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 La crise et la lutte des classes

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Xuan
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   Posté le 16-08-2011 à 00:21:14   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

La crise est inévitable

Il est désormais assez clair que la crise économique mondiale, qui affecte tout particulièrement les USA, et l’Europe peut connaître des aléas ou des temporisations momentanées, mais qu’elle ne peut que s’accentuer, compte tenu des causes qui l’entrainent et de l’absence de solution dans le cadre du capitalisme.
De plus, les remèdes apportés par les bourgeoisies de ces pays ne peuvent que précipiter la crise tandis que le report des échéances ou des plafonds ne peut qu’aggraver cette issue.

Les contradictions mondiales s'accentuent

Les contradictions entre les USA et l’Europe, fondées sur le rôle suranné de la monnaie américaine et sur le transfert de la dette aux autres pays, ne peuvent que s’accroître.
Les contradictions entre les pays dominants et dominés en Europe ne peuvent que s’exacerber elles aussi, tandis que les principaux monopoles européens ont matériellement intérêt à une intégration plus grande, une direction plus centralisée plus réactive et plus dictatoriale.
La contradiction franco-allemande est le principal frein à cette intégration, et sa résolution est le leadership d’une des deux puissances impérialistes au détriment de l’autre.
La contradiction entre les pays impérialistes occidentaux et les pays émergents, en particulier pour le contrôle des richesses africaines, ne peut elle aussi que s’envenimer, et on constate que ni l’enlisement ni les déficits ne freinent la volonté belliciste des impérialistes occidentaux.

La lutte des classes va s'aiguiser

Enfin la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat, qui est la contradiction fondamentale dans les pays impérialistes comme le notre, va naturellement et rapidement s’amplifier.
L’oppression de la bourgeoisie sur la classe ouvrière et sur le peuple deviendra inévitablement plus forte et insupportable.
Depuis les années 80 les salaires, bloqués par les socialistes, ont été érodés par l’inflation.
La partie des salaires différés a été régulièrement amputée, et les capitalistes fréquemment dispensés de la payer.
Les barrières statutaires ont été démantelées pour faire place à la sous traitance, à l’intérim, et à toutes les formes d’auxiliariat et de précarité possibles, afin de baisser directement les salaires.
Les échelles de classification ont été revues dans les années 90 à la faveur des préretraites et du renouvellement des classes d’âge, de sorte qu’une déqualification sans précédent a frappé les nouveaux embauchés.
On observait également une progression significative des profits, c’est-à-dire là aussi une baisse relative des salaires, puisque pour un même salaire la richesse créée a augmenté.

Mais la bourgeoisie a besoin de diminuer davantage les salaires, afin d’atteindre les standards internationaux et si possible les dépasser.
En particulier la concurrence avec les monopoles allemands incite les capitalistes français à aller beaucoup plus loin dans la dérèglementation (comme la suppression du SMIC) et l’octroi de prérogatives quasiment régaliennes pour le patronat en matière d’embauche et de salaires.
Ces mesures économiques contre la classe ouvrière sont en cours d’élaboration et s’accompagneront inévitablement de mesures politiques, policières et législatives destinées à réprimer toute forme de révolte.

Deux classes et deux camps

Dès à présent les partis bourgeois et leurs alliés se rangent dans le camp du capital, afin de diviser les masses, semer le chauvinisme, le racisme, le corporatisme et imposer l’Union Sacrée du peuple autour de ses exploiteurs.

Sarkozy a déjà annoncé la couleur et discute des modalités d’une action concertée avec Merkel. Les socialos ont déjà admis le principe de la nécessaire austérité, le FN sème la division de la classe ouvrière et la collaboration des classes.
Certains groupes qui se réclament du communisme préconisent sous des prétextes divers les mêmes solutions que la droite la plus réactionnaire, comme le protectionnisme, une politique restrictive de l’immigration , la défense de la nation au-dessus des classes, etc.

La lutte contre le capital n’est donc pas seulement économique mais elle doit être menée sur le front politique et idéologique.
La lutte de classe contre la crise capitaliste, pour les salaires, contre les licenciements, contre la répression et contre la guerre impérialiste constitue le creuset où se forge le nouveau parti communiste.


Edité le 16-08-2011 à 00:23:37 par Xuan




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Xuan
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   Posté le 17-08-2011 à 23:53:21   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Cet article de Karl Marx sur la dette publique est extrait d'un commentaire de Gautier Weinmann sur lepcf.fr.
Il doit être replacé dans les conditions actuelles où l'impérialisme déclinant est mis en concurrence avec l'émergence de ses anciennes colonies, mais reste quand même un élément essentiel pour notre réflexion.

La dette publique : cette aliénation de l’Etat


Extrait de Karl MARX, Le Capital - Livre premier, Le développement de la production capitaliste, VIII° section : L’accumulation primitive, Chapitre XXXI : Genèse du capitaliste industriel, in Karl MARX, 1867, Le Capital, livre I, Œuvres I, Gallimard, La Pléiade, 1963, p. 1216 à 1219.

"La dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l’État, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l’ère capitaliste |1| .
La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique |2|. Il n’y a donc pas à s’étonner de la doctrine moderne selon laquelle plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital. Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, dès l’incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnable |3|).

La dette publique opère comme un des agents les plus énergiques de l’accumulation primitive. Par un coup de baguette, elle dote l’argent improductif de la vertu reproductive et le convertit ainsi en capital, sans qu’il ait pour cela à subir les risques, les troubles inséparables de son emploi industriel et même de l’usure privée. Les créditeurs publics, à vrai dire, ne donnent rien, car leur principal, métamorphosé en effets publics d’un transfert facile, continue à fonctionner entre leurs mains comme autant de numéraire. Mais, à part la classe de rentiers oisifs ainsi créée, à part la fortune improvisée des financiers intermédiaires entre le gouvernement et la nation - de même que celle des traitants, marchands, manufacturiers particuliers, auxquels une bonne partie de tout emprunt rend le service d’un capital tombé du ciel - la dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l’agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne.

Dès leur naissance les grandes banques, affublées de titres nationaux, n’étaient que des associations de spéculateurs privés s’établissant à côté des gouvernements et, grâce aux privilèges qu’ils en obtenaient, à même de leur prêter l’argent du public. Aussi l’accumulation de la dette publique n’a-t-elle pas de gradimètre plus infaillible que la hausse successive des actions de ces banques, dont le développement intégral date de la fondation de la Banque d’Angleterre, en 1694. Celle-ci commença par prêter tout son capital argent au gouvernement à un intérêt de 8 %%, en même temps elle était autorisée par le Parlement à battre monnaie du même capital en le prêtant de nouveau au public sous forme de billets qu’on lui permit de jeter en circulation, en escomptant avec eux des billets d’échange, en les avançant sur des marchandises et en les employant à l’achat de métaux précieux. Bientôt après, cette monnaie de crédit de sa propre fabrique devint l’argent avec lequel la Banque d’Angleterre effectua ses prêts à l’État et paya pour lui les intérêts de la dette publique. Elle donnait d’une main, non seulement pour recevoir davantage, mais, tout en recevant, elle restait créancière de la nation à perpétuité, jusqu’à concurrence du dernier liard donné. Peu à peu elle devint nécessairement le réceptacle des trésors métalliques du pays et le grand centre autour duquel gravita dès lors le crédit commercial. Dans le même temps qu’on cessait en Angleterre de brûler les sorcières, on commença à y pendre les falsificateurs de billets de banque.

Il faut avoir parcouru les écrits de ce temps-là, ceux de Bolingbroke, par exemple, pour comprendre tout l’effet que produisit sur les contemporains l’apparition soudaine de cette engeance de bancocrates, financiers, rentiers, courtiers, agents de change, brasseurs d’affaires et loups-cerviers |4|.

Avec les dettes publiques naquit un système de crédit inter¬national qui cache souvent une des sources de l’accumulation primitive chez tel ou tel peuple. C’est ainsi, par exemple, que les rapines et les violences vénitiennes forment une des bases de la richesse en capital de la Hollande, à qui Venise en décadence prêtait des sommes considérables. A son tour, la Hollande, déchue vers la fin du XVII° siècle de sa suprématie industrielle et commer¬ciale, se vit contrainte à faire valoir des capitaux énormes en les prêtant à l’étranger et, de 1701 à 1776, spécialement à l’Angleterre, sa rivale victorieuse. Et il en est de même à présent de l’Angleterre et des États-Unis. Maint capital qui fait aujourd’hui son apparition aux États-Unis sans extrait de naissance n’est que du sang d’enfants de fabrique capitalisé hier en Angleterre.

