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 La 3e guerre mondiale a-t-elle commencé au Kosovo

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Xuan
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   Posté le 15-04-2020 à 20:31:12   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

La troisième guerre mondiale a-t-elle commencé au Kosovo,

par Danielle Bleitrach* et Jacques Jedwab**

http://histoireetsociete.com/2020/04/15/la-troisieme-guerre-mondiale-a-t-elle-commence-au-kosovo-par-danielle-bleitrach-et-jacques-jedwab/?fbclid=IwAR1hF7PCjlmd7Zq3v8v7Y-fxo1xXbwBlOQBb7hn3p71hsUOljw1PPsQ56Pw

15 AVRIL 2020

Cet article a été publié en décembre 1999 dans la Revue la Pensée. Il a suscité de grandes critiques de la part de la direction du secteur international du PCF, en l’occurrence Jacques Fath. Ce fut d’ailleurs le dernier article de moi publié dans la presse communiste. Je dénonçais en effet l’intervention de l’OTAN et j’annonçais la fin d’une Europe autonome des Etats-Unis, toutes choses qui déjà n’étaient pas bonnes à dire. Mais le lecteur jugera sur quelles bases a débuté mon interdit et ma censure dans la presse communiste, l’interdiction faite désormais aux communistes d’avoir connaissance de mes opinions, les diffamations sur la personne. S’il se trouve un jour des historiens aptes à juger de ce que fut le massacre des communistes au nom de “l’anti-stalinisme”, en fait le ralliement au capital, je pense que cet article dans lequel je n’ai pas changé une virgule pourra servir de pièce au dossier. Cet article a été écrit avec mon cousin Jacques Jedwab, un psychanalyste. Merci à Stephen Chalk qui a réussi à le retrouver dans les archives de la revue dont je suis toujours membre du pléthorique conseil de rédaction, mais où mes livres, mes écrits subissent la même censure (note de Danielle Bleitrach).

Un texte de Noam Chomsky (publié dans le Monde diplomatique de mai 1999) sur « la rhétorique des bombardements » dit des choses qui comptent parmi les plus fortes qu’il nous ait été données de lire sur la guerre menée par l’OTAN en Yougoslavie : il n’existe aucun fondement légal international à l’intervention de l’OTAN et l’hypothèse qu’une intervention militaire à but humanitaire puisse avoir une quelconque légalité est également à écarter. Il ne s’agit pas de nier ou même de minimiser d’aucune manière les responsabilités politiques du gouvernement serbe. La grande responsabilité de Milosevic est d’avoir remis en cause en 1989 le statut d’autonomie du Kosovo de 1974. Devant l’effondrement du camp socialiste, il s’agissait pour lui d’asseoir son pouvoir politique sur des bases nationalistes. Les Kosovars ont résisté. La répression très dure a suivi, elle n’a aucune justification, surtout pas dans les mythes identitaires.

La Yougoslavie a été probablement la meilleure solution qu’ait connue cette zone des Balkans. Elle n’est pas née avec Tito mais, dès le XIXe siècle, des esprits éclairés ont choisi une unification et ont créé une langue, le serbo-croate. Fallait-il favoriser le dépeçage de la première tentative de paix et d’autonomie des hommes dans cette zone de déchirure séculaire ? Pourtant voilà un des actes fondateurs de l’Europe politique : favoriser la partition régionale de l’ex-Yougoslavie, réactiver la poudrière des Balkans. Car il ne faut pas non plus minimiser la part de responsabilité des Européens, des Allemands en particulier, qui ont appuyé la partition de la Yougoslavie (Slovénie et Croatie) en créant la base du développement des identités nationales toujours problématiques dans les Balkans.

La guerre civile avec son cortège d’abominations a suivi. Car nous sommes bien désormais en Yougoslavie, et peut-être plus tard dans tous les Balkans, dans une guerre civile.

La question est alors : en quoi l’intervention militaire de l’OTAN, celle des États-Unis mais aussi la nôtre à nous Français, permet-elle d’amender cette situation de guerre civile pour maintenant et pour l’avenir ?

LA POUDRIÈRE

Quand nous posons la question des responsabilités politiques à l’origine de la guerre civile nous sommes encore dans une logique ancienne, presque archaïque, celle d’une histoire d’empires, de guerres civiles et de vendettas. Quand nous abordons la responsabilité de l’OTAN, nous sommes déjà dans une autre logique, celle où s’est opérée la conversion du savoir, du progrès technologique, de la rationalité occidentale en un pouvoir d’extermination total de l’humanité, dont le nazisme n’a été qu’un des exemples.

La logique archaïque est celle de la « poudrière ». Bismarck affirmait qu’il y avait deux personnes qui avaient compris le problème des Balkans, lui-même et un autre qui était devenu fou. Peut-être y a-t-il une idée essentielle à dégager de cet imbroglio historique et de cet enchevêtrement de peuples en proie à d’obscures vendettas ? Les Balkans ont constitué la zone de contact historique et guerrier entre deux empires, les Habsbourg ou la chrétienté et l’Empire ottoman ou la zone musulmane, avec des haines réveillées de siècle en siècle. Il y a aussi la manière dont chaque empire a imposé sa domination, comment ils ont entretenu par leur despotisme de véritables poches de misère et de sous-développement, empêchant partout l’unification des particularismes locaux dans un État-nation. Il suffit de relire ce que Chateaubriand écrit dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem sur la domination turque : non seulement elle réprimait mais, par son pillage constant elle empêchait tout développement économique, plus personne n’osait accumuler le fruit de son travail de peur qu’il lui soit enlevé et les gens se terraient dans des zones dévastées, dans les ruines d’anciens palais, sous des haillons.

Le problème des Balkans est donc celui de peuples subissant les répressions économiques et politiques d’empires autocrates constamment en guerre et qui surtout, par la terreur et le sous-développement, ont empêché l’émergence de nations. Il en est résulté la difficulté à trouver aujourd’hui des bases d’identité qui ne soient pas ethniques ou religieuses; c’est là aussi que s’est enracinée l’impossibilité des territoires nationaux ayant leur langue, leur histoire. Ce n’est pas en surajoutant à cette histoire despotique une nouvelle logique d’empire (celle des USA avec nous comme vassaux) et en multipliant les destructions que l’on désamorcera la poudrière.

Quand nous revendiquons l’autonomie, l’autodétermination, ne nous-sommes nous pas, pour une part, plus ou moins condamnés à approuver tacitement, malgré l’horreur qu’elle nous procure, la « purification ethnique »? Il y a en effet sous ce terme révoltant deux idées : la première est insoutenable parce qu’elle renvoie à notre propre passé occidental, la manière dont ont été développé le massacre des Indiens, l’esclavage, le colonialisme et le nazisme, toutes choses auxquelles les peuples des Balkans n’ont pas participé sinon pour s’en défendre. Comme l’ont montré tous ceux qui connaissent l’histoire des Balkans avant 1945 et depuis jusqu’en

1990 : la péninsule a connu de multiples violences et déplacements forcés (Allemands de Banat, Albanais de l’Epire, Grecs d’Istanbul, Grec et Turcs de Chypre, Turcs de Bulgarie, etc.). Il ne faut pas chercher les précédents historiques du « nettoyage ethnique » à Auschwitz mais bien dans leur passé commun. Ce passé commun dont nous ignorons tout a été sans cesse recomposé. Il est celui de sociétés balkaniques intégrées dans des unités nécessairement autoritaires, comme la Grande Serbie puis à nouveau émiettées. C’est pourquoi la seconde idée qu’il faut dégager sous le terme de « purification ethnique » renvoie à une interrogation : à savoir sur quelles bases pourra se créer l’identité nationale de peuples entrelacés géographiquement ? (1) Si les Serbes veulent recréer la Grande Serbie, certains membres de l’UCK ne font pas mystère de leur préférence pour la Grande Albanie.

