| | | | | | | | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 20-08-2015 à 15:30:29
| | Linstrumentalisation du religieux dans une nouvelle construction du « eux » et du « nous ». LIslam comme nouvel ennemi Publié le 8 août 2015par bouamamas Saïd Bouamama La référence à lIslam est aujourdhui récurrente dans nombre danalyses et structure pour une bonne part le paysage idéologique qui est le nôtre. Cette question sensible au vu des réactions quelle provoque nest pas innocente, et, comme les autres intervenants*, je considère quil y a très peu de religieux dans tous ces événements auxquels on a affaire en la circonstance.
Pour appréhender le phénomène, le mieux est de faire appel au vieux réflexe de contextualisation, contextualisation historique, économique mais également géostratégique. Je commencerai donc par souligner quelques éléments qui me semblent incontournables et qui vont mamener à critiquer les explications que lon nous assène au niveau médiatique et politique et qui se trouvent parfois reprises par le monde à prétention savante. Disparition du monde bi-polaire et exacerbation des contradictions En premier lieu, il sagit de se pencher sérieusement sur cette grande transformation qua représentée la disparition du monde bi-polaire après la chute des pays de lEst et dont on na pas fini de saisir les effets systémiques directs ou indirects. Ce monde bi-polaire a structuré et organisé les équilibres régionaux et continentaux. La disparition de cet équilibre vient re-questionner nos approches de ce qui se joue dans le monde actuellement et ce quelle que soit lanalyse que les uns et les autres ont pu faire de cette période de lhumanité. Cest un élément clé. Un des premiers effets va être lexacerbation dune concurrence entre grandes puissances que lexistence dun ennemi commun avait réussi à contenir jusque là. En un mot cette tension bi-polaire faisait que les contradictions internes aux Etats-Unis et à lEurope, à lintérieur même de lEurope, étaient réfrénées, canalisées. Aujourdhui, on ne peut comprendre certains conflits sans prendre en compte le jeu de chacune des grandes puissances, de la France, des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne
On ne peut rien comprendre par exemple au conflit algérien de la décennie 90 -une guerre prétendument civile- si on ne prend pas en considération les soutiens successifs, apportés à des moments différents, à des groupes qui utilisaient lIslam à des fins politiques et si lon nétablit pas de relation avec lenjeu que représentent le gaz et le pétrole algériens. Enjeux économiques et déstabilisations La maîtrise despaces bien spécifiques, essentiels à leur développement, représente pour les puissances économiques une véritable nécessité dans le système actuel. Force est de constater que les lieux de tensions, les lieux de conflits, de déstabilisation ne sont pas situés nimporte où géographiquement. Deux espaces peuvent être définis : En premier ceux liés au pétrole et au gaz. Autour de ces lieux, on assiste à un certain nombre de déstabilisations, dinterventions, de conflits précédés ou accompagnés de discours idéologiques qui les justifient. Les États-Unis ne cachent dailleurs pas leur stratégie, puisquils affirment quil faut redessiner la carte du Moyen-Orient. Le livre de Zbigniew Brzezinski, « Le grand échiquier : La suprématie américaine et ses impératifs géostratégiques », fourmille dinformations attestant de la poursuite systématique de cette stratégie au travers des crises successives de la région. Le second espace de déstabilisation est lAfrique. Ce continent joue sur le plan des minerais stratégiques -le lithium, le coltan, luranium- le rôle que joue le Moyen-Orient pour ce qui concerne le pétrole et le gaz. Sans pour autant considérer que lon est en présence dun complot mondial, -une vue simpliste, réductionniste et forcément inexacte des situations-, la série de déstabilisations que connaît lAfrique nest pas le fruit du hasard. Si lon considère la stratégie des grandes puissances, leur intérêt se focalise sur des espaces précis riches en matières premières dans lesquels elles nhésitent pas à déclencher des conflits et des guerres pour sen assurer le contrôle. Pour ce faire, elles ne vont reculer devant aucun