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 Forum Marxiste-Léniniste  Théorie  Chine : capitalisme ou socialisme ? 

 Une interview du patron de Huawei

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Xuan
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   Posté le 10-06-2022 à 11:45:20   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

l’interview de Ren Zhengfei (PDG chinois de Huawei) dans le Point: la Chine a peur des Etats-Unis


DANIELLE BLEITRACH 9 OCTOBRE 2021

https://histoireetsociete.com/2021/10/09/linterview-de-ren-zhengfei-pdg-chinois-de-huawei-dans-le-point-la-chine-a-peur-des-etats-unis/#comment-5587

Alors que la Chine accueille triomphalement la PDG de Huawei arrachée aux griffes des USA – pour avoir défié le blocus iranien – il est intéressant de relire l’interview qu’avait donné le père de l’héroïne monsieur Ren Zhengfei. Notez que celui-ci répond à un journal capitaliste dans un pays capitaliste et cherche le consensus « LES GÈNES DE LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE SONT TOUJOURS PRÉSENTS EN EUROPE. CES GÈNES SONT DES PERLES. L’EUROPE A BESOIN D’UN FIL POUR EN FAIRE UN COLLIER. « mais il faut aussi noter que si les deux père fondateurs de la Chine moderne pour Xi Jinping sont Deng Xiaoping et Mao, cet entrepreneur penchera plutôt du côté de Deng que de Mao, et Il met en cause sans état d’âme le code du travail français, question néanmoins politique et il laisse le soin de l’équilibre entre socialisme et marché au gouvernement… Mais même en tenant compte de ce contexte, cet interview est riche pour comprendre la relation que le parti communiste entretient avec ses capitalistes. Pour comprendre également la relation de la Chine avec l’occident, relation empreinte de dialectique marxiste : “la colonisation qui est le prélude à l’unité du genre humain et à percer les poches d’autarcie… Il dit poliment: « vous avez été » des pillards, le pire des fléaux, mais aussi la base d’une émancipation… type d’interview qui date puisqu’il a déjà deux ans serait probablement différent parce non seulement nous devons être prudents dans notre interprétation de la réalité chinoise mais savoir que les choses changent si vite que la réalité de hier est contredite aujourd’hui. (note de Danielle Bleitrach)


_____________________


07JUIL 2019

Le Point : Vous êtes à la tête d’un géant technologique mondial et au cœur d’un retentissant conflit entre les Etats-Unis et la Chine, dans le viseur de Donald Trump. Rien ne vous y prédestinait dans la province pauvre du Guishou où vous avez grandi…

Ren Zhengfei: Ah ça non… [Rires]

Votre histoire en dit long sur celle de la Chine. Racontez-nous. D’abord votre enfance…

Ren Zhengfei: Depuis l’école primaire jusqu’à la deuxième année du collège, je vivais dans un village du district de Zhening. Il y a là-bas des coutumes et des traditions de minorités ethniques qui attirent beaucoup de touristes aujourd’hui. Mais à l’époque, nous devions affronter la pauvreté [au début de la grande famine qui a frappé la Chine de 1958 à 1961, Ren Zhengfei avait 14 ans NDLR]

Vous dites qu’à l’époque tous vos vêtements étaient rapiécés.

Ren Zhengfei: Oui, nous vivions dans la pauvreté, mais, comme nous ne connaissions rien d’autre, on était plutôt heureux. D’autant plus qu’on ignorait l’existence de la baguette française qui est délicieuse [sourire]. Petit, je n’ai jamais voyagé au-delà de 15 kilomètres autour de mon village. Plus tard mon père [Ren Moxum, un agriculteur devenu comptable dans une fabrique d’armes durant l’occupation japonaise, puis instituteur, NDLR] a été muté à Duyun, une petite ville située au cœur d’une région peuplée de minorités ethniques. J’y ai vécu de la troisième année du collège jusqu’au bac. Duyun était une cité très moderne à mes yeux, car les boutiques se trouvaient dans des immeubles de deux étages. Nous trouvions cela incroyable. Certains se moquaient de notre famille parce que nous croyions que Duyun était une grande ville, alors qu’elle avait plutôt la taille d’un gros bourg. Plus tard, quand j’ai été admis à l’université, j’ai quitté la province du Guizhou. je ne suis jamais retourné y vivre.