Un des héritages de l’Histoire étant bien évidemment que chacun revendique la mémoire du moment le plus favorable au cours des invasions, migrations et royaumes successifs pour établir des frontières. D’ailleurs il serait peut-être temps d’en finir avec l’hypocrisie de la bonne conscience, la solution des Occidentaux en Bosnie et même plus généralement dans toute l’ex-Yougoslavie est déjà passée par « la purification ethnique ». Ainsi cent cinquante mille Serbes ont été déplacés dans le silence général et on a laissé au hasard des déplacements de population face à la guerre se créer des morceaux de territoire « homogènes ».

Pourtant le résultat en est si morcelé, si imbriqué qu’il ne tiendra que par une présence constante d’armées pour les surveiller. Nous revoilà dans cette logique d’empire qui ne peut qu’aggraver la situation initiale de guerre civile. Il n’est même pas sûr que cette partition ethnique contenue dans le thème de l’autodétermination ait une quelconque validité sur le terrain. Les Albanais du Kosovo et ceux d’Albanie parlent la même langue, ont beaucoup de pratiques communes mais ils sont séparés depuis près de quatre-vingt-dix ans et ils ont vécu dans des État ayant des niveaux de développement très différents, la Grande Albanie est sans doute un rêve comme la Grande Serbie est sans doute un rêve, des rêves meurtriers.

Autre constat : ces peuples des Balkans toujours envahis par des empires ont dû déployer une telle énergie pour leur survie, et pour leur mouvement perpétuel de construction et décomposition, qu’ils n’ont jamais menacé personne, pas plus l’Europe d’hier que les pays de l’OTAN aujourd’hui. Ils n’ont fait que se défendre avec un courage qui force le respect. Car s’il y a quelque chose de commun dans ces sociétés balkaniques c’est le sens de l’honneur méditerranéen, avec au positif un courage indomptable ; et au négatif le sentiment que la guerre peut tout résoudre et que la défense de cet honneur se transmet comme un héritage. Donc nous avons une zone des Balkans dépecée par des empires et où l’unité nationale a eu du mal à se réaliser sur des bases autres qu’ethniques ou religieuses.

Les frappes de l’OTAN, l’intervention militaire en général aident-elles à dépasser cette situation ? Ou au contraire ont-elles pour résultat de rendre la paix impossible entre ces fragments de peuples imbriqués, déchirés par des vendettas séculaires ? Non seulement elles n’obtiendront pas la paix dans l’immédiat mais elles risquent de la rendre impossible dans l’avenir.

AVENIR DE LA MÉDITERRANÉE EN EUROPE

En quoi la zone des Balkans, ces peuples si pauvres, intéresse-t-elle l’empire nord-américain ? La surveillance de l’ex-URSS, qui demeure une puissance nucléaire de grande instabilité sociale, est vraisemblablement l’un des objectifs des États-Unis. Il y a probablement aussi un enjeu pétrolier. Un oléoduc et un gazoduc partiront du port de Bakou et traverseront le Kurdistan. Il est prévu d’y construire l’un des plus grands complexes industriels du monde. L’oléoduc et le gazoduc devraient passer par la Turquie, selon les plans qui sont déjà très avancés, par la Bulgarie et à partir de là se diriger vers le Kosovo avec une bifurcation vers le centre de l’Europe et une autre vers l’Italie pour desservir les pays européens de la Méditerranée. A travers le cas des Balkans se pose aussi la question du contrôle de la Méditerranée considérée comme une zone de grande turbulence politique. Le problème albanais ne saurait être détaché de celui des pays musulmans.

Si une intervention militaire est la mise en acte de la logique d’empire appliquée aux Balkans et plus largement à la zone méditerranéenne, faut-il voir le salut dans l’Europe ?

Nous ne pouvons ignorer que de la manière dont on terminera cette guerre dépendra la paix future dans toute la zone méditerranéenne qui devient de plus en plus explosive au fur et à mesure que s’accroît son sous-développement.

En raison, il n’y a pas d’autre voie que la négociation et la reconstruction des liens entre ces peuples dont l’histoire ne cesse d’exaspérer les tensions. Nous nous y sommes mollement attelés et nous nous sommes laissés manœuvrer. Non sans savoir que cette guerre et la stratégie des USA (cette puissance « autistique » selon l’expression d’Alain Joxe) dont les Européens se sont faits les supplétifs aura pour résultat la « libanisation » des Balkans, l’impossibilité de fermer les plaies et la scission à l’infini de peuples qui devraient s’unir. Je partage entièrement ce qu’écrivait Dominique Vidal, sur le site internet du Monde diplomatique le 13 avril 1999 : « Malgré les terribles affrontements actuels, la coexistence entre les peuples des Balkans n’est pas une utopie : elle a résisté, tant bien que mal, dans la Yougoslavie, pourtant bien peu démocratique, du maréchal Tito. Et c’est le démantèlement de celle-ci qui a replongé les Balkans dans l’horreur. Se lancer dans une recomposition généralisée de la région sur une base ethnique serait sans aucun doute la meilleure manière d’ouvrir grandes les portes à la barbarie. Pour autant, le retour à la paix dans les frontières établies ne va pas de soi. Il importe de recréer les conditions indispensables pour que les populations vivent à nouveau en bonne intelligence : développement économique, démocratie politique, garantie des droits de chaque communauté en sont les principaux piliers. »

Les bombardements, l’intervention militaire vont à l’encontre de cette démarche. Pendant combien de temps l’Europe portera-t-elle désormais sur son flanc cette plaie ouverte ? Ne sommes-nous pas aussi irresponsables que les passagers de première d’un avion qui diraient : « nous ne craignons rien la bombe est en seconde classe » ? On ne peut aussi s’empêcher de songer qu’avec les sommes fantastiques déversées sur la Yougoslavie sous forme d’armes (un bombardier furtif étant l’équivalent du PNB de l’Albanie, une bombe guidée au laser 200 000 F), il y aurait de quoi reconstruire économiquement ces pays, dépasser la logique de sous-développement, de destruction massive qui ne peut qu’engendrer les haines, laisser les peuples exsangues et prêts à en découdre à la prochaine génération.

Quand la guerre règne, le politique semble pris de folie, il ignore les évidences les plus élémentaires et notamment le fait qu’aujourd’hui le Kosovo isolé de la

Yougoslavie n’est pas viable, comme d’ailleurs le fait que la Yougoslavie doit retrouver des liens avec ses voisins. Or la destruction massive des ponts de Belgrade démontre bien la logique de cette guerre : l’asphyxie et l’isolement, l’exaspération des antagonismes. Quant à l’Europe, la manière dont elle gère cette zone, plus encore que dans l’existence d’institutions spécifiquement européennes, sera-t-elle celle de la manifestation de sa dépendance ou celle de sa liberté ? Va-t-elle accepter ou non de devenir une marche de l’empire américain, d’y défendre ses intérêts économiques et politiques ? Pour faire court l’AMI et l’OTAN n’avancent-ils pas d’un même pas ?

En quoi la construction européenne s’en distingue-t-elle ?

Aujourd’hui malgré certaines analyses optimistes qui font songer à celles qu’on entendait sur la nécessité de créer l’euro pour marquer l’indépendance à l’égard des États-Unis, le fait est que l’affaire du Kosovo marque un recul en matière d’autonomie de l’Europe à l’égard des stratégies nord-américaines.

Pour rééquilibrer l’alliance atlantique suffirait-il, comme l’affirment certains, de renforcer l’intégration européenne par la création d’une véritable défense européenne ? Même si la création d’institutions européennes politiques, militaires, peut être considérée comme nécessaires à l’indépendance face aux États-Unis, leur mise en place est loin d’être suffisante pour garantir cette indépendance tant que la politique économique, culturelle, militaire sera simplement calquée sur celle des États-Unis.

Dans cette crise, l’Europe paraît s’être placée plus derrière les États-Unis que d’avoir travaillé à recouvrer son indépendance d’action. Les Allemands se rapprochent des Anglais. Les Anglais ont toujours été plus proches des États-Unis que de l’Europe. Chomsky a sur le Royaume-Uni une phrase définitive quand il affirme que celui-ci est à peu près aussi indépendant que l’Ukraine avant Gorbatchev.