moyen, et souvent de façon cynique, sappuyer sur des contradictions existantes, des contradictions historiques lointaines mais qui pour la circonstance seront revivifiées, réactualisées, instrumentalisées -la destruction de lEtat syrien, de lEtat irakien ou afghan montre à quel point des contradictions, désactivées ou jusquà lors neutralisées, peuvent être réveillées et provoquer la décomposition ou le démembrement des structures antérieures. Ce besoin des grandes puissances de rebattre à leur profit un certain nombre de cartes nest pas étranger à la survenue de crises et à la déstabilisation que connaissent des pays ou des constructions étatiques qui, sans devoir être idéalisés, avaient réussi à trouver un équilibre et une stabilité leur permettant dexister et de défendre leurs intérêts nationaux. Loffensive ultra libérale Faisant suite à la disparition du monde bi-polaire et à lexacerbation des conflits, loffensive ultra libérale est le troisième élément dont il faut tenir compte. Cette offensive que lon a pu qualifier de monétariste a commencé dans les années 70 et sest accélérée après la chute des pays de lEst. Elle a des conséquences très concrètes dans bien des conflits daujourdhui. La mise en place de plans dajustement structurel a eu pour effet dappauvrir massivement et même de ruiner des Etats sommés de rembourser indéfiniment une dette illégitime. Les ravages sociaux provoqués par ces plans dajustement structurel sont immenses. La contamination par le virus Ebola a révélé linexistence de services sanitaires capables dintervenir, services qui existaient dans les années 70-75 mais qui ont été démantelés au Mali, en Guinée, comme dans dautres Etats, pour répondre aux exigences des institutions financières internationales. Avec la réapparition dun certain nombre de pandémies directement liée à ce processus de paupérisation des Etats, le danger existe de voir des raisons humanitaires servir de prétexte à des interventions dune nature toute différente ! Le système de la dette et de son remboursement qui exige que lon fasse des économies dans les services publics, en somme que lEtat soit soumis à une cure damaigrissement, selon lexpression que répètent à lenvi les experts, montre ici son inefficacité et ses conséquences néfastes. Dans des pays déjà pauvres et frappés par les rapports dinégalité Nord/Sud, ces politiques dajustement structurel poussées à lextrême ont déchiré profondément le tissu social et conduit les sociétés civiles au bord de léclatement. Dans de très nombreux endroits, et même en tenant compte de lhétérogénéité dun pays à lautre, ces plans ont fait basculer les populations dun état de pauvreté relative à la misère la plus insupportable. Lapparition de gourous, de sectes nest pas étrangère à ce basculement et à cette déstructuration sociale qui ne fait que samplifier. Dans des Etats affaiblis, ces sectes, ces groupements sectaires, souvent vecteurs des intérêts de telle ou telle puissance, ne peuvent que se développer et prendre de limportance jusquà contrôler dimmenses territoires. Émergence de nouvelles puissances Le quatrième élément est larrivée dans la sphère de léconomie mondiale de nouveaux acteurs -les pays émergents- et particulièrement de la Chine qui offre sur le marché international des conditions de contrats, de commerce, dinvestissements plus avantageuses, des conditions qui la rendent plus attractive. Aussi la Chine a-t-elle su attirer à elle les dirigeants de nombreux pays africains (indépendamment de leur hétérogénéité ) et même dAmérique latine et développer avec elles des relations commerciales plus satisfaisantes La Chine et les autres émergents concurrencent directement les positions acquises antérieurement par les grandes puissances et les remet en cause -celles par exemple de la France dans son pré carré où des contrats léonins très avantageux pour elle, sont signés au mépris des intérêts nationaux des pays africains et de leurs populations. Suscitée par la pénétration économique de la Chine, la peur des grandes puissances déjà établies de perdre des marchés, est un élément sur lequel on ne peut faire limpasse. Seule ou conjuguée à dautres éléments, cette peur est lune des causes de la déstabilisation de certains pays -cest le cas du Mali, de