Avez-vous souffert de la faim?

Ren Zhengfei: La question serait plutôt de savoir si je me souviens d’avoir un jour mangé à ma faim dans mon enfance. A l’époque, c’était rare d’avoir de quoi se nourrir.

Cette Chine que vous décrivez semble appartenir à un autre temps….

Ren Zhengfei: C’est comme si la Chine avait grimpé un escalier pas à pas, sans savoir, au départ, à quoi ressemblait le premier étage de la maison. L’éducation chinoise a permis aux enfants des zones rurales d’apercevoir le premier étage. Et ils ont constaté à quel point la vue est belle de là-haut. De nos jours, grâce à internet, tous les enfants ont droit à cette vue magnifique.

Vous êtes souvent décrit comme un ancien militaire, parce que vous avez travaillé dans l’armée chinoise de 1974 à 1982. Qu’y faisiez vous?

Ren Zhengfei: J’étais ingénieur. Le premier projet auquel j’ai participé a été la construction d’une usine de fibres textiles chimiques à Liaoyang, dans le nord-est de la Chine. A l’époque, il n’y avait pas assez de coton. Cette usine avait un haut niveau d’automatisation, et elle a d’ailleurs importé des équipements produits par deux entreprises françaises: le spécialiste de la distillation des produits chimiques Speichim et la société de produits pétroliers Technip. J’ai d’ailleurs retrouvé une vieille photo prise à l’époque avec un des ingénieurs français [photo publiée par l’hebdomadaire]

C’était il y a bien longtemps. Maintenant, vous dirigez un titan des télécoms et des nouvelles technologies… Comment avez-vous fait pour que Huawei connaisse une si forte croissance?

Ren Zhengfei: La clé du succès consiste à créer de la valeur pour les clients. En dépit de la pression exercée par les Etats-Unis, le pays le plus puissant du monde, les clients n’ont pas arrêté d’acheter nos produits et nos équipements 5G. Cela montre que notre fidélité envers eux et nos efforts dans la création de valeur ont portés leurs fruits. Mais vous voulez savoir ce qui m’inquiète le plus? C’est la possibilité qu’après un tel succès les employés perdent l’envie… Qu’ils ne veuillent plus prendre de postes difficiles. Mais les menaces de Donald Trump ont insufflé une nouvelle dynamique à notre groupe! Et nos employés sont encore plus stimulés qu’avant.

Justement, venons-en à l’origine de cette affaire qui secoue le monde : votre fille Meng Wanzhou, directrice financière de Huawei, a été arrêtée au Canada à la demande de la justice américaine le 1er décembre 2018 sur des accusations de fausses déclarations concernant des ventes de produits Huawei en Iran en dépit de l’embargo, puis remise en liberté sous caution, mais interdite de sortie du territoire. Les Etats-Unis réclament son extradition.

Ren Zhengfei: Ma fille n’a rien fait de mal. Son arrestation par le Canada n’a pas été effectuée dans les règles. Je crois fermement que le Canada est un État de droit et qu’il faut des preuves pour arrêter quelqu’un. Je suis convaincu qu’elle sera libérée. On attend patiemment que la procédure légale aille à son terme.

La principale inquiétude de l’occident à votre égard concerne l’espionnage. Vous avez récemment indiqué que Huawei était prêt à signer des accords de non-espionnage. Est-ce que cela pourrait se conclure avec la France et avec l’Europe?

Ren Zhengfei: A tout moment.

Le gouvernement chinois a promulgué une loi qui oblige les entreprises à coopérer avec les services de renseignement de l’État chinois. Comment pouvez-vous dans ces conditions signer un accord de non-espionnage avec la France, par exemple?