Nous Français avons toujours été déchirés entre la dépendance et l’indépendance, chaque événement nous permettant de marquer notre différence dans le cadre général de la dépendance. De même nous hésitons constamment entre dépeçage de l’Europe en régions sur des bases ethnico-linguistiques et maintien des États avec une forte préférence pour cette dernière solution. Aujourd’hui les Allemands ont choisi, c’est le dépeçage en régions comme base de l’intégration européenne (pour les autres et pas pour eux, bien sûr, qui au contraire ont enfin reconstitué la Grande Allemagne). Alors que la participation de Mitterrand à la guerre du Golfe avait déjà pour justification cynique le fait que « puisque les Américains feront de toute façon la guerre, autant la faire du côté des vainqueurs », cette fois notre participation semble avoir pour objectif notre volonté de constituer une Europe politique. Il y aurait eu front uni des Européens pour convaincre Milosevic, pour se réunir à Rambouillet et, l’échec constaté, ils auraient poussé à l’intervention militaire. Celle-ci donnant, comme chacun sait, d’excellents résultats, ils auraient poussé simultanément à la reprise des négociations et multiplié les initiatives diplomatiques pour donner toute leur place à la Russie, au Conseil de Sécurité de l’ONU (2). Il y a là une vision pour le moins idéalisée de la manière dont l’Europe s’est trouvée entraînée par les États-Unis, en particulier lors de la conférence de Rambouillet.

En dehors de ces quelques euro-optimistes assez isolés, la plupart des commentateurs s’entendent pour reconnaître la difficulté pour l’Europe de marquer son indépendance dans l’Alliance atlantique par temps de guerre. Le plus souvent en France, en provenance du camp du refus de l’agression et même de l’autre, il est suggéré que notre soumission aux États-Unis marquerait la faiblesse de la construction européenne et la nécessité donc de la parachever (3). L’argument n’est qu’à moitié pertinent. Nous avons vécu le temps où la France, tout en respectant ses alliances, était capable par la voix du général de Gaulle de refuser de se laisser engager dans des aventures guerrières. Nous avons alors su quitter le commandement militaire de l’OTAN après l’affaire des fusées de Cuba. Dans l’affaire actuelle des Balkans, ce qui manque n’est pas tant une défense européenne qu’une nouvelle conception de la politique de défense de l’Europe en Méditerranée.

Faut-il rappeler que la zone méditerranéenne appartient à l’Europe, mais pas seulement, et que pourtant la politique européenne vise à la domination plus qu’à la coopération ? Aujourd’hui, l’Union européenne accélère le pas et propose l’instauration d’une zone de libre échange d’ici l’an 2010 par la conclusion de nouveaux accords, en lien avec le plan Matutes qui vise la promotion de la coopération Union européenne/P.T.M. (Algérie, Chypre, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Malte, Maroc, Syrie, Tunisie, Turquie et Yougoslavie), accords contenant des calendriers pour la libéralisation des échanges et des listes de secteurs publics à démanteler. C’est-à-dire une réduction de l’emploi public, une perte de recettes fiscales et une réduction des dépenses publiques dont la population ne pourra que souffrir dans son accès à la santé, à l’éducation, etc. Si ces projets se concrétisent certains prédisent qu’il faudra 50 ans pour absorber le choc économique qui en résultera (4). D’où les tensions sociales escomptées. La catastrophe humanitaire que constitue l’extension de la pauvreté menace les côtes de l’Europe. L’arrivée des réfugiés kosovars épuisés, anéantis de douleur, ne peut que nous rappeler celle de ces bateaux vétustes surchargés d’Albanais aux prunelles fiévreuses et à la maigreur impressionnante. Il en résulte une question essentielle, celle du gendarme capable de tenir tout ce monde-là et de continuer à tenir ouverts les marchés.

Il existe effectivement une force méditerranéenne de l’Europe, initiée en décembre 1993 par l’Italie, la France et l’Espagne rejoints par le Portugal en mai 1995, cette force est l’EUROFOR. Celle-ci est accusée par maints pays musulmans du bassin méditerranéen d’être l’instrument d’une domination des pays de l’autre côté de la Méditerranée. Elle se bâtit de plus en plus sur le modèle américain comme une force d’intervention. L’existence d’une force spécifique de l’Europe qui ne se contente pas de son domaine européen stricto sensu n’empêche aucunement que

l’OTAN continue à renforcer sa politique en Méditerranée. Ainsi à Madrid en juillet 1997, l’OTAN, considérant que « la région méditerranéenne mérite une grande attention, car la sécurité dans l’ensemble de l’Europe est étroitement liée à la sécurité et à la stabilité en Méditerranée », a créé un Groupe de Coopération Méditerranéenne ( GCM). Cette structure réunit les membres de l’OTAN, l’Egypte, le Maroc, la Tunisie, la Jordanie, la Mauritanie mais aussi Israël avec Benjamin Netanyaou. Un certain nombre de ces pays et de leurs dirigeants sont devenus de véritables protectorats des Occidentaux et des États-Unis en particulier.

Une des solutions d’issue à la crise envisagée par le président de la République française est d’ailleurs d’établir un protectorat sur la Yougoslavie ; le terme est clairement prononcé pour le Kosovo, nul doute que les contradictions entre la Serbie et la Macédoine ne soient exploitées en ce sens.

On le voit à travers cet exemple, l’existence d’institutions européennes n’est pas en elle-même la garantie de l’indépendance de la politique européenne. C’est sans doute une condition nécessaire mais elle n’est pas suffisante si les stratégies et les buts demeurent les mêmes. Les institutions européennes peuvent être au contraire l’instrument d’une vassalisation économique comme militaire, une vassalisation qui, à partir de l’emprise des États-Unis sur les pays européens, leur donne les moyens d’accroître sa suzeraineté sur les marches du bassin méditerranéen. Il y a déjà un vaincu dans l’expédition de l’OTAN en Yougoslavie, c’est l’Europe. Non seulement elle est soumise à l’OTAN et aux États-Unis mais elle l’est parce qu’elle est incapable de dégager un projet politique qui soit autre que celui du néo-libéralisme et donc de la répression des peuples. C’est la fin de l’idée qu’il y aurait une solution de rechange avec la montée en puissance de la social-démocratie européenne et la chute de l’euro ne fait sans doute que traduire l’absence d’une telle alternative.

Il y a quelque chose de tragiquement risible dans le fait que les prochaines élections européennes se préparent dans un tel contexte de vassalisation et d’impossibilité pour les gouvernements européens d’imposer la seule voie raisonnable à cette folie. Quelle paix cherche-t-on ? A quelle condition sera-t-elle viable ? celle qu’on nous propose ne pourra perdurer qu’avec des armées installées de manière permanente, ce qui déjà nous dessine l’avenir que l’on cherche pour ces régions si proches de la France méridionale. Car la France est pour une part essentielle méditerranéenne et elle risque de payer plus chèrement que d’autres les effets d’une telle stratégie.

POURQUOI LES AMÉRICAINS ONT-ILS PRIVILÉGIÉ L’UCK ?

Il reste donc à comprendre la stratégie à laquelle nous avons accepté plus ou moins de nous soumettre. Les États-Unis ne souffrent qu’avec peine l’existence de l’ONU et en aucun cas ils n’acceptent d’y voir autre chose qu’un instrument de leur volonté d’empire, dans ce conflit comme dans d’autres. Mais cette fois ils sont allés si loin dans leur négation d’une instance universelle que cela revient à nier toute parole, tout espace public international.

Car les États-Unis nous ont imposé la guerre. Et parce que nous l’acceptons, il ne peut même plus exister chez nous de débat comparable à celui qui a lieu aux États-Unis. Jamais nous n’avons la possibilité de nous interroger sur la manière dont le déroulement de cette guerre et donc son issue ont été complètement dominés par la stratégie des USA à l’égard de l’Europe avec des conséquences dont nous Européens risquons de faire durablement les frais. Le président de la République et son challenger, Premier ministre, ont pris la décision, quitte en sous-main à jouer cavalier seul (ou avec l’Italie) dans les discussions de l’OTAN, et c’est l’union sacrée : nos intellectuels dans leur grande masse s’alignent sur le prétexte humanitaire.