Comme la dette publique est assise sur le revenu public, qui en doit payer les redevances annuelles, le système moderne des impôts était le corollaire obligé des emprunts nationaux. Les emprunts, qui permettent aux gouvernements de faire face aux dépenses extraordinaires sans que les contribuables s’en ressentent sur-le-champ, entraînent à leur suite un surcroît d’impôts ; de l’autre côté, la surcharge d’impôts causée par l’accumulation des dettes successivement contractées contraint les gouvernements, en cas de nouvelles dépenses extraordinaires, d’avoir recours à de nouveaux emprunts. La fiscalité moderne, dont les impôts sur les objets de première nécessité et, partant, l’enchérissement, de ceux-ci, formaient de prime abord le pivot, renferme donc en soi un germe de progression automatique. La surcharge des taxes n’en est pas un incident, mais le principe. Aussi en Hollande, où ce système a été d’abord inauguré, le grand patriote de Witt l’a-t-il exalté dans ses Maximes comme le plus propre à rendre le salarié soumis, frugal, industrieux, et... exténué de travail. Mais l’influence délétère qu’il exerce sur la situation de la classe ouvrière doit moins nous occuper ici que l’expropriation forcée qu’il implique du paysan, de l’artisan, et des autres éléments de la petite classe moyenne. Là-dessus, il n’y a pas deux opinions, même parmi les économistes bourgeois. Et son action expropriatrice est encore renforcée par le système protectionniste, qui constitue une de ses parties intégrantes.

La grande part qui revient à la dette publique et au système de fiscalité correspondant, dans la capitalisation de la richesse et l’expropriation des masses, a induit une foule d’écrivains, tels que William Cobbett, Doubleday et autres, à y chercher à tort la cause première de la misère des peuples modernes."




notes articles :
|1| Ce paragraphe en réalité commence par les deux phrases suivantes : « Le système du crédit public, c’est-à-dire des dettes publiques, dont Venise et Gênes avaient, au moyen âge, posé les premiers jalons, envahit l’Europe définitivement pendant l’époque manufacturière. Le régime colonial, avec son commerce maritime et ses guerres commerciales, lui servant de serre chaude, il s’installa d’abord en Hollande. » Karl Marx montre dans ce chapitre comment s’imbriquent dans la genèse du système capitaliste différentes formes de l’accumulation primitive à l’échelle internationale.
|2| William Cobbett remarque qu’en Angleterre toutes les choses publiques s’appellent royales, mais que par compensation, il y a la dette nationale. (Note originale de Karl Marx)
|3| Quand, au moment le plus critique de la deuxième guerre de la Fronde, Bussy-Rabutin fait demander, pour pouvoir lever un régiment, des assignations sur « les tailles du Nivernois encore dues » et « sur le sel », Mazarin répond : « Plût à Dieu que cela se pût, mais tout cela est destiné pour les rentes sur l’Hôtel de Ville de Paris, et il serait d’étrange conséquence de faire des levées de ces deniers-là ; qu’il ne fallait point irriter les rentiers ni contre lui ni contre vous. » (Mémoires du comte de Bussy-Rabutin, Amsterdam, 1751, t. I, p. 165.) (Note originale de Karl Marx
|4| « Si les Tartares inondaient aujourd’hui l’Europe, il faudrait bien des affaires pour leur faire entendre ce que c’est qu’un financier parmi nous. » (Montesquieu : Esprit des lois, t. IV, p. 33, éd. Londres, 1769.) (Note originale de Karl Marx)
|5| Extrait de Karl MARX, Le Capital - Livre premier, Le développement de la production capitaliste, VIII° section : L’accumulation primitive, Chapitre XXXII : Tendance historique de l’accumulation capitaliste. In Karl MARX, 1867, Le Capital, livre I, Œuvres I, Gallimard, La Pléiade, 1963, p. 1238

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Xuan
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   Posté le 12-09-2011 à 23:51:08   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Cet article traduit par Michel Peyret comprend de nombreuses observations intéressantes sur la situation actuelle, que l'auteur distingue fondamentalement de la crise de 1929, en remarquant que la bourgeoisie occidentale a rejeté toute forme de solution keynésienne.



10 septembre 2011
Quand le capitalisme détruit massivement du capital

Michel PEYRET



C’est Rémy Herrera, que nous rencontrons de nouveau, qui nous le dit dans le texte qu’il intitule : « Réflexion sur la crise. »

« La manifestation première de la crise a été une destruction brutale de capital fictif : sur l’année 2008, la capitalisation totale des bourses est passée de 48,3 à 26,1 billions de dollars (soit des millions de millions, des milliards de dollars, on en est à 1012) !

« Cette spirale descendante des actifs en valeur s’est accompagnée d’une perte de confiance et d’une situation d’illiquidité sur le marché bancaire, dans un monde pourtant sur-liquide – l’hypothèse la plus probable étant celle d’une insolvabilité de nombreuses banques. »

L’IMPLOSION DE LA BULLE

« Par conséquent, dit-il, dans un contexte où les prix des titres composites et les risques les caractérisant étaient de plus en plus mal évalués (parce que non évaluables – sans même parler des aberrations de fonctionnement des agences de notation, de type Moody’s), les problèmes se sont déplacés du compartiment subprimes vers celui des crédits de crédits immobiliers (du capital fictif de degré un à du capital fictif du second degré), puis vers ceux des prêts solvables (les primes) avant que l’implosion de la bulle des instruments adossés aux hypothèques immobilières vienne contaminer les autres segments de marchés financiers et, de là, le marché monétaire proprement dit-

« Et c’est alors tout le système de financement de l’économie qui s’est bloqué. »

LA TENDANCE A LA BAISSE DES TAUX DE PROFIT

Rémy Herrera montre qu’en fait la spéculation n’est pas un excès ou une erreur de la « corporate governance » : c’est une potion magique, dit-il, contre le mal structurel du capitalisme, un remède pour contrer la tendance à la baisse du taux de profit et offrir des débouchés aux masses de capitaux ne trouvant plus à s’investir dans la production de façon rentable – l’éclatement des « bulles » étant le prix à payer (à payer par les peuples)

LA CRISE DE SURACCUMULATION DU CAPITAL

Aussi, dit-il, « la crise s’interprète en termes marxistes comme crise de suraccumulation du capital.

« Depuis un certain nombre d’années, nous étions un certain nombre à soutenir l’inéluctabilité d’une dévalorisation (destruction) du capital, brutale et de grande ampleur.

« Cette crise devait arriver...

« Fondamentalement, elle peut s’expliquer par une suraccumulation de capital découlant de l’anarchie même de la production et conduisant à une pression à la baisse tendancielle du taux de profit lorsque les contre-tendances (y compris les nouvelles, liées, comme on le verra, aux nouveaux instruments financiers) viennent à s’épuiser.

« Et cette suraccumulation se manifeste à travers un excès de production vendable, non pas du fait d’une insuffisance de personnes dans le besoin ou ayant le désir de consommer, mais parce que la concentration des richesses tend à exclure une proportion toujours plus grande de la population de la possibilité d’acheter des biens. »

LE CAPITAL « FICTIF »

Rémy Herrera montre qu’au lieu d’avoir affaire à une surproduction standard de marchandises, l’essor du système du crédit permet au capital de s’accumuler sous forme de capital-argent, lequel peut se présenter sous des formes toujours plus abstraites, irréelles, fictives -

Il va donc s’expliquer sue ce qu’il appelle le concept de « capital fictif », concept qui lui semble important pour l’analyse de la crise.

Son principe de base, dit-il, - la capitalisation d’un revenu dérivé d’une survaleur à venir - , comme certaines des formes sous lesquelles on le trouve (capital bancaire, actions en bourse, dettes publiques...), ont été identifiées par Marx en son temps.

Il en esquissa l’étude, en liaison avec celles du capital porteur d’intérêt et du développement du système de crédit capitaliste, dans la Section 5 du Livre 3 du Capital, spécialement à partir du chapitre XXV, et surtout au chapitre XXIX (« composants du capital bancaire »), et jusqu’au chapitre XXXIII.

