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 Comment reconstruire le parti communiste

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Xuan
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   Posté le 28-04-2021 à 15:13:47   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Je reproduis ci-dessous le texte de Gastaud, pour le débat.

Trois manières de concevoir la reconstruction du parti communiste – par Georges Gastaud

par Georges Gastaud[1],
https://www.initiative-communiste.fr/articles/prcf/trois-manieres-de-concevoir-la-reconstruction-du-parti-communiste-par-georges-gastaud/?fbclid=IwAR0xou6HhTbH8TR8zyeqRvwZLSEsLneEq79K2ydK7r8ygZa86I8T9ih5Spw

Trois conceptions de la reconstruction communiste sont de fait en compétition en France. Les communistes qui veulent vraiment reconstruire ce parti de combat que fut le PCF et qu’ont tour à tour dénaturé, désorganisé et discrédité l’eurocommunisme des années 1970/80 et l’euro-mutation social-démocrate des années 90/2000, ne doivent ni se lamenter à propos de cette compétition, qui est somme toute inévitable et naturelle à l’issue de dizaines d’années de reniements, de dispersion et d’affaiblissement du prolétariat organisé, ni attendre passivement que les divergences existantes entre communistes se règlent par miracle, mais réfléchir à la valeur de chacune des méthodes de reconstruction qui leur sont proposées et arbitrer entre elles en tirant, par leur engagement personnel et par leur choix organisationnel, toutes les conclusions pratiques qui en résultent en termes d’engagement personnel.

I – Limites d’une lutte purement interne à une organisation réformiste
La première méthode est celle que proposent les camarades marxistes ou marxisants qui ont décidé de rester membres du PCF quoi que puissent dire et quoi que puissent faire l’appareil et les directions du PCF. Ces camarades considèrent implicitement que, indépendamment de ses agissements, le PCF est et sera toujours le PCF, comme si une sorte d’ « essence » ou de « nature » métaphysique insensible au devenir historique lui était intimement associée. Ces camarades font en somme comme si l’héritage du mot “PCF”, de la dynamique organisation léniniste successivement dirigée par Cachin, Sémard, Thorez ou Waldeck Rochet, à l’organisation social-démocrate timorée successivement dirigée par Hue, Buffet, Laurent puis Roussel[2] ne posait aucun problème particulier, comme si l’affiliation pluri-décennale du PCF au « Parti de la Gauche européenne » subventionné et adoubé par Bruxelles n’était qu’une bricole politique, comme si le fait que le PCF ait – depuis 1976 (référence à la dictature du prolétariat), 1979 (références au marxisme-léninisme et à l’internationalisme prolétarien), 1994 (références au centralisme démocratique, à la classe ouvrière, au marxisme, au socialisme et à la socialisation des moyens de production) – renié tous ses fondamentaux, était une question accessoire ; ces mêmes camarades font aussi comme si le fait que, par deux fois, en 1981 (gouvernement pré-maastrichtien et ultra-atlantiste de Mauroy incluant les “communistes” Fiterman, Rigout, Ralite et Le Pors) puis en 1996 (gouvernement Jospin menant deux guerres impérialistes, préparant le passage à l’euro et privatisant le secteur public avec l’aide des « communistes » Buffet, Gayssot et Demessine) n’étaient au fond que des anicroches de l’histoire communiste contemporaine. Pas trop grave non plus à leurs yeux que le PCF de G. Marchais – dont le long et contradictoire interrègne joue un rôle-pivot dans le lancement de l’involution réformiste – ait applaudi à ce que les Russes appellent désormais la « catastroïka » gorbatchévienne et qu’il ait qualifié, à l’époque, de « bouleversements démocratiques »… la plus grande contre-révolution de l’histoire moderne. Pas rédhibitoire non plus aux yeux de ces camarades, décidément bien indulgents, que, depuis 1976, le PCF ait liquidé ses cellules d’usine, rompu ses liens privilégiés avec la CGT (qui a elle-même dérivé en quittant la FSM « rouge » pour rallier la jaunâtre CES), et… perdu les 9/10èmes de son électorat prolétarien et de sa militance ouvrière.


Après tout, le PCF ne s’appelle-t-il pas toujours « PCF » – même si sa direction a moult fois tenté de liquider ce nom et n’y a renoncé que par crainte d’abandonner ce sigle aux militants de la Renaissance communiste – et la dénomination d’un parti n’est-elle pas – en apparence ! – l’essentiel quand il s’agit de définir son identité[3] ? Du même coup, dès lors que le PCF se sera affirmé comme tel, et même si son chef de file actuel, M. Fabien Roussel, ne manque jamais une occasion de moquer lourdement le centralisme démocratique et l’héritage soviétique, voire de faire l’éloge de l’écrivain archi-réactionnaire Soljenitsyne, et quand bien même ledit Roussel piétinerait allègrement la langue d’Aragon et des Lettres françaises clandestines en déclarant niaisement à « Marianne » que « PCF is back ! », même s’il fait allégeance à Paris à la social-libérale Hidalgo et dans le Nord, bastion de F. Roussel, aux eurofédéralistes verts et autres maastrichtiens du PS, tout cela est d’avance déclaré secondaire : car au fond, voyez-vous, le parti sera toujours le parti, comme un sou sera toujours un sou et comme Paris sera toujours Paris[4] !

Approche historique ou approche métaphysique de la « nature » du PCF

Le plus grave dans cette approche fixiste et quasi métaphysique de la reconstruction communiste est que, l’appartenance formelle au « parti » primant sur toute considération de contenu politico-idéologique, on refusera de construire – en s’y investissant vraiment et durablement – un regroupement communiste d’action visant à affronter concrètement, pratiquement, sans attendre un très improbable redressement du « Parti », l’Union européenne, cette broyeuse à court terme de notre pays, la zone euromark, cette arme de destruction massive de nos industries et de notre classe ouvrière, l’Alliance atlantique, cette machine à mondialiser les prédations étatsuniennes, et le capitalisme-impérialisme lui-même, ce mode de production devenu franchement exterministe dont le maintien de plus en plus réactionnaire menace de mort l’humanité et son environnement terrestre. C’en est au point que le fait de partager la même « carte » politique – sur laquelle, sans le moindre débat interne, une étoile ornée d’un e discret a remplacé l’emblème ouvrier et paysan – avec Pierre, Fabien ou Marie-George[5] –, semble compter davantage aux yeux de certains que le fait d’être tous ensemble dans l’action du même côté de la barricade sociale contre l’ennemi capitaliste, contre l’euro-dislocation maastrichtienne, contre le tout-anglais dissolvant (détails infimes que tout cela !), pour la nationalisation démocratique des monopoles capitalistes et contre la criminalisation paneuropéenne du communisme historique et de son emblème ouvrier et pays par le Parlement européen…


