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 sur la désintégration de l'URSS

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Xuan
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   Posté le 27-01-2019 à 23:30:54   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Danielle Bleitrach met en ligne ce texte sur la désintégration de l'URSS et la restauration du capitalisme, dont la contre-révolution khrouchtchévienne apparaît clairement comme l'origine.

L'auteur fait aussi référence à un texte de Staline sur la poursuite de la lutte de classe sous le socialisme :

«Il est nécessaire de briser et de rejeter la théorie pourrie voulant que la lutte de classe soit censée diminuer progressivement, et qu’à chacun de nos progrès nos ennemis deviennent de plus en plus et plus conciliants. C’est non seulement une théorie pourrie, mais aussi une théorie dangereuse, car elle apaise notre peuple, le pousse dans un piège et donne à l’ennemi de classe l’occasion de se relever pour combattre le régime soviétique » [I.V. Sur les faiblesses du travail des partis et sur les mesures visant à éliminer les trotskystes et autres double-faces: compte-rendu du Plénum du Comité central du PCUS (B.) 3 mars 1937 // Pravda. 29 mars 1937].

Ce texte pourrait être mis en parallèle avec "A quoi tient cette aggravation"
A deux causes.
D'abord, à notre progression, à notre offensive, à la croissance des formes socialistes de l'économie et dans l'industrie et dans l'agriculture, croissance qu'accompagne une éviction correspondante des catégories correspondantes de capitalistes de la ville et des campagnes. La situation est telle que nous vivons selon la formule de Lénine: «Qui l'emportera?» Ou bien nous ferons toucher les épaules à terre aux capitalistes et leur livrerons, comme disait Lénine, le dernier combat décisif, ou bien ce sont eux qui nous feront toucher les épaules à terre.
En second lieu, cela tient à ce que les éléments capitalistes ne veulent pas quitter la scène de bon gré: ils résistent et continueront de résister au socialisme, car ils voient arriver leurs derniers jours. Or, pour le moment, ils peuvent encore résister; malgré la baisse de leur importance, ils n'en croissent pas moins en chiffres absolus: la petite bourgeoisie urbaine et rurale, comme l'a dit Lénine, en
gendre dans son sein chaque jour et à chaque heure, capitalistes et tout petits capitalistes, et ceux-ci — ces éléments capitalistes — prennent toutes les mesures pour sauvegarder leur existence.
On n'a encore jamais vu dans l'histoire que des classes agonisantes aient quitté la scène de bon gré. On n'a encore jamais vu dans l'histoire que la bourgeoisie agonisante n'ait pas mis en œuvre tout ce qui lui restait de force pour essayer de sauvegarder son existence. Que notre appareil soviétique de base soit bon ou mauvais, notre progression, notre offensive réduiront le nombre des éléments capitalistes et les évinceront; et les classes agonisantes, elles, résisteront envers et contre tout.
Telle est la base sociale de l'aggravation de la lutte de classes. »

[J. Staline – les questions du léninisme – de la déviation de droite dans le PC(b) de l’URSS - 1929]

Mais en 1939, après la « liquidation des débris boukhariniens et trotskistes » et l'élection des députés au suffrage universel, Staline Staline justifiait alors le maintien de l'Etat uniquement à cause de l'encerclement capitaliste :
« Ce qu'il y a de particulier dans la société soviétique de notre époque, à la différence de toute société capitaliste, c'est qu'elle n'a plus dans son sein de classes antagonistes, ennemies; que les classes exploiteuses ont été liquidées et que les ouvriers, les paysans et les intellectuels formant la société soviétique, vivent et travaillent en collaboration fraternelle. Alors que la société capitaliste est déchirée par des antagonismes irréconciliables entre ouvriers et capitalistes, entre paysans et grands propriétaires fonciers, ce qui conduit à l'instabilité de sa situation intérieure, - la société soviétique, libérée du joug de l'exploitation, ignore ces antagonismes; elle est affranchie des collisions de classes et offre l'image d'une collaboration fraternelle entre ouvriers, paysans, intellectuels. C'est sur la base de cette communauté d'intérêts que se sont développées des forces motrices comme l'unité politique et morale de la société soviétique, l'amitié des peuples de l'U.R.S.S., le patriotisme soviétique. C'est cette même base qui a donné naissance à la Constitution de l'U.R.S.S. adoptée en novembre 1936, et à la démocratisation totale des élections aux organismes suprêmes du pays ». […] « La fonction de répression militaire à l'intérieur du pays est devenue superflue, elle a disparu, puisque l'exploitation a été supprimée, les exploiteurs n'existent plus et il n'y a plus personne à réprimer. La fonction de répression a fait place à la fonction de protection de la propriété socialiste contre les voleurs et les dilapidateurs du bien public. La fonction de défense militaire du pays contre l'agression du dehors s'est conservée intégralement. Par conséquent, on a conservé aussi l'Armée rouge, la Marine militaire ainsi que les organismes punitifs et les services de renseignements, nécessaires pour capturer et châtier les espions, les assassins, les saboteurs dépêchés dans notre pays par les services d'espionnage étrangers. » [Staline et les questions du léninisme - Rapport au XVIIIe congrès du PC(b) de l'URSS]

Je souligne ces textes, qui sont probablement à la base des questions soulevées par Kara-Murza : existe-t-il encore des contradictions antagoniques dans la société socialiste, ou bien des contradictions de classe peuvent-elles devenir antagoniques ?
A quoi sert la dictature du prolétariat ?