Les idées ne sont pas achevées – et elles ne le sont toujours pas (malgré les travaux de grands auteurs) ; les choses ont beaucoup changé depuis l’époque de Marx (la monnaie a changé de forme pour devenir encore plus immatérielle, le marché des changes s’est extraordinairement dilaté dans un régime détaché de l’or).

MARX : DES FORMES DE PLUS EN PLUS IRREELLES DE CAPITAL

Mais, dit Rémy Herrera, « Marx nous a laissé des éléments permettant d’appréhender les mouvements fictifs du capital, qui intègrent le système de crédit et le capital monétaire, dont l’analyse conduit à celles de la reproduction élargie en liaison avec le développement exorbitant de formes de plus en plus irréelles du capital, en tant que sources de valorisation autonomisées, en apparence séparées de la plus-value ou appropriées sans travail, comme « par magie ». »

Marx parle d’ailleurs ici de capital fonctionnant comme un « automate » - on pourrait dire tel un « autocrate », comme il a pu le dire ailleurs de la machine d’Etat.

« Le lieu de formation par excellence du capital fictif se situe dans le système de crédit, qui relie l’entreprise capitaliste à l’Etat capitaliste ; et l’on trouve à cette intersection : les bourses, les banques, mais aussi les fonds de pensions, les fonds d’investissement spéculatifs (ou hedge funds, localisés dans les paradis fiscaux) et d’autres entités similaires. »

LA TITRISATION

Des vecteurs privilégiés du capital fictif, ajoute encore Rémy Herrera, sont aujourd’hui la titrisation (qui transforme des actifs – par exemple des créances – en titres financiers) et les échanges de produits dérivés, qui sont des « puissances » du capital fictif... »

« Le capital fictif est de nature complexe, dialectique, à la fois irréel et réel. Sa nature est en partie parasitaire, mais ce capital bénéficie d’une distribution de plus-value (sa liquidité donne à son propriétaire le pouvoir de le convertir, sans perte de capital, en monnaie, « liquidité par excellence » )

Et ce capital alimente une accumulation de capital fictif additionnel comme moyen de sa propre rémunération.

DES DECENNIES DE SURACCUMULATION DE CAPITAL FICTIF

Pour Rémy Herrera, la crise qui éclate sur le compartiment subprime du marché immobilier états-unien avait été préparée par des décennies de suraccumulation de capital fictif.

Il faut, dit-il, appréhender cette crise dans une perspective de longue période d’aggravation des dysfonctionnements des mécanismes de régulation du système mondial sous l’hégémonie des Etats-Unis, au moins depuis la suraccumulation de capital-argent des années 1960, liée aux déficits états-uniens (causés pour partie par la guerre du Viêt-nam), aux tensions intenables subies par le dollar et à la multiplication des eurodollars, puis des pétrodollars, sur les marchés interbancaires.

Dans ce processus, ajoute-t-il, certains événements ont eu un rôle fondamental, parmi lesquels, sur le marché des changes, le démantèlement des accords de Bretton Woods avec la décision des Etats-Unis en 1971-1973 de ne plus les respecter, d’abandonner la convertabilité-or et de démonétiser l’or, donc de démanteler le système d’étalon de change-or sous Nixon (et Paul Volker, aujourd’hui conseiller du président Barrak Obama), et de flexibiliser les régimes de changes.

DE GRANDES VAGUES DE DEREGLEMENTATION MONETAIRE

D’où encore, ajoute-t-il, les grandes vagues de déréglementation des marchés monétaires et financiers à compter de la fin de la décennie 1970, avec spécialement la « libéralisation » des taux de change et des taux d’intérêt.

La crise de la dette des pays du Sud découle de la hausse du taux d’intérêt de la Fed en 1979, du « coup d’Etat financier » par lequel la haute finance, essentiellement états-unienne, reprit le pouvoir sur l’économie mondiale.

Aussi, pour Rémy Herrera, aux origines profondes de la crise, il y a à l’oeuvre tous ces processus de dérégulation (et donc de re-régulation par les oligopoles financiers) et d’intégration des marchés financiers au sein d’un marché globalisé, lesquels déplacèrent le centre de gravité du pouvoir mondial vers la haute finance, et lui permit d’imposer ses diktats à toute l’économie...

Dans cette nouvelle ère « néo-libérale », les marchés financiers ont été modernisés...

LE CAPITAL FICTIF TUE LE CAPITAL PRODUCTIF

Il en a résulté que les montants correspondant à la création de capital fictif ont très vite, et très largement, dépassé ceux destinés à la reproduction du capital productif...

Mais, poursuit Rémy Herrera, il convient de saisir cette crise aussi et surtout à l’articulation des sphères financières et réelles : les contradictions qu’elle a révélées plongent leurs racines à long terme dans l’épuisement des moteurs de l’expansion de l’après Seconde Guerre mondiale, qui a causé ces profondes transformations financières...

Dans la sphère réelle, les formes d’extraction de la plus-value et d’organisation de la production avaient touché leurs limites, et elles durent être relayées par de nouvelles méthodes et ré-impulsées par du progrès technologique (informatique, robotique), qui ont bouleversé les bases sociales de la production – notamment par une substitution du travail par du capital.

LA SUBSTITUTION DU TRAVAIL PAR LE CAPITAL

Après la longue suraccumulation concentrée de plus en plus dans la sphère financière sous la forme de capital-argent, l’excès d’offre a accentué la pression à la baisse des taux de profit observée dès la fin des années 1960...

Aussi, la croissance n’a donc pu être maintenue en régime néo-libéral qu’en dopant à mort la demande de consommation privée tout en tirant au maximum sur les lignes de crédit – et c’est cet essor exorbitant du crédit qui finit par révéler la crise de suraccumulation dans sa version actuelle.

Dans une société où des masses d’individus toujours plus nombreuses sont exclues et sans droit, l’élargissement des débouchés offerts aux propriétaires du capital pouvait seulement retarder la dévalorisation de l’excédent de capitaux placés sur les marchés financiers, mais certainement pas l’éviter.

DES RICHES PLUS NOMBREUX ET ENCORE PLUS RICHES

Rémy Herrera fournit quelques données.

La part des revenus accaparés par le 1% le plus riche dans le revenu total était de 10% il y a trente ans, elle est de 25% aujourd’hui.

La part des 10% les plus riches était d’un tiers en 1979, elle était de la moitié en 2003.

Ceci par le gonflement extraordinaire des produits financiers (du capital fictif) des classes dominantes, qui déforma macroscopiquement l’économie des Etats-Unis, notamment le taux d’épargne, devenu négatif juste avant la crise.

D’où, via la sphère réelle, la catastrophe actuelle.

ENCORE LA DEVALORISATION DU CAPITAL

La dévalorisation du capital, revient Rémy Herrera, a eu une dimension réelle par le biais du crédit crunch, par disparition du crédit, notamment de prêts à la consommation.

Les économies sont entrées en dépression, conjoncturellement dès 2007, mais, structurellement, dans un monde où un pic a été atteint pour certaines ressources naturelles stratégiques (au premier rang desquelles le pétrole) et où la recherche de nouvelles sources d’énergies posent des limites objectives à la croissance – et entraînent des pressions à la guerre.

Enfin, poursuit-il, une dimension extrêmement préoccupante de cette crise est l’endettement des pouvoirs publics, notamment des Etats (qui ont en partie « nationalisé » de la dette privée), et les difficultés consécutives en matière de finances publiques, jusqu’aux collectivités locales, tout spécialement pour ce qui est des budgets sociaux (éducation, santé, retraites)...

CRISE ET GUERRE SONT IMBRIQUEES

Et puis il y a la guerre...

Crise et guerre sont imbriquées, dit Rémy Herrera.

D’abord et parce que, dit-il, la guerre est intégrée au cycle, économiquement, comme forme extrême de destruction du capital, mais aussi politiquement, pour la reproduction des conditions de maintien du commandement des fractions dominantes des classes dominantes – la haute finance – sur le système mondial.

Pendant la guerre froide, l’essor des forces productives a été en partie impulsé aux Etats-Unis par la dépense militaire et le complexe militaro-industriel, à travers la course aux armements, et les progrès techniques induits (systèmes informatisés, robots commandés par ordinateurs, internet...)

Aujourd’hui, la dépense militaire reste considérable (un cinquième du budget fédéral, plus de la moitié des dépenses militaires mondiales, avec plus de 1000 bases dans le monde) et le complexe militaro-industriel continue à jouer un rôle-clé, mais désormais sous le contrôle de la finance.

