| | | | | | | | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 21-03-2013 à 21:44:47
| | Le retour de la lutte de classe Interview avec Domenico Losurdo Paolo Ercolani (Critica liberale) D. Losurdo est un des chercheurs italiens en philosophie les plus traduits au monde. Tous ses livres ont déjà eu des éditions en anglais, étasunien, allemand, français, espagnol mais aussi portugais, chinois, japonais et grec. Nous oublions sans doute quelque langue. Le Financial Times et la Frankfurter Allgmeine Zeitung , entre autres, lui ont consacré de nombreuses pages. Traitement qui jure avec celui qui lui est réservé dans son pays ( et en France, NdT ), où ses travaux font lobjet, souvent et volontiers, dun silence étudié. Sans que, toutefois, ceci nait dincidence sur les ventes, si lon sen juge aux éditions réitérées de ses ouvrages. Son dernier ouvrage est publié ces jours-ci aux Editions Laterza, sous le titre : La lotta di classe. Una storia politica e filosofica(La lutte de classe. Une histoire politique et philosophique ) (388 pages); Critica liberale est allé linterviewer à ce sujet dans sa maison-bibliothèque des collines dUrbino. Professeur Losurdo, expliquez-nous cette idée dun livre sur la lutte de classe, concept qui a souvent été donné pour mort. Pendant que la crise économique se propage, les essais se multiplient pour évoquer le « retour de la lutte de classe » . Avait-elle disparu ? En réalité, les intellectuels et les hommes politiques qui proclamaient le déclin de la théorie marxienne de la lutte de classe commettaient une double erreur. Dans les années 50, Ralf Dahrendorf affirmait quon assistait à un « nivellement des différences sociales » et que ces modestes « différences » mêmes nétaient que le résultat de la réussite scolaire ; mais il suffisait de lire la presse étasunienne même la plus alignée pour se rendre compte que dans le pays-guide de lOccident, aussi, subsistaient des poches effroyables dune misère qui se transmettait de façon héréditaire de génération en génération. Et la seconde erreur, de caractère proprement historique, était encore plus grave. Cétait les années où se développait la révolution anti-coloniale au Vietnam, à Cuba, dans le Tiers Monde ; aux Usa les noirs luttaient pour mettre fin à la white supremacy , le système de ségrégation, de discrimination et doppression raciale qui pesait encore lourdement sur eux. Les théoriciens du dépassement de la lutte de classe étaient aveugles devant les âpres luttes qui se déroulaient sous leurs yeux. Donc, si nous avons bien compris, vous élargissez sémantiquement lexpression « lutte de classe » , en y incluant une gamme de problèmes et de questions beaucoup plus ample ? Oui, Marx et Engels attirent lattention non seulement sur lexploitation qui se déroule dans le cadre dun pays singulier, mais aussi sur l « exploitation dune nation par une autre » . Dans ce second cas aussi nous avons affaire à une lutte de classe. En Irlande, où les paysans étaient systématiquement expropriés par les colons anglais, la « question sociale » prenait la forme dune « question nationale » , et la lutte de libération nationale du peuple irlandais non seulement était une lutte de classe, mais une lutte de classe dune importance particulière : cest dans les colonies, de fait observe Marx- que « la barbarie intrinsèque de la civilisation bourgeoise » se révèle dans sa nudité et dans toute sa répugnance. Pouvez-vous nous expliquer davantage la genèse historico-philosophique de votre lecture si inhabituelle des catégories traditionnelles ? La culture du 19ème siècle était destinée à répondre à trois défis théoriques. Premièrement, comment expliquer la marche irrésistible de lOccident, qui, avec son expansionnisme colonial assujettissait toute la planète, en renversant même des pays de civilisation très ancienne comme la Chine ? Pendant quil poursuivait son triomphe sur le plan international, lOccident se voyait menacé à lintérieur par la révolte de masses populaires qui faisaient irruption pour la première fois, et de façon désastreuse, sur la scène de lhistoire. Eh bien, quelles étaient les causes de ce phénomène inouï et angoissant ? Troisièmement, lOccident présentait un cadre assez différent dun pays à un autre. Si en Angleterre et aux Etats-Unis on assistait à un développement graduel et pacifique à lenseigne dune liberté bien ordonnée, le cas était radicalement différent en France : là, à la révolution faisait suite la contre-révolution, balayée à son tour par une nouvelle révolution ; à partir de 1789, les régimes politiques les plus différents (monarchie absolue, monarchie constitutionnelle, terreur jacobine, dictature militaire napoléonienne, Empire, république démocratique, bonapartisme) se succédaient, sans que ne se réalisât jamais la