Que s’est-il passé ? Comme le souligne Alain Joxe « la modalité caractéristique du pouvoir américain, comme de la plupart des pouvoirs impériaux, c’est le malentendu, c’est-à-dire la non-intelligence des informations surgissant sans cesse des situations et des sociétés soumises. La compensation de cette mésintelligence est sans cesse opérée par la force matérielle économique ou militaire. Cette dernière doit en permanence racheter cette déficience logicielle. Ce gaspillage est la preuve du leadership » (5).

L’attaque contre la Yougoslavie part d’un double malentendu : les dirigeants des États-Unis, au départ, sont comme les Français des médiateurs dans une guerre civile, et ils se choisissent l’allié le plus belliciste, celui qui a les positions les plus extrêmes, l’UCK, tout en affirmant défendre des accords modérés dans leur esprit.

Ils pensent qu’au bout de deux jours de bombardement les Serbes s’inclineront.

Les Européens sont enrôlés sous bannière de l’OTAN et les Français devront fournir après les États-Unis le principal effort de guerre.

Pourquoi y a-t-il malentendu ? Pour pouvoir faire la guerre. Ramsay Clark, ancien Attorney général des États-Unis (garde des sceaux), en visite à Belgrade au début des frappes, déclarait à la revue Politika « l’accord qui a été préparé et qui vous a été soumis quelques jours avant les bombardements était un ultimatum. En fait ils avaient décidé d’occuper votre pays, ils savaient d’avance qu’ils allaient effectuer des bombardements. Il s’agissait d’une offre inacceptable qu’aucun pays souverain au monde, tenant à son intégrité territoriale, n’aurait accepté ». Le 18 mars 1999, le Département d’État américain annonçait que Washington voulait transformer l’UCK en organisation politique. Donc, l’opposer à Rugova, le leader pacifiste aux négociations de Rambouillet. Rugova a fait la preuve de son sérieux et de son audience dans la population albanaise du Kosovo tout autant que de son pacifisme. Il est vrai qu’en 1995, quand les accords de Dayton ont ignoré le Kosovo, la stratégie d’Ibrahim Rugova qui espérait que ces accords influeraient le retour à l’autonomie du Kosovo, a été mise à mal. Une autre stratégie s’est imposé, celle de l’UCK; elle tablait sur l’exaspération du conflit, avec l’alternance attentats répression, jusqu’à ce que l’OTAN intervienne. Comme la communauté internationale, l’ONU et les États européens semblaient pencher pour le refus de l’indépendance du Kosovo et menaient un jeu de balancier entre l’hostilité à la politique répressive de Milosevic et la tolérance à cette même politique, l’UCK s’est tournée vers les seuls États-Unis.

Rien pourtant ne prédisposait l’UCK à être un allié privilégié des États-Unis, puisque ses dirigeants sont un mélange de marxistes-léninistes héritiers de la période Enver Hodja et de gens d’extrême-droite (6). Rien sinon leur bellicisme et leur dépendance de sources de financement extérieures. Regroupant les nationalistes durs, l’UCK a multiplié les attentats et gagné des soutiens dans une population excédée par la répression du gouvernement de Milosevic. Pourtant en mars 1998, la LDK de Rugova a remporté une fois encore les législatives clandestines dans la population albanaise du Kosovo. Et Rugova a été réélu président avec un taux de participation de 84,5 %, ce qui prouvait que les Kosovars d’origine albanaise préféraient une solution pacifique au terrorisme de l’UCK.

Si le 18 mars est prise la décision de donner un statut privilégié à l’UCK c’est le 20 mars que les 1 381 membres de la mission de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ont été retirés du Kosovo vers la Macédoine.

Pierre Briand de l’AFP écrivait dans Marianne (semaine du 5 avril 1999) que « de nombreux observateurs civils et militaires de cette organisation ont sous couvert de l’anonymat fait part à l’AFP de leur “amertume” devant une évolution de la situation dans cette région qui, selon eux, aurait pu être différente s’ils avaient pu faire leur travail. Certains ont même mis en cause les États-Unis, les accusant d’avoir utilisé l’OSCE à des fins qu’ils avaient préalablement définies. La mission était dirigée par un diplomate américain, William Walker. « On n’était absolument pas menacés » ont affirmé plusieurs observateurs dès leur arrivée à Skopje, en Macédoine. Or le retrait a été décidé en raison notamment des « violences » et de l’impossibilité pour la mission de travailler. Toujours selon Pierre Briand de l’AFP, un officier supérieur accuse les Américains « d’avoir planifié leur coup » et il dénonce « une confusion entre l’OSCE et le Département d’État américain ». Il affirme : « Ça c’est mal passé parce qu’on voulait que ça se passe mal ». Il ajoute : « certains étaient boutefeux.

L’armée de libération du Kosovo (l’UCK) a été incitée à tenter de couper les communications de la province avec Belgrade, ce que les Yougoslaves ne pouvaient accepter. Les sources qui les ont poussés à faire ça savaient ce qu’elles déclenchaient.

Toute la partie “renseignement” appelée pudiquement “fusion” pour une mission théoriquement civile mais qui employait deux tiers de militaires était entre les mains des Américains ». « A la fin, poursuit-il, William Walker a prédit une catastrophe humanitaire, on s’est mis à la recherche de réfugiés hypothétiques, on a eu du mal à les trouver pour justifier sa position. » Pourquoi avoir ainsi retiré les missions humanitaires alors même que la question était de se donner les moyens politiques d’une intervention ?

Maintenant on n’a plus à les chercher: les réfugiés sont là. Et c’est une abomination ; mais on peut se poser encore un certain nombre de questions. Cet afflux de réfugiés, nous dit-on, faisait partie d’un plan mûrement pensé par Milosevic, tout était en place et on retrouve l’analyse de William Walker. La question est alors la suivante : si un tel afflux de réfugiés était prévisible pourquoi ne pas l’avoir prévu ?

Pourquoi ne pas avoir mis en place aux frontières de quoi les accueillir décemment pour éviter d’avoir à les déporter ?

Le 26 mars 1999, la représentante au Congrès Helen Chenoweth a déclaré : « l’UCK est un conglomérat de maoïstes et de terroristes, trafiquants de drogue, armés par l’Iran et par le financier terroriste international Oussama Ben Laden, qui est aujourd’hui le sponsor du terrorisme international. C’est là ceux que soutient l’administration de Clinton qui cherche la partition de la Yougoslavie et crée dans les Balkans un avant-poste pour le terrorisme de Ben Laden. »

Cette collusion a d’autres implications. Chacun sait bien en effet que l’UCK ne se bat pas pour l’autonomie mais bien pour l’indépendance. A Rambouillet les États Unis ont contraint les Kosovars à signer (et singulièrement l’UCK) en les menaçant de suspendre leur aide (y compris militaire) et en les persuadant que si les Kosovars signaient et si les Serbes refusaient il y aurait enfin là le prétexte à l’intervention militaire de l’OTAN que l’UCK appelait de ses vœux. Ce qui fut fait.

En clair cela signifie que le gouvernement français, le président de la République mentent sciemment aux Français quand ils leur affirment qu’ils sont pour le maintien du Kosovo dans la république de Yougoslavie. Ce maintien c’est celui de la stratégie d’Ibrahim Rugova, sinon celle des durs de l’UCK et des Américains qui prétendent leur offrir la victoire sur un plateau. Comme le dit Ramsay Clark, les États-Unis ont sorti un ultimatum que les Serbes ne pouvaient pas signer ; les Kosovars ne l’ont signé que comme la garantie de l’intervention de l’OTAN.