L’emprise de la finance sur les firmes états-uniennes de l’armement va croissant et se manifeste par une prise de contrôle de la structure de propriété de leur capital par des investisseurs institutionnels, eux-mêmes détenus par les grands oligopoles financiers : au début des années 2000, cette proportion atteignait 95% du capital de Lockheed Martin, 75% de General Dynamics, 65% de Boeing...

Idem pour les sociétés privées...

Rémy Herrera analyse alors les effets de la crise au Nord, puis au Sud, et ses réflexions s’orientent alors vers ce qu’ont été, sont et seront les politiques anticrises...

CE N’EST PAS KEYNES QU’IL NOUS FAUT !

Soyons clairs, dit-il, les politiques anticrises ne sont pas keynésiennes et il n’y a pas de retour à des politiques « keynésiennes », ni aux Etats-Unis ni en Europe, et la conception dominante de l’Etat reste celle d’un Etat néo-libéral, au service du capital, tout particulièrement pour le système de crédit.

Qu’en est-il aujourd’hui ?, questionne-t-il.

L’Etat n’est-il pas tenu par le capital, à travers la dette publique, par exemple ?

La création monétaire n’est-elle essentiellement d’origine privée ?

Le taux d’intérêt de la Fed ne dépend-il pas dans une large mesure de ceux fixés par les oligopoles ?

La Fed elle-même n’est-elle pas largement pénétrée par les intérêts privés des oligopoles ?

L’Etat n’alloue-t-il pas les contrats militaires à des firmes qui sont contrôlées par la finance ?

L’Etat néo-libéral n’est-il pas d’autant plus actif qu’il est soumis à la haute finance ?

En bref, conclut-il sur ce point, l’Etat keynésien est une fiction !

Et son « réformisme » ne fait que répandre des illusions, et de faux espoirs...

La probabilité d’aggravation de la crise actuelle, en tant que crise systémique du capital, est aujourd’hui extrêmement élevée, car toutes les conditions sont réunies pour que ça arrive.

UNE LONGUE PERIODE D’EFFONDREMENT

Le capitalisme est en péril, et surtout au centre du système...

Je ne suis pas, précise Rémy Herrera,, au cas où ce serait nécessaire, en train d’annoncer la fin du monde. C’est une illusion, une autre, peut-être due à de l’impatience, que de croire que le capitalisme va s’effondrer sous l’effet de la crise actuelle.

Le monstre va survivre, et va tuer encore...

Je dirais plutôt, ajoute-t-il, que la situation actuelle ressemble non pas au début de la fin de la crise, mais au début d’un processus de longue période d’effondrement au stade actuel du capitalisme, oligopolistique et financiarisé.

DE LARGES PERSPECTIVES DE TRANSITION

Et ce processus d’effondrement, annonce-t-il, ouvre larges des perspectives de transition, où la lutte des classes va se durcir et se complexifier ; ce qui nous oblige à reconsidérer des alternatives de transformations sociales post-capitalistes – que nous sommes de plus en plus nombreux, par delà nos différences, à vouloir socialistes (voire plus, si affinités).

NOTE : l’importance du texte de Rémy Herrera m’a conduit à des formulations simplifiées et à ne pas exposer toutes les idées qu’il exprime, ce qui peut amener les lecteurs intéressés à avoir envie de lire l’intégralité du texte qu’ils pourront retrouver facilement sur Internet, sous le titre : « Réflexions sur la crise ».

Rémy Herrera, qui est chercheur au CNRS, comme indiqué récemment à propos d’un autre de ses textes, a présenté celui-ci le samedi 12 mars dernier à la Sorbonne, à l’occasion de la séance du séminaire « Marx au 21ème siècle ».

URL de cet article 14605
http://www.legrandsoir.info/quand-le-capitalisme-detruit-massivement-du-capital.html


Edité le 12-09-2011 à 23:51:39 par Xuan




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   Posté le 25-02-2013 à 20:30:48   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Cet article extrait du Monde Diplomatique ne préconise pas la dictature du prolétariat mais détaille la façon dont la "régulation bancaire" sépare la main gauche et la main droite :

La régulation bancaire au pistolet à bouchon


lundi 18 février 2013, par Frédéric Lordon

Ce sera sans doute la perle de la crise. Karine Berger, députée socialiste, rapporteure du projet de loi dit de « séparation » et de « régulation » des activités bancaires, reprenant la parole en commission des finances après les exposés de MM. Chifflet, Oudéa et Bonnafé, respectivement président de la Fédération bancaire française, président de la Société Générale et directeur-général de BNP-Paribas : « Vos trois exposés laissent paraître que vous n’êtes pas réellement gênés par ce projet de loi ; j’en suis à la fois étonnée et ravie » [1]…

Qu’elle en fût uniquement étonnée n’aurait trahi qu’une charmante simplicité d’esprit. Qu’elle en soit au surplus ravie ne laisse plus le moindre doute quant au côté où elle se tient. Pour notre part, plus rien ne nous étonne dans les rapports du socialisme de gouvernement et de la finance — quant au ravissement, évidemment… « I am not dangerous » , s’était empressé de préciser François Hollande à l’adresse de la City qu’il était venu rassurer après l’avoir nommée « l’ennemi sans visage » , sans doute dans un moment d’égarement, caractéristique du contact avec la foule des meetings. Heureusement vite rattrapé. La députée Berger et le ministre de l’économie et des finances Moscovici, eux aussi, poursuivent le minotaure au pistolet à bouchon — inutile de rentrer les enfants, on ne prévoit pas de bain de sang.


Régulateur bancaire
« 68/365 I want a shiny toy gun », de ganesha.isis sur Flickr (photo en creative commons).




Ce sera donc du gâteau pour les historiens d’ici quelques décennies de se livrer à l’analyse comparée des réactions respectives à la crise financière des années trente et à celle de 2007, et l’on saura à quoi s’en tenir quant à la tenue des élites des deux époques, leur degré de compromission avec les forces de la finance et de servilité vis-à-vis des puissances d’argent. « La solution du rapport Liikanen est certes trop radicale… » , déclare sur le ton de l’évidence Karine Berger, à propos d’une de ses dispositions (relative au traitement des opérations dites de « tenue de marché »). « Certes ». Fouetter les banquiers avec le plumeau du rapport de la Commission européenne, c’est en effet d’une insoutenable violence. Ne connaissant pas à Karine Berger de lien financier crasseux avec les institutions bancaires — à la manière de certains économistes en Cercle — nous savons donc maintenant qu’on peut être vendu(e) à la finance sans en toucher le moindre sou [2] ! Ce qui est peut-être pire encore… Un article de Benjamin Masse-Stamberger sur l’art et la manière du lobbying bancaire de vider un projet de régulation de toute substance [3], nous apprend (entre autres) que la vice-présidente (socialiste) de la commission des finances, Valérie Rabault, est l’ancienne responsable Risk Strategy des activités dérivés-actions de BNP-Paribas. « Loi de régulation bancaire », « commission des finances », « vice-présidente socialiste », « BNP-Paribas dérivés-actions » : inutile de jouer à « cherchez l’intrus » dans cette liste, dans le monde où nous sommes, il n’y en a plus. Bien sûr, dans un geste altier et pour ne pas donner prise à l’accusation de « conflit d’intérêt », Valérie Rabault, vice-présidente (socialiste) de la commission dérivés-actions de l’Assemblée nationale, a décliné d’être rapporteure du texte de loi. Il faut bien admettre que le cran juste au-dessus aurait consisté à faire rédiger le texte directement par Michel Pébereau, et ça aurait fini par se voir.

Mais au fond de quoi s’agit-il ? Trois fois rien : la race des seigneurs de la finance globalisée a perdu aux alentours de 2 000 milliards de dollars dans l’une des crises les plus retentissantes de l’histoire du capitalisme ; les banques françaises, pas feignantes, ont tenu à figurer dignement et à prendre toute leur part du bouillon. Car, pour toutes ses fanfaronnades, le système bancaire français aurait purement et simplement disparu sans les concours massifs de la Banque centrale européenne (BCE) et les aides d’Etat apportées par véhicules ad hoc interposés [4]. Sans doute les montants mobilisés en France sont-ils moindres qu’aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni — il a fallu tout de même que ces véhicules lèvent 97 milliards d’euros [5] pour nos chères banques. Les banquiers se croient dégagés de tout arriéré au motif qu’ils ont remboursé les aides d’Etat. On leur rappellera donc d’abord que les contribuables français et belges plongent — pour l’heure — de 12 milliards pour le compte de Dexia. On leur rappellera surtout que le remboursement en question ne les exonère de rien du tout, et notamment pas de l’effondrement de croissance qu’ils ont laissé derrière eux, où nous sommes encore pour un moment, avec les dizaines de milliers de chômeurs supplémentaires qui vont avec.