liberté ordonnée. Quelle était donc la malédiction qui pesait sur la France ? A ces trois défis théoriques la culture dominante du 19ème répondait en renvoyant plus ou moins nettement à la « nature » . Pour le dire avec Disraëli, la race est « la clé de lhistoire » et « tout est race et il ny a pas dautre vérité » et ce qui définit une race « est une seule chose, le sang » ; et cétait là aussi lopinion de Gobineau. On expliquait ainsi et le triomphe de lOccident, ou de la race blanche et aryenne supérieure, et la révolte de ces « barbares » et « sauvages » quétaient les ouvriers, et les convulsions incessantes dun pays comme la France dévasté par le mélange racial. Dautres fois, la nature à laquelle on renvoyait avait une signification plus légère. Pour Tocqueville, il ny avait aucun doute : le triomphe de la « race européenne » sur « toutes les autres races » était le fait de la Providence ; le déroulement plus ordonné de lAngleterre et des Etats-Unis était la preuve dun sens moral et pratique plus robuste chez les anglo-saxons que chez les Français, lesquels étaient dévastés par la folie révolutionnaire cest-à-dire par un « virus dune espèce nouvelle et inconnue » . On le voit, le paradigme racial au sens strict (cher à Gobineau et Disraëli) tendait à être remplacé par le paradigme ethnico-racial et par celui de la psychopathologie. Le renvoi à une « nature » plus ou moins imaginaire et labandon du terrain de lhistoire restaient entiers. Cest dans le sillage de la lutte contre cette vision que Marx et Engels élaboraient leur théorie de la lutte de classe. La marche triomphale de lOccident ne sexpliquait ni par la hiérarchie raciale ni par les desseins de la Providence ; elle exprimait lexpansionnisme de la bourgeoisie industrielle et sa tendance à construire le « marché mondial » en bouleversant et en exploitant les peuples et les pays les plus faibles et les plus arriérés. Les protagonistes des révoltes populaires en Occident nétaient ni des barbares ni des fous ; cétaient plutôt des prolétaires qui, à la suite du développement industriel, devenaient de plus en plus nombreux et acquéraient une conscience de classe plus mûre. Dans un pays comme les Etats-Unis le conflit social bourgeoisie/prolétariat était moins aigu, mais grâce seulement au fait que lexpropriation et la déportation des indigènes permettait de transformer en propriétaires terriens une partie consistante de prolétaires, alors que lesclavagisation des noirs rendait possible un contrôle drastique des « classes dangereuses » . Mais tout cela navait rien à voir avec un sens moral et pratique supérieur des américains, comme la confirmé la très sanglante guerre civile où, en 1861-65, saffrontaient la bourgeoisie industrielle du Nord et laristocratie terrienne et esclavagiste du Sud et, dans la phase finale du conflit, les esclaves (qui sétaient engagés dans larmée de lUnion) contre leurs patrons ou ex-patrons. Pour comprendre le déroulement historique il faut revenir à lhistoire et à la lutte de classe, voire aux « luttes de classe » qui prennent des formes multiples et variées, sintriquent les unes aux autres de façon particulière et donnent une configuration toujours différente aux différentes situations historiques . Votre discours semble donc partir avant tout dune nouvelle lecture du legs de Marx et dEngels ? Ma lecture de Marx et Engels peut étonner mais relisons le Manifeste du parti communiste : « Lhistoire de toute société jusquà nos jours na été que lhistoire de luttes de classe » , et elles prennent des « formes différentes » . Le recours au pluriel laisse entendre que la lutte entre prolétariat et bourgeoisie ou entre travail salarié et classes propriétaires nest quune des luttes de classe. Il y a aussi la lutte de classe dune nation qui se débarrasse de lexploitation et de loppression coloniale. Sans oublier, enfin, un point sur lequel Engels insiste particulièrement : « la première oppression de classe coïncide avec celle du sexe féminin par le sexe masculin » ; dans le cadre de la famille traditionnelle « la femme représente le prolétariat » . Nous sommes donc en présence de trois grandes luttes de classe : les exploités et les opprimés sont appelés à modifier radicalement la division du travail et les rapports dexploitation et doppression qui subsistent au niveau international, dans un pays singulier et dans le cadre de la famille. Cest un discours qui va loin, mais qui avant tout peut nous aider à avoir une nouvelle lecture du passé. Ça nest que de cette façon que nous pourrons comprendre le siècle qui vient de se terminer. Aujourdhui, un historien de grand succès, Niall Ferguson, écrit que dans la grande crise historique de la première moitié du 20ème siècle, la « lutte de classe » , et même les « présumées hostilités entre