Entendons-nous bien : ce n’est pas le fait de maintenir ou pas, ici ou là, une appartenance formelle au PCF qui pose en soi problème : à chacun de juger si, localement, une telle appartenance peut ou non lui faciliter le travail de sensibilisation et de formation de certains membres du PCF, voire de certaines cellules, au marxisme-léninisme ; même si l’expérience montre que ces possibilités sont rares, voire de plus en plus rares tant la plupart des vrais marxistes ont quitté le PCF (ou en ont été exclus de fait), et tant cette organisation dérivante au long cours a été rejointe, au fil des décennies de « mutation » social-démocrate, par des petit-bourgeois… anticommunistes et violemment antisoviétiques, le PRCF n’a jamais imposé à personne de quitter le PCF, la réalité dominante étant cependant que nombre de communistes ont dû quitter le « nouveau PCF » tant le climat interne y devenait irrespirable pour eux. C’est si vrai que, sans s’être le moins du monde concertés, des dizaines de camarades « anciens », notamment de grands Résistants, qui ont rallié le PRCF au fil des années, de St-Brieuc à Marseille et de Menton à Boulogne-sur-Mer, ont tous tenu à déclarer en substance, et de manière émouvante, voire déchirante, quand ils ont rejoint le Pôle de Renaissance Communiste en France : « je n’ai pas quitté le Parti, c’est lui qui m’a quitté ». Non, ce qui est dangereux dans la posture attentiste et, hélas, accompagnatrice, que nous critiquons ici, c’est moins l’appartenance formelle au PCF-PGE, ici ou là, de tel ou tel camarade, que le fait constant que, pour valoriser avant tout l’intégration formelle dans « le Parti » et l’engagement dans ses instances internes, d’abord on se taira auprès des masses populaires sur les félonies de l’appareil à l’égard de la classe, notamment sur ses allégeances à répétition, aux moments politiques décisifs, envers le PS, voire, envers le PGE, voire envers… Hollande ou Macron[6]. Encore une fois, est-ce un détail politique si, à toutes les élections, législatives, municipales, sénatoriales, présidentielle, le PCF – qu’il soit dirigé par le sénateur ouvertement prosocialiste Pierre Laurent, qu’il soit représenté aux européennes par M. Ian Brossat ou qu’il ait pour secrétaire national le « communiste identitaire » (?) Roussel, s’allie systématiquement, ou essaie de s’allier, toujours en position subordonnée, au PS et aux Euro-Écologistes après toutes les horreurs que ces ennemis acharnés de la République souveraine, indivisible et sociale ont infligé à la France des travailleurs depuis, au minimum, le Traité de Maastricht ? Alors que le « minimum syndical », si l’on tient à toute force à rester dans « le Parti », c’est de souligner les contradictions, non de les minimiser, et de dénoncer en même temps et jour après jour les manquements criants du PCF officiel à la lutte des classes nationale et internationale[7]. Et c’est bien parce qu’il ne manquait pas de dénoncer publiquement ces manquements que l’auteur de ces lignes a été lui-même éjecté manu militari du Parti en 2004, ainsi que nombre de militants de Lens, Liévin et Boulogne-sur-Mer, qui plus est par une fédération qui se disait alors “opposante” mais qui ne voulait surtout par rompre, par gros temps électoral, avec la direction nationale du PCF et avec l’influent « baron » nordiste Alain Bocquet, l’ex-président du groupe parlementaire adepte de la mutation qui avait su maintenir les députés communistes, desquels il faut excepter l’autre député nordiste George Hage[8], dans l’orbe du gouvernement Jospin de 1997 à 2002[9]…

Bref, l’appartenance formelle à un parti ouvertement réformiste n’est concevable, d’un point de vue léniniste – Lénine explique cela en détail dans La maladie infantile du communisme – que si l’on se fait un devoir constant de dénoncer publiquement devant les masses les manquements de sa direction, de manière que les travailleurs ne confondent jamais les turpitudes d’un appareil réformiste qui les trahit avec les marxistes qui n’aspirent qu’à servir la cause populaire. On me dira qu’une telle opposition publique est intenable : mais si elle l’est en effet, comme nous l’avons durement expérimenté à nos dépens à Lens et ailleurs, il faut en tirer les conséquences pratiques et ne pas rester, muet ou presque, dans un tel parti au prix de sa liberté d’expression communiste. Et si elle ne l’est pas, il faut en profiter au maximum, sans frilosité, pour dénoncer l’euro-réformisme et appeler les travailleurs à ne pas confondre le communisme véritable avec sa déshonorante contrefaçon mutante. Sans quoi on se condamne soi-même à accompagner les dérives, à les minimiser, à les enjoliver et à farder de rouge les innombrables compromissions de l’appareil PCF-PGE avec la social-démocratie, avec l’antisoviétisme, avec l’anti-léninisme et avec les sociaux-maastrichtiens du Parti de la Gauche Européenne…

Mettre au premier plan les échéances internes au parti réformiste ou privilégier les seuils minimaux en deçà-desquels il n’y a ni parti communiste ni lutte sérieuse pour changer la société ?

Surtout, cette manière de privilégier « la lutte interne » et les répétitives batailles de congrès à congrès ne permet pas de porter au premier plan les enjeux de classes brûlants, et pas davantage les enjeux nationaux et géopolitiques qui, concrètement, configurent les contours réels des affrontements de classes bien plus que ne le font les motions A, B et C d’un congrès (et les inévitables « synthèses » de type social-démocrate et autres arrangements entre dirigeants qui suivent lesdites synthèses) : en toute logique, il reviendrait plutôt aux initiateurs desdites motions A, B ou C, de partir des enjeux de classes et de masse concrets afin que les travailleurs eux-mêmes deviennent artisans de la reconstruction communiste : c’est ainsi que procédèrent au Congrès de Tours de 1920 les signataires de la motion Cachin-Frossard fortement conseillés par Lénine et Zetkin : pour ou contre la guerre impérialiste et l’union sacrée social-chauvine ? Pour ou contre l’adhésion à l’Internationale communiste ou pour le maintien dans l’Internationale social-démocrate jaune ? Pour ou contre le soutien résolu à la Révolution prolétarienne en Russie et en Allemagne ? Et de nos jours, pour prendre une question décisive : « pour ou contre » le maintien de la France dans l’euro, l’UE et l’Alliance atlantique ? Pour ou contre la campagne européenne de criminalisation de l’URSS et du communisme historique ? Pour ou contre le maintien des troupes françaises en Afrique ? Pour ou contre l’euro-démantèlement de la République une et indivisible partiellement héritée de 1793 au profit de l’Europe des régions dont les Euro-Ecologistes verts et leur grand inspirateur Cohn-Bendit sont les plus ardents promoteurs ? Sans cela on est condamné à un archi-confus débat de congrès sur une candidature communiste « identitaire » à la présidentielle ; avec, en même temps, des alliances municipales et régionales avec les Verts et le PS, avec aussi à la clé un appel à voter Macron ou Xavier Bertrand au second tour de la présidentielle, ce qui dès aujourd’hui ne peut que nourrir, par haine de ces combines politicardes, le dangereux vote lepéniste…