Sur ce sujet, on lira dans la brochure "Contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit" le chapitre La poursuite de la lutte des classes dans la société socialiste [p169 à 177],
qui reprend ces textes et les confronte à d'autres écrits par Mao sur ce sujet, issus de la révolution culturelle et de sa rectification, ou plus récents.


__________________________


DIFFICILE DE CHERCHER UN CHEMIN
par Sergey KARA-MURZA
27
JAN

http://histoireetsociete.wordpress.com/2019/01/27/difficile-de-chercher-un-chemin-par-sergey-kara-murza/?fbclid=IwAR2TxxdfkC-UJTazUDw04974KGi2w6h2z7HSoHvEyfiB8KMmXGm1QCGD5rc


Un texte poignant traduit par Marianne… Qui dit la tragédie vécue par les Russes et dont ils osent à peine parler… Sous nos yeux, l’URSS s’est effondrée avec d’énormes sacrifices, et les adultes ne peuvent pas l’expliquer aux enfants et aux petits-enfants. Et les personnes âgées de ma génération essaient de cacher leur tragédie personnelle. Quelques auteurs modernes ont laissé à ce propos des textes épars, non pas dans un style sec et clair, mais sous la forme de textes émotionnels .

http://www.sovross.ru/articles/1793/42595



Je parlerai de moi, peut-être que quelqu’un me lira et en tirera des réflexions. Il est possible que je parle aussi partiellement pour mes amis et camarades avec qui nous avons discuté de notre catastrophe – de notre faute.

Formés par une éducation soviétique, nous nous sommes retrouvés naïfs et ignorants devant le spectacle de la désintégration, que nous ayons été partisans du système soviétique, incrédules ou dissidents récents. Cette période (environ 1985-1995) a été remplie de questions et d’hypothèses, de recherches et de lectures, russes et étrangères. Les nouvelles données étaient immédiatement publiées sous forme de controverses ou de malédictions adressées aux idéologues de la perestroïka. Leur contenu était simple: des faits révélant les mensonges antisoviétiques, des données sur l’économie et le système social de l’URSS, les dangers posés par la réforme, des informations utiles de l’histoire. Pour les sujets complexes, nous n’étions pas encore prêts, mais le flot de simples faits et arguments a malgré tout refroidi les illusions et les utopies du marché. Après 1992, tous ces textes sans aucune prétention à l’éloquence étaient ancrés dans la réalité sociale.
Au cours des 10 années suivantes, sans cesser de produire ces textes, la discussion s’est déplacée vers des problèmes plus complexes que nous n’avions pas traités à l’époque soviétique, ni dans les laboratoires ni entre amis. Ainsi, dans les années 1990 a été soulevé le problème de la modification de la conscience de masse («manipulation de la conscience»). C’était un état complètement différent de notre nouvel état et de notre nouvelle société – un changement très sérieux. La description de la maturation de la révolution russe et de la construction des institutions de la société soviétique posait de nombreuses questions que les sciences sociales (passées et présentes) contournaient et continuent de contourner. Toutes ces questions sont importantes pour la compréhension, mais je pense qu’elles le sont encore plus pour les jeunes qui ont besoin de savoir comment fonctionnait le système soviétique – ils devront le maîtriser, le revitaliser et le moderniser. Ce système est la base de leur vie, il n’y en aura pas d’autre. Il semble que tout le monde l’a compris.

Entre 1995 et 2015 les sociologues ont créé une vaste gamme de données empiriques dans lesquelles on peut voir le « squelette » (ou la carte) de notre avenir. La carte montre des caillots de problèmes complexes et des nœuds de conflits qui en découlent. Auparavant on s’efforçait de ne pas voir cela, maintenant c’est un matériel utile pour les ouvrages pédagogiques. Cette connaissance est utile pour la droite et la gauche, et le gouvernement lui-même.
Mais de ce tableau émergent quelques problèmes brûlants. Déjà au milieu des années 1990, nous avons commencé à discuter de la nature étrange de la crise post-soviétique, sans précédent dans les pays industrialisés, surtout sans guerre déclarée. Même si les autorités avaient pris des décisions erronées, il aurait dû exister des forces raisonnables dans l’État et la société d’un pays civilisé, capables de trouver des arguments pour mettre un terme au processus de destruction. Comment a-t-il été possible que pendant près de 30 ans on observe la destruction de l’économie nationale en continuant de discuter de choses insignifiantes? Quelle action a paralysé l’esprit et la volonté de la société, de l’intelligentsia, de la communauté scientifique, des militants politiques et des chefs de gouvernement? Comment cette psychose collective, ce trouble presque mystique, a-t-il pu s’emparer ainsi d’un peuple parfaitement éduqué?