le prolétariat et la bourgeoisie » ont joué un rôle très modeste ; « les divisions ethniques » auraient été bien plus importantes. Sauf que, dans ce type dargumentation, on reste bloqués à la vision du nazisme qui lisait la guerre à lEst comme une « grande guerre raciale » . Mais quels étaient les objectifs réels de cette guerre ? Les Discours secrets de Heinrich Himmler sont explicites : « Si nous ne remplissons pas nos camps de travail desclaves dans cette pièce je peux dire les choses de façon nette et précise- douvriers-esclaves qui construisent nos villes, nos villages, nos fermes, sans se soucier des pertes », le programme de colonisation et de germanisation des territoires conquis en Europe orientale ne pourra pas être réalisé. La lutte de tout un peuple ou de peuples entiers pour éviter le sort desclaves à quoi voudrait le livrer une présumée race de seigneurs et de patrons est clairement une lutte de classe ! Un événement analogue se déroule en Asie, où lEmpire du Soleil Levant imite le Troisième Reich et reprend en la radicalisant la tradition coloniale. La lutte de classe de peuples entiers qui luttent pour échapper à lesclavagisation trouve son interprète en Mao Zedong qui, en novembre 1938 souligne l « identité de la lutte nationale avec la lutte de classe » qui a surgi dans les pays investis par limpérialisme japonais. Tout comme dans lIrlande dont parle Marx la « question sociale » se présente concrètement comme « question nationale » , ainsi dans la Chine de lépoque la forme concrète que prend la « lutte de classe » est la « lutte nationale » . Votre interprétation est une interprétation assez hétérodoxe, qui pourrait vous attirer, comme cest dailleurs souvent arrivé déjà, les critiques acerbes y compris de la gauche, en plus de celle du monde libéral. Malheureusement même dans la « gauche » radicale on trouve très diffuse cette vision selon laquelle la lutte de classe renverrait exclusivement au conflit entre prolétariat et bourgeoisie, entre travail salarié et classes propriétaires. On sent ici, de façon négative, linfluence dune éminente philosophe, Simone Weil, pour qui la lutte de classe serait « la lutte de ceux qui obéissent contre ceux qui commandent ». Ce nest pas le point de vue de Marx et dEngels. Dabord, à leurs yeux, est aussi lutte de classe celle que mènent ceux qui exploitent et oppriment. Même si on voulait se centrer sur la lutte de classes émancipatrice, elle peut tout à fait être menée par le haut, par « ceux qui commandent » . Prenons la Guerre de sécession aux Usa. Sur le champ de bataille saffrontaient non pas les puissants et les humbles, les riches et les pauvres, mais deux armées régulières. Et pourtant, dès le départ, Marx désignait dans le Sud le champion déclaré de la cause du travail esclavagiste et dans le Nord le champion plus ou moins conscient de la cause du travail « libre » . De façon totalement inattendue, la lutte de classe pour lémancipation du travail prenait corps dans une armée régulière, disciplinée et puissamment armée. En 1867, quand il publie le premier livre du Capital , Marx indique dans la Guerre de sécession « le seul avènement grandiose de lhistoire de nos jours » , avec une formulation qui rappelle la définition de la révolte ouvrière de juin 1848 comme « lavènement le plus colossal dans lhistoire des guerres civiles européennes » . La lutte de classe, cette même lutte de classe émancipatrice, peut prendre les formes les plus diverses. Après la révolution doctobre, Lénine souligne de façon répétée : « la lutte de classe continue ; elle na fait que changer de formes » . Lengagement à développer les forces productives, en améliorant les conditions de vie des masses populaires, en élargissant la base sociale de consensus du pouvoir soviétique et en renforçant sa capacité dattraction sur le prolétariat occidental et sur les peuples coloniaux, tout cela constituait la nouvelle forme que prenait la lutte de classe en Russie soviétique. Comment expliquer cette impressionnante méprise dans la théorie de la lutte de classe, justement, dans un camp, celui de la gauche, qui, justement, a construit une grande partie de sa propre action historique sur la théorie du conflit social? La gauche même radicale a du mal à comprendre la théorie de la lutte de classe chez Marx et Engels parce quelle est influencée par le populisme. Le populisme se présente ici sous deux formes reliées entre elles. La première, nous avons déjà commencé à laborder : cest la transfiguration des pauvres, des humbles, vus comme les seuls dépositaires des authentiques valeurs morales et spirituelles et les seuls protagonistes possibles dune lutte de classe réellement émancipatrice. Cest une vision dont se moque déjà le Manifeste du parti communiste , qui critique l « ascétisme