la Côte dIvoire- après que ces pays ont passé des accords avec les Chinois et les Brésiliens. Certes il faut se méfier de toute analyse mécaniste, de tout automatisme dans lengrenage des causes et des effets, cependant il est important de ne pas perdre de vue cette donnée. Un système en crise Il serait vain de croire que lon a affaire à une série de crises, lune ici, lautre à côté, lune présente, lautre passée, la troisième à venir, qui nauraient rien de commun, chacune indépendante des autres. Ce qui caractérise la période présente, cest le caractère systémique de ce qui se passe, cest tout un système qui est en crise. Lexemple de la Libye est révélateur et on na pas fini de mesurer les conséquences de la destruction de ce pays. Depuis, des armes circulent, des groupes interviennent dans le Nord du Mali ou dans le Sud algérien. Lintervention a favorisé le développement dune sorte de cancer avec la multiplication de métastases qui prolifèrent, ou plutôt que certains groupes diffusent en profitant souvent de laffaiblissement des Etats. Preuve sil en est que la destruction des équilibres historiques, lorsquelle ne provient pas dune dynamique interne à la société mais dune intervention de forces extérieures ne produit que rarement les résultats escomptés et, disant cela, il nest pas question de couvrir de vertus lancien régime en place. Tout à lheure, à propos du Pakistan, il a été dit que ce pays exportait vers lIrak, mais aussi vers la Syrie, ses « talibans » les plus excités. Des opérations tout aussi tortueuses ne sont pas rares qui amènent souvent à ce que lon ferme les yeux sur les agissements de ceux que lon a combattus la veille parce quils peuvent servir nos intérêts maintenant. Avec cynisme, nos ennemis dhier deviennent nos amis daujourdhui et inversement. LIslam, nouvelle frontière De nos jours, sil est impossible de comprendre les crises qui secouent des régions entières sans les analyser dans un cadre global, en dehors des interactions quelles entretiennent entre elles, il faut cependant remarquer quil est un élément commun à bien de ces crises : dans chacune delles, il est fait référence à lIslam, une référence présente dans tous les discours auxquels nous sommes soumis. Que lon regarde ce qui se dit sur la Syrie, lIrak, lAfghanistan, dans toutes ces situations, on assiste à la construction dun nouvel ennemi, dune nouvelle frontière, une frontière religieuse. A cet effet, on va interpréter de manière religieuse des conflits qui sont avant tout économiques, politiques, sociaux, territoriaux -en tout cas qui sont dun autre type, dune autre nature, dun autre ordre. Sur tous ces conflits, on va plaquer une même grille de lecture, on va en quelque sorte les « religiosiser » ce qui revient à les absolutiser. Instituée en lieu et place des frontières antérieures, cette nouvelle frontière religieuse a une double fonction : celle dhomogénéiser et celle de distinguer à lintérieur de chacun des peuples ici et là-bas. Ici, homogénéiser lessentiel de la population française face à un danger supposé et ce danger, cest le musulman qui remplace la figure du dangereux communiste. Comme il faut tout de même impliquer dans cette opération une partie des populations issues de limmigration, on va inventer une distinction entre le musulman « modéré », -le « bon »- et le musulman « radical », forcément le « mauvais », distinction qui présente lavantage de ne pas apparaître comme caricatural quand on parle des musulmans. Cette homogénéisation peut se résumer par la formule « Nous sommes tous dans le même bateau ici », ce qui permet de masquer tous les autres clivages et évite que ne soit pris en compte ce qui peut nous distinguer au niveau social, politique, économique. Lautre avantage de cette opération, cest que lon a fabriqué une catégorie nouvelle, celle des musulmans radicaux, une catégorie qui présente lintérêt dêtre à géométrie variable du lundi au vendredi. Le lundi, ce sont ceux qui appellent explicitement au « djihad militaire », et le vendredi ce sera la femme voilée