Nous avons été confrontés à une tâche à laquelle aucun d’entre nous n’aurait pensé il y a dix ans. Nous avons commencé à collecter des sources, russes et étrangères, ainsi que les manifestations des symptômes de cet état inconnu. La conclusion était la suivante: il y a eu un effondrement des liens et des éléments du peuple et de la société. Ainsi, les livres «Démontage d’un peuple» et «Perdre la raison» ont été publiés. Nous écrivions dans l’urgence et les livres n’étaient pas de la plus haute qualité. Sûrement quelqu’un d’autre viendra et écrira mieux. Mais alors il aurait fallu se tourner vers la méthodologie des sciences sociales. Depuis 30 ans, il est devenu évident que les sciences sociales ont de plus en plus de retard par rapport aux changements de la société et de l’État. Ainsi, les principaux processus sociaux n’ont pas été étudiés ni reconnus, et ils ont débouché sur une crise systémique, qui a entraîné l’effondrement de l’URSS et un bouleversement planétaire.

Lors du 1er Congrès des députés du peuple de l’URSS, le 27 mai 1989, Y. Afanassyev a dénoncé la majorité des députés (« députés du peuple » à l’époque) comme « une majorité agressivement obéissante ». Il y a eu des cris et même des sanglots de députés, mais la plupart d’entre eux ne pouvaient pas utiliser leur avantage quantitatif, car ils se considéraient obligés de persuader les autorités: « Car voyez-vous, nous, les députés, nous voulons que tout aille pour le mieux. » C’est un fait: la culture politique soviétique a désarmé l’URSS. Les consultants de Harvard nous étudiaient et attendaient devant la télé jusqu’à ce que nous soyons mûrs.
Dans l’après-guerre, les sciences sociales soviétiques, rentrées au bercail du matérialisme historique [le mot emploi en russe est l’abréviation « istmat »], se sont éloignées de la méthodologie de la science de la formation, à l’origine de la création de l’URSS. Le système éducatif ne pouvait même pas expliquer quelle était l’innovation de Lénine. T. Chanine écrivait dans son livre de 1986: «L’espèce de honte que ressentent les communistes d’aujourd’hui devant l’incohérence de Lénine laisse de côté sa plus grande qualité en tant que leader: le talent de penser autrement, le courage de changer et la capacité de persuader ou de stimuler ses partisans par tous les moyens disponibles » [Chanine T. La révolution comme un moment de vérité. 1997].
Notez que la veille du mois de février, il y avait environ 10 000 personnes dans le parti bolchevique, bien moins que chez les mencheviks et socialistes-révolutionnaires. En février, à la sortie de la clandestinité, 125 organisations bolcheviques comptaient 24 000 membres et en juillet, il y en avait déjà 240 000, en octobre 350 000 – les bolcheviks sont devenus le plus grand parti de Russie. Alors qu’il n’y avait ni presse ni télévision.

Au moment de la révolution, la population de la Russie était composée de 85% de paysans et environ 5% de travailleurs de l’industrie. La vision du monde de cette masse de travailleurs a influencé les autres groupes – la société paternaliste de caste n’était pas encore devenue une société de classe. De nombreuses valeurs, traditions et normes unifiaient la société.
Mais le processus de développement de l’URSS s’est déroulé à un rythme extraordinaire. Après la guerre s’est produite une urbanisation rapide de l’URSS. En 1950, 71 millions de personnes vivaient dans des villes et 190 millions en 1990. Les nouvelles villes étaient habitées par des jeunes de la génération d’après-guerre. La société changea rapidement: en 1950, il y avait 15 000 établissements d’enseignement secondaire en URSS et 70 000 en 1990. La proportion de spécialistes ayant fait des études supérieures a augmenté rapidement: en 1929, 0,23 millions d’entre eux avaient achevé leurs études supérieures, en 1940 – 0,9, en 1950 – 1,4, en 1960 – 3,55, en 1970 – 6,9, en 1980 – 12,1 et en 1989 – 20,2 millions de personnes (14,5%).
La structure de l’emploi dans l’économie nationale a rapidement changé. En 1928, 8% travaillaient dans l’industrie et la construction et 80% dans l’agriculture et la foresterie. En 1970, le ratio était de 38% et 25%. Mais surtout, les groupes socioculturels ont commencé à prendre forme rapidement et à prendre conscience de soi. Dans le même temps, les nouveaux métiers ont commencé très rapidement à se détacher des métiers traditionnels – dans tous les secteurs.
C’était déjà une société différente. L’héritage du communisme russe est devenu de l’histoire et les nouvelles générations de la nomenklatura ont commencé à la parasiter et à la saper. Déjà à l’époque de la perestroïka, les jeunes montraient leur ignorance dans leur image de la révolution et de la construction de l’URSS. Il y avait là une menace nationale.



Les véritables succès de la première étape, en particulier la Victoire, pour les générations de l’après-guerre étaient déjà de l’histoire ancienne. Tandis que pour les générations plus âgées, ils étaient les résultats «vivants» d’un travail énorme. Dans l’esprit des générations plus âgées, la réalité héroïque et tragique se combinait. Mais le vingtième Congrès du PCUS a détruit la pierre angulaire de l’État – le sens du passé. Quand elle est brutalement retirée, comme l’a fait Khrouchtchev, on obtient en retour du cynisme et une haine sourde, même si elle est inconsciente. Après le vingtième Congrès, les vieillards se turent et la génération d’après-guerre déjà dans sa majeure partie citadine entra en scène ; elle se distinguait par sa liberté de penser et la communication entre générations se détériora.