Ren Zhengfei: Nous devons non seulement signer cet accord avec des entreprises françaises, mais également encourager le gouvernement chinois à le signer avec le gouvernement français.

Vous vous présentez officiellement comme une entreprise privée. Mais le gouvernement chinois ne vous a-t-il pas aidé à vous développer?

Ren Zhengfei: Nous sommes soumis à la législation chinoise et payons des taxes au gouvernement chinois. Mais nous sommes indépendants. Pas un centime de capital ne provient de l’État. Tout un chacun peut consulter notre rapport annuel qui est audité par KPMG [il nous tend le rapport]

Oui, mais si le gouvernement chinois vous demande des informations provenant, par exemple, d’un routeur internet ou d’une antenne SG, comment pourriez-vous les lui refuser?

Ren Zhengfei: Premièrement, nous sommes responsables envers nos clients. Deuxièmement, le gouvernement chinois ne nous l’a jamais demandé. Nous vendons aux clients des appareils nus qui sont comme des tuyaux et des robinets. Les terminaux sont des robinets alors que les équipements sont des tuyaux. Ce qui coule dans les tuyaux que ce soit de l’eau ou de l’huile, est déterminé par le système d’information, géré par les opérateurs. Ce n’est donc pas nous qui décidons. Nous n’avons pas accès aux données. J’ose promettre à nos clients qu’il n’y a pas de portes dérobées. J’espère que vous pourrez demander aux entreprises américaines, lors de vos interviews, d’assurer qu’ils n’en ont pas non plus et de signer le même accord avec le gouvernement français.

Pourquoi, vous pensez que Google, facebook et cisco ne pourraient pas prendre cet engagement?

Ren Zhengfei: je ne sais pas.

Est-ce que vous concevez, globalement, que les Occidentaux redoutent l’expansionnisme chinois?

Ren Zhengfei: Si on regarde l’histoire de la Chine, longue de plusieurs milliers d’années, on voit qu’elle n’a jamais été un pays expansionniste. Elle conduit maintenant une politique de réforme et d’ouverture. Cette politique qui nous encourage à sortir de la Chine se fait par des moyens commerciaux. Nous n’avons pas exporté nos idéologies.

Au début du XVème siècle, l’amiral Zheng He est parti explorer le monde jusqu’aux côtes somaliennes, avec des bateaux trois fois plus grands que ceux de Christophe Colomb. Mais l’empire Ming a arrêté les expéditions… Existe-t-il toujours en Chine un débat entre aventure et repli?

Ren Zhengfei: L’objectif de Zheng He était différent de celui de Christophe Colomb. Zheng He a apporté des cadeaux aux pays qu’ils découvrait, il ne visait pas l’expansion commerciale. Chez Colomb, le but principal était de trouver de l’or et des épices, et il a d’ailleurs réussi. En cherchant la richesse et l’élargissement de leur puissance commerciale, les Européens ont apporté au monde leurs langues – l’anglais, le français, le portugais, l’espagnol – ainsi que leurs cultures. Ils voulaient que les populations locales partagent leur idéologie. Un grand nombre de missionnaires sont partis prêcher au-delà de leurs frontières, de sorte que le christianisme s’est répandu dans le monde entier. J’ai beaucoup d’admiration pour cet esprit entrepreneurial des Européens, mais aussi pour toutes les petites églises que j’ai vues dans les forêts tropicales en Afrique, et même dans le désert du Sahara.

Pourquoi?

Ren Zhengfei: Les missionnaires risquaient leur vie pour convertir des peuples au christianisme. sans les missionnaires, les Africains ne parleraient pas les mêmes langues que le reste du monde (anglais, français, portugais, etc.) et il serait difficile de développer l’Afrique aujourd’hui. Je suis allé visiter un endroit reculé de la Chine: Pu’er, un village de l’ethnie minoritaire Lahu ; il y a plus d’un siècle, les missionnaires y ont introduit la guitare. Cela a changé la destinée de ce village, qui s’est ensuite pris de passion pour la musique [il tend son téléphone, une édition limitée Huawei Mate Porsche design, où l’on voit des enfants qui chantent, accompagnés par des adultes qui jouent de la guitare]. regardez! Cette vidéo a été prise en avril dernier. Ce sont les missionnaires qui ont apporté la culture et le développement dans certaines régions arriérées.