Avec évidemment toute la confusion nécessaire pour que sopère lamalgame entre les deux. Ce concept de musulmans radicaux sapplique aussi en tout lieu où éclatent les conflits : là-bas, on aura dun côté les bons musulmans quil est de notre devoir de soutenir, et de lautre les radicaux qui sont irrationnels quil faudra aller combattre à tout prix. Par son simplisme, cette grille dexplication binaire présente un grand intérêt : elle amène à ne plus réfléchir aux causes et aux contradictions qui existent alors que pour nimporte quel autre conflit, on chercherait, à trouver lenjeu, à comprendre sil est économique, stratégique, sil nest pas lié à une question ethnique. En plaquant une grille religieuse, on rend inaudibles toutes ces autres explications possibles. Processus de construction de limage du musulman : le « eux » et le « nous » Savoir comment cette nouvelle frontière, cette nouvelle image du musulman peuvent être construites permet de mettre en évidence quatre processus idéologiques à luvre en la matière -je vous renvoie à un article que jai publié il y a quelques semaines « La fabrication médiatique du djihadiste » et je me permets de les rappeler rapidement. Le premier est le processus dessentialisation de lAutre et de soi. Le comportement des autres, des musulmans ne va plus être expliqué à partir des contradictions économiques, politiques ou autres mais à partir dune essence, lIslam, un Islam qui est forcément comme cela, qui fonctionne forcément comme cela. Ce processus, poussé à son terme, ne peut quégalement mener à lessentialisation de soi. Ainsi, contrairement à lIslam qui est utilisé à des fins politiques, nous serions protégés par la religion catholique, qui aurait en elle, par essence, une capacité qui lui permettrait déviter la barbarie. Ainsi se trouvent essentialisés un « eux » et un « nous » et cette essentialisation passe bien entendu par la négation de toutes les différences entre nous ici, et dautre part par la négation de toutes les différences entre musulmans là-bas. Au mieux, on saura quil existe les sunnites et les chiites, mais les différences au sein même des sunnites, au sein même des chiites sont totalement ignorées comme le sont les différences économiques, politiques
Ce processus dessentialisation fabrique un « nous » et un « eux » musulman homogénéisé
une réduction inévitablement porteuse dincompréhensions et de conflits. Essentialiser ne suffit pas et on va poser le principe dune différence, dune frontière absolue entre « eux » et « nous ». Cest lobjet du deuxième processus. Il nest pas question de « nous » comparer un tant soit peu à « eux », il faut absolutiser la différence. On ne peut être comparés à ces barbus qui égorgent les enfants. La mise en scène médiatique de cette violence va diffuser dans nos imaginaires, dans nos inconscients, dans lopinion publique lidée qu« ils » ne sont pas comme « nous », qu« ils » ne pensent pas comme « nous » jusquà nous faire oublier que tout aussi barbare a été lhistoire européenne dun passé somme toute récent et que dans « nos » hôpitaux psychiatriques, il est des gens capables de commettre de pareilles atrocités. Partout, ici, là-bas, ailleurs, des discours politiques, des discours de révolte peuvent conduire à des comportements tout aussi barbares. Cette focalisation sur lIslam comme porteur dune différence absolue a besoin dêtre interrogée et cette stigmatisation nest pas sans conséquences ici entre Français en fonction de leur origine, et cela ne concerne pas uniquement les jeunes. Le troisième processus vise à présenter les comportements des musulmans comme irrationnels. « Nous », nous sommes du côté de la rationalité, « eux » sont réellement incompréhensibles. Lexclamation « Ah ! Il sagit encore de djihadistes ! » suffit à expliquer les situations, comme si le phénomène djihadiste ne sanalysait pas par des facteurs économiques, sociaux, politiques, géostratégiques. La mise en avant de cette grille de lecture selon laquelle « eux » sont irrationnels en découplant cette explication des autres causes, nous empêche denvisager les situations dans leur complexité. Une démission de la pensée, un renoncement à lintelligence des choses, dautant que les émissions de télévision ne nous aident guère à saisir les phénomènes, tout à la fois dans leur globalité et dans leurs spécificités propres. Tout cela va se trouver amplifié par le processus de production de la peur. Dans les médias, pour traiter des événements dAfghanistan, du