Comme on le voit, les choses ont leur logique : le primat, voire, en réalité, l’exclusivité apportés à l’appartenance formelle au PCF-PGE et à la « lutte interne », empêche de trancher dans le vif sur les questions relatives à la lutte de classes. En privilégiant cette appartenance formelle, en cristallisant la discussion politique sur la présentation ou pas d’une « candidature communiste » formelle à la présidentielle – quel qu’en soit le contenu programmatique et quelles que soit les alliances électorales d’ « union de la gauche » avec le PS et les Verts à toutes les autres élections – on se soumet aussi implicitement de bas en haut à l’ensemble du dispositif euro-réformiste dont le PCF mutant est un élément subalterne, la social-démocratie et l’écolo-eurocratie étant les pièces maîtresses de ce dispositif qui incarcère la classe laborieuse et prive ses luttes de débouché politique tant soit peu offensif…

Et aujourd’hui, alors que notre pays se désagrège dans l’acide de l’ “intégration européenne”, du tout-anglais transatlantique, de la marche à l’armée européenne, du “pacte girondin”, de l’euro-séparatisme (Alsace, Corse, Bretagne, « Catalogne-Nord », etc.) accompagné par LAREM et EELV, de la fascisation et de l’Etat policier impulsés tour à tour par Le Pen et par Macron[10], de l’arasement des avancées dues aux ministres communistes et marxistes-léninistes de 1945, qu’est-ce qui est capital pour un communiste, pour un patriote, pour un internationaliste et aussi pour la classe ouvrière ? C’est de se positionner d’abord sur tous ces grands sujets, en unissant sur chaque question les communistes encore cartés au PCF à ceux qui ont eu l’audace de s’organiser de manière indépendante, au lieu de dire : « d’abord une candidature du PCF, pour son contenu, on verra petit à petit ! »… Et pendant que de congrès mutant en congrès muté on s’efforce de grappiller quelque pourcents pour sa tendance et pour son « texte alternatif », la France, l’emploi ouvrier et les services publics s’évaporent à vitesse grand V au nom de la sacro-sainte « construction » européenne, le peuple n’a toujours pas de parti de combat à sa disposition et des seuils irréversibles de décomposition sociale, institutionnelle et linguistique sont en passe d’être franchis sans que les marxistes, artificiellement séparés par la muraille de Chine immatérielle d’une carte fétichisée, puissent sans attendre agir ensemble, aller aux entreprises avec des tracts communs, puissent ensemble dénoncer Le Pen en démasquant cette fausse patriote ralliée à l’UE, puissent ensemble reconstituer une organisation disciplinée, claire sur les contenus dont la classe ouvrière et le monde du travail, dont la défense de la PAIX et de l’environnement ont un urgent besoin vital !

Bref, au-dessous d’un certain seuil idéologique et stratégique, non seulement une organisation donnée n’est pas, n’est plus communiste et n’a même aucune chance sérieuse de le (re-)devenir, mais ce qu’elle propose sous le nom de « changement » ne peut en rien changer la société ni satisfaire si peu que ce soit la classe laborieuse. Imaginons par ex. (c’est une hypothèse d’école vu les rapports de forces électoraux) que F. Roussel devienne président et qu’il soit chargé de conduire la politique du pays. Sans, donc, sortir de l’UE et de l’euro, en « renégociant » les traités européens dans le cadre de l’UE[11], sans nationaliser les banques et le CAC 40[12], en demandant bien poliment à la BCE de négocier un « tournant social » ; sans avoir non plus la moindre idée claire, faute d’avoir compris le concept de dictature du prolétariat, sur ce qu’est un appareil d’Etat aux mains du capital ; sans sortir de l’Alliance atlantique (sinon, que diraient les « alliés » socialistes et « verts » ?) et sans chercher activement à nouer de vastes alliances défensives avec la Chine et avec la Russie pour briser l’étau germano-étatsunien qui menacerait de nous broyer ; eh bien, un tel programme totalement au-dessous des seuils minimaux permettant de récupérer les leviers du pouvoir de classe n’aurait aucune chance d’amorcer un vrai changement. Il n’apporterait, à la manière de Syriza en Grèce, que la capitulation en rase campagne devant le capital, que le retour rapide dans le giron européen ou que la débandade économique avec tous les dangers d’ultra-fascisation que précipite en général une défaite en rase campagne des forces progressistes.

II – La fausse bonne idée du « plus grand commun dénominateur »

La deuxième méthodologie proposée pour reconstruire le parti communiste est celle qui consisterait à partir de l’émiettement existant (et, il se peut, en voie de dépassement…), à dire en gros ceci : mettons autour d’une seule table tous les groupes qui refusent peu ou prou (certains plus « peu » que « prou » tant on se ménage mutuellement…) le réformisme du PCF et qui se réfèrent plus ou moins encore symboliquement à la faucille et au marteau, rejetons tout ce qui les divise et ne gardons comme « programme commun » que ce qui les rassemble. Telle est la méthode du « plus grand commun dénominateur » possible que, sans vouloir en rien injurier qui que ce soit (il peut arriver que sur un point donné des bolchéviks raisonnent en mencheviks…), on appellera la méthode menchévique. Ce fut en effet celle qui, telle quelle, prévalut en France en 1905 pour unifier le Parti socialiste SFIO en France en y mêlant les réformistes, les anarchistes et les révolutionnaires… et en aboutissant au reniement total du socialisme internationaliste, hors Jaurès, lors de l’épreuve de vérité de 1914. Ce fut aussi cette méthode que prônaient les mencheviks russes au début du siècle et que Lénine refusait catégoriquement parce qu’elle ne pouvait conduire qu’à des synthèses impuissantes, qu’à masquer les divisions tout en les aggravant, qu’à empêcher toute délimitation claire, que ce soit en termes de composition du parti, de définition organisationnelle, de références idéologiques, d’objectifs programmatiques, de méthodes de lutte, ne parlons même pas de la discipline absolument indispensable si l’on veut réellement mener une révolution ou de résister à une contre-révolution. Une telle méthode, acceptable dans certaines limites quand on construit un front large sur des objectifs limités (paix, indépendance nationale, libertés…), ne peut mener qu’à l’échec cuisant quand il s’agit de construire un parti communiste, c’est-à-dire un parti d’avant-garde du prolétariat qui a pour tâche d’orienter la classe et de lui permettre de diriger la vaste alliance de classes indispensable pour battre le grand capital et pour ensuite tenir bon face à l’inévitable contre-révolution nationale et internationale qui ne manquerait pas de se dresser, y compris violemment, contre le nouveau pouvoir.