Il était question d’historiens à l’instant, gageons qu’un de leurs motifs d’ébahissement tiendra à l’extravagante indulgence dont le groupe social de la finance aura pu jouir relativement à l’ampleur de son pouvoir de destruction avéré. Car cinq ans après le désastre : rien ! — et la « loi de séparation et de régulation bancaire » est à peine mieux que rien. L’idée de départ était pourtant simple : les marchés sont intrinsèquement instables, les activités de marché sont donc intrinsèquement déstabilisantes. Pas seulement pour elles-mêmes mais pour l’économie tout entière quand l’accident franchit des seuils critiques. Par conséquent, de deux choses l’une : ou bien l’on en prend son parti et l’on s’habitue par avance à devoir régulièrement repasser par des épisodes semblables, avec récession et mobilisation du corps social tout entier pour sauver la finance ; ou bien on choisit d’y mettre un terme, c’est-à-dire de cantonner la nuisance au cordon sanitaire. Dans un mélange de candeur et de parfaite sûreté de soi, Frédéric Oudéa, le patron de la Société générale, en effet « pas gêné » (au sens de Karine Berger), a cependant fini par lâcher le morceau en avouant que la loi de « séparation » n’allait le séparer que de 1,5 % du total de ses activités…

Pour avoir, donc, quelque chose qui ne soit pas rien, il aurait fallu au texte de loi, en dépit de toutes ses dénégations, ne pas se laisser complètement intoxiquer par les jérémiades de l’industrie financière qui jure que chacune de ses opérations, même des plus scabreuses, est une « contribution au financement de l’économie » . Mais les esprits socialistes ont été dévastés par l’idée que le financement par le marché est d’une incontestable modernité — « et donc » toutes les activités connexes qui vont avec : couverture, fourniture de liquidité, financement du shadow banking system etc. Reste 1,5 %.

Tout au marché


« Quand certaines entreprises comme Vinci, ont besoin, pour financer des projets à dix ou quinze ans, de plusieurs centaines de millions d’euros, elles se tournent non pas vers des banques commerciales mais vers des banques d’affaire, qui pratiquent là des activités de marché non pas spéculatives mais utiles à l’économie concrète » , proteste Karine Berger pour rejeter un amendement qui demandait plus que la simple filialisation des activités de marché. Mais rien n’établit que le coût total du financement obligataire soit beaucoup plus compétitif que celui d’un crédit bancaire classique. En revanche, on sait avec quelle brutalité une entreprise en difficulté peut se voir refuser tout accès aux marchés — ironie du sort, elle n’a plus alors qu’à trouver une banque secourable qui acceptera de lui sauver la mise avec du bon vieux crédit à la papa. Les banquiers français glapissent que, empêchés de conduire ces opérations de marché, ils perdraient clients, chiffre d’affaire et profit. S’agissant de leur chiffre d’affaire, de leur place dans la hiérarchie mondiale des plus grandes banques, et de leur profit, la collectivité doit d’emblée affirmer clairement qu’elle s’en fout ! Le corps social n’a aucun intérêt à jouer au jeu infantile de la plus grosse qui passionne les capitalistes (plus encore les financiers), il aurait même l’intérêt exactement contraire. Il s’en aperçoit désagréablement au moment de ramasser les morceaux en prenant conscience qu’un secteur bancaire qui pèse (en actif total) jusqu’à quatre fois le produit intérieur brut (PIB), comme c’est le cas en France, lui laisse entrevoir l’ampleur possible de la facture — et que la « grosse » lui laisse le fondement un peu douloureux.

Que les banques ne soient pas trop grandes, mais ternes et sans attrait, qu’elles fassent des profits modestes qui ne leur donnent pas le délire des grandeurs et n’engraissent pas les actionnaires (ou les traders), c’est exactement l’objectif à poursuivre. Quant à leurs grands clients, ces derniers comprendront assez vite que, supposé un coût supérieur du crédit bancaire (par rapport au financement de marché), celui-ci paiera bien la continuité d’une relation partenariale qui ne les abandonnera pas au premier tournant — là où les marchés les éjecteraient à la moindre difficulté sérieuse. Il y a donc peu de chance pour que Vinci ne confie plus ses destinées qu’à Goldman Sachs.

Mais la manie des marchés qui habite les socialistes français va maintenant jusqu’à souhaiter d’y plonger les petites et moyennes entreprises (PME). On sait assez que les relations de ces dernières avec les banques ne sont pas une allée semée de pétales de rose… Mais l’idée de les rendre modernes en les envoyant se faire voir au marché est une trouvaille où l’ineptie le dispute à l’entêtement idéologique. Car de deux choses l’une : ou bien seule la crème des PME y aura accès et alors, par construction, la chose demeurera marginale ; ou bien l’on y envoie gaiement le gros de la troupe, soit des milliers d’entreprises, et l’on se demande bien comment les analystes financiers ou les agences de notation pourront avoir quelque suivi sérieux d’un nombre aussi élevé de débiteurs, là où les réseaux d’agences bancaires, au contraire, ont une connaissance locale et fine de leurs clients — attendons-nous donc aux ratings à la louche façon subprime.

« Les activités de marché
comme le cochon (tout est bon) »


Bien sûr l’élite bancaire ne se reconnaît pas entièrement dans la métaphore charcutière, mais c’est quand même un peu l’idée. Ou plutôt le sophisme : si la forme supérieure du financement de l’économie est à trouver dans le marché, alors tout ce qui contribue à la belle activité du marché est peu ou prou désirable. Sous une forme un peu plus sophistiquée, l’argument se décline le plus souvent sous la thèse increvable de la liquidité : pour que des agents de l’économie réelle émettent avec succès des titres sur les marchés, il faut qu’ils trouvent preneurs, et pour que les preneurs acceptent de souscrire, il faut qu’ils soient certains de ne pas rester « collés » et de pouvoir sortir à tout instant du marché. Il importe alors que le segment de marché considéré connaisse une activité permanente suffisante pour que chaque vendeur soit assuré de trouver acheteur (et réciproquement). La liquidité, voilà donc la justification ultime de la spéculation qui en finirait presque par se présenter comme un service public : foin des appâts du profit — du tout, du tout — les spéculateurs, certes en première instance, étrangers à l’économie réelle, n’en sont pas moins ses fidèles desservants puisqu’ils s’offrent à être contreparties pour tous les autres agents qui ont besoin d’entrer ou sortir du marché, assurant finalement qu’il tourne bien rond, donc permettant qu’il finance efficacement… les agents de l’économie réelle, quod est demonstrandum .

Dire « spéculateur » est par conséquent inutilement blessant : préférer « teneur de marché ». Certes la « tenue de marché » révèle de fortes accointances avec la recette du pâté d’alouette car — étonnamment — on observe en général dix fois plus d’opérations spéculatives que d’opérations à finalité « réelle » — pour sûr le marché est bien tenu… La plus charitable des interprétations conclurait que le « service public de la liquidité » est fâcheusement entropique — et en fait, pur prétexte à la pollution spéculative. La liquidité serait aussi bien assurée avec… neuf fois moins d’opérations de « teneur de marché », et encore par beau temps seulement. Car, en cas de coup de tabac, les « teneurs », pas fous, font comme tout le monde : ils fuient le marché à tire-d’aile, laissant la liquidité s’effondrer, au moment où on en aurait le plus besoin.

Ce sont pourtant ces opérations de teneur de marché que la loi de « séparation » tient beaucoup à ne pas séparer — à l’inverse de la Commission européenne (rapport Liikanen), qui cède visiblement à tous les vents mauvais du populisme. Evidemment n’importe quelle opération spéculative pour compte propre peut, sur simple demande, être requalifiée de « tenue de marché » — c’est bien pratique. En résumé, tout et n’importe quoi sur les marchés est tenue de marché : toute offre puisqu’elle permet à un acheteur d’acheter, et toute demande puisqu’elle permet à un vendeur de vendre… Il suffisait d’y penser ! Puisque n’importe quoi contribue à tenir le marché et que le marché est ce-qu’il-nous-faut-pour-financer-l’économie, il faudrait être idiot, inconscient ou de mauvaise foi pour séparer quoi que ce soit — puisque tout sert. La commission des finances française s’est rendue sans hésitation à cet argument de simple bon sens — moyennant quoi, en effet, 1,5 % et Oudéa pas gêné.