Pakistan, du Moyen-Orient, et pour pallier labsence dexplications sereines ou de questionnement sur le fonctionnement du monde, seule est proposée une dramatisation dans laquelle le ton employé pour les commentaires ne peut que générer la peur. Dès lors, il faut sinterroger plus avant sur la fonction sociale de ce nouvel ennemi, le musulman tel que construit par les médias, homogénéisé, essentialisé, irrationnel, ce musulman qui fait peur alors que le musulman réel nest pas celui-là, il est divers, il est multiple, et porte différents projets politiques. Au plan extérieur, ce musulman essentialisé, fantasmé, ce mauvais musulman représente une incontestable aubaine pour justifier les interventions que nos intérêts économiques appellent, des interventions décidées bien entendu pour soutenir les « bons » qui, au gré de nos avantages, peuvent être les femmes, les minorités. Cela permet également de nous autoriser des comportements qui nous apparaîtraient, dans dautres circonstances, comme illégitimes et provoqueraient immédiatement lindignation. Il est assez frappant que lorsque lon a appris les tortures à Guantanamo, immédiatement à la télévision, tous ces « ogues », « politologues », « islamologues », qui nous expliquent le monde en trente secondes, ces nouveaux experts ont trouvé légitime ce qui se passait à Guantanamo
pour les plus anciens ici, cela doit certainement leur rappeler la guerre dAlgérie ! Il faut relire comment le général Ausaresses justifiait la torture. Quand on installe la peur, quand la peur est là, présente, cest la déraison qui sinstalle. En Afrique, au Moyen-Orient, cest à lombre de cette peur quon redessine tranquillement les cartes géostratégiques, quon va sautoriser à couper des nations en deux, le Soudan par exemple et que penser du démembrement de lIrak ! Face à un danger tellement irrationnel, tellement incompréhensible, on va accepter que lon intervienne nimporte où, nimporte comment. Des conséquences néfastes La construction du « eux » et du « nous » ne va pas rester sans effets sur la société française. Sur le plan intérieur, trois conséquences méritent dêtre soulignées : En tout premier lieu, cest le développement de lislamophobie. On ne peut, pendant trente ans, véhiculer des images qui essentialisent lIslam, qui homogénéisent le musulman, le présentant comme sauvage, barbare, dangereux et irrationnel et être étonné que le Français moyen développe face à ces images des réactions de peur et de rejet. Lislamophobie nest pas un virus quaurait contracté le peuple français, cest le résultat de trois décennies de construction médiatique. On ne pourra éradiquer cette forme de racisme que si on arrête de diffuser ce genre de représentations du musulman. Et pour tous ceux qui sont engagés comme moi dans la lutte contre lislamophobie, il est temps que ce phénomène soit considéré comme la forme contemporaine du racisme. La deuxième conséquence, cest la construction qui sinscrit dans la durée dune identité essentialiste de la nation française. Cest lidée que face à ce « eux », « nous », par nature, on est vraiment des démocrates. Les concepts sont brouillés, ce dont profite lextrême droite pour se dédouaner en quelque sorte. La laïcité qui était à gauche est instrumentalisée
Extraordinaire pour qui connaît lhistoire de lextrême droite, quelle puisse se revendiquer comme laïque ! De la même façon cette construction du musulman va lui permettre dapparaître comme le défenseur du droit des femmes, de leur émancipation. Lessentialisation de lidentité française, et plus largement occidentale, est le résultat de tous les processus que jai tenté décrire. Il ny a rien de pire pour une nation que lorsquune identité est essentialisée, parce que cela entraîne nécessairement le rejet de toutes les différences. Si lon ne casse pas ce processus, si lon ne réintroduit pas de lidentité historique, politique, si on ne favorise pas linterculturel, le multiculturel, toutes ces interactions possibles et fécondes, si cette identité multiple nest pas revitalisée et que lon sobstine à considérer une « essence » française différente des autres essences, on court à la catastrophe. Et tous ceux qui pensent quavec le temps le racisme va disparaître se trompent lourdement. La limitation des