Les missionnaires ont donc apporté les guitares à la Chine tandis que, vous, vous apportez la 5 G au monde…

Ren Zhengfei: C’est la prochaine étape. Avec la 5G, les musiciens du monde entier pourront jouer une chanson ensemble, car la latence, c’est-à-dire le temps de réponse, sera très faible.

D’accord pour la musique. Mais comprenez-vous quand même pourquoi les Occidentaux sont actuellement nerveux vis-à vis de la nouvelle puissance chinoise?

Ren Zhengfei: Ce sont les Etats-Unis qui exacerbent les tensions. Ils exagèrent notre influence géopolitique. Ce genre de propagande, associée au fait que beaucoup ne sont jamais venus en Chine, crée des incompréhensions. La Chine n’a pas la capacité de déployer des navires de guerre n’importe où sur la planète comme peuvent le faire les Etats-Unis. personnellement, je pense que la Chine a seulement mis en place un système défensif, la Chine a peur des Etats-Unis.


(suite) Pourquoi la Chine a-t-elle peur des Etats-Unis ?

Ren Zhengfei: Parce qu’ils veulent dominer le monde, ce qui n’est pas le cas de l’Europe, dont le pluralisme politique n’est pas agressif. L’Europe veut surtout gagner de l’argent à travers le commerce. C’est très bien, puisque la Chine souhaite acheter davantage de produits de luxe européens. La diminution continue de la taxe sur les produits de luxe en est la preuve. De plus, les économies chinoises et européennes sont complémentaires. Avec les nouvelles routes de la la soie [l’initiative One Belt, One Road, un ensemble de liaisons maritimes et de voies ferroviaires entre la Chine et l’Europe traversant le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie, la Pologne, l’Allemagne, la France, le Royaume-uni NDLR], les marchandises européennes pourront arriver aisément en Chine et inversement.

Vous parlez d’Union avec l’Europe… mais comment voyez-vous notre continent? « L’Europe: quel numéro de téléphone? » demandait Henry Kissinger. Est-ce pour vous celui de Macron, de Merkel, de Vestager?

Ren Zhengfei: Il n’y a pas besoin d’avoir un seul interlocuteur en Europe. Chaque pays prend des décisions selon son intérêt. Mais l’essentiel, c’est l’équilibre entre la vingtaine de pays européens. C’est pour cela qu’ils ont eu raison de placer le siège de l’Union européenne en Belgique. Si c’était à Paris, on dirait que c’est la France qui représente l’Europe, si c’était à Berlin, on penserait que c’est l’Allemagne. L’Europe est un partenaire digne, dont l’objectif est de poursuivre son propre développement économique plutôt qu’imposer son hégémonie sur le monde.

Dans l’affaire qui vous concerne, il y a deux aspects: on vous a menacé d’une part de restrictions pour exporter vos systèmes et vos téléphones et, d’autre part, de ne plus pouvoir acheter des composants essentiels aux Etats-Unis et en Europe, notamment des semi-conducteurs. Le 29 juin, au G 20, Donald Trump a dit qu’il était prêt à mettre fin à cette double interdiction, à condition que Chine et Etats-Unis trouvent un accord commercial. Quel est le niveau de danger pour vous aujourd’hui?