général » et le « grossier égalitarisme » et il ajoute : « rien nest plus facile que de couvrir dun vernis de socialisme lascétisme chrétien » . Selon Marx et Engels cette vision caractérise les « premiers essais du prolétariat » . En réalité, cette première forme de populisme sest manifestée avec force en Russie soviétique quand de nombreux ouvriers, même inscrits au parti bolchevique, ont condamné la NEP comme une trahison des idéaux socialistes. Une réplique de ces processus et conflits sest manifestée en Chine quand, en polémique contre la transfiguration du paupérisme et de la vision du socialisme en tant que distribution « égalitaire » de la misère, Deng Xiaoping a appelé à réaliser la « prospérité commune » à atteindre étape par étape (et même à travers de multiples conditions). Cest dans ce cadre que doit être situé le slogan « Devenir riches est glorieux ! » , qui a provoqué un gros scandale notamment dans la gauche occidentale. La deuxième forme de populisme trouve sa plus éloquente expression, et la plus ingénue, à nouveau chez Simone Weil quand, dans les années 30, elle imagine un affrontement homogène sur le plan planétaire, et apportant une solution une fois pour toutes : laffrontement aurait lieu entre « lensemble des patrons contre lensemble des ouvriers » ; il sagirait dune « guerre menée par lensemble des appareils détat et des états-majors contre lensemble des hommes valides et en âge de prendre les armes » , dune guerre qui voit saffronter lensemble des généraux contre lensemble des soldats ! Dans cette perspective on évacue le problème de lanalyse des formes de lutte de classe à chaque fois différentes dans les différentes situations nationales et dans les différents systèmes sociaux. Partout est à luvre une seule contradiction à létat pur : celle qui oppose riches et pauvres, puissants et humbles. On voit clairement linfluence que cette forme de populisme continue à jouer de nos jours encore, notamment sur la gauche occidentale : quand dans le très réputé livre de Hardt et Negri, Empire , nous lisons la thèse selon laquelle dans le monde actuel à une bourgeoisie substantiellement unifiée au niveau planétaire sopposerait une « multitude » elle-même unifiée par la disparition des barrières dEtat et nationales, quand nous lisons cela nous ne pouvons pas ne pas penser à la vision chère à Simone Weil. Votre reconstruction du problème fournit-elle une clé de lecture aussi pour la période actuelle ? Bien sûr ! Les trois formes fondamentales de lutte de clase analysées par Marx et Engels opèrent toujours. Dans les pays capitalistes avancés la crise économique, la polarisation sociale, le chômage croissant et la précarisation, le démantèlement de létat social, tout cela exacerbe le conflit entre le travail salarié et une élite privilégiée de plus en plus restreinte. Cest une situation qui compromet certaines des conquêtes sociales des femmes, dont la lutte démancipation savère particulièrement difficile dans des pays qui nont pas encore atteint le stade de la modernité. Quant au Tiers Monde, la lutte de classe continue encore à se manifester largement comme lutte nationale. Ceci est immédiatement évident pour le peuple palestinien, dont les droits nationaux sont piétinés par loccupation militaire et par les colonies. Mais la dimension nationale de la lutte de classe na pas disparu non plus dans les pays qui se sont libérés du joug colonial . Ils sont destinés à lutter contre non pas un mais deux types dinégalité : dun côté ils doivent réduire les disparités sociales chez eux ; de lautre ils doivent combler ou atténuer lécart qui les sépare des pays les plus avancés. Les pays qui, surtout en Afrique, ont négligé cette deuxième tâche et qui nont pas compris la nécessité de passer à un certain moment de la phase militaire à celle économique de la révolution anti-coloniale, ces pays nont aucune indépendance économique réelle et sont exposés à lagression ou à la déstabilisation opérée ou favorisée de lextérieur. Nous avons donc trois formes de lutte de classe émancipatrice , parmi lesquelles il ny a pas dharmonie pré-établie : comment les articuler dans les différentes situations nationales et au niveau international afin quelles puissent converger en un seul processus démancipation, voilà le défi auquel doit se confronter une gauche authentique. ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Texte italien disponible sur le blog de lauteur http://domenicolosurdo.blogspot.fr/ et sur http://www.criticaliberale.it/news/105155 Traduit de litalien par Marie-Ange Patrizio http://www.laterza.it/index.php?option=com_laterza&Itemid=97&task=schedalibro&isbn=9788858106655 Source : J. Tourtaux
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
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