Le contre-exemple de Rifondazione comunista (Italie)

On a encore mesuré l’inanité de cette méthodologie menchévique ces dernières années en Italie : en effet, lors de l’autoliquidation du PCI à l’appel des renégats Achille Occhetto, Massimo D’Alema et Cie, toutes sortes de courants s’affirmant peu ou prou communistes se sont additionnés pour former le « Parti de la Refondation Communiste » (« Rifondazione » en abrégé), les communistes italiens théoriquement issus de la Troisième Internationale consentant à se dissoudre dans ce magma pseudo-« unitaire » où prédominaient les trotskistes et les “mouvementistes », au premier rang desquels le chef du nouveau parti, Bertinotti : bref, à un parti auto-liquidé, l’ex-PCI, a succédé un parti d’emblée voué à l’auto-liquéfaction, Rifondazione. Expérience très négative au final puisque cette manière de faire a logiquement conduit à la paralysie et à l’implosion de Rifondazione et que cette seconde dissolution a terriblement amplifié le découragement dans la mouvance communiste transalpine : c’en est venu au point que, à la suite du mouvement communiste italien organisé, c’est la gauche italienne elle-même, y compris la social-démocratie classique en tant qu’elle était encore vaguement liée au mouvement ouvrier, qui s’est volatilisée au point qu’il n’y a plus au parlement italien ni député communiste ni député socialiste, si « rosé » soit-il ! Bref, en matière de reconstruction communiste comme dans le domaine amoureux, « qui trop embrasse mal étreint » au point que, à l’arrivée, la confusion entre parti et front est destructive à la fois pour le parti, qu’elle construit comme un front, de manière trop floue et exagérément « accueillante », et pour le front populaire lui-même, qu’elle tend à absorber de manière étriquée au sein du parti. De cet aspect, nos camarades vénézuéliens auraient sans doute beaucoup de choses à dire à partir de leur expérience sur ces constructions qui tendent à confondre le front et le parti d’avant-garde…

La méthode du « plus grand commun dénominateur » méconnaît les seuils minimaux en-deçà desquels il n’y a ni parti communiste ni même amorce d’une lutte pour le changement de société

Mais surtout, dans les conditions présentes, la seconde méthodologie menchévisante que nous analysons ici présente le même vice de forme rédhibitoire que celui que nous avons signalé à propos de la première méthodologie, celle qui privilégie la lutte de tendances à l’intérieur du PCF : la seconde perspective n’ignore pas moins que la première cette évidence, pourtant sans cesse rappelée par Lénine à l’encontre des menchéviks et de leurs amis trotskistes, que, au-dessous d’un certain seuil idéologique, organisationnel et stratégique, non seulement un parti donné n’est pas un parti communiste et ne peut pas le devenir, non seulement il ne peut pas réellement, à supposer qu’il le veuille, changer la société – une impuissance que la classe ouvrière repère du premier coup d’œil (elle se dit: ces gaillards nous envoient dans le mur, eux-mêmes ne savent pas ce qu’ils veulent, or pour nous ouvriers, la vie est déjà assez dure comme ça sans se livrer à ces amusement potentiellement mortels !) –, mais un tel parti ne peut en rien intéresser la classe laborieuse : d’instinct, celle-ci a tôt fait de repérer que l’esprit politicien et ses petits arrangements à base de lutte des places paralyseront d’avance ces constructions « communistes » dépourvues de cap, de ciment organisationnel et de programme clair.

III – La tierce méthode : s’organiser, aller aux masses pour porter une alternative contre-cohérence patriotique, populaire et communiste à la cohérence politique réactionnaire de la bourgeoisie

La tierce méthode – qui n’a rien, faut-il le dire, d’une « troisième voie » entre capitalisme et socialisme ! – est la méthode franchement communiste qu’essaie de mettre en place le PRCF avec les moyens dont il dispose. Sans négliger de peser à l’occasion sur les congrès du PCF, en soutenant fraternellement quand il y a lieu les mairies du PCF disposées au dialogue inter-communiste, sans cesser de tendre la main à la minorité marxisante du PCF, sans négliger d’agir avec d’autres groupes communistes sur des questions d’intérêt commun, le PRCF part avant tout d’une analyse du capitalisme et des explosives contradictions de classes de la formation sociale française.

Il constate que la stratégie fondamentale de l’ennemi de classe – dont l’état-major se confond avec la direction du MEDEF, et plus précisément encore, avec le CAC 40 déjà hautement américanisé – a été exposée de la manière la plus nette dans le manifeste patronal intitulé Besoin d’aire (2012) ; s’y affiche sans vergogne la volonté cynique d’en finir avec l’Etat-nation français partiellement hérité de la Révolution jacobine et de ce que l’idéologue patronal Denis Kessler appelle le « compromis de 1945 entre communistes et gaullistes», celui que résument le sigle « CNR » et son programme Les Jours heureux. En toutes lettres, et à l’issue d’un vote unanime de ses instances, le MEDEF explique dans Besoin d’aire que, pour mener la chasse au profit maximal à l’échelle continentale et transcontinentale, pour conjurer aussi les insurrections ou pré-insurrections populaires dont le peuple français reste coutumier en vertu de ses traditions frondeuses (de Mai 68 aux Gilets jaunes en passant par le refus de la constitution européenne, la révolte des jeunes contre le CPE ou les grandes grèves de 1995, 2003, 2010 et 2016), les monopoles capitalistes à base française doivent rapidement « changer d’aire »: cela signifie désactiver et déborder l’Etat-nation à la fois par le bas et par le haut ; par le bas, en « reconfigurant les territoires » et en liquidant les communes et les département au profit des euro-métropoles et des Grandes régions à l’allemande (Macron appellera cela le « Pacte girondin »); par le haut, en transférant la souveraineté française à l’échelon européen (en novlangue macroniste, cela donne la « souveraineté européenne » et le « saut fédéral européen »), voire en construisant ce que Bruno Le Maire et D. Strauss-Kahn n’hésitent pas à appeler un Empire. Et ça ne gêne en rien le MEDEF que d’expliquer que pour reconfigurer et redimensionner le capitalisme « français », il faut marginaliser à bas bruit la langue française elle-même, piétiner ce qui reste de la Francophonie internationale et instituer l’anglais comme seule « langue des affaires et de l’entreprise », ainsi que l’a ouvertement exigé au nom de Businesseurope (le syndicat patronal européen) le Baron Seillière, ex-président du patronat « français ». Il est vrai que l’ex-président « français » de la BCE, le bien-nommé Jean-Claude Trichet, avait déjà cru devoir inaugurer sa présidence en déclarant devant le parterre des décideurs européens : « I am not a Frenchman » ! Enfin, le MEDEF projette d’insérer les futurs États-Unis d’Europe (exit aussi la « souveraineté européenne » au sein d’une nouvelle « Union transatlantique » bien évidemment centrée sur Washington. Et d’implorer Berlin, maître de l’euro, et Washington, grand-maître du dollar et de l’OTAN, de co-assumer la supervision de l’Empire euro-atlantique dans lequel la France anglicisée, divisée, et si j’ose dire, « éparpillée façon puzzle », aurait tôt fait de se réduire à une simple expression géographique, le grand capital redéployant son capitalisme monopoliste d’État[13] euro-régionalisé, continentalisé et transcontinentalisé, dans les structures néo-étatiques et culturelle (anglicisation du droit notamment) des Länder à la française et du nouveau Reich euro-atlantique.