Ren Zhengfei: Si les États-Unis ou d’autres pays n’achetaient plus nos produits, cela n’aurait pas beaucoup d’impact pour nous. Au cours des trente dernières années, beaucoup d’entreprises n’ont pas acheté chez nous. Mais il faut quand même constater que, depuis que Trump nous a fait de la publicité, le nombre d’acheteurs a nettement augmenté. Les clients ne nous croient pas forcément quand nous disons que nous sommes forts, alors que quand c’est Trump qui le dit, ils le croient [rires]. Par ailleurs, si certains pays ne nous vendaient plus de pièces et de composants, ce serait une situation perdant-perdant. Notre chiffre d’affaire diminuerait mais le leur aussi. Huawei n’est pas une société cotée, la baisse du chiffre d’affaires n’est pas grave. Ce qui n’est pas le cas de nos fournisseurs; car eux quand leur bilan financier n’est pas bon, le prix de leurs actions chute.

Est-ce que cette affaire peut vous pousser à faire alliance avec des fabricants de semi-conducteurs européens? Vous avez mentionné les nouvelles routes de la soie.

Ren Zhengfei: Bien sûr. Par exemple, le nombre de semi-conducteurs que nous achetons chez STMicroelectronics a augmenté. Nous allons acheter davantage auprès des fabricants européens.

Vos téléphones sont encore menacés d’être privés du système d’exploitation Android, de Google. Du coup de nombreux particuliers se demandent si c’est le bon moment pour acheter un smartphone Huawei.

Ren Zhengfei: Oui achetez maintenant, nous proposons des fonctions que les autres n’ont pas. Pour ne parler que de la fonction appareil photo, les téléphones portables sont les meilleurs du monde.

Depuis 2003, vous travaillez à la mise au point de votre propre système d’exploitation, ARK, qui apparaît comme un outil de souveraineté nationale. Pourriez-vous nous dire de quel type de système il s’agit ?

Ren Zhengfei: Le système d’exploitation sur lequel nous travaillons devrait être compatible avec des circuits imprimés, les postes d’aiguillage que sont les switch, les routeurs, les smartphones ou encore les data centers. Le système Arka aura une latence de traitement de moins de 5 millisecondes. Elle sera si faible et le contrôle si précis que ce système sera parfaitement adapté à l’internet des objets, pour la conduite autonome, par exemple. Nous construisons ce système pour rendre possible l’interconnexion de tous les objets, de manière synchronisée. C’est ainsi que nous pourrons nous projeter vers une société intelligente.

En d’autres termes, le système d’exploitation Ark est plus rapide qu’Android ou OSX d’apple?

Ren Zhengfei: C’est très probable.

est-ce un argument commercial?

Ren Zhengfei: Non c’est un argument technique. Cependant, comparé à Apple et à Android, il nous manque encore un bon écosystème d’applications.

Combien de temps vous faudra-t-il pour créer un tel écosystème? Plusieurs années?

Ren Zhengfei: plusieurs années.

On a l’impression qu’Ark OS est un plan B que vous activerez uniquement si vous ne pouvez plus travailler avec Google.

Ren Zhengfei: D’abord, Ark OS, qui est déjà opérationnel pour certains appareils en Chine, n’a pas été conçu pour être utilisé uniquement sur les téléphones portables. Et pour l’instant, il n’est pas destiné à remplacer Android. Si le système haut de gamme de Google n’est plus ouvert à Huawei, allons-nous construire un écosystème pour Ark OS? ce n’est pas encore décidé à 100%.

Si Orange, SFR, Bouygues Telecom ou Free veulent signer avec vous un contrat SG, il n’y aura pas de problème d’équipements ni de sécurité?

Ren Zhengfei: Bien sûr que non. En plus les équipements 5G que nous fournissons sont les plus performants du monde. Aucun fabricant sur la planète ne pourra nous rattraper dans les deux ou trois ans à venir. Il n’y aura pas de difficulté d’approvisionnement et les lignes de production de notre entreprise sont toujours très actives.

La situation est tout de même inquiétante pour vous…

Ren Zhengfei: Je pense que la position de notre entreprise va légèrement se déprécier sur le court terme. Mais comme un alpiniste, la baisse du centre de gravité nous rendra plus stables, puis nous grimperons plus vite et plus haut.