Il y a diverses interprétations (qui ne sont pas d’ailleurs exclusives les unes des autres) de cette incroyable rencontre entre un terrorisme conglomérat de tenants d’un marxisme-léninisme tendance Enver Hodja, de l’extrême droite et de l’intégrisme d’un financier saoudien (sans parler des accusations de trafics de drogue et d’armes) et l’administration des États-Unis. Une des interprétations est la profonde incompétence, presque la naïveté de l’administration Clinton et singulièrement de Madeleine Albright. C’est la thèse que défendait déjà le Washington Post à propos des frappes. Selon ce journal, Madeleine Albright croyait que deux journées suffiraient à faire céder Milosevic. Au bout de huit jours de frappe, le département d’État n’aurait plus su quoi faire, repoussant sans cesse une intervention au sol dont tout le monde pense que ce serait un nouveau Vietnam. De surcroît continuer les bombardements c’est nécessairement élargir leur impact à la population civile, à des hôpitaux, des écoles, c’est en finir avec la fameuse guerre propre qui n’en n’a jamais été une, comme on l’a déjà vu en Irak. Donc, parce que la Yougoslavie résiste, l’administration Clinton qui a fait une erreur dans laquelle elle nous a entraînés, ne sait plus quoi faire. Il s’agit d’une possibilité forte mais il y en a une autre (non exclusive de la précédente). L’administration démocrate Clinton aurait été piégée par la CIA et les militaires. Mais si l’administration du président Clinton est si aisément piégée c’est qu’il y a unité profonde du système, les contradictions entre la présidence, la CIA, l’armée ne sont qu’apparentes, le système tient son pouvoir de l’état de guerre qui lui-même sert les intérêts commerciaux des États-Unis. Nous ne parlons pas du peuple des États-Unis et des grandes voix qui sont aujourd’hui encore capables de s’élever, de nous donner une leçon de démocratie mais bien d’un système politico-industriel-financier-militaire.

Le premier objectif commun est la recherche d’une stratégie qui puisse maintenir le système guerrier : après avoir perdu l’adversaire historique, l’URSS, après avoir renoncé à concilier l’inconciliable, le monopole du recours à la guerre et le respect de l’appartenance à l’ONU instance universelle, les États-Unis sont toujours à la recherche d’une politique qui leur permette de réactualiser les alliances devenues système de vassalisation sous couvert « du partage du fardeau de la défense » (burden sharing) : « le partage du fardeau est aussi un partage de pouvoir et que, dans la mesure où les alliés prendraient plus de responsabilités dans leur propre défense, les États-Unis devraient être disposés à leur céder quelques pouvoirs de décision et de contrôle » (7). Quand, à la fin des années quatre-vingt, l’ennemi s’estompe à l’Est déjà s’esquisse la probabilité croissante d’actions concertées d’urgence à l’égard du Sud. C’est-à-dire que le pouvoir d’intervention des États-Unis, y compris sous la forme de « guerre de basse intensité », qui ne sont souvent que des interventions de police aux côtés de gouvernements réprimant leurs conflits internes, s’accroît. Il y a également les intérêts de l’armée qui ne souhaite pas voir réduits ses crédits militaires. L’US Navy développe l’idée que faire face « aux conflits de basse intensité » exige autant de forces que de faire face à l’URSS, il s’agit en fait de rentabiliser l’effort de guerre et de tester les instruments de frappe (8). Il y a les commandements opérationnels qui (comme on l’a vu avec le CENTCOM et Schwartzkopf) définissent les grandes stratégies à partir de scénarios opérationnels et quand une stratégie existe cela aide, pour ne pas dire plus, la décision finale d’intervention. Quel scénario a été choisi pour le Kosovo ? Un article de l’Observer (17 avril 1999) faisait état d’un plan d’action militaire au sol limité, sans doute pour qu’il y ait le moins de victimes « otanesques ». Cela supposait au préalable un écrasement total de la Serbie sous les bombes, une rage de détruire inouïe, d’autant que les politiques presseraient les militaires d’en finir en trois mois. Les militaires sont donc couverts dans leur violence. Le plan s’appuyait sur l’UCK, la séparation chirurgicale du Kosovo et de la Serbie par le bombardement systématique de toutes les communications, l’isolement des forces serbes. Malgré tout l’état-major parle d’une action dans un contexte moyennement hostile et prend acte du fait que les options ont radicalement changé depuis le début des bombardements (9), c’est à dire depuis que joue à plein la manipulation médiatico-guerrière que nous analysons plus avant.

Les raisons de la stratégie sont d’abord politiques mais elles sont également commerciales, le système de vassalisation s’accompagne de l’obligation d’acheter des armes. Les ventes d’armes sont considérées comme la première manifestation du « partage du fardeau » donc d’une partie du pouvoir de guerre des États-Unis, elles sont indispensables selon les militaires à l’existence d’une ouverture et d’un maintien fonctionnel de contact entre les forces armées des États-Unis et celles d’autres pays qui sont des « hôtes » virtuels de l’armada américaine.

Alors le président est-il en danger d’être piégé par ce pouvoir industrialo-militaire ? Madeleine Albright, le Département d’État seraient pris dans le « malentendu » ? Les choses ne sont pas si simples, outre le fait que le président partage la même conscience du primat des intérêts commerciaux, l’autorité présidentielle n’a cessé de grandir durant la guerre froide à cause de son droit régalien sur la force nucléaire. Il se peut donc qu’il faille une guerre pour maintenir voire restaurer l’autorité présidentielle. Dans ce type de conflits à buts humanitaires, opérations de simple police internationale, la guerre n’a jamais besoin d’être officiellement déclarée par le Congrès comme l’exige la Constitution. L’autorité présidentielle s’affirme par l’usage des task force ad hoc, avec des alliés potentiels formant une coalition de circonstance et préparées seulement autour de réunions militaires. Il y a dans cet exercice solitaire autant que dans le caractère imprévisible de l’attaque sur tel ou tel pays quelque chose de tellement incompréhensible que cela renforce le caractère irrésistible de la puissance qui l’exerce, puisque seuls Dieu et la nature peuvent se conduire avec un tel arbitraire, il n’y a d’homme que dans le respect de la Loi. C’est pourquoi le malentendu dont parle Joxe à propos des États-Unis et la démonstration de force économique et militaire, le « gâchis » qui s’ensuit font partie de la terreur sur laquelle repose un tel pouvoir. Il est à noter que nous sommes nous en France désormais contaminés par cet exercice de l’autorité qui ne déclare plus la guerre puisque de toute manière elle a le privilège de la force nucléaire, avec notre intéressante variante de la cohabitation et du numéro de duettistes qui s’y rattache.

Fondamentalement il y a une sorte d’affinité élective entre le système politico-militaire et l’idéologie capitaliste « libérale », une affinité élective entre le puritanisme et le capitalisme déjà mise en lumière par Max Weber. Quand Madeleine Albright dit à propos des cinq mille morts d’enfants par mois en Irak à cause de l’embargo « c’est le prix à payer ! », son raisonnement paraît dans ses fondements psychologiques héritier de la pensée de Hayek (10): ne rien vouloir savoir de ce qui est complexe et être sûr que ce qui arrive était mérité et s’arrangera en fin de compte très bien, les victimes ayant simplement mal joué. Elles joueront mieux la prochaine fois, si elles survivent, et sinon tant pis pour elles. Il est question chez Hayek de la loi du marché bien sûr. et des victimes du chômage.

[à suivre]


Edité le 15-04-2020 à 20:32:51 par Xuan




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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
Xuan
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   Posté le 15-04-2020 à 20:31:50   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

UNE STRATÉGIE MÉDIATICO-MILITAIRE

Lors de l’opération «Juste cause » au Panama, la presse, les radios, les télévisions ont gardé un silence quasi total sur les milliers de morts dans la population civile. Il est vrai qu’ils étaient tous occupés par le faux charnier de Timisoara.

La guerre du Golfe a été une remarquable entreprise de désinformation sur la nature exacte de la guerre qui se menait contre la population irakienne et ça continue. Tout a été masqué par la croisade contre Saddam Hussein, le nouvel Hitler, à la tête « de la quatrième armée du monde ».

Et cela continue en Yougoslavie : il est clair qu’il y a sous les bombardements de l’OTAN des morts civils. Le Pentagone a autorisé les avions spéciaux A-10 Wartghog à intervenir avec leurs armes et leurs projectiles radioactifs. En 1991 ils ont été utilisés contre l’Irak avec des conséquences létales et aussi en 1995 en Bosnie.