Dénoncer et affronter la cohérence réactionnaire du bloc Union européenne/MEDEF/Parti Maastrichtien Unique

Or ce programme du MEDEF n’a rien d’une glaçante rêverie : articulé à la pluie de directives européennes qui assaillent notre pays, il fournit concrètement la feuille de route concrète des attaques, apparemment disparates mais en réalité étroitement planifiées et coordonnées qui, par l’entremise de ces petits commis du Parti Maastrichtien Unique que sont tour à tour Sarkozy, Hollande ou Macron (et demain Le Pen[14] ?), désossent jour après jour – quitte à contourner l’un après l’autre tous les référendums populaires nationaux ou régionaux[15] – toute espèce de vestige de République souveraine, sociale, laïque, démocratique et indivisible. Dans ces conditions, que faut-il revendiquer haut et fort pour, ne serait-ce que commencer à changer la société, remettre le monde du travail à l’offensive, lui permettre de diriger un large rassemblement populaire majoritaire et d’aller à l’affrontement de classes sur des bases dynamiques ? Quoi d’autre, si l’on balaie les pudeurs d’appareils et les remugles électoralistes, si ce n’est la sortie franche de la France de l’UE atlantique dans la perspective affichée du socialisme pour notre pays ? En deçà de ce seuil minimal – de ce que le PRCF appelle les « quatre sorties » -, de l’euro, de l’UE, de l’OTAN et du capitalisme – qu’obtiendra-t-on dans le meilleur des cas sinon des mois ou des années de tractation paralysante avec l’UE sans pouvoir entretemps nationaliser franchement les monopoles capitalistes, sans pouvoir d’emblée instituer un contrôle national des capitaux, sans pouvoir réellement renverser les alliances internationales de la France, sans être à même de construire un pouvoir populaire capable de se confronter au pouvoir multiforme du capital, sans pouvoir frapper au cœur la spéculation des milliardaires et « mettre le monde du travail au cœur de la vie nationale », comme y invitait le PCF en 1944 ?

Cohérence de classe contre cohérence de classe

C’est pourquoi le PRCF construit pour notre pays, cohérence de classe contre cohérence de classe, une stratégie qui est l’exact opposé de celle du MEDEF et qui, sous le nom d’Alternative rouge et tricolore, conjugue défense du progrès social, reconquête de l’indépendance nationale, recherche de coopérations transcontinentales, programme de transition révolutionnaire ciblant clairement le socialisme pour notre pays ? Une stratégie à la fois frontale, car elle suppose la construction d’un large Front Antifasciste, Patriotique, Populaire et Ecologiste (Fr.A.P.P.E.), la centralité du monde du travail à l’intérieur de ce front et dans ce but, la reconstitution d’un PC de combat associé à l’action d’un large front syndical de classe et de lutte. Au-dessous de ce seuil minimal, on n’aura aucun changement, seulement du Mitterrand-bis, du Jospin-bis ou du Hollande bis, avec la fascisation surplombant nos têtes comme une épée de Damoclès. Au-dessous de ce même seuil stratégique, on n’entrera même pas dans la temporalité politique que nous impose objectivement l’agenda capitaliste endiablé de déconstruction de la nation et, sur le plan international, de marche à la guerre mondiale impérialiste sous l’égide du pas si « endormi » que ça Joe Biden. Au-dessous de ce seuil stratégique – qui n’est nullement un diktat arbitraire et « hégémonique » du PRCF mais le minimum raisonnable qu’on puisse attendre d’un communiste –, on ne reconstruira pas un parti de combat mais un petit ectoplasme rouge pâle ou rose vif qui n’intéressera absolument pas les travailleurs : il n’est que de voir combien de fois déjà la classe ouvrière, du Nord-Pas-de-Calais aux banlieues populaires des grandes villes, a déjà x fois répudié et humilié électoralement à la fois le PS et le PCF “mutant”, ou de voir à quel point la notion de gauche, y compris de « gauche unie », semble aujourd’hui boudée par les milieux populaires tant cette noble idée a été salie et dévoyée depuis Mai 1981.

Privilégier les luttes d’appareil ou de micro-appareils ou partir du peuple et des conditions objectives du changement ?

Bref, pour réunir les communistes et réorganiser un parti communiste digne de ce nom, il ne faut pas partir, en tout cas, pas principalement, des affrontements florentins à fleurets mouchetés auxquels donnent lieu, dans l’indifférence absolue des travailleurs, les congrès du PCF pendant que la « France des travailleurs » chantée par Jean Ferrat part littéralement en boulettes, que les travailleurs étouffent sous le management patronat, que les Lumières s’éteignent peu à peu sous l’avancée de nouveaux obscurantismes, que l’anglais patronal devient de fait, bien qu’illégalement, la langue de travail des grandes entreprises et que la jeunesse populaire, exproprié de toute perspective d’avenir, n’a plus envie que de hurler son désarroi. Il ne faut pas davantage absolutiser le regroupement de micro-organisations dénuées d’ancrage militant réel, même s’il peut être utile ponctuellement de dialoguer sur des questions théoriques et de fédérer un maximum de militants sur des combats précis. Il faut partir au contraire de la problématique géopolitique et politique effective. De la défense de la paix et des souverainetés nationales. De la lutte contre tous les impérialismes, le « nôtre » inclus. Des besoins objectifs des travailleurs, dont le premier est que notre pays recouvre sa capacité de mener une politique autonome de développement économique et culturel. De la souffrance de masse qui monte du pays. Il faut se dire que l’« explosion sociale » craintivement annoncée par l’ex-Premier Ministre Édouard Philippe peut venir à tout moment, comme l’a montré la crise inachevée des Gilets jaunes, et qu’il faut être en capacité, quand cette explosion se produira sans crier gare, de lui offrir au moins les bases d’un programme de transition révolutionnaire et au moins l’embryon d’une organisation dynamique et disciplinée. Car sans cela, la désorientation idéologique générée par des décennies de carence du parti d’avant-garde est désormais si grave que le soulèvement populaire peut aussi être récupéré par l’extrême droite, nourrir de suicidaires appels à l’intervention politique de l’armée[16], voire vers des formes de guerre civile inter-« communautaires » pilotées par la, ou par les, extrêmes droites.