Maintenant, probablement, les jeunes ne se représentent guère un facteur fondamental auquel notre éducation n’a pas prêté attention: la société soviétique jusqu’aux années 1950 était scellée par une solidarité mécanique. Cela signifie que la très grande majorité des citoyens étaient très proches dans leur mode de vie, leur culture et leur vision du monde. Tous étaient des travailleurs réalisant un grand projet. Cette société était comme une fraternité religieuse. Surtout après la guerre civile et jusqu’à la fin des années 1950. La population était dans un état d’ » unité des travailleurs au-dessus des classes « . La guerre et le désastre, puis la victoire, ont uni encore plus le peuple soviétique. La majeure partie de l’intelligentsia et des employés du gouvernement, même ceux ayant fait des études supérieures, était issue des milieux ouvriers et paysans. Elle pensait principalement en accord avec la majorité. On peut dire de l’état de la population qu’elle constituait une unité anthropologique.

Une telle unité (et plus encore la Victoire et le culte de Staline) était un facteur important pour que les dirigeants et les universitaires ne voient pas les nouveaux changements ni les nouvelles menaces en germe. Et ils ne prêtaient pas attention aux avertissements. En 1924, A.V. Chayanov a émis un jugement important et un pronostic: «Dans le système du communisme d’État, il n’existe pas une des catégories économiques nationales typiques des structures économiques que nous avons examinées. Le processus purement technique de production et de reproduction des moyens de production constitue une exception.

Le tableau que nous avons tracé, reflétant la morphologie du système, contribue peu à la compréhension de sa dynamique. Mais ceci, apparemment, n’est possible qu’avec une longue étude du régime et de son fonctionnement et pas avant que ses idéologues et ses théoriciens en créent une théorie organisationnelle cohérente. ”

Et il a ajouté en note un commentaire sous la forme de trois questions. Voici la troisième question: «Quelles mesures peuvent prévenir l’apparition dangereuse dans la société socialiste sur la base des nouveaux rapports de production d’une nouvelle couche sociale, qui pourrait créer de telles formes de répartition du revenu social dans lesquelles le régime dans son ensemble perdrait son haut contenu idéologique initial?» [Chayanov A.V. Sur la question de la théorie des systèmes économiques non capitalistes // A.V. Chayanov. Économie paysanne. Moscou: Economie, 1989, p. 139].

Staline a également évoqué d’autres menaces: «Il est nécessaire de briser et de rejeter la théorie pourrie voulant que la lutte de classe soit censée diminuer progressivement, et qu’à chacun de nos progrès nos ennemis deviennent de plus en plus et plus conciliants. C’est non seulement une théorie pourrie, mais aussi une théorie dangereuse, car elle apaise notre peuple, le pousse dans un piège et donne à l’ennemi de classe l’occasion de se relever pour combattre le régime soviétique » [I.V. Sur les faiblesses du travail des partis et sur les mesures visant à éliminer les trotskystes et autres double-faces: compte-rendu du Plénum du Comité central du PCUS (B.) 3 mars 1937 // Pravda. 29 mars 1937].

Nous, étudiants de première année de la faculté de chimie de l’Université de Moscou, avons entendu cela après le vingtième congrès du PCUS. Le professeur nous a présenté cette déclaration de Staline comme une absurdité, il a même ri. Néanmoins, mes amis et moi-même n’avons pas trouvé cela absurde. Nous y avons réfléchi, mais nous n’avons pas trouvé de raisons compréhensibles pour justifier le jugement de Staline concernant l’URSS. Il n’y avait aucun ennemi de classe parmi nous, et pourquoi «avec chacun de nos progrès», l’ennemi «pousse notre peuple dans un piège»?

Cependant, ni nous, ni les étudiants, ni les enseignants, ni les académiciens, ni même les dirigeants du PCUS, n’avons vu que tout changement, et même «chacun de nos progrès» crée des risques. Ce fut un échec fondamental de notre éducation et de notre science.
Un grand défaut de l’héritage de la sphère symbolique soviétique est qu’on en a complètement expurgé les résultats des délibérations et des réflexions amères au sujet de nos défaites et de nos erreurs. Khrouchtchev s’est chargé de cette tâche – de manière accusatrice et destructrice, puis les dissidents – sapant progressivement la légitimité de l’URSS. Et pourtant les défaites et les erreurs sont une source irremplaçable de connaissances et les embryons d’innovations importantes. Même de nos parents qui ont construit l’URSS et qui se sont battus, il nous était difficile dans les années 1960-1970 d’obtenir une explication claire de la logique d’une décision erronée ou de la raison de l’échec d’une prévision – comme si les personnes âgées avaient reçu depuis longtemps l’interdiction de révéler le côté sombre de l’histoire. Les personnes âgées avaient alors une «connaissance implicite», elles réparaient rapidement les dégâts et trouvaient de meilleures solutions. Mais les vieillards sont partis et nous sommes restés sans connaissance.
Dans les années 50 et 60, sont entrés en scène les chestidesiatniki [«la génération des années 1960», NdT], la fine fleur de nos études sociales. Et peu à peu, le sommet du PCUS les suivit et aboutit à une impasse. Je parle de la partie du sommet qui a essayé de conserver et de sauver l’URSS. Mais cette puissante élite crût jusqu’à la fin que le peuple soviétique avait aussi des valeurs fondamentales, des idéaux et une foi, qu’il ne permettrait jamais de briser ce système.
Les sciences sociales des années soixante ont eu une grande influence sur l’intelligentsia par le biais de l’éducation, des médias et du système d’éducation idéologique. Par l’intermédiaire de ces canaux, une grande partie de l’intelligentsia est passée à la «dissidence malveillante» et, par le contact personnel avec l’intelligentsia, ces sentiments ont contaminé les larges masses de travailleurs. En même temps, ni l’intelligentsia, ni d’autres communautés n’avaient l’intention de détruire l’URSS. Nous voulions le meilleur! On se complaisait dans le moralisme, rejetant toute mesure et tous calculs. Et qu’en est-il résulté? Que vers la fin des années 1980, on avait complètement fermé les yeux sur la réalité.