Les réticences face à Huawei ne sont-elles pas dues à une prudence des opérateurs face à la SG? En dehors des voitures autonomes- et ce n’est pas tout de suite- il n’y a pas beaucoup d’applications susceptibles de générer de l’argent…

Ren Zhengfei: Je ne crois pas. Pourquoi l’Europe s’est-elle développée avant la Chine? C’est grâce aux chemins de fer et aux navires. A l’époque, la Chine n’avait que les chariots à cheval, qui étaient beaucoup plus lents que les trains et avaient une capacité de transports moins élevée que les navires. L’augmentation de la vitesse de transmission de l’information va entraîner une croissance économique considérable. La vitesse de la 5G est au moins dix fois supérieure à celle de la G4 et cela favorisera le développement de l’économie et de la culture. Un exemple? Il y a dix ans, le PIB de la Malaisie et celui de la Corée du Sud étaient comparables. La Corée du sud a beaucoup investi dans les nouvelles technologies. Et bien son PIB est maintenant plus de deux fois supérieur à celui de la Malaisie.

C’est l’argument des gouvernements. Mais pour les opérateurs, cela représente d’énormes investissements qu’ils ne pourront pas rentabiliser tout de suite...

Ren Zhengfei: Ce n’est pas vrai. Même si l’opérateur passait à la 5G tout en maintenant le prix de la 4G, le rendement de l’opérateur serait considérablement augmenté.

Pourquoi? Il faut prendre en compte le prix des licences et celui du déploiement…

Ren Zhengfei: Oui, mais une fois cet investissement réalisé, le coût du management de la 5G ne représente qu’un dixième de celui de la 4G. La vitesse de la 5G est 10.000 fois supérieure à celle de la 2G avec la même consommation d’énergie. Une technologie avancée ne signifie pas qu’elle a une valeur plus élevée. Sans les technologies 5G, les États-Unis pourraient devenir un pays arriéré.

En fin de compte, le conflit avec Trump est-il de nature commerciale ou technologique ?

Ren Zhengfei: Je ne sais pas ce que pense Trump, mais je crois qu’il s’agit plutôt d’un conflit politique. Dans le domaine des télécommunications, les États-Unis n’ont pas de G5 ni de communication optique. Comme il y a beaucoup de technologie qu’ils n’ont pas, ce n’est donc pas un conflit technologique. Dans l’industrie des équipements de télécommunications, il n’y a pas une seule entreprise américaine qui vend les mêmes produits que nous, ce n’est donc pas un concurrent à ce niveau. Les États-Unis nous ont frappés sans raison précise, mais objectivement, ils ont aidé Ericsson et Nokia qui sont des acteurs européens. Cela dit, nous sommes très heureux que les peuples puissent utiliser les produits d’Ericsson et de Nokia. Je n’exige pas qu’on utilise nos services. Technologiquement ils ont beaucoup à nous apprendre. Ericsson par exemple a inventé le commutateur téléphonique en 1922. Mais, de la même manière que nous pouvons être plus forts qu’Erisson et Nokai dans les infrastructure de réseaux.

Avez-vous déjà rencontré Trump?

Ren Zhengfei: Pour quoi faire? je voudrais plutôt rencontrer Macron. [rire]

Certains disent que les États-Unis veulent empêcher la 5 G de Huawei en attendant de développer leur propre technologie. Qu’en pensez-vous?

Ren Zhengfei: je ne pense pas qu’ils puissent stopper Huawei. La roue de l’histoire tourne, personne ne peut la bloquer.

Le rôle de Huawei dans la 5G et le fait qu’il n’y ait pas d’équivalent américain sur cette technologie a-t-il représenté, pour les Etats-Unis, l’équivalent du « moment spoutnik ». Quand ils se sont rendu compte que les Russes étaient en avance sur eux dans la conquête spatiale? Qu’en pensez-vous?

Ren Zhengfei: En fait, nous avons compris, il y a longtemps que le monde avait besoin de trois points d’appui pour maintenir son équilibre… Actuellement il n’y en a que deux, la Chine et l’Europe. Donc c’est instable. Ce problème éclatera tôt ou tard.