On peut bien sûr nous objecter que les moyens du PRCF sont trop modestes pour donner corps à cette voie exigeante. Mais, outre le fait que le PRCF attire de plus en plus de jeunes et que ses liens avec le Mouvement communiste international et avec les syndicalistes de classe de France ne cessent de s’étoffer, la modestie des forces n’est pas un argument sérieux pour des communistes. Mieux a toujours valu, pour des léninistes des forces modestes mais bien orientées, que des forces plus grandes paralysées par des alliances compromettantes avec des appareils enlisés dans des alliances électoralistes totalement discréditées. En outre, si notre orientation est juste – et c’est ce qu’il faut voir en premier quand on n’est pas un opportuniste – il ne faut pas faire de la faiblesse des effectifs une objection, au contraire, il faut se demander comment aider le PRCF à accroître sa force et son impact militants. Car n’oublions pas qu’aucun individu n’est extérieur aux rapports de forces sociaux et que l’indifférence organisationnelle d’un trop grand nombre de communistes qui « comptent les points » et ne s’engagent pas est aussi un élément du rapport des forces.

Conclusion

C’est cette voie populaire et révolutionnaire, patriotique et internationaliste à la fois, qu’a choisi de privilégier le PRCF, sans pour autant, répétons-le, s’interdire de tendre la main aux camarades qui luttent à l’intérieur du PCF ni de dialoguer fraternellement avec ceux qui croient juste de privilégier les regroupements d’organisation. Si nous avons tort de procéder de la sorte, qu’on nous le démontre sans invectives. Si nous avons raison, que l’on cesse de compter les points et d’espérer passivement l’avènement de « jours meilleurs ». Et que l’on vienne plutôt nous aider et que l’on « retrousse les manches » en faisant ce que doit faire tout communiste désireux de mettre en accord ses idées et ses actes : non pas pantoufler sans fin dans une organisation discréditée et sans ressort, qui n’a plus guère à « vendre » qu’un passé qu’elle a déjà cent fois renié, ne pas ménager la chèvre et le chou en naviguant éternellement entre les organisations soi-disant « antilibérales » de la gauche établie, PCF-PGE inclus, mais accomplir le premier devoir du communiste : celui de s’organiser, de s’engager pour du bon, avec discipline et abnégation dans une organisation marxiste-léniniste prolongeant au présent le grand passé du grand PCF, donc porteuse d’une alternative rouge et tricolore pour le temps présent.

Georges Gastaud, le 23.4.2021

_______________


[1] Auteur notamment de Mondialisation capitaliste et projet communiste (1997) et du Nouveau défi léniniste (2017).

[2] J’excepte Georges Marchais de cette liste: c’est sous son autorité que les plus graves dérives ont pris corps au 22, 23, 24, 28èmes congrès, que la rupture avec le Mouvement communiste international a été consommée, que le PCF a adhéré au bloc fractionnel « eurocommuniste » emmené par Berlinguer (PC italien) et Carrillo (PC d’Espagne), que le PCF est entré – à reculons certes – dans le gouvernement pré-maastrichtien et social-atlantiste de Mauroy (1981), tout cela sous l’influence d’intellectuels antisoviétiques et anti-léninistes de choc comme Ellenstein, Damette, Juquin, Martelli, etc. Cependant, il faut reconnaître que Marchais était tout de même, de par ses origines de classe ouvrière et son ancrage dans ce que j’appellerai l’ « ancien Parti », capable de résister épisodiquement et de manière brouillonne et inconséquente à ces dérives destructives. Il se méfiait viscéralement de Mitterrand et de la social-démocratie et a toujours tenté d’associer la défense de la classe ouvrière à celle de la nation (par ex. lors de la belle bataille du Non à Maastricht que mena le PCF en 1992, avant, très vite, de se rallier sous l’égide de Francis Wurtz à la funeste théorie de la « réorientation progressiste de l’UE »). La longue et très contrastée mandature de Marchais à la tête du PCF a donc été marquée par une série de zigzags politiques, des tentatives de raidissements, voire de re-communisation partielle, succédant de manière inconséquente et abruptes à des phases irrémédiables de honteux déferlement révisionniste, antisoviétique et droitier. Mais globalement, c’est la pente droitière qui a triomphé jusqu’à emporter Marchais : après avoir parrainé l’hyper-opportuniste Robert Hue, alors chef de file des élus du PCF, G. Marchais n’aura guère tardé à se faire humilier inhumainement par la clique renégate de Hue que l’ex-député du Val-de-Marne avait imprudemment placé à la tête du PCF.

[3] C’est évidemment faux. Même si le nom d’un parti est une question très importante, on a vu d’authentiques Partis marxistes-léninistes comme le SED est-allemand rester le « parti des communistes » même en changeant de nom (SED signifie Parti Socialiste Unitaire d’Allemagne) alors qu’on a vu à l’inverse des « PC » en titre se décommuniser totalement, par ex. le PC d’Espagne de Santiago Carrillo (qui a fini sa triste carrière de renégat en éditorialiste du principal journal bourgeois espagnol…). Pour prendre un exemple plus direct encore, cela fait maintenant… 107 ans que le Parti « socialiste » français s’appelle ainsi alors que depuis 1914 cette organisation n’a cessé d’être, selon le mot de Léon Blum, non par le constructeur du socialisme (bien que le PS, alias SFIO, ait plusieurs fois dirigé le gouvernement) le « gérant loyal du capitalisme ».

[4] Y compris si cette ville… qui a déjà changé de nom, soit dit en passant, parachève son anglicisation galopante et qu’elle cesse d’être principalement la capitale française pour devenir le centre de l’euro-pôle francilien ? Car c’est ce que voulait très explicitement l’ancien président « socialiste » de la Région francilienne, le sinistre Jean-Paul Huchon (cf son Livre « De battre ma gauche s’est arrêtée »), alors uni aux « communistes » en son Conseil régional ?

[5] Le destructif et politiquement indécent Robert Hue s’étant entretemps fait élire sénateur sur une liste PS avant d’appeler à voter Macron au 1er tour de la présidentielle, à l’instar de l’ancien ministre « communiste » Gayssot…

[6] Par ex. le vote par les députés du PCF de la loi Molac (avril 2021) qui pousse à l’euro-régionalisation linguistique de la France, ou par ex. le vote de l’état d’urgence par le groupe « communiste » en 2015, sachant que cet état d’urgence ne pouvait manquer d’être utilisé contre la classe ouvrière, comme on l’a très vite vu à l’époque où Valls était ministre de l’Intérieur, puis Premier Ministre… Il faut évidemment combattre le terrorisme islamiste, mais pas sous la houlette des gouvernements bourgeois dont toute la politique, tant étrangère qu’intérieure, alimente le terrorisme. Pas plus qu’il ne faut combattre l’intégrisme salafiste de la manière dont a procédé l’ex-député PCF André Gerin quand il flirtait avec Sarkozy sur ce terrain pseudo-républicain.