Ce biréacteur de bombardement lance des missiles « Maverick » et il possède un grand canon, autour duquel on a construit l’avion. Ce canon a 7 tubes tournants de 30 mm capables de tirer 4 200 projectiles par minute, composés d’uranium « appauvri » qui peuvent fondre les plaques cuirassées des blindés et surtout laissent une grande activité radioactive durable qui cause les plus terribles maladies cancérigènes et des déformations, surtout chez les nouveau-nés.

Pourtant se maintient la fiction d’une guerre sans victimes civiles. Il se développe même une sorte d’indifférence collective à cette question. Au point que certains finissent par accepter l’idée qu’il y aurait une sorte de prouesse technique quand un convoi de réfugiés est visé par erreur et qu’il n’y a que 75 victimes, ce qui fait effectivement peu de Kosovars tués pour tant de sorties d’avions. Quant aux Serbes et aux autres nationalités, leurs morts n’existent pas plus que celles des enfants irakiens pour Madeleine Albright. « C’est le prix à payer ! ». Le résultat est ici comme en Irak qu’en niant la mort réelle, elle se cache partout. Le Serbe, dont on ne peut pas ignorer que la bombe que nos pays lancent le tue, perd son visage, son statut d’humanité. Les bombardements qui ne font pas de victimes civiles ? Comment peut-on entraîner l’adhésion à une telle absurdité ?

En revanche, au fur et à mesure qu’avance le conflit, l’opinion publique, bouleversée par le drame des réfugiés, accepte de mieux en mieux la frappe aérienne et même l’intervention des troupes terrestres. On oublie le viol de la légalité internationale, de la Charte des Nations unies, celui de la légalité nationale pour ne retenir que le caractère inéluctable de la guerre face au nouvel Hitler qu’est censé être Milosevic.

Avec l’afflux des réfugiés, la manipulation a pris une dimension tout à fait énorme : on parle de « grande opération de nettoyage ethnique au Kosovo » sans jamais oser se demander qui en sont les instigateurs réels du moins à l’échelle qu’elle a connue pendant les huit premiers jours de bombardements. Les causes de cet exode massif seraient toujours à rechercher du côté de la guerre civile qui déchire le Kosovo et exclusivement de ce côté-là. Que la guerre civile se poursuive sous les bombardements dans le Kosovo, que sous l’enfer de ceux-ci, la folie monte d’un cran est à peu près sûr : on sait le caractère intolérable du bruit d’un missile de croisière ; il provoque obligatoirement la panique. Que désormais les groupes paramilitaires serbes se déchaînent, que la politique nationaliste de Milosevic se déploie jusqu’à ses pires extrémités, tandis que s’affrontent armée, police et maquis de l’UCK pour rendre impossible tout autre solution que l’indépendance, tout cela est vraisemblable. L’évacuation n’est pas freinée parce que tel n’est pas l’objectif des bombardements. Ils visent les chars, les armements lourds et ceux qui évacuent ce sont les troupes mobiles, voire les groupes paramilitaires. Chaque bombardement fournit un prétexte à leur action. De surcroît tout le monde fuit cet enfer, Kosovars, Serbes, Tziganes, Turcs, toute la population civile. Le fait est là, cette agression de l’OTAN va à l’encontre des buts qu’elle s’est officiellement donnés et qui sont censés expliquer sinon justifier une intervention qui viole toute légalité. D’ailleurs toute l’opération médiatique ne vise-t-elle pas à nous faire dissocier dans notre raisonnement conscience politique qui peut demeurer étonnement lucide et émotion humanitaire ?

Pourtant le fait est là : s’il y a la réponse à une agression, la guerre alors devient juste. Mais il n’y a pas de guerre à but humanitaire, la contradiction n’est pas que dans les termes. Et cette contradiction comme le note Chomsky est justement celle des régimes fascistes et nazis qui prétendaient intervenir pour le bonheur de certains peuples et la négation d’autres.

À la source de la manipulation, il y a bien sûr l’énorme concentration de l’information, son origine de plus en plus unique et le fait que partent de l’Empire américain à la fois la technologie guerrière, celle de l’information et (de fait) les décisions politiques internationales seules suivies d’effet. Que dans ce système il suffit qu’une idée soit répétée pour qu’elle devienne vraie. Car ce qui se joue depuis la guerre du Golfe, c’est, d’abord sous couvert de l’ONU puis après s’en être débarrassé, le monopole de la violence légitime et celui du droit à la déclaration de guerre indépendamment de toute légitimité. De notre collaboration de vassaux, appelée aussi « partage du fardeau de la défense », à nous Européens, nous Français, dépend le fait que les États-Unis nous laissent quelques pouvoirs de décision et de contrôle, mais non celui de désigner l’ennemi sur lequel le grand prédateur va fondre.

On rend démoniaque un gouvernement et à partir de là on nous somme de choisir entre le soutien à la dictature ou à la démocratie, on transforme le dirigeant d’un pays en nouvel Hitler, sous des prétextes vrais ou supposés, mais qui de toute manière pourraient être reprochés à d’autres. Les Serbes sont des démons mais on laisse tranquilles les Turcs, l’Irak est une abomination mais les dirigeants de la Syrie ou ceux du Koweit ne posent aucun problème. Pourtant le caractère irrationnel mais vindicatif de l’Empire l’est moins qu’on le croit, l’existence préalable d’une option prépare la décision. Elle permet de diffuser une argumentation contre le nouvel ennemi, comme dans le cas du Panama où l’on découvrit que l’ancien agent stipendié de la CIA, le général Noriega, était trafiquant de drogue et où l’invasion du Panama (un autre grand classique de la fin de la guerre froide) fut précédée d’une campagne sur les méfaits moraux de ce général qui osait revendiquer l’indépendance du canal. Parfois cela n’est même pas nécessaire, « le malentendu » (comme avec l’Irak, qui a cru être « autorisé » à envahir le Koweit, et qui pourtant avait rendu tant de services en menant la guerre contre l’Iran) suffit. Le malentendu – qui a la vie dure dans le cas de l’Irak car la décision était préparée depuis 1988 rend plus absurde, donc encore plus terrible, ce cataclysme divin ou naturel, sans loi, qui fond sur les peuples.

Comment à partir d’une guerre civile en Yougoslavie en arrive-t-on à fabriquer l’équation : Serbe égale nazi ? Comment trafique-t-on notre imaginaire ? Rien de moins facile puisque les Serbes se sont battus héroïquement aux côtés des Alliés pendant les deux guerres mondiales. Le fait est qu’Oustachis croates et nazis avaient perpétré un génocide contre les populations serbe, juive et tzigane de Yougoslavie.

Le nombre des victimes varie d’après les sources (de 300 000 à 750 000) mais le fait lui-même n’est pas contesté. Il est vrai que le nationalisme développé par Milosevic permet un retournement de cet héroïsme en chauvinisme grand serbe et que les bandes qui prolifèrent de tous côtés risquent fort d’adopter des idéologies nauséabondes (11). Et il n’y aura pas que les Serbes. Les troupes de l’UCK ne font pas mystère de leur haine non seulement des Serbes mais aussi des Tziganes (qu’on oublie toujours dans la population du Kosovo). Il y a une tradition tribale d’exclusion d’autres peuples chez les Albanais. S’agit-il pour autant de recycler notre imaginaire pour interpréter les sociétés balkaniques et de nazifier les Kosovars après avoir pratiqué ainsi pour les Serbes ? Non. Qu’il s’agisse des Serbes ou des Kosovars, il faut refuser cette conversion. Quelle que soit la haine pour les Tziganes dans les sociétés balkaniques il n’y a jamais eu génocide, quelle que soit l’abomination de cet exode forcé des Kosovars albanais, femmes et enfants ne sont pas la cible d’une politique destinée à empêcher la « reproduction » d’un peuple, pour le condamner à l’extinction. Il y a chez ces peuples des Balkans dont l’histoire dit qu’ils se haïssaient tant que les combattants mettaient pied à terre et laissaient les armes pour se mordre, férocité impériale, haine et violence, vendetta mais pas solution finale. Car, comme le dit Primo Lévi : « la haine c’est l’altérité ! », alors que ce qui caractérise selon H. Arendt, le système totalitaire c’est la « terreur et son cercle de fer, la destruction de la pluralité des hommes, la création de l’Un à partir du multiple, d’un qui agira infailliblement comme si lui-même participait du cours de l’Histoire ou de la nature. » (12) Est-ce que refuser cette manipulation stratégico-médiatique revient à renvoyer tout le monde dos à dos ? Affirmer que Milosevic n’est pas Hitler et que les Serbes ne sont pas des nazis, qu’il n’y a pas ici génocide, ne nous empêchera pas de dénoncer la répression serbe au Kosovo comme brutale, injuste et d’avoir contre elle la même hostilité que contre celle que mènent les Turcs au Kurdistan ou les Anglais en Ulster, ou les Israéliens contre les Palestiniens ou hier les Français en Algérie. Il suffit de considérer que dans ces cas-là confondre les dirigeants, les armées avec les nazis, proposer des bombardements, une intervention militaire qui n’a pas pour but l’interposition entre les combattants mais la destruction massive, ne serait pas la solution et elle ne serait choisie qu’au prix de l’anéantissement de notre réflexion, de notre capacité à débattre du juste et de l’injuste en tant que citoyens.