Dans toute société, il y a des zones d’ombre. Par exemple, le monde du crime, les dissidents qui rejettent les normes de base et mènent une existence semi-clandestine. En période de stabilité, ces communautés tentent de ne pas créer de conflits ouverts et ne posent pas de problèmes à la société et à l’État.

Au moment de la mort de Staline, même les élèves de septième année [équivalent de notre Troisième, NdT] ressentaient cela. Les professeurs arrivaient en pleurs et nous comprenions que ce n’était pas du tout à cause du culte de la personnalité. Tout fichait le camp dans une direction complètement différente et l’incertitude était angoissante. Et déjà en 8e année, s’est produite une scission inexplicable – les «styliagi» [стиляги, les yé-yé soviétiques, NdT] se sont démarqués du groupe et ça a fait réfléchir tout le monde. Il s’agissait d’une communauté consolidée, qui s’était détachée de notre masse. C’était un signal alarmant, une fissure dans notre « société chaleureuse face à face » (comme les sociologues occidentaux appelaient notre société).

Au cours de la période d’incubation de 1955-1985, on assiste à une désintégration de la société soviétique et à la floraison de communautés nombreuses et influentes qui ont mûri et donné naissance à la perestroïka. Le « marxisme antisoviétique » dans le milieu des chestidesiatniki et des littéraires a joué un grand rôle dans les années 1970-1980.

L’échec fondamental du système politique de l’URSS réside dans le fait que les sciences sociales, qui ont pris le matérialisme historique comme base méthodologique, se sont développées dans le paradigme de la Naturphilosophie et non comme une connaissance indépendante des valeurs morales. Les sciences sociales remplissaient des fonctions idéologiques et rituelles, tandis que les praticiens suivaient le bon sens et l’expérience, c’est-à-dire la connaissance implicite. Après la guerre, la génération de praticiens a quitté la scène et la génération suivante a été élevée par des « idéologues ». La communauté la plus cohérente et faisant autorité chez ces «idéologues» était ceux qui acceptaient avec enthousiasme l’innovation charismatique de Khrouchtchev, son «dégel».
Un panorama de l’histoire des études sociales d’après-guerre indique: «Les sociologues des années soixante considéraient leurs travaux comme une sorte d’instruction que le gouvernement devait utiliser pour améliorer la situation… La fin du « dégel » dans les mémoires est marquée par un effondrement de l’espoir… Le début de la « stagnation » dans les mémoires en règle générale, correspond à une modification du format de l’interaction entre sociologues et autorités : il ne s’agit plus maintenant d’une coopération, mais d’une activité subversive… Les sociologues, qui ont vaincu la tentation de coopérer avec un pouvoir ayant trompé leurs attentes, considèrent maintenant leurs études comme une «résistance au système, mais avec l’aide des connaissances scientifiques » [D. Dimke Classiques sans classiques: origines sociales et culturelles du style de la sociologie soviétique // SOTSIS, 2012, n ° 6] « .
En 1994, V.A. Yadov et R. Grathhoff écrivent: « L’unicité de la sociologie soviétique réside principalement dans le fait que son implication dans le processus de reproduction des valeurs idéologiques et politiques fondamentales de la société soviétique est devenue un facteur important de sa réforme et, en définitive, de sa transformation révolutionnaire ».
Il est évident que la partie influente de l’intelligentsia humanitaire, proche du gouvernement et bénéficiant du soutien de l’Occident, a pris une position de confrontation avec la majorité de la société soviétique. Dans les années 1970, ce conflit a dégénéré en une guerre froide interne (informationnelle, psychologique et pour finir économique). La majorité, dans un État sans projet, sans organisation et sous une pression idéologique intense, a été défaite.
Il semble maintenant étrange que beaucoup de gens ne reconnaissent pas le fait que des groupes assez importants d’anciens citoyens soviétiques se sont vraiment séparés des autres, ayant rompu leurs liens de solidarité avec la majorité. Mais dans les années 1970, il était impossible de ne pas voir émerger des communautés qui haïssaient clairement l’URSS – et parmi eux nombre de nos camarades et amis qui n’étaient pas des descendants de nobles ou de bourgeois, et même au contraire, il y avait parmi eux des enfants de bolcheviks.

