| | | | | | | | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 24-03-2015 à 00:11:05
| | Le mur meurtrier de la Méditerranée : Lassassinat institutionnel de masse de lUnion européenne Publié le 22 mars 2015 sur le blog de S. Bouamama 21 mars 2015 Saïd Bouamama 3419 migrants sont morts en 2014 en tentant de traverser la Méditerranée selon lagence de Nations-Unies pour les réfugiés(1). Ce chiffre macabre fait de la Méditerranée la frontière la plus meurtrière, le nombre total de décès pour le monde entier étant de 4272. Sur une durée plus longue ce sont plus de 20 000 migrants qui ont perdu la vie depuis lan 2000. La tendance est de surcroît à une hausse permanente, lannée 2014 ayant battu tous les records en laissant loin derrière le précédent pic qui était de 1500 décès en 2011. Les discours politiques et médiatiques construisent chaque nouveau drame comme des catastrophes imprévisibles sur lesquelles les gouvernements européens nauraient aucune prise et aucune responsabilité. Le discours de la catastrophe cache un processus dassassinat de masse de lUnion Européenne.
Les angles morts sur les causes structurelles Le premier angle mort des discours politiques et médiatiques est celui des causes économiques poussant des dizaines de milliers dAfricains à risquer leurs vies dans des traversées quils savent meurtrières. Depuis les indépendances politiques de la décennie 60, dautres mécanismes que loccupation militaire directe sont venus prendre le relais pour assurer la reproduction du « pacte colonial » cest-à-dire la construction des économies africaines selon les besoins de lEurope et non selon les besoins des peuples africains. Sans être exhaustif rappelons quelques-uns de ces mécanismes. Les accords de coopération économique, financière et monétaire que les différents pays européens imposent aux pays africains impliquent une vente des matières premières à des coûts inférieurs à celui du marché mondial et interdisent la taxation des produits importés dEurope. Prenons lexemple du dernier accord signé entre lUnion Européenne et les 15 États de lAfrique de lOuest dit « Accord de partenariat économique » (APE). Cet accord interdit la taxation des 11, 9 milliards deuros de produits importés par lUnion Européenne en 2013. Il met ainsi lagriculture vivrière locale en concurrence avec lagriculture industrielle européenne poussant à la misère des centaines de milliers de paysans. Les conséquences coulent de source : « Cet Accord renforcera une migration massive de populations privées davenir dans leur pays, dans une situation où la population dAfrique de louest fera plus que doubler dici 2050, atteignant 807 millions dhabitants (contre 526 millions pour lUE à la même date), et dans un contexte de réchauffement climatique particulièrement accentué dans cette région .(2) » Le caractère exploiteur de ces accords est tel que le professeur Chukwuma Charles Soludo, déclare le 19 mars 2012 que lAPE dAfrique de lOuest constitue un (AO) « second esclavage(3). Mais lAPE nest que la systématisation à grande échelle de logiques de mises en dépendance antérieures comme « laide liée » imposant le recours aux entreprises françaises en échange dun financement de projets daménagement, les Plans dAjustement Structurel imposant des réformes libérales en échange dun crédit ou dun report de remboursement dune dette, ou pire encore linstitution du Franc CFA qui permet le contrôle des politiques monétaires de la zone franc. Ces causes directes de la paupérisation africaine et de la pression migratoire sont tues par le discours politique et médiatique dominant. Elles démentent lidée dune catastrophe imprévisible sur laquelle lhomme naurait aucune prise. Le discours médiatique de la catastrophe nest quun processus de masquage des causes économiques structurelles. Bien sûr de tels mécanismes ne sont possibles que par le recours direct ou indirect à la force allant de lassassinat des opposants à ces politiques en passant par les coups dEtats ou les guerres ouvertes. Cest la raison de la fréquence des interventions militaires européennes directes ou indirectes en Afrique. Si la France est la plus présente dans ces aventures guerrières en Afrique cest sur la base dune délégation européenne. Face à la montée des puissances émergentes, face à la concurrence économique états-unienne et chinoise, lEurope mandate ainsi la France pour la défense des intérêts de l « Eurafrique » cest-à-dire pour la consolidation dun néocolonialisme socialisé à léchelle de lUnion Européenne. Cette « Eurafrique » économique et militaire est un vieux projet de certaines fractions du capital financier européen. Elle a été freinée par les concurrences entre les différents pays européens qui tendent à être mises au second plan du fait de lexacerbation de la concurrence liée à la mondialisation capitaliste. Voici comment Aimé Césaire alertait déjà en janvier 1954 sur lEurafrique en se trompant uniquement sur la nationalité du soldat : « Je le répète : le colonialisme nest point mort. Il excelle, pour se survivre, à renouveler ses formes ; après les temps brutaux de la politique de domination, on a vu les temps plus hypocrites, mais non moins néfastes, de la politique dite dAssociation ou dUnion. Maintenant, nous assistons à la politique dite dintégration, celle qui se donne pour but la constitution de lEurafrique. Mais de quelque masque que saffuble le colonialisme, il reste nocif. Pour ne parler que de sa dernière trouvaille, lEurafrique, il est clair que ce serait la substitution au vieux colonialisme national dun nouveau colonialisme plus virulent encore, un colonialisme international, dont le soldat allemand serait le gendarme vigilant(4).» Ces guerres directes ou indirectes(5) sont la seconde cause de la pression migratoire. Ce nest pas seulement pour survivre économiquement que des milliers dafricains risquent leurs vies en méditerranée mais pour fuir les guerres européennes et leurs conséquences en termes dinstallation de régimes dictatoriaux ou pire encore le chaos comme en Lybie ou au Congo avec linstallation de « seigneurs de guerres » avec lesquels le commerce peut continuer. Le discours médiatique de la catastrophe masque également la responsabilité européenne vis-à-vis de cette cause des migrations contemporaines.
