| | | | | | | | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 16-08-2011 à 13:44:25
| Le Cri du Peuple publie une interview de Samir Amin sur la lutte anti-impérialiste aujourd'hui, qui aborde notamment les révolutions arabes, les pays émergents, l'Europe, et la perspective d'une nouvelle internationale. Mardi 16 août 2011 « Être Communiste cest être internationaliste »
Samir Amin économiste franco-égyptien. Son uvre aborde les questions démancipation, de linternationalisme et de la voie vers le socialisme sans jamais figer sa pensée dans un produit définitif. Le Tiers Monde cest la zone des tempêtes » : le capitalisme ne peut pas répondre aux problèmes fondamentaux auxquels se heurtent ces pays. La révolte couve en permanence et éclate parfois
Le monde arabe est traversé, depuis janvier, par un mouvement social puissant. Assiste-t-on à la seconde vague des luttes pour lémancipation, elle que vous appelez de vos vux dans vos ouvrages les plus récents ? Samir Amin : En 2009, quand jécris « Sur la crise », cette seconde vague avait commencé, en Amérique latine et au Népal, mais elle navait pas encore touché dautres régions du monde. Voilà que le vent souffle sur le monde arabe. Oui cest bien la deuxième vague des luttes pour lémancipation. Mon analyse de 2009 nétait pas erronée : le capitalisme des monopoles généralisés, nouvelle étape du capitalisme sénile, devait se solder par une révolte généralisée des pays de la périphérie, cest à dire de la majorité du monde. Mao disait « Le Tiers Monde cest la zone des tempêtes » : le capitalisme ne peut pas répondre aux problèmes fondamentaux auxquels se heurtent ces pays. La révolte couve en permanence et éclate parfois
Mais les tempêtes ne sont pas la révolution et surtout pas la Révolution comme on lavait imaginé dans la tradition du marxisme historique : dirigée par une « avant garde », avec un bloc de classe populaire solidaire et un programme précis dalternative. Cest plutôt de manière chaotique et avec toutes les contradictions que cela suppose. On le voit particulièrement en Égypte. A lheure actuelle en Égypte il y a une vague de lutte populaire pour une démocratie authentique, cest à dire non réduite au pluripartisme mais une démocratie dans lorganisation de la vie économique et sociale. Une démocratie dans la vie quotidienne. Il y a des revendications très précises. Des revendications économiques, pour les salaires, des revendications sociales, la santé pour tous, lécole gratuite, le logement. La dimension anti-impérialiste du mouvement populaire est aussi très forte, cest ce que craignent par dessus tout, les puissances impérialistes. Ce ne sont pas des révolutions démocratiques pro-occidentales comme les fausses révolutions jaunes oranges ou vertes de lEurope de lEst. Il y a un refus de linsertion dans le contrôle militaire de la planète par les États-Unis, lOTAN et quelques autres. Un refus du soutien tacite au programme dexpansion coloniale dIsraël dans les territoires occupés. Cest un mouvement démocratique, anti-impérialiste et social donc
mais pas nécessairement socialiste. Ce bloc populaire se constitue hors des sentiers battus de notre tradition, avec une multiplicité dorganisations, de partis, de syndicats et le réseau des « comités populaires » de tous les quartiers. Face à ce bloc populaire il y a le bloc réactionnaire, très cohérent lui, avec des appuis extérieurs très clairs. Ce sont les États- Unis, et lEurope qui suit derrière, les pays du Golfe et Israël dont la politique dexpansion dans les territoires occupés ne peut tenir que si elle est entourée de régimes policiers incapables de soutenir le peuple palestinien. Dans ce bloc il y dabord les classes capitalistes urbaines, corrompues et subordonnées au capitalisme américain et européen. Mais il y a aussi les paysans riches, issus des réformes agraires de Nasser. Ils représentent 30 % de la paysannerie. Cest la base objective des mouvements islamistes, notamment des Frères Musulmans. Le « bloc populaire » est-il suffisamment armé théoriquement et socialement pour résister à la réaction ? S. A. : Je suis optimiste sur le long terme, mais je ne veux pas être béat et naïf. Les comités populaires des quartiers ont une importante capacité de mobilisation : ils rassemblent plusieurs centaines de milliers de manifestants sur le boulevard El-tahrir chaque vendredi. Mais ils sont très faibles dans leur analyse, ils savent ce quils ne veulent pas mais ils ne savent pas quelles alternatives avancer. Les islamistes savent jouer sur ces faiblesses, car le discours religieux moralisant peut paraître satisfaisant. Dans votre uvre, la question agraire tient une place centrale. Vous expliquez que le capitalisme na rien à offrir dautre aux paysans africains quun humanitarisme intéressé. Face à cette situation, on a limpression quaucune alternative politique et sociale némerge aujourdhui en Afrique de louest