Elle nous empêche de voir qu’il existe des solutions.

Il y a là quelque chose entrevu par Orwell dans 1984: le rôle joué par les campagnes de haine télévisée dans le système totalitaire de Big Brother. La stratégie est médiatique autant que guerrière, elle exacerbe la paranoïa, rend inutile la parole et le sens, on comprend sans qu’il soit besoin de dire.

C’est pourquoi, pour faire accepter aux peuples occidentaux les expéditions guerrières il faut remplacer le débat citoyen, même par délégation, par la « communication ». Informer se limite essentiellement à nous faire assister à l’événement, que nous soyons cloués devant l’écran dans un obscène voyeurisme, que nous devenions complices par notre jouissance. La présence sur le terrain devient la garantie de la véracité, désormais il suffit d’être sur la terrasse d’un hôtel climatisé de Bagdad ou devant une tente de réfugiés pour que nous revivions cette mort enkystée en nous qu’est le nazisme. Que nous revivions ces fragments qui n’ont pas de paroles pour se dire et dont on ne peut se délivrer, l’horreur de notre propre histoire qui nous livre un nouvel Hitler comme aliment. C’est pourquoi il est si essentiel, comme garantie du renouvellement de l’expérience que celui qui parle soit en situation. Le savoir, la compréhension sont limités au regard qui balaye et auquel l’image suggère des analogies indicibles. Tous les démentis ne valent pas la fulgurance de cette « université des camps de concentration » dont parle encore Primo Lévi.

On s’apercevra peut-être à quel point les intellectuels d’origine juive se sont mobilisés, dans une optique ou dans une autre, dans cette affaire de la Yougoslavie.

Ce n’est sans doute pas un hasard si pour eux encore plus que les autres l’équation Serbes= nazis a fonctionné, combien ils ont dû se battre contre la remontée en eux de ces cadavres vivants des camps au nom de cette négation de l’altérité qu’étaient les frappes de l’OTAN.

Contre ces appareils porteurs de mort et de silence qui se précipitent sur l’ennemi, contre ces barbares qui fondent sur un peuple, lui imposent un embargo meurtrier et le bombardent abominablement, détruisent, empêchent toute vie de se développer, l’asphyxient pour qu’il devienne enfin démocratique, c’est-à-dire soumis. Il y a là un retournement systématique des idées humanistes et démocratiques en instrument de répression au service d’un empire dont la logique totalitaire devient proprement insupportable. Surtout que l’affaire sous ses aspects les plus irrationnels paraît de plus en plus programmée, il s’agit de trouver le prétexte à affirmer son leadership par le meurtre à grande échelle.

Mais poussons plus loin l’analyse, y a-t-il actuellement une guerre limitée au Kosovo et à la Yougoslavie ? Non c’est un processus guerrier mondialisé qui saute d’un endroit à l’autre en tentant de ne pas généraliser l’incendie.

Ce qui rend possible le renouvellement de la stratégie c’est l’oubli du coup précédent. Mais attention, dans ces guerres, il s’agit tout autant de la mort de ces peuples que de la nôtre spectateurs impuissants et actifs de ce meurtre en notre nom : « Le camp ne renferme qu’un enchevêtrement sans liens d’hommes Autres, un magma d’autrui face à la puissance du Moi tueur, lequel ne représente rien que le pouvoir inlassable de tuer. Entre les hommes Autres et de Moi de puissance aucun langage n’est possible mais entre eux-mêmes il n’y a non plus nulle possibilité d’expression. Alors chacun n’a plus aucun rapport avec les mots que cette retenue de la parole qu’il lui faut vivre solitairement » (13).

S’AGIT-IL D’ÉVITER AUSCHWITZ EN BOMBARDANT BELGRADE ?

Au cœur de notre analyse il y a une affirmation que la manipulation médiatique rend scandaleuse : avec l’intervention de l’OTAN nous pensons qu’il y a une véritable conversion de la guerre civile en destruction de l’espèce humaine par l’abolition de la loi et du droit. C’est pourquoi nous disons que l’on ne peut pas mettre sur le même plan, renvoyer dos à dos les deux formes de terrorisme, celui d’une guerre civile et même celui d’un Milosevic et celui de l’OTAN. Le premier est la répétition d’un mode répressif ancien. Quelle que soit l’horreur des exactions commises contre la population albanaise du Kosovo, elles restent incluses dans le type classique de la férocité impériale et de la logique de vendetta. Si à leur propos on a parlé de génocide dans les médias (particulièrement anglo-saxons et allemands), cet usage est abusif et risque même de provoquer une déqualification du terme. Quelles que soient les atrocités commises et les souffrances des Albanais du Kosovo, à qui nous devons compassion et aide, ils n’ont jamais été confrontés à ce que les juifs et les tziganes ont subi : la déshumanisation totale et la réduction à l’état de produit.

Ce qui se passe du côté de l’OTAN est infiniment plus grave. Que quelqu’un comme Chomsky, dont on sait qu’il est comme linguiste l’auteur d’une théorie générative de la langue et des actes de paroles, dénonce la destruction en acte et la tentative de destruction en droit, par les USA, des fondements de ce qui a fait l’ordre mondial depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et de l’horreur nazie, doit être considéré dans sa conséquence la plus extrême : c’est ici le fondement même de la parole, particulièrement sur le plan politique qui est en danger.

Dans une conférence donnée au Canada il y a huit mois, intitulée « Whose world order », Chomsky dressait un état des lieux qui est une tentative très articulée de cerner une logique constitutive de l’action des USA dans le monde du point de vue politique, militaire, économique. Il est patent qu’il y a un lien organique entre la radicalité de l’argumentaire de Chomsky contre les bombardements en cours aujourd’hui et cette analyse globale antérieure. On peut suivre le fil rouge : l’évolution caractérisée par la dénonciation des accords et des institutions de l’après guerre, du moins dans la mesure où ils n’obéissent pas aux intérêts américains, l’appauvrissement généralisé, l’inégalité sous couvert de libre choix dans les rapports avec les pays du tiers monde, l’enrichissement d’une minorité par le jeu purement spéculatif, hors de l’économie réelle, le démantèlement des acquis sociaux, la ruine des syndicats, la méfiance à l’égard de la démocratie et des avantages que peuvent en tirer les peuples, la tentative à travers l’AMI de donner aux multinationales une puissance juridique qui en fait des quasi-États, l’existence à divers échelons de tyrannies à la recherche d’auto-légitimation.