En quoi l’Europe est-elle un point d’appui? le chercheur taïwanais en intelligence artificielle Kai-fu-lee, qui a été le premier président de Google et d’Apple en Chine, assure que l’Europe n’existe pas technologiquement aujourd’hui.

Ren Zhengfei: Je ne suis pas d’accord. Les gènes de la révolution industrielle sont toujours présents en Europe. Ces gènes sont des perles. L’Europe a besoin d’un fil conducteur pour en faire un collier. Votre continent est encore très fort en sciences et en technologie. Comme en mathématiques, qui sont à la base de l’intelligence artificielle. or les pays qui sont les plus en avance dans ce domaine sont la France et la Russie.

Pourtant l’Europe a beau avoir d’excellents chercheurs et mathématiciens, elle n’a pas de géants du high-tech qui aurait été créé il y a moins de quarante ans, comme l’ont été Huawei, Google ou Alibaba. Pourquoi?

Ren Zhengfei: Les gènes sont toujours là, mais ils ne peuvent pas être transformés automatiquement en une entité. Il faut que les entrepreneurs et les gouvernements travaillent ensemble. Regardez, nous utilisons le système de gestion de production de Dassault Systèmes. L’Europe est quand même très forte! Mais il reste encore un petit problème dans le milieu professionnel français: la protection des employés est beaucoup trop forte, au point que les entrepreneurs n’osent pas embaucher. Et si on n’embauche pas, on ne peut pas former un groupe qui puisse être compétitif à l’échelle mondiale.

La filiale française de Huawei compte 1000 employés, ce nombre va-t-il augmenter?

Ren Zhengfei: Huawei a déjà cinq instituts de recherche en France. Ce nombre pourrait croître. La France est forte en mathématiques et figure parmi les pays les plus avancés en sciences et en technologies, ce qui est en lien étroit avec la politique nationale d’encouragement des mathématiques de Napoléon, il y a deux siècles. L’école normale supérieure est la plus forte en mathématiques. Nous devons donc intensifier nos investissements en France, au centre de recherche sur les algorithmes et la 5G de Boulogne Billancourt, par exemple. Les technologies qui se cachent derrière l’appareil photo de notre téléphone portable sont les meilleures du monde. Ces procédés qui permettent de synthétiser des images ont été inventés par des ingénieurs français de notre centre de recherche établi à Sophia Antipolis. A l’avenir, l’intelligence artificielle se développera dans d’autres domaines, et d’autres mathématiciens d’excellence rejoindront nos rangs.

Comme les choses ont changé… L’économiste et historien britannique Angus Maddison a rappelé que la Chine est restée la première puissance mondiale jusqu’en 1890. Assiste-t-on à un retour à la normale?

Ren Zhengfei: Au cours des dernières décennies, la Chine a beaucoup progressé, mais la qualité du développement doit être améliorée. La Chine doit apporter davantage de contributions à l’humanité. Nous ne sommes pas encore à la hauteur. L’Europe, le Japon et les Etats-Unis sont encore devant nous. Bien que le volume du PIB de la Chine soit relativement important, beaucoup de biens exportés sont des produits à valeur basse et moyenne, et le PIB par habitant reste faible en comparaison.

Pauvreté et inégalité sont-elles un risque majeur pour la Chine ?

Ren Zhengfei: Les personnes vivant dans des régions reculées sont encore pauvres. C’est la raison pour laquelle les gouvernements qu’ils soient centraux ou locaux, s’efforcent d’améliorer la production. Le soulèvement du peuple en Chine envisagé par les Etats-Unis ne se produira pas, car les masses populaires s’enrichiront et ne penseront qu’au développement de la production.

Je ne sais pas si vous êtes déjà allés au Tibet. Le transport y est maintenant meilleur que celui de Shenzhen. Les infrastructures y sont très belles, l’économie et la vie du peuple se sont considérablement améliorés. je ne pense pas qu’il y aura du chaos dans ces régions. Au contraire, le problème de pauvreté des États-Unis n’a pas été résolu.