[7] C’est ce que l’auteur de ces lignes s’honore d’avoir fait quand il était secrétaire de la section de Lens du PCF, notamment à l’époque du gouvernement Jospin-Buffet : pas un numéro de L’Incorruptible, le journal de la section lensoise du PCF, n’est alors sorti des presses sans que ce gouvernement social-impérialiste (guerre de Yougoslavie notamment) et social-maastrichtien (préparation du passage à l’euro, privatisation de France-Télécom, d’Air-France, etc.), ministres « communistes » inclus, ne soit clairement dénoncé auprès des travailleurs lensois. À une tout autre échelle historique, eût-on imaginé Rosa Luxemburg ou Karl Liebknecht demeurer membre du SPD (encore formellement marxiste) sans dénoncer sa ligne impérialiste durant la guerre de 1914/18 ? Rosa elle-même n’envoyait pas dire, du fond de sa prison d’Empire, et alors qu’elle était encore membre, formellement, du SPD, que « la social-démocratie n’est plus qu’un cadavre puant ». Le tort tactique de Rosa aux yeux de Lénine aura été d’être demeurée trop longtemps au sein du SPD, d’avoir trop différé la création du PC d’Allemagne (le KPD). Au point que, lorsque l’insurrection prolétarienne aura pris son élan en Allemagne, le prolétariat de ce pays n’aura pas pu disposer pleinement d’un parti de combat discipliné et apte à diriger l’offensive. De la Commune de Paris à l’insurrection spartakiste, toutes deux sauvagement réprimées, la question majeure demeure et elle reste une vraie croix pour tous les éléments centristes qui veulent éternellement cultiver le marxisme dans un cadre social-démocrate : celle de la séparation organisationnelle entre révolutionnaire et réformiste. Bref, la question du Congrès de Tours qui n’est pas derrière, mais DEVANT nous !

[8] …alors président d’honneur de la FNARC, l’organisation qui précéda le PRCF.

[9] On ne sache pas qu’à l’époque, Fabien Roussel se soit signalé par une quelconque opposition au gouvernement social-privatiseur Jospin auquel participait sans états d’âme exagérés la sénatrice « communiste » nordiste Michèle Demessine…

[10] Un vote Macron de second tour que la direction du PCF a osé présenter comme un barrage possible à l’extrême droite en mai 2017… Comme les fédérations Nord et Pas-de-Calais du PCF n’ont pas craint, toute honte bue, de soutenir Xavier Bertrand en le présentant, au second tour, comme un « barrage » au FN aux précédentes régionales…

[11] Propos qui, au mieux, ne signifie rien et veut dire qu’on reste tout en sortant, qui n’a aucune espèce de crédibilité (pour renégocier les traités, il faut l’accord des 27 gouvernements européens, tous plus à droite les uns que les autres, voire d’extrême droite : Pologne, Hongrie, Pays baltes, etc.) et qui, quand bien même il prendrait forme, ne pourrait mener qu’à la ruine rapide de la France puisque, pendant qu’auraient lieu les négociations, notre pays subirait d’énormes saignées spéculatives et serait dans l’incapacité de se défendre, n’ayant pas rétabli sa souveraineté monétaire…

[12] Contournant la question toujours décisive des nationalisations (le mot « nation » étant devenu quasiment tabou), le programme actuel du PCF est non seulement inférieur au programme commun PS/PCF de 1972, non seulement très inférieur à celui du PCF seul de 1971 (intitulé « Changer de cap »), mais il est même très en deçà de celui du PS mitterrandien des années 1970… J’entends bien que le PS n’avait aucune intention réelle d’appliquer son programme. Mais que dire d’un parti « communiste » qui, avant même d’être au pied du mur, commence par raboter ses intentions elles-mêmes ? Rappelons qu’en 1976, le programme commun PC/PS a éclaté sur la question des nationalisations, G. Marchais jugeant à juste titre que, en deça d’un certain seuil de nationalisations démocratiques, le futur gouvernement d’union populaire n’aurait certainement pas en main les leviers économiques minimaux nécessaires à sa politique. Mais cette notion de « seuil minimal » de nationalisation semble être totalement sortie de la tête de nombre de communistes actuels…

[13] Il est temps que les marxistes cessent d’être dupes des analyses néokeynésiennes critiquant le prétendu « ultralibéralisme », la « déconstruction de l’État » et autres sornettes qui rabattent les communistes vers les fadaises de l’« antilibéralisme » tout en les éloignant à la fois de la lutte pour le socialisme et de la confrontation pure et dure avec l’UE. Le capitalisme monopoliste d’État, ce concept d’origine léniniste que le PCF savait parfaitement analyser à l’époque du gaullisme et du pompidolisme triomphants, reste bien ce « mécanisme unique de l’État bourgeois et des monopoles capitalistes » que critiquait, une foison de faits à l’appui, le livre éponyme paru en 1972 aux Editions sociales. Ce « CME » n’a nullement disparu : il a avant tout migré et changé d’échelle – changé d’ « aire » dirait le MEDEF – si bien que la déconstruction de l’État bourgeois NATIONAL au profit, d’une part, des Grandes Régions à l’allemande, d’autre part de l’Europe fédérale (« saut fédéral européen » co-pilotée par Berlin et par Washington a déplacé et radicalisé le CME bien plus qu’elle ne l’a aboli. Même la fameuse « concurrence libre et non faussée » inhérente au traité de Maastricht n’est qu’une ruse de la raison dialectique : en instaurant une concurrence débridée à l’échelle continentale et transcontinentale, on dé-segmente et on détruit les marchés local et national, on fait place nette pour les trusts continentaux et transcontinentaux, on arase à la fois les monopoles publics (pour construire des monopoles privés, par ex. SUEZ-GDF aux dépens d’EDF-GDF) et l’indépendance des PME, et l’on fait monter en puissance un maxi-État continental (doté de sa monnaie, de son armée, de sa gendarmerie, de son Parquet, voire de sa langue unique : le globish), à savoir l’Empire européen producteur de « normes » tatillonnes. Un Empire si peu « libéral » qu’il dispense sans fin d’énormes subventions publiques directes (cf le « grand emprunt européen », garanti par le contribuable européen et déversé sans contrôle sur les monopoles capitalistes) ou indirectes (milliards d’euro GRATUITS injectés à jet continu par la BCE vers les banques et vers les monopoles industriels) tout en détruisant au passage, non pas « le CME » mais les services publics et la protection sociale gagnés par les travailleurs dans le cadre des luttes de classe menées à l’échelle des États-nations. Bref, de moins en moins d’ « Etat (nation) -Providence » pour les travailleurs, les artisans et les petits paysans, et de plus en plus d’États (européens) – Providence… pour le grand capital.