Ne pas rompre avec nos amis les « hedge funds »


C’est une direction tout à fait semblable, et en fait identiquement argumentée, que prend le texte de loi en matière de relation des banques avec les hedge funds. Fléaux avérés, les hedge funds, dont c’est constitutivement le principe que de prendre des positions risquées et très leviérisées, devraient être isolés dans l’équivalent financier de léproseries, et en tous cas interdits de toute relation avec le système bancaire — après tout, que les héros du marché se débrouillent pour trouver leur financement sur les marchés. Mais, se dit le ministre Moscovici, les hedge funds sont des éléments de ce shadow banking system, dont nous savons qu’il détient maintenant quelque 20 % du total des actifs financiers — interprétés, toujours par le même contresens, comme « 20 % des contributions au financement de l’économie » —, c’est donc très important — parce que très utile à l’économie. La conclusion s’ensuit comme déroulé de papier à musique : il ne faut surtout pas empêcher les banques de financer les hedge funds qui financent l’économie. Bravo ministre ! Une objection élémentaire lui signalerait pourtant que les banques pourraient financer directement l’économie au lieu de passer par la case hedge funds… qui en fait Dieu sait quoi. L’objection pourrait d’ailleurs être généralisée à tout le shadow banking system, ce trou noir agglomérant les entités financières les plus obscures et les moins régulées, et qui a pris cette importance uniquement parce que le crédit bancaire s’est laissé évincer au nom de la modernité. Que les banques universelles cessent de financer par crédit ce système de l’ombre, et ce serait simultanément le meilleur moyen d’en piloter l’attrition relative, et pour elles-mêmes de se protéger de la vérole que ce système ne cesse de répandre — rappelons que la catastrophe Bear Stearns commence avec la fermeture de ses deux hedges funds les plus « sophistiqués », que BNP-Paribas avait dû fermer inopinément trois des siens à l’été 2007, et que la grosse catastrophe tourne vraiment au vilain avec la fermeture des money market funds à l’automne 2008. Personne ne pourra soutenir qu’un financement sain des entreprises et des ménages ne pourrait être pris en charge par le simple crédit bancaire et ne pourrait être assuré que par ces entités.

Mais non ! Les banques universelles pourront continuer de prêter aux hedge funds et d’exposer à leur risque les dépôts du public. « Nous avons pris toutes les précautions », se défendent les promoteurs du texte, voyez seulement l’alinéa 10 de l’article premier : les banques ne pourront avoir d’exposition non sécurisée vis-à-vis des fonds à effet de levier. Et puisque ne seront autorisées que les transactions « sécurisées », n’est-ce pas que la sécurité règnera ? Mais en quoi ces sécurisations consistent-elles au juste ? En cette pratique extrêmement commune de la finance spéculative dite de la « collatéralisation » : une entité emprunte auprès d’une autre en déposant en gage un actif d’une valeur équivalente à celle du prêt contracté. Or rien n’est sûr dans cette affaire ! On notera pour commencer que toutes les opérations de prêt à des hedge funds sont déjà collatéralisées (« sécurisées » au sens Moscovici-Berger) — c’est simplement l’actuelle pratique ordinaire en cette matière ! Et l’on comprendra alors que le texte de loi ne produit rigoureusement aucun changement, donc aucune restriction sous ce rapport.

Les illusions « collatérales »


Mais surtout les actifs apportés en collatéral peuvent voir leur valeur s’effondrer, précisément à l’occasion d’une crise — les collatéraux sont supposément des papiers de « très bonne qualité », mais l’épisode de 2007-2008 a suffisamment montré que le réputé triple-A parfois ne valait pas tripette... Le débiteur est alors prié de compenser par de nouveaux apports, mais en une conjoncture de crise où très probablement ses positions sont en train de se détériorer à grande vitesse, et où sa liquidité se trouve mise sous haute tension. En d’autres termes, le fonds débiteur doit se procurer un supplément d’actif collatéralisant, et pour ce faire, d’abord de la liquidité, au moment précis où celle-ci lui manque le plus — parfois au point de voir tous ses accès aux financements de marché brutalement interrompus. Comme on sait, ce sont ces tensions ingérables sur la liquidité qui ont électrocuté tout le système financier par les circuits de la collatéralisation (et des appels de marge) en 2007-2008.

Du côté des créanciers qui reçoivent ces collatéraux, les choses ne sont pas plus sûres. Compte non tenu des problèmes soulevés à l’instant, les opérations de collatéralisation ne rempliraient vraiment leur office de back-up que si les collatéraux étaient rigoureusement conservés dans des comptes sanctuarisés. Mais qui peut croire qu’une banque pourrait ainsi mettre soigneusement de côté, en s’abstenant d’y toucher, les actifs qu’elle reçoit en collatéralisation de ses crédits ? Lorsque ceux-ci sont de bonne qualité (ou supposés tels), ils constituent une ressource financière qu’aucune banque ne consent à laisser oisive. Aussi la banque va-t-elle se défaire sans tarder du collatéral qui normalement la couvre, soit pour à son tour collatéraliser une de ses propres opérations quand elle se trouve du côté débiteur, soit pour retourner au cash en le vendant dans le marché. Il est désormais toute une partie des marchés monétaires, dite « Repo » (pour Repurchasing), qui procure de la liquidité à court terme contre collatéraux — et où ceux-ci circulent hardiment. Et lorsque vient le coup de grisou, i. e. le défaut d’un débiteur, par exemple d’un hedge fund, où est le collatéral ? Parti depuis belle lurette pour servir à prendre d’autres positions, dont certaines seront très probablement devenues perdantes en temps de crise — évidemment, tout comme la liquidité, la collatéralisation fait partie de ces « sûretés » qui fonctionnent très bien… quand elles n’ont à protéger de rien.

Comme souvent en matière de finance, le diable est dans les détails, ou plutôt dans d’obscurs recoins techniques, à l’image, par exemple, de la question des exigences de marges dans les transactions sur dérivés — dont on jugera a contrario du caractère stratégique à la manière dont les velléités du Dodd-Frank Act en cette matière ont été soigneusement annihilées par le lobbying bancaire des Etats-Unis. La « gestion des collatéraux » en fait tout autant partie. C’est en effet par ce genre de canaux que se propagent les spasmes de la finance. Au lieu de se gargariser avec l’illusion des « transactions sécurisées », le législateur socialiste s’il avait deux sous de volonté régulatrice, réformerait drastiquement les dispositions relatives au traitement des collatéraux — ou plutôt en instituerait, puisque en ce domaine, les opérateurs financiers font exactement ce qu’ils veulent. On mesurera d’ailleurs l’inanité du socialisme de gouvernement à ce fait qu’il réussit même à être en retard sur l’autorégulation de la finance ! Car les banques elles-mêmes, pour le coup conscientes de ce qui a failli les tuer, commencent à se préoccuper sérieusement de modifier leurs pratiques en matière de collateral management [6] — jusqu’au point d’envisager de réserver les collatéraux pour leur faire jouer pleinement leur rôle de sécurité.

Malheureusement, l’autorégulation bancaire est affligée d’une lamentable inconstance. Sous le coup d’une peur bleue, les banquiers jurent qu’ils ont retenu la leçon et qu’on ne les y prendra plus… L’expérience montre pourtant que leurs bonnes résolutions s’évanouissent avec le temps qui les éloigne du traumatisme, pour être complètement oubliées quand revient l’euphorie de la bulle d’après. Ce que le législateur socialiste n’a visiblement pas bien compris, c’est la force de la loi, ou du règlement, seuls à même de tenir des autorégulés dont la « constance » est entièrement gouvernée par leurs affects du moment. Parmi toutes les œuvres utiles que ce texte de loi aurait pu accomplir, il y avait donc l’institution d’une stricte obligation de mise sous séquestre des actifs reçus en collatéral — et déjà l’on aurait entendu Frédéric Oudéa commencer à couiner. Proposition tout à fait générale et qui n’excluait en fait nullement d’interdire purement et simplement toute transaction des banques avec les hedge funds et le shadow banking system — après tout, on verra bien comment ces jolis messieurs se débrouillent privés de crédit bancaire.

