edité le 23-01-2020 e 17:57:45 par Xuan
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
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