Plusieurs moments de cette conférence sont saillants et pathétiques. Décrivant la doctrine militaire américaine actuelle, il évoque une étude secrète du Stratégie Command appelée les « Points essentiels de la Dissuasion dans l’Après-Guerre Froide » et relève qu’on y conseille : « Les États-Unis devraient se présenter comme irrationnels et vindicatifs avec des éléments de leadership hors de tout contrôle et devraient utiliser leur arsenal nucléaire à cette fin. »

Au terme de la conférence il conclut : « cela pourrait évoluer, et mon opinion pourrait aussi évoluer, par le démantèlement des centres de pouvoirs incontrôlables, l’extension des acquis démocratiques très au-delà du centre de la société là où ils ont été exclus, et rendra possible de redresser de façon conséquente l’injustice et la souffrance sans raison qui défigurent la vie contemporaine et de démontrer que l’espèce humaine n’en est pas à un moment de mutation létale qui est destiné à la détruire, qu’elle est bien plus, qu’elle peut aller au-delà d’elle-même en un clin d’œil, d’un point de vue évolutionniste. »

C’est sur ce fond de barbarie qui n’est plus à bas bruit, sur ce fond de désordre et de folie, sur ce risque d’autodestruction de l’espèce que se déploie le moderne discours de la guerre. On fera ici rapidement référence à l’œuvre de Pierre Legendre qui nous avertit depuis quelque temps, sur la base d’une réflexion psychanalytique fondée sur le juridisme occidental, des risques de catastrophe que recèle la ruine de la référence, et du fondement de la loi comme condition de l’humanisation. Il est à remarquer que Pierre Legendre fait de la tentative de la destruction de la loi, de la parole humaine, l’essence même du nazisme.

Chomsky note qu’avant 1939 les régimes fascistes ont toujours justifié leurs agressions par des motifs humanitaires. Il est capital de voir comment on essaye de rendre légitime la guerre actuelle. Le principe évoqué est celui des droits de l’Homme, mais comme celui-ci ne légitime pas un droit de tuer, de dévaster et de rentrer dans une guerre offensive, on invoque un droit d’ingérence fondé sur l’évidence d’un désastre humanitaire. Pour le public on aura recours à des récits de massacres et à des images. Outre l’aspect sélectif des témoignages et des récits, on note depuis le début de la guerre une désinformation systématique et cynique dans un but de propagande.

Si l’on en croit les sondages dont la publication des résultats est en soi un moyen de propagande, l’opinion publique française, à l’heure où ces lignes sont écrites, serait majoritairement convaincue de la légitimité et de la nécessité de la guerre, y compris au sol. C’est une évolution par rapport au début des bombardements où l’opinion publique se montrait réservée. Rien n’est cependant figé et définitif dans le mouvement des réflexions et des exigences de paix dans notre pays.

Dans l’immédiat ce sont évidemment les images de files de réfugiés du Kosovo qui ont suscité l’évolution de ces derniers jours. Ces images servent à légitimer la guerre. Il n’y a qu’à regarder les couvertures des principaux hebdomadaires français ces dernières semaines : une photo de réfugié souffrant, parfois une mère l’enfant à la mamelle, croisement de maternité et de pietà barrée d’un slogan : « Pourquoi il faut intervenir ». Il n’y a aucune nécessité d’un renvoi à un article dans les pages intérieures. Tout est dit. L’image y suffit. Elle renvoie à d’autres, à d’autres images de cadavres, à d’autres images de détresse. Le porte-parole du gouvernement israélien justifie le soutien de son gouvernement aux bombardements de l’OTAN par la considération qu’une telle intervention il y a cinquante ans eût sauvé les Juifs. Quel que soit le commentaire que mériterait un tel propos, il éclaire bien le lien qui existe entre la culpabilité liée à la shoah et la légitimation des bombardements.

Il s’agit de sauver Auschwitz en bombardant Belgrade. Le fondement que l’on trouve ici de l’image présentée hors de tout appui d’une règle d’échange dans la parole et le pacte doit être désigné pour ce qu’il est : totalitaire.

20 avril 1999

1. Bernard Lory, L’Europe balkanique de 1945 à nos jours, Ellipses, Paris, 1996, fait un rappel tout à fait essentiel des violences et déplacements forcés qui ont eu lieu dans la péninsule des Balkans ainsi que des rapports compliqués et changeants qui dès 1945 s’instaurent entre communisme et nationalisme, sur le rôle modernisateur des systèmes communistes.

2. C’est en particulier la position défendue le 16 avril par Alain Duhamel dans Libération.

3. Ainsi Philippe Seguin juste avant d’abandonner son poste de tête de liste du RPR pour les Européennes donne un interview au Journal du Dimanche (le 11 avril 1999) dans lequel il dénonce le nanisme de l’Europe.

4. Lakjaa Karim, ancien assistant du Coordinateur du réseau Europe Palestine du programme Med Campus de l’Union européenne, chercheur de l’université de Reims, explique : « A en croire Jacques Myard (La France et la Méditerranée : les nouveaux enjeux, rapport à l’Assemblée nationale, n° 2373, novembre 1995, p. 17), il faudrait au P.T.M. au moins 50 ans pour absorber un tel choc économique ». Jacques Myard envisage ainsi un taux de chômage de 48 en 2015 au Maroc. Quel peuple accepterait cela sans se battre pour sa propre survie ? Même le député français Robert Pandraud, appartenant à l’aile la plus dure de la droite, voit dans une telle politique « une nouvelle donne impliquant un énorme effort de restructuration économique non dénué de risques au plan social. » (Europe Méditerranée, quel partenariat ?, rapport à l’Assemblée nationale française, Robert Pandraud et Francis Galizi, n° 2367, novembre 1995, p. 51, idem, p. 60).

5. Alain Joxe, L’Amérique mercenaire., Payot, 1992, p. 165

.6. On parle également à sa marge du « roi » d’Albanie, Lek I”, trafiquant surtout d’armes, proches de régimes fascistes et, bien sûr, de Ben Laden, le financier terroriste saoudien.

7. En 1987, alors que l’antagonisme avec l’Union soviétique faiblit, la question du « burden sharing » devient plus pressante, la Commission des forces armées de la Chambre des représentants désigne un groupe de travail sur le partage de la défense. La présidente de la Commission marque dans un discours la frustration des États-Unis quand ils voient à quel point les Européens qui s’affirment des « puissances commerciales globales » continuent « à compter leurs contributions et leurs capacités de défense sur une base régionale. » Il s’agit donc de les inviter à participer plus, militairement mais surtout économiquement, aux expéditions. Ce qui est réclamé à l’Europe l’est en termes semblables au Japon. Et l’on a pu dire que la guerre du Golfe avait d’abord comme objectif de faire plier deux puissances commerciales concurrentes des États-Unis, l’Allemagne et le Japon, devant la puissance militaire américaine. Alain Joxe, Ouvrage cité, p. 130.

8. En février 1990, la Commission des forces armées du Sénat, présidée par un démocrate, le sénateur Nunn, s’interroge sur la possibilité avec la chute de l’URSS d’opérer des coupes dans les crédits militaires dans la zone du CENTCOM. L’opinion du général Shwartzkopf est que les États-Unis doivent préserver leurs capacités d’intervention vu les risques de reprise de guerre dans la région et donc bien sûr faire quelques économies mais ne pas oublier la guerre dont au même moment il prépare le scénario.

9. Par ailleurs le même article de l’Observer (publié le 17 avril sur le site internet de ce périodique) fait état de contacts pris avec la Roumanie pour qu’elle accepte les troupes sur son sol (sans doute contre quelques subsides). À travers la politique de carotte (la poignée de dollars) et du bâton (les bombardements), les USA incitent les pays proches à participer à l’encerclement. C’est un retour à la politique des empires centraux, à la manière dont l’Autriche avait assuré à la fin du XIXe siècle un protectorat sur la Bosnie-Herzégovine et le sandjak de Novi Pazar.

10. Friedrich von Hayek est avec Friedman l’économiste qui a le plus agi en faveur de la défense et de la promotion des idées du libéralisme contre l’intervention étatique, qu’elle soit keynésienne ou socialiste.

11. On ne peut marquer du sceau infamant du nazisme aucun peuple ni en exclure aucun : les Oustachis croates, les Tchetniks serbes, le Balli Kombëtar d’Albanie ou du Kosovo ont combattu aux côtés des nazis.

12. Hanna Arendt, Les origines du totalitarisme. Le système totalitaire, Seuil, Collection « Point », p. 212.

13. M. Bianchot, L’entretien infini, NRF/Gallimard, p. 198.

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