Quelle séparation ?


Non seulement la matière séparée, à force d’exemptions et de validation des pratiques ordinaires, est-elle tendanciellement inexistante (1,5 %), mais la forme même de la séparation a tout du concubinage prolongé. De ce point de vue, la « Volcker Rule », les rapports Vickers et Liikanen, ainsi que le projet Moscovici ont au moins en commun le même entêtement dans le contresens, et la même illusion de la « capitalisation séparée », alias : on range les activités « à problème » dans une filiale soumise à des ratios de capital (Tier-1) « plus exigeants », et nous voila parés contre tout inconvénient.

C’est n’avoir toujours pas compris que les ratios de solvabilité sont parfaitement secondaires dans ces processus de crise financière qui n’explosent que par le retournement brutal des jugements sur une classe d’actifs et la constriction foudroyante qui s’ensuit de la liquidité du segment de marché correspondant, puis de tous les segments latéraux, atteints de proche en proche par les effets de report de la ruée vers le cash [7]. On rappellera donc pour la énième fois que Bear Stearns et Lehman Brothers se sont effondrés avec des Tier-1 très au-dessus des minima réglementaires les plus exigeants. Après cinq années laissées à la méditation soigneuse des mécanismes et des conséquences de la crise financière, on est un peu consternés que les apprentis régulateurs n’aient toujours pas saisi que les plus belles capitalisations séparées ne protègeront jamais une banque de marché du désastre.

En réalité, la seule mesure faisant quelque peu sens en cette matière est celle proposée par Goodhart et Persaud de rendre les ratios de solvabilité contracycliques [8] : plutôt que d’être fixées une fois pour toutes, les exigences de fonds propres croîtraient proportionnellement aux prix de marché d’une certaine classe d’actif suspecte d’être en proie à une bulle, et des encours de crédit qui s’y déversent. Encore faut-il ne pas se méprendre sur l’effet véritable de cette mesure, qui a moins, comme on le répète à satiété, pour propriété principale d’épaissir le « coussin de capital permettant d’absorber les pertes », que de resserrer progressivement la capacité des banques à accorder des crédits dans le segment de marché considéré, donc de ralentir le développement de la bulle. En d’autres termes, les ratios de capital contracycliques ne participent pas tant, comme on le croit le plus souvent, d’une politique prudentielle que d’une politique monétaire (mais poursuivie par d’autres moyens), puisqu’il s’agit moins de renforcer la base de capital des banques que de réguler leur offre de crédit.

Misère de la filialisation


Les contresens de principe n’excluant pas ceux d’exécution, le recours à la filialisation, par opposition au bank split en bonne et due forme, vient porter la complaisance régulatrice à son comble. Karine Berger s’exclame en commission des finances qu’en cas de pépin, la filialisation laisserait intacte à coup sûr la maison-mère — dépositaire des encaisses monétaires de la clientèle des particuliers. Car le texte de loi stipule que la filiale de marché doit être traitée par sa holding comme une entité extérieure, en conséquence de quoi lui sera appliquée la directive « grands risques » qui interdit à une banque de concentrer plus de 10 % de ses fonds propres dans des engagements risqués sur une seule entité. La banque holding ne pourrait donc se livrer à un éventuel renflouement de sa filiale au-delà de cette limite, en foi de quoi Karine Berger croit pouvoir conclure qu’ « à [son] sens c’est la garantie d’une étanchéité absolue en cas de faillite d’une filiale vis-à-vis de la maison-mère » [9]. Il est cependant possible que « son sens » ne soit pas celui auquel il faille se confier aveuglément, et pour de nombreuses raisons.

En premier lieu, l’« étanchéité absolue » est tout de même autorisée à laisser passer 10 % des fonds propres… En second lieu, le règlement n°93-05 de la Banque de France, relatif au contrôle des « grands risques » [10], indique que le volume de risques sur une seule entité s’entend comme « risques nets pondérés » , ce qui signifie que le volume brut de crédit de secours apporté par la holding à la filiale pourrait aller bien au-delà du seuil des 10 % de fonds propres. C’est bien ce volume brut qui importe en situation de crise, où comptent avant tout les ressources mobilisables pour faire face à une crise majeure de liquidité. On peut donc gager que la holding fournirait tout ce qu’elle peut à sa filiale pour la sauver, jusqu’au point où ses engagements bruts sur cette dernière excèderaient significativement 10 % de ses fonds propres — 10 % tout ronds, pour BNP-Paribas, ça fait tout de même déjà 7,5 milliards d’euros, une paille si la filiale venait en bout de course à faire défaut pour de bon. Mais comme toujours dans cette affaire, le danger n’est pas tant de manger les fonds propres que de se trouver face à des besoins urgents de liquidité impossibles à satisfaire. Or, précisément, en situation de crise, la liquidité est LE problème, et pour tout le monde. Qui peut imaginer que le spectacle d’une holding contrainte d’apporter dans la précipitation des concours à sa filiale, donc qui exprimerait des besoins de liquidité massifs, laisserait les opérateurs de marché indifférents, et qu’en serait-il alors de la possibilité effective pour cette holding de les financer ?

C’est en général à ce moment que la question de la solvabilité, objectivement secondaire, n’en fait pas moins retour, mais sous la forme vicieuse d’un accélérateur de panique. Car, pour tous leurs défauts de pertinence, les ratios de solvabilité n’en sont pas moins scrutés par les opérateurs des marchés de gros du crédit [11], où ils sont interprétés comme un signal sur la qualité des débiteurs… même pour la fourniture de liquidités de court terme [12]. C’est tout le charme de la finance de marchés que la croyance y fait loi : il suffit donc que le jugement des opérateurs se cristallise sur un indicateur quelconque pour que celui-ci acquière une importance, et un pouvoir d’entraîner des effets, qu’il ne possède nullement par lui-même. Si les opérateurs se mettent — et c’est le cas en situation de crise ! — à considérer que les débiteurs doivent être jugés d’après leurs ratios Tier-1 et que seuls les meilleurs auront accès à la liquidité, malheur à celui qui vacillera en cette matière : ses sources de financement se fermeront les unes après les autres, jusqu’à l’apoplexie finale… semblant donner raison à la « théorie » qui se sera en effet révélée « vraie »… mais pas du tout pour les raisons qu’elle croit. En tout cas voilà aussi ce qui pendra au nez de la holding encombrée d’une filiale de marché en train de prendre l’eau : car la holding devra consolider les pertes de cette dernière… et voir ses propres ratios de solvabilité prendre sérieusement de la gîte. Avec menace subséquente sur sa propre capacité à maintenir la continuité de ses financements… au moment où ils devraient être le mieux garantis pour venir au secours de la filiale en perdition.

Pour une loi d’apartheid bancaire


A part ça, Karine Berger voit dans la (fausse) séparation par filialisation « une garantie d’étanchéité avec la maison-mère ». « A [son] sens » . Mais tout est faux, « au sens » de n’importe quel autre regard tant soit peu décidé à tirer les conséquences de ce qui s’est passé, dans les invraisemblables préventions dont ce texte de loi fait preuve à l’égard de ce qu’on présenterait sans exagération comme le plus grand pouvoir de destruction sociale — mais celui-ci est en costume trois pièces, en vertu de quoi il passe rigoureusement inaperçu… en tous cas aux yeux de ses semblables. Pour qui pourtant veut bien se donner la peine de simplement s’y pencher, l’histoire économique, et sur tous les continents ou presque, regorge d’épisodes attestant la nocivité des marchés de capitaux libéralisés. La moindre des réponses à la crise présente, sans doute l’une des plus graves de toute l’histoire du capitalisme, ne pourrait viser en dessous de la ségrégation complète des activités de marché, dont il faut redire, et là encore attestation historique en main, qu’elles ne rendent aucun service important, ou presque, que le simple crédit bancaire ne saurait rendre (« et la Bourse des actions ! », s’écrient alors éperdus les amis de la finance de marché, même sous le fordisme il y en avait une — c’est qu’il n’était pas allé assez loin et ne s’était pas aperçu qu’on peut carrément s’en passer [13]).