droits est la troisième conséquence. Angela Davis a étudié avec soin ce processus aux États-Unis et ses derniers textes nous montrent comment la lutte contre le terrorisme a pu représenter une aubaine pour justifier toutes les lois liberticides. On peut, sous ce prétexte, contrôler nimporte qui, nimporte quand et sautoriser des perquisitions qui étaient illégales auparavant. Dans le souci dêtre protégés, on a accepté que toute une série de droits se voient réduits, des droits pour lobtention desquels on sest battu par le passé, pour lesquels des militants se sont engagés parfois jusquau sacrifice. Et ces droits, on est prêt à les abandonner parce que la peur a été installée. Un ensemble de régressions qui appellent à réagir Lensemble de ces processus, de ces stratégies idéologiques ont produit au moins trois résultats principaux. Le premier est que lon se retrouve avec un mouvement pacifiste complètement désarmé alors quil y a peu encore, il était capable, lorsquil y avait une intervention militaire, dorganiser des débats, de produire des idées, de mobiliser pour des manifestations. Pour la première fois depuis des années, les interventions au Mali, en Côte dIvoire nont donné lieu à aucune réaction. Nous interroger sur la façon dont nous avons été désarmés idéologiquement savère indispensable. En deuxième lieu, lislamophobie a réussi à diviser les classes populaires non pas à partir dun vrai problème de divergence idéologique -ceux qui ont un lien familial, culturel, personnel avec lIslam ne font évidemment pas partie de la grande bourgeoisie française- mais essentiellement sur des présupposés religieux et une construction dun « eux » fantasmé. Une demande dautoritarisme quil ne faut cependant pas exagérer, mais qui mérite quon sen « pré-occupe ». La crainte dun danger favorise toujours pareille demande. On ne peut analyser la montée du phénomène Marine Le Pen sans prendre en compte cette déstabilisation globale qui a brouillé bien des repères. En prétendant quelle possède « la » solution, elle ne peut quattirer à elle tous ceux qui pensent que lautoritarisme vaut mieux quune société « laxiste ». Les enjeux sociaux se définissent de plus en plus au niveau de la planète. La bataille ne se mène pas seulement par des grèves, des affrontements, des luttes, des guérillas, elle se mène de manière aussi importante sur le plan conceptuel, sur le plan des grilles explicatives de lecture qui appellent à bien cerner les problèmes et à réagir sans se tromper dadversaires. Il est grand temps de sinterroger sur la façon de redévelopper les vieux réflexes qui consistent non pas à se référer à des explications religieuses ou de type ethnique ou culturaliste mais à rendre intelligibles les situations par leurs véritables causes, quelles soient économiques, sociologiques ; géostratégiques. Et en ce domaine toutes les voies méritent dêtre explorées plus à fond pour nous préparer à réagir plus efficacement.
_____________________ Notes : 1- Ce texte est la retranscription dune Intervention faite lors dun colloque ayant pour thème « Pour une lecture profane des conflits et des guerres En finir avec les interprétations ethnico-religieuses ». Samedi 25 octobre 2014. 2- Saïd Bouamama : Sociologue, militant au FUIQP (Front uni des Immigrations et des Quartiers populaires) il a conduit de nombreux travaux sur les processus idéologiques à luvre dans les conflits, au niveau français comme au niveau international, et plus particulièrement sur les justifications propres aux dominations. Il est lauteur notamment de « Figures de la révolution africaine de Kenyatta à Sankara (Zones, 2014), « Les Discriminations racistes, une arme de division massive » (lHarmattan, 2011), « La manipulation de lidentité nationale Du bouc émissaire à lennemi intérieur », (Cygne, 2011).
_____________________ * Intervention de Said Bouamama au colloque : Pour une lecture profane des conflits et des guerres En finir avec les interprétations ethnico-religieuses », le samedi 25 octobre 2014. Transcription Yves Marchi & Alexandrine Vocaturo (Mrap-Mention), animateurs du site repères anti racistes. Intervention revue par lauteur et publiée avec son autorisation.
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
| |
| | | | | | | | | |
|