Gorbatchev ou l’académicien Sakharov trois fois héros du travail socialiste étaient-ils des ennemis de classe? Nous n’avons pas eu l’idée de réfléchir aux changements de société qui ont rapidement permis aux gens de vagabonder sur des chemins inconnus. Nous ne pouvions même pas exprimer l’idée que ce ne serait pas des ennemis de classe, mais des citoyens soviétiques normaux qui soutiendraient une minorité active sapant les fondements de l’URSS. Nous n’avions pas de mots ou d’arguments pour cela. Et même maintenant, il est difficile de trouver les mots justes. Ce n’est pas la faute de notre peuple, c’est notre malheur national. Nous n’avons pas été à la hauteur – tous autant que nous sommes, nous comptions sur la solidarité et nous n’avons pas compris comment la société évoluait.

Je voudrais parler d’un coup porté contre l’URSS, mais je considère que c’est un coup très dur. C’est la faiblesse de la science sociale en Russie, qui est née de la littérature du dix-neuvième siècle. On dit que notre révolution et l’URSS s’appuyaient sur la science de la formation (c’est-à-dire la création de quelque chose qui n’existe pas encore), bien qu’il s’agisse d’un savoir implicite. Cette connaissance a été développée par les paysans et les explorateurs avec leur communisme communautaire – ainsi que par Lénine et ses jeunes disciples. Il a relié le communisme paysan à une science non classique. Bertrand Russell a écrit: «On peut supposer que notre siècle entrera dans l’histoire comme le siècle de Lénine et d’Einstein, qui ont réussi un formidable travail de synthèse, l’un dans le domaine de la pensée, l’autre dans l’action. … Les hommes d’État de la taille de Lénine n’apparaissent dans le monde qu’une fois par siècle et il est peu probable que beaucoup d’entre nous vivront assez vieux pour en voir un autre. »

Mais après les années 50, les personnes âgées ont quitté la scène et la science sociale « explicite » est devenue un écran de fumée de la réalité. Je dirais que l’absence de sciences sociales scientifiques dans une société complexe est plus dangereuse que la perte des sciences naturelles. Parce qu’il y a toujours un endroit où vous pouvez trouver ou acheter les brevets nécessaires, mais pas en sciences sociales.

Voici les jalons qui m’ont frappé. Le premier est en 1954, je suis en huitième ou neuvième année. Soudain sont apparus les « stiliagi ». Nous avons eu six de ces gars en classe. C’étaient des enfants de l’immeuble «du Général». Pour la première fois, un groupe rejetait le fondement même de la pensée et de la vie soviétique. Et alors, le père d’un de ces gars m’appelle et dit: «Serioja, tu es secrétaire du Komsomol, il faut qu’on parle. Viens à mon bureau. » Je suis venu. Il s’est avéré qu’il était un organisateur de parti du plus haut rang – un immense bureau, un drapeau. Je vois un homme fort, intelligent, bardé de médailles. Et il dit: «Que se passe-t-il? Qu’est-il arrivé à mon gamin? Pourtant, nous l’avons élevé comme tous les autres. » Il demande: « Eh bien, quoi, explique! » – et se met à pleurer. A sangloter.

J’ai eu peur, j’ai essayé de le calmer. C’est un responsable politique, il a fait la guerre, et il me demande: « Qu’est-ce qui se passe, explique. » Je suis parti et me suis dit: où est notre science? Les stiliagi ont été matés, mais on n’a pas étudié ce phénomène. Et les explications dans la presse étaient fausses.

Le deuxième cas est en 1956, à l’automne, je suis en première année de MGU [Université de Moscou, NdT]. C’était après le vingtième congrès. Nous devions faire une tournée d’agit-prop dans la région de Kalinine, à travers les forêts et les villages. Il n’y avait pas encore l’électricité, et nous marchions à pied, c’était comme ça dans notre faculté. Nous arrivions dans un club ou une l’école, tout le village se réunissait, pour un concert, pour écouter des histoires. Nous nous demandions ce que nous allions dire dans les villages à propos du XX Congrès, car on nous demanderait: « Que se passe-t-il? »

Mes camarades m’ont dit: « Va au comité du parti de la MGU, qu’ils nous donnent des instructions, qu’ils nous expliquent. » J’ai téléphoné, j’y suis allé. Un membre du comité du parti, un professeur de la faculté de philosophie, m’y attendait. Je demande: «Que dire aux gens, comment interprétez-vous ce changement ou cette rupture? Comment expliquer aux gens ». Et il a juste levé les bras au ciel. «Je ne peux rien faire, dit-il. Je ne peux rien conseiller à personne. Parle-leur d’homme à homme. »

Et il y avait beaucoup de telles questions. En 1960, je faisais de la recherche à l’Académie des sciences et là, parmi les « chestidesiatniki », de trois ou quatre ans plus âgés que moi, les idées de la perestroïka étaient dans l’air, mais à l’état embryonnaire. Presque tous les jours, ils discutaient de ces idées. C’était un laboratoire merveilleux, nous étions tous amis, nous adorions la chimie, mais notre équipe s’est fissurée. Mes camarades et moi avons essayé d’expliquer qu’il s’agissait d’utopies, d’illusions. Mais nous n’avions ni langage, ni théorie – ce que l’on nous enseignait n’avait aucun lien avec la réalité.