Par une indulgence en fait coupable, on pourrait tolérer qu’il demeure des activités de marché. Mais sous l’interdiction formelle faite aux banques de dépôt d’avoir le moindre contact avec ceux qui s’y livrent. Comme on pouvait s’y attendre, la première protestation apeurée (bien à tort) des banquiers français est allée au rappel de ce que le modèle de banque n’était pour rien dans cette affaire, qu’on avait vu de pures banques de marché, comme Bear et Lehman, aller au tapis, et que les banques universelles « à la française » s’était très honorablement comportées. Sauf vaine discussion sur les points d’honneur de la profession bancaire, et le « comportement » réel des banques françaises à l’épreuve de la crise, on appréciera davantage le culot de ces messieurs. Qui sont touchants de candeur de nous enseigner que, oui, être assis sur le tas des dépôts aide bien à amortir les gamelles ! On en est donc arrivé au point où il faut leur rappeler que l’argent du public n’a pas exactement pour vocation de les aider à tenir plus confortablement le choc de leurs pertes spéculatives — on mesurera d’ailleurs l’arrogance innocente de la finance qui, pour se défendre, ne voit même plus le mal à consentir l’aveu qu’elle compte exposer les dépôts aux risques de ses turpitudes spéculatives, et qu’elle est même bien contente de les avoir sous la main !

Même le banking split complet [14], en lieu et place de la filialisation et des conceptions passablement Titanic que Karine Berger se fait de « l’étanchéité », ne suffirait pas à apporter une réponse satisfaisante. Il faut couper absolument toute connexion entre les institutions de dépôts et les banques de marché, non seulement, évidemment, tout lien capitalistique du type holding-filiale, mais tout lien de crédit ou de contrepartie avec n’importe quel acteur spéculatif, puisque c’est aussi par ce genre de canaux que les dépôts finissent par se trouver exposés. Ceci signifie qu’une banque commerciale ne pourra en aucun cas être impliquée dans une relation de crédit avec une banque de marché — en tous cas du côté créancier. Laquelle clause suppose alors d’instituer deux marchés interbancaires séparés. Voilà ce qui suit de prendre au sérieux l’idée de séparation bancaire : séparation dans tous les domaines ! Séparation des institutions bancaires elles-mêmes ; séparation de leurs conditions réglementaires (ratios de capital, leviérisation, etc.) ; séparation des marchés interbancaires ; et comme on l’avait proposé il y a quelque temps déjà [15], séparation des taux d’intérêts de la banque centrale pour les refinancements respectifs des banques commerciales et des banques de marché [16].

Si le socialisme de gouvernement n’était pas complètement colonisé de l’intérieur par la finance, s’il lui restait quelques audaces et s’il avait pris un tant soit peu la mesure des désastres que la finance de marché a infligés au corps social, ça n’est pas cette indigente loi de « séparation » qu’il lui imposerait. Mais une loi d’apartheid.

Notes

[1] Compte-rendu n°60, commission des finances, séance du mercredi 30 janvier 2013, p. 7.

[2] Un internaute, Veig, fait remarquer à raison que si Karine Berger ne touche plus, elle a touché, et même considérablement puisqu’elle était économiste chez Euler-Hermès, société d’assurance-crédit

[3] Benjamin Masse-Stamberger, « Réforme bancaire : des lobbys très investis », L’Expansion, 5 décembre 2012.

[4] La SFEF (Société de financement de l’économie française) pour les crédits de secours et la SPPE (Société de prise de participation de l’Etat) pour les apports en (quasi) fonds propres.

[5] Dont 77 milliards au titre des prêts de la SFEF et 20 milliards au titre des prises de participation de la SPPE.

[6] Voir Anuj Gangahar, « Default protection : collateral management grows in strength », Financial Times, 19 septembre 2011.

[7] Voir « L’effarante passivité de la “re-régulation financière” », in Les Economistes Atterrés, Changer d’économie, Les Liens qui Libèrent, 2012.

[8] Charles Goodhart, Avinash Persaud, « How to avoid the next crash », Financial Times, 30 janvier 2008.

[9] Compte-rendu n°63, commission des Finances, séance du mercredi 30 janvier 2013, p. 10.

[10] Périodiquement sujet à révision, la dernière datant du 23 novembre 2011.

[11] Pour éviter toute confusion, il est utile de préciser que, en dépit de leur appellation, les « marchés de gros du crédit » ne produisent pas stricto sensu du crédit, opération de création monétaire dont seules les institutions bancaires sont capables, mais offrent des financements obligataires.

[12] Tandis que la solvabilité est typiquement un indicateur de robustesse financière de long terme.

[13] Pour une exposition détaillée de cette proposition, voir « Et si on fermait la Bourse », Le Monde Diplomatique, février 2010.

[14] C’est-à-dire l’extraction de toutes les activités de marché, placées dans une nouvelle entité n’ayant aucun lien capitalistique avec la banque d’où elles ont été sorties.

[15] « Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières », 23 avril 2008.

[16] L’idée étant de pouvoir tuer une bulle au début de sa formation en portant les refinancements des banques de marché à des taux d’intérêt meurtriers sans nuire par ailleurs au prix du crédit à l’économie réelle.

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Edité le 25-02-2013 à 20:41:53 par Xuan




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Xuan
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   Posté le 07-12-2013 à 19:46:35   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Un article de Boursorama met l'accent sur l'endettement des villes moyennes.

On lira en parallèle Comment l'Etat tente d'échapper aux conséquences du scandale Dexia


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Les finances des villes moyennes sont passées à "l'orange", selon les élus:


AFP le 05/12/2013

La situation financière des villes moyennes est passée à "l'orange" en 2012 malgré "une gestion rigoureuse" , en raison d'un net ralentissement de leurs ressources, s'est inquiété jeudi le président de la Fédération des villes moyennes (FVM), Christian Pierret.

"Nous allumons le feu orange" , a déclaré à la presse M. Pierret, maire de Saint-Dié (PS, Vosges), entouré des membres du bureau transpartisan de l'association, qui fédère 220 villes et intercommunalités où vivent 16 millions d'habitants environ, soit un quart de la population française.

En 2012 (les comptes 2013 ne seront publiés que fin 2014), 93% de ces ensembles urbains n'ont pas augmenté leurs taux d'imposition, "une tradition en année préélectorale" , a souligné le président de la FVM. Du coup, les recettes de fonctionnement n'ont progressé que de 1%, "en net ralentissement par rapport à 2011 (+2,1%)" et aux deux années antérieures (+0,9%), selon l'étude annuelle de la FVM réalisée avec la Caisse d'épargne.

Les dépenses de fonctionnement n'ont crû que de 1,2%, et les charges de personnel de 1,3% seulement alors même qu'elles devraient augmenter mécaniquement de 2 à 2,5% en intégrant les progressions de carrière et l'ancienneté (effet glissement, vieillesse, technicité, GVT). Désormais, "il n'y a pas de remplacement systématique des départs en retraite" et les maires cherchent à "cantonner au maximum la masse salariale" , selon Christian Pierret.

L'effort a aussi porté sur les subventions aux associations et à divers services comme celui des incendies, pour lesquels "les crédits baissent pour la première fois depuis 2005" .

Selon la FVM, ce sont "les charges générales" qui obèrent les budgets. En cause, notamment, la hausse dépenses d'énergie (+7,4%) provoquée par la hausse des tarifs de l'électricité et du gaz.

Résultat de "l'effet de ciseaux" entre dépenses et recettes, l'épargne brute a diminué de 0,4% alors qu'elle était "toujours en hausse ces dernières années" .

Si l'autofinancement faiblit, le niveau d'investissement reste élevé, avec une enveloppe de près de 2 milliards d'euros, en hausse de 7,2%, dégagée par un niveau d'emprunts plus important (l'encours de la dette a augmenté de 2,2% en 2012). Il progresse toutefois deux fois moins vite qu'en 2011 (+14,5%).

Dans un communiqué, la FVM préconise "de revoir entièrement le périmètre et le niveau des services publics proposés par les collectivités, ce qui engendrera probablement une baisse de qualité des services de proximité au détriment du citoyen" .

Selon Pierre Méhaignerie, membre du bureau de l'association, "en 2014, le choc va être brutal" : entre autres, la contribution à la valeur ajoutée des entreprises (CVAE), reversée aux collectivités avec un décalage d'un an, "va baisser de 4,5% en moyenne" en 2013, les nouveaux rythmes scolaires vont représenter "environ 2 points d'impôts" ( "entre 1,5 et 2" selon M. Pierret). Il a enjoint au gouvernement de "passer aux travaux pratiques" concernant "le choc de simplification" promis, "la foultitude" des normes coûtant très cher aux collectivités.

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