[14] Le mensuel du PRCF, « Initiative communiste » a déjà moult fois dénoncé le faux duel et vrai duo que constitue le couple mortifère Macron/Le Pen, le premier ne cessant de « prendre de droite » la seconde à coups de lois sécuritaires et de stigmatisation « des » musulmans, la second cherchant à déborder Macron sur le terrain de l’euro-atlantisme en validant sans la moindre pudeur « nationaliste » l’euro, l’UE, Schengen et, bien entendu, l’OTAN. Si bien que le « bloc bourgeois » personnifié par Macron ne s’inscrit pas moins dans le processus de fascisation dont le lepénisme est l’aile marchante que symétriquement le Rassemblement lepéniste s’inscrit de plus en plus dans le Parti Maastrichtien Unique héritier de feu l’ « UMPS ». La base commune permanente des blocs bourgeois européen – type Merkel, Macron, Draghi-Renzi, etc. – et des blocs euro-identitaires (type Le Pen, Kaczynski, Orban, etc.) est l’amalgame « antitotalitaire » que pratique désormais le Parlement européen lui-même entre communistes et nazi pour mieux criminaliser les premiers et, de moins en moins insidieusement, banaliser et réhabiliter l’extrême droite déjà au pouvoir ou aux portes du pouvoir dans un bon tiers des pays européens. N’est-il pas évident d’ailleurs que si Le Pen devient présidente en 2022, elle ne rompra pas plus avec l’UE que l’UE ne rompra avec elle. Tout ce beau monde convergera dans l’anticommunisme, l’atlantisme, l’antisyndicalisme primaire et la marche aux guerres néocoloniales, le tout supervisé par Berlin et « super-supervisé » par Washington.

[15] Non seulement le référendum sur la constitution européenne de 2005, mais aussi les référendums corse et alsacien des années 2000 qui, tous deux, avaient refusé la constitution d’une « collectivité territoriale unique » corse ou alsacienne abolissant les départements républicains. Là aussi, dans les deux cas, les grandes bourgeoisies hexagonale et régionales ont froidement violé la volonté populaire. Dans ces conditions de viol permanent de Marianne et de la Constitution, continuer comme si de rien n’était, comme le fait le PCF, à ne s’interroger en rien sur la participation aux élections européennes et régionales (sans préjuger du résultat de cette réflexion, ne serait-ce qu’en étudiant démocratiquement la question !), alors que ces élections sont bâties elles-mêmes sur d’éclatants dénis de démocratie (quand les populations concernées ont-elles eu à valider la mise en place des treize Grandes Régions créées par F. Hollande ?), montre à quel point d’abaissement est tombé l’esprit critique dans notre pays.

[16] Nous avons eu l’occasion de dénoncer sur www.initiative-communiste.fr l’appel irresponsable du chanteur en gilet jaune Francis Lalanne à une intervention de l’armée pour « rétablir la démocratie ». Comme quoi le spontanéisme et le rejet démagogique des partis en général et du PC en particulier peut conduire aux pires naïvetés. La lettre ouverte à Macron datée du 22 avril 2021 qu’ont publiée un certain nombre de généraux retraités menaçant à demi-mots Macron d’un putsch s’il ne peut rétablir à temps l’ « ordre » et la « civilisation », est un symptôme de ce qui nous menace si les communistes, au lieu de se perdre en jeux florentins d’appareil et de micro-appareils, ne s’attachent pas à construire ensemble, en se tournant de manière privilégiée vers les travailleurs (entrées des entreprises, manifs populaires, quartiers défavorisés, LP et LT, soutien public au syndicalisme de classe…) une alternative patriotique et populaire tourné vers le Frexit progressiste dans la perspective du socialisme pour notre pays.


Edité le 28-04-2021 à 15:14:15 par Xuan




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   Posté le 04-05-2021 à 19:55:17   

Il va falloir commencer par la voie N°II pour mener des actions concrètes sur le terrain, comme remplacer le bureau de poste qui vient juste d'être fermé par exemple, remplacer l'état devenir l'état. Pour embrayer sur la voie prônée par Gastaud mais sans les bourdasses du PRCF (Du genre défendre les traorés.)
Avec les stratégie de communication del Frente obrero.
Xuan
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   Posté le 04-05-2021 à 23:42:33   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

N'importe quelle association peut se mobiliser pour un bureau de postes. La particularité du parti communiste c'est de lutter pour le socialisme et le communisme et d'élaborer un plan d'action dans ce but.
On parle de la construction de ce parti, et de ses objectifs.
Des militants du PCF mènent aussi des actions pour conserver un bureau de postes, mais leur parti ne se prononce pas clairement pour une société socialiste. Dans ce cas toutes leurs actions n'auraient ni queue ni tête. Naturellement il faut des cellules d'entreprise, mais il faut d'abord leur assigner un objectif final.

D'ailleurs le texte de Gastaud qui semble porter sur l'organisation tourne en fait autour de la ligne politique, pour démontrer que celle du PRCF est juste.
L'unité des communistes autour d'objectifs communs est la première condition.

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   Posté le 16-05-2021 à 14:36:11   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

J. Staline : Des perspectives du P.C.A. et de la bolchévisation − 1925

DANIELLE BLEITRACH 16 MAI 2021



Voici un texte que l’on peut analyser non comme un dogme mais comme une réflexion théorique sur l’expérience historique que doivent faire chaque nation, chaque formation sociale. Qu’y a-t-il de valide dans cette bolchévisation qui demeure le fondement de tous les partis communistes ayant réussi à accéder au pouvoir et à s’y maintenir? En quoi est-elle devenue un modèle contraignant et à partir de quand ? Une hypothèse pourrait être utilement étudiée: ce n’est pas Staline qui à prétendu définir un modèle soviétique pour tous les partis en niant les spécificités nationales de développement autant que de l’histoire de la lutte des classes, mais bien Khrouchtchev qui prétend imposer un modèle tout en retirant la protection de l’URSS avec la coexistence pacifique, ce qui aboutira au terrible divorce sino-soviétique. En quoi cependant les incontestables errances khrouchtcheviennes sont-elles le produit de ce qui n’a pu être transformé à temps ? Toutes ces questions historiques prennent d’autant plus d’acuité que nous sommes confrontés aux difficultés stratégiques face à la crise hégémonique du capital. Nous ne trouverons pas dans le passé les clés de cette stratégie mais des mises en garde de ce texte qui sont toujours valides : ainsi en est-il de la manière de démasquer la social démocratie. Alors que notre blog est centré sur les questions internationales, nous sommes, comme le dit Staline, convaincus que la prise de conscience de la nature de la social démocratie se fait sur le terrain quotidien et concret de ce que vit la classe ouvrière, tous ceux qui souffrent du capital et à qui l’on offre des leurres. C’est ce qui motive notre choix de soutenir la nouvelle direction du PCF et son dirigeant Fabien Roussel. (note de Danielle Bleitrach pour histoire et société )

https://histoireetsociete.com/2021/05/16/j-staline-des-perspectives-du-p-c-a-et-de-la-bolchevisation-%e2%88%92-1925/

La Pravda n° 27, 3 février 1925
Note du Centre MLM : Ci-dessous présenté, l’entretien de Staline avec Herzog − cadre du Parti Communiste d’Allemagne −, publié par La Pravda le 2 février 1927. Il y est largement question de bolchévisation. Qu’est-ce que la bolchévisation ?

« La bolchévisation des sections de l’Internationale Communiste consiste à étudier et à appliquer dans l’action les expériences acquises par le Parti Communiste russe au cours des trois révolutions et aussi, bien entendu, les expériences de toutes les autres sections ayant à leur actif des luttes