Et je suis allé à Cuba voir la révolution, dans d’autres conditions. J’ai vu, comme dans une fiole, les problèmes de la révolution et les options pour les résoudre. Puis, à Cuba, des philosophes, des historiens et des analystes arrivaient d’Europe, des États-Unis, d’Amérique latine et du Comecon. J’ai passé du temps avec eux, j’ai écouté, puis parlé à de nombreux Cubains. Pour moi, cela ressemblait à un atelier analysant une société complexe à un moment exceptionnel. J’en suis ensuite venu à la conclusion que chez nous aussi nous étions dans une situation de désintégration de l’unité de la société.

Rentré à Moscou, j’ai quitté la chimie pour l’étude des sciences, et suis tombé dans le cercle des philosophes, économistes, sociologues, etc. J’avais grandi dans un laboratoire, accepté ses normes, et j’ai été choqué par la pensée des « littéraires ». Ils m’avaient bien accepté, lisaient avec intérêt ce que j’écrivais – mais comme si j’étais un martien. L’ensemble de faits, de logique et de conclusions qui composait leur monde était incompatible avec les miens. Comme aurait dit un philosophe étranger [Borgès, NdT], ils avaient la «pensée du pays de Tlön». C’est une terrible dystopie – quand les gens rejettent la réalité pour le plaisir de jouer.
Et puis notre sillon a de plus en plus évolué vers la convergence avec les États-Unis. Au cours de la perestroïka, nous avons commencé à grappiller de ci de là des éléments de connaissance et parallèlement à l’idéologie de la perestroïka, nous avons commencé à jeter, avec une joie maligne, sur la tête des citoyens soviétiques des sacs d’immondices de «révélations» dans lesquels les grains de vérité étaient enveloppés de plusieurs couches de mensonges. Et le résultat a été que la majorité de la population a reculé devant l’étude des accidents et des catastrophes de la machine soviétique.

Rappel: en 1989, selon les sondages d’opinion les travailleurs considéraient de manière négative un changement du système social et la transition vers le capitalisme. Le chômage était rejeté par les travailleurs comme une absurdité et on ne leur posait même pas la question. Mais en avril-mai 1991, des sondages dans trois grandes usines montrent que: 29% des travailleurs souhaitaient aller « sur la voie des pays capitalistes développés d’Occident ». Pour la propriété étatique et coopérative des moyens de production : 3% des travailleurs. À présent, 54% des travailleurs sont d’accord pour dire qu’un «peu» de chômage est nécessaire, et un tiers seulement se déclarent catégoriquement opposés au chômage en URSS, car il est nocif et inhumain.
Conclusion: les idéaux des générations qui ont fait la révolution, construit l’URSS et combattu – sont devenues une tradition qui n’agit plus comme un système de normes permettant de prendre des décisions concrètes. Ces idéaux imprégnaient la pensée des 3 à 4 générations qui ont vécu les maux et les victoires de la première moitié du cycle de vie de l’URSS et qui avaient une connaissance générale de la première étape. Dans ces conditions, le projet antisoviétique a été mis en œuvre très facilement – et les 18 millions de membres du PCUS n’ont pas ressenti de catastrophe imminente et ne voulaient pas croire que tout cela arriverait.
La majorité a subi la liquidation de l’URSS comme une lourde perte. 75% ont qualifié la privatisation de l’industrielle de prédatrice, c’est-à-dire que la privatisation était considérée comme perverse. Des anciens membres du PCUS après l’interdiction de ce parti, la plupart ne sont pas devenus anticommunistes et ont été profondément offensés par les actions des autorités et par le sommet de la nomenclature du parti. Dans sa grande masse, toute la population a été insultée – par le non respect du référendum, les provocations, le pillage et le luxe ostentatoire, les mensonges continus et railleries de la télévision, etc.

Mais une insulte en soi ne change pas l’état. Il nous faut une connaissance sobre de la réalité – en mouvement. Ici on ne peut pas en dire plus. Mais voici un facteur imperceptible, mais très important. Ce changement était inévitable du fait d’une nouvelle étape dans le développement de l’URSS. De plus, il a été combiné avec d’autres changements fondamentaux. C’est un changement dans le type de solidarité entre les personnes et la société. Cela s’est produit dans toutes les activités de la société.

Nous avons dit que la structure de la société après 1960 avait été transformée. Les liens de la solidarité mécanique de la majorité ne se sont pas brisés, mais ils se sont affaiblis et beaucoup ont commencé à trouver pesante la «dictature sur les besoins» et l’exigence même de «l’unité». Très peu de gens ont alors vu derrière cela le symptôme d’une crise profonde imminente. En URSS, ni l’état ni la science n’étaient prêts pour une telle crise de la société soviétique. Cela aurait nécessité la formation en douceur d’une solidarité organique avec hybridation ou d’une coexistence avec une solidarité mécanique, en évitant la rupture et le vide. Tous les groupes et toutes les communautés auraient dû se connecter comme un « organisme ». Malheureusement, les sciences sociales et humaines de l’URSS ne se sont pas acquittées de cette tâche et, encore aujourd’hui, ces sciences ne s’en occupent pas en Russie.