Frontex ou la création des conditions dun assassinat de masse Si les causes évoquées ci-dessus suffisent pour comprendre la hausse de la pression migratoire, elles ne suffisent pas à expliquer laugmentation du nombre de décès au cours de la migration. Pour cela il faut orienter le regard vers les réponses de lUnion Européenne à cette pression migratoire. Ces réponses se concrétisent depuis 2005 par laction de lagence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de lUnion européenne (FRONTEX). Le statut dagence offre une autonomie importante qui a été encore renforcée le 10 octobre 2011 en lautorisant à posséder désormais son propre matériel militaire. Les moyens financiers mis à disposition de FRONTEX sont en augmentation constante : 19 millions deuros en 2006 et 88 millions deuros en 2011(6). Concrètement lagence organise des patrouilles militaires afin de refouler les migrants vers des pays voisins dune part et signe des accords avec des États tiers pour quils fassent barrage en amont sur les candidats à la migration dautre part. Pour mener à bien sa première mission, lagence dispose de moyens militaires en constante augmentation mis à disposition par les États membres ou en possession propre : plus dune quarantaine dhélicoptères et davions, dune centaine de bateaux et environ 400 unités déquipement tels que des radars, des sondes, des caméras, etc(7). Nous sommes bien en présence dune logique de guerre contre les migrants. De tels moyens militaires permettent à lagence dassurer en particulier des patrouilles fréquentes dans les eaux territoriales des États membres mais également dans les eaux internationales. La Ligue belge des droits de lhomme décrit à juste titre lagence comme une « véritable armée au service de la politique migratoire dune Europe forteresse, menant à armes inégales une guerre aux migrants qui nont rien de soldats(8) » . Cette logique de guerre conduit les candidats à la migration à des prises de risques de plus en plus importantes pour échapper à la surveillance des patrouilles de FRONTEX. La hausse du nombre de décès nest pas le fait dune catastrophe imprévisible mais le résultat de décisions prises en toute conscience des conséquences meurtrières. La seconde mission de FRONTEX consistant en la signature daccords avec les pays africains riverains de la méditerranée nest rien dautre quune externalisation du « sale boulot » pour reprendre une expression de la juriste Claire Rodier(9). Les conséquences de cette externalisation sont logiques : « Cette externalisation qui consiste, pour les Etats européens, à sous-traiter la gestion de limmigration irrégulière aux pays limitrophes (Maghreb, Europe de lEst) a plusieurs avantages : dune part, elle opère un transfert du « sale boulot » (déportations de masse, détentions arbitraires, tortures) dans des pays dont les standards sont moins élevés quen Europe, en permettant de saffranchir des obligations que les lois européennes imposent en matière de respect des droits de lhomme ; dautre part, elle participe du rapport de dépendance que lUE entretient avec son voisinage proche. Car, aux pays concernés, on promet, en échange de leur collaboration, le financement dactions de coopération ou des contreparties de nature politique ou diplomatique(10). » Aux morts de ma méditerranée, il convient donc dajouter les sévices, les brutalités et les morts de la sous-traitance. Ce rôle dinstallation des conditions de lassassinat institutionnel de masse est, bien entendu, absent des reportages que nos médias diffusent à chaque naufrage meurtrier.