On disait que les blancs sont riches et les noirs sont pauvres, mais ce n’est plus le cas. Beaucoup de blancs sont pauvres. D’ailleurs cette guerre commerciale et l’augmentation des tarifs douaniers sont un énorme fardeau économique sur les épaules du peuple américain.

Et pour quelle raison?

Ren Zhengfei: Les prix des produits exportés par la Chine ne peuvent plus être baissés, sinon les entreprises vont faire faillite. Si les États-Unis augmentaient encore les tarifs douaniers, ce serait le peuple américain qui paierait la facture. Si l’Amérique ne pouvait résoudre le problème de la pauvreté du peuple, il y aurait des désordres dans la société. En revanche, le gouvernement chinois est déterminé à éliminer la pauvreté, ce qui est très judicieux.

Mais au fond, êtes vous plutôt capitaliste ou socialiste?

Ren Zhengfei: Deng Xiaping a jeté les bases du système, qui est le socialisme avec l’économie de marché, lorsqu’il menait la réforme et l’ouverture. Le socialisme est un système qui accentue l’équité, mais on a souvent confondu l’égalitarisme et l’équité en Chine, à tort. L’équité socialiste signifie que la personne qui travaille plus gagne plus, la personne qui contribue plus prend plus. Par exemple, si nous travaillons tous les deux sur un quai pour transporter des marchandises, et que vous pouviez porter trois sacs parce que vous êtes plus grand alors que je ne pourrais en porter qu’un parce que je suis plus vieux, vous gagneriez trois fois ce que je gagnerais.

Cependant vous ne pourriez pas en porter cinq puisqu’il y a un écart limité entre les conditions physiques des gens. En revanche, l’écart du capital n’est pas limité par les conditions physiques. Par conséquent, le grand fossé entre les riches et les pauvres est dû à l’effet levier du capital et non du travail.

La Chine s’est pourtant convertie au capital...

Ren Zhengfei: Deng Xiaping estimait que le système de base de la Chine était le socialisme, mais qu’il nous fallait aussi l’économie de marché. Dans l’économie de marché, il existe forcément le levier du capital. La Chine doit donc maintenir un équilibre entre le capital et le travail. Qui peut le faire? le gouvernement en réformant la distribution des bénéfices. Quand il s’agit de 1,3 milliard de personnes, vous pouvez imaginer le nombre de conflits d’intérêt qui sont survenus. Le gouvernement chinois doit maintenir un contrôle fort pour que le pays ne sombre pas dans le chaos. Pour cette raison Deng Xiaoping a adhéré en 1979 aux quatre grands principes fondamentaux: [l’avancée vers le socialisme; la dictature du prolétariat; le leadership du parti communiste chinois; le fait que le Parti se fonde sur le marxisme léninisme et la pensée de Mao Zedong] Nous avons besoin de réformes, d’ouverture et de développement, mais pas de chaos. Le gouvernement central a géré le rythme de la réforme. Si celle-ci était lente et que le contrôle était trop fort, il fallait plus de courage et « aller plus vite ». Si la réforme était trop rapide et qu’il y avait des conflits, Deng Xiaoping insistait encore plus sur les quatre principes fondamentaux et demandait de ralentir. C’est ainsi que la Chine a réalisé la transition pendant les trente dernière années.

A qui appartient l’argent de l’Etat? Au peuple. Comment le gouvernement redonne-t-il de l’argent au peuple? En construisant des autoroutes et des chemins de fer. Est-ce que vous pensez que les chemins de fer du Tibet rapportent de l’argent? les capitalistes n’y investiront pas. Grâce au gouvernement chinois, les autoroutes et les chemins de fer en Chine ont été construits avec dynamisme, ce qui bénéficie au peuple et atténue les conflits entre les différentes classes sociales. Les Etats-Unis ont envisagé une révolution de couleur en Chine, mais pour cette raison, elle n’a pas marché.

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