L’émergence explosive de nombreux groupes de professions et de valeurs différentes a créé pour le système politique une impossibilité réelle de rassembler une nouvelle population dans une société et une nation – l’ancienne machine d’État-parti ne pouvait ni comprendre, ni anticiper, ni développer de nouvelles technologies. Et la jeune génération éduquée de la nomenklatura était déjà un fossoyeur de l’URSS (quelques-uns actifs, la majorité étant passive).
Il ne s’agit pas de quantité, mais le fait est que toute communauté au moment de sa formation possède des qualités spéciales (activité, créativité, rébellion, etc.). À la fin du XIXe siècle, il y avait peu d’intelligentsia en Russie, mais c’était devenu le «levain» de toute la Russie. En URSS, la jeune intelligentsia urbaine d’après-guerre était une communauté différente de la vieille intelligentsia russe et de la première intelligentsia soviétique. La guerre s’est avérée être une discontinuité. C’est ce qui s’est passé en URSS: à la fois dans les groupes sociaux et dans les groupes culturels et ethniques.

Le sociologue de la culture L.G. Ionin écrivait en 1995: «La disparition de la culture mono-stylistique soviétique a entraîné la désintégration de l’image du monde qui s’était développée au cours des décennies, ce qui ne pouvait qu’engendrer une désorientation massive, une perte d’identification aux niveaux individuel et collectif, ainsi qu’à l’échelle de la société dans son ensemble… ceux qui souffrent le moins de la situation sont soit des individus avec un faible niveau d’aspiration, soit des aventuriers qui n’ont pas une motivation durable. L’aventurier en tant que type social est une figure caractéristique de la Russie actuelle » [Ionin LG Identification et mise en scène (sur la théorie des changements socioculturels) // SOTSIS, 1995, n ° 4].
Maintenant, afin de repartir dans un sillon raisonnable, dont nous nous sommes écartés pas à pas depuis un demi-siècle, il est nécessaire de réfléchir à la logique de nos décisions et de nos erreurs. Nous devons apprendre du passé et du présent, des échecs et des victoires à l’Ouest et à l’Est.
Nous avons parlé des communautés dominantes qui écrasaient les intérêts et les valeurs des communautés « silencieuses », indépendamment de l’importance de la masse. Mais la structure de la société et des peuples (nations) évolue plus rapidement que ne le pensent les gens et les gouvernements. Un petit groupe se développe et grandit imperceptiblement et devient un «levain» pour les mécontents. Le plus souvent, des communautés de dissidents émergent lors d’un changement radical de mode de vie, d’un changement de direction, de l’apparition d’une jeune génération sur la scène publique avec une nouvelle image du monde, avec une rupture de mémoire et de vision du monde par rapport aux générations plus anciennes, etc.
Il convient également de noter qu’outre le consentement et la reconnaissance de la légitimité du système social par la majorité de la population, des groupes actifs doivent fonctionner – c’est l’avant-garde et elle est suivie par les actifs. Ce sont des leaders qui travaillent en première ligne. Ils ne sont pas nommés par les administrations, ils ne sont pas élus lors de congrès – ils sont «nommés» tacitement et ils créent, même sans le savoir, une communauté. La construction de tels groupes et communautés est tout un domaine multidisciplinaire.

Dans la première phase de l’URSS, de grands concepteurs de partis et d’armées ont travaillé. On sait que le parti bolchevique et l’Armée rouge étaient à l’avant-garde, beaucoup a été écrit sur ce sujet. Mais il convient de mentionner des groupes, qui s’appelaient alors les Cent-Rouges. Ce sont des jeunes qui ont traversé la Première Guerre mondiale et la guerre civile et qui étaient principalement des commandants de niveaux moyen et inférieur, de petites villes et de villages de la Russie centrale. En fait, il s’agissait d’une seule communauté unie, l’avant-garde d’une nouvelle génération, de sorte que Staline a même présenté de manière imagée cette communauté comme « l’Ordre de l’épée ». Nos personnes âgées connaissaient bien les qualités de ces personnes, c’était une communauté d’un type anthropologique particulier: «et l’acier fut trempé».
Notre problème est que depuis 30 ans, nous n’avons pas anticipé l’avenir. Aller de l’avant est une condition pour la renaissance du pays. L’image du passé a tellement rempli notre mémoire et notre pensée que nous sommes comme assis sur nos propres cendres et près des tombes de personnes chères, et nous ne pouvons pas nous lever et partir. Le traumatisme de l’effondrement ne guérit pas et est même transmis à une partie de la jeunesse. Mais il est temps de se lever déjà.
Notre histoire est notre richesse et notre trésor. Mais il n’est pas facile d’activer et de faire fonctionner cette ressource au service de l’écrasante majorité, de notre pays et des peuples frères. Les approches de ce patrimoine doivent être étudiées et ce moment est venu. Une grande quantité de connaissances a été accumulée dans la science et la culture du monde, et dans l’expérience et le travail du peuple soviétique lui-même, il est nécessaire de les maîtriser.
Et souvenez-vous des paroles de Goethe: « Gagnez ce que vous avez acquis de vos ancêtres afin de le posséder véritablement. »



Sergey KARA-MURZA



Traduit par Marianne Dunlop pour Histoire et Société

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