S. A. : Je nai pas une vision aussi pessimiste. Dans plusieurs pays, le processus dexpropriation des paysans saccélère. Une résistance sorganise, il sagit de mouvements paysans organisés qui ne sont plus négligeables dans léventail politique, comme au Sénégal par exemple. Ce qui manque toujours cest un bloc historique qui se constitue avec les classes populaires urbaines et une partie des classes moyennes. Mais dautres pays, comme la Côte dIvoire sont restés en dehors de ce mouvement. Toute la période dHouphouët-Boigny et de ses successeurs a été celle de la dépolitisation, associée à une croissance économique importante, relativement partagée même avec les immigrés. Cette dépolitisation peut expliquer la dérive ethnique daujourdhui, en Côte dIvoire ; une dérive que Ouatara a manipulée comme Gbagbo. Le pays est coincé dans un conflit qui na pas de sens et qui risque de se poursuivre quelle que soit lissue concernant les différents leaders politiques. Les pays émergents, la Chine en particulier, entretiennent des relations économiques de plus en plus étroites avec lAfrique. Doit-on parler dun nouvel impérialisme ou est-ce loccasion de sortir du « tête à tête » avec les anciennes puissances coloniales ? S. A. : Il ny a pas dautre impérialisme que celui de la triade (Etats-Unis, Europe, Japon) . Ni la Chine, ni lInde, ni le Brésil ne sont des puissances impérialistes. Cest de la démagogie de dire cela. Ce qui ne veut pas dire que ce soit des pays dont la politique extérieure est magnifique et indiscutable. Les occidentaux viennent en Afrique, ils imposent comme conditions la capitulation intégrale, la politique de la porte ouverte, la libéralisation économique. Les chinois disent « Nous voulons du pétrole, quelles sont vos conditions ? » . Cela ouvre de nouvelles perspectives si dans les pays africains il y a un pouvoir légitime, crédible, populaire, capable de négocier. Cest-à-dire des blocs historiques alternatifs nationaux démocratiques et populaires. Alors on peut entrevoir une grande alliance du sud. Face à un impérialisme déterminé à conserver ses positions de domination à léchelle mondiale, non pas seulement économiquement mais aussi militairement, cette grande alliance est impossible avec les gouvernements autocratiques en place ni même avec les pseudos démocraties vulgairement alignées sur les positions occidentales. Vous dites « Être communiste, cest être internationaliste », quest-ce que cest « être internationaliste » aujourdhui, daprès vous, pour un communiste français ? S. A. : Linternationalisme à léchelle mondiale ne peut être fondé que sur lanti-impérialisme, pas sur le discours humanitaire démocratique. Son point de départ doit être une analyse lucide de la domination du grand capital des grands monopoles généralisés, cest à dire des intérêts de limpérialisme. Cest la dimension fondamentale de la question internationaliste. Une autre question vous concerne plus directement, vous, les communistes français : cest la question de linternationalisme à léchelle européenne. Je crois qu« une autre Europe » ne peut être construite que si lon déconstruit lEurope actuelle . Le discours de la gauche sociale démocrate est dominé par lidée que lEurope actuelle pourrait évoluer vers une « Europe sociale ». Cette idée me paraît naïvement réformatrice. Toute lEurope a été construite dune façon systématique pour nêtre que lEurope des monopoles dominants, et elle ne peut pas être autre chose. Les nationalistes chauvins de différents pays, comme tous les fascistes sont des menteurs, ils cherchent à éviter une alliance internationaliste des classes populaires, restent au service du capital des grands monopoles dominants en cas de succès. Mais on peut aussi déconstruire lEurope en la dépassant par des alliances mais des alliances de combats des classes populaires européennes. Mais de quelle organisation linternationalisme a-t-il besoin ? Quelle organisation faut-il pour le mouvement communiste international ? Vous étiez à Dakar cette année, les forums sociaux peuvent-ils être cette organisation ? S. A. : Cest la question fondamentale. Les forums sociaux sont ce quils sont : sy sexpriment de manière dominante la protestation. Cest une bonne chose, tout commence par le refus de ce que le capital impose. Il y a le Forum mondial des alternatives ; nous navons pas choisi ce nom par hasard
il ne faut pas une organisation qui donnent des « directives », mais des alternatives pour approfondir le débat à partir duquel pourront émerger des stratégies dalternatives positives. Pour cela nous avons besoin dune organisation. Non pas dune organisation hiérarchisée, avec un pays égal un parti, le bon, les autres étant soit des traîtres soit des incapables ; mais une multiplicité, ou en tous cas plusieurs organisations, partis politiques, syndicats, organisations populaires
anticapitalistes, pas seulement anti-néolibérales. Finalement nous avons besoin dune Ve internationale qui serait plus proche, dans des conditions historiques évidemment très différentes de la Ire internationale, celle de Marx. Extrait de « LA REVUE DU PROJET » paru en juin 2011
Edité le 16-08-2011 e 13:46:26 par Xuan
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
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