Le discours médiatiques sur les passeurs Ayant occulté les causes structurelles de la hausse de la pression migratoire et les causes de sa traduction en décès dans la méditerranée, il ne reste au discours médiatiques quà ne se centrer que sur les passeurs. Ceux-ci seraient les seuls responsables de la situation et la lutte contre les réseaux de passeurs est présentée comme la solution. Le centrage des discours politiques et médiatiques sur les seuls passeurs contribue une nouvelle fois à occulter les véritables raisons des drames réguliers de la méditerranée. Nous navons, bien entendu, aucune sympathie pour ces passeurs. Nous devons néanmoins rappeler que tant quil y a une demande de migrants, il y aura une offre de passages clandestins. Cest le propre des politiques qui ne veulent pas sattaquer aux causes dun problème social que de naborder que loffre et docculter la demande. Sattaquer aux seuls dealers sans sinterroger sur la demande de « paradis artificiels » dun nombre grandissant de citoyens, adopter une politique prohibitionniste en matière dalcool sans sattaquer aux causes de lalcoolisation, etc. Les exemples sont nombreux de ces politiques hypocrites prétendant agir sur les conséquences alors que les causes restent occultées. Confrontés à une hausse des risques de contrôle, les passeurs sont incités à se débarrasser de leurs cargaisons encombrantes le plus tôt possible et par nimporte quel moyen. « De nouveaux éléments recueillis, mardi 16 septembre, par lOrganisation internationale pour les migrations (OIM) sont venus confirmer la thèse selon laquelle ce sont bien les passeurs qui ont volontairement embouti le bateau de centaines de migrants avant que celui-ci ne coule » souligne Elise Vincent dans lédition du Monde du 16 septembre 2014. Si ces criminels doivent être poursuivis et jugés, il nen demeure pas moins que de telles pratiques ne sont possibles que parce que la politique européenne en crée les conditions. Ces mêmes orientations politiques créent une occasion de profit en or pour la mafia par lexploitation de ceux qui ont pu échapper à la mort. Le journaliste de lagence Reuter décrit comme suit cette nouvelle « poule aux ufs dor » de la mafia à Lampedusa : « Ici, à huit heures de bateau de la Sicile, la mafia fait déjà ses affaires en accueillant des migrants dans des centres exploités par des sociétés privées sur délégation de lEtat. Cest toujours les mêmes qui gagnent les appels doffre depuis des années. Un migrant rapporte en subvention une trentaine deuros par jour. Avec ces dizaines de milliers de migrants, cest un business en or, plus rentable même que le trafic de drogue, de laveu dun gangster, piégé par des écoutes téléphoniques lors dune enquête sur la corruption à Rome. Ce qui est vrai dans la capitale sera vrai partout en Italie. Une illustration de cette organisation, cest le scenario, toujours le même, qui précède les secours. A bord des rafiots pourris partis de Libye, il ny a rien à manger ou à boire, pas dessence, mais un téléphone satellitaire pour appeler au secours. Un équipement bien trop coûteux pour les passeurs. A terre, les migrants fournissent une main duvre à bon marché. Dans lagriculture pour les hommes, dans la prostitution pour les femmes. Un véritable trafic desclaves, et les esclavagistes sont Africains et Italiens(11). » Les travaux de recherche sur les discriminations considèrent quune des formes de celles-ci est la discrimination systémique cest-à-dire étant la conséquence dun système et non dune décision volontaire de discriminer. Nous pouvons emprunter le même concept en ce qui concerne les morts de la méditerranée. Certes lassassinat de ces migrants nest pas direct. Il est en revanche le résultat inéluctable des politiques de lUnion Européenne tant dans sa politique africaine que dans sa politique migratoire, tant dans la hausse de la pression migratoire que dans sa traduction en décès à grande échelle.
_________________ Notes (1) http://www.unhcr.fr/54871a45c.html, (2) Communiqué de presse, Non à la signature de lAccord de Partenariat Économique UE-Afrique de lOuest par le Conseil de lUnion européenne !, 11 décembre 2014, http://www.solidarite.asso.fr/IMG/p…, (3) Jacques Berthelot, Il est urgent darrêter dimposer les APE, 16 janvier 2013, http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/po…, (4) Aimé Césaire, Le colonialisme nest pas mort, La nouvelle critique, n° 51, janvier 1954, p. 28. (5) Conférer pour aller plus loin, Raphaël Granvaud, Que fait larmée française en Afrique, Agone, Marseille, 2009. (6) Frontex, le bras armé de lEurope Forteresse, demain le Monde, n° 18, mars-avril 2013. (7) Ibid. (8) Frontex : guerre aux migrants » le document audio, http://www.liguedh.be/les-fichiers-…, (9) Claire Rodier, Xénophobie Business, à quoi servent les contrôles migratoires, La Découvertes, Paris, 2012. (10) Interview de Claire Rodier dans Libération du premier octobre 2012. (11) Antonio Parrinello, Reuters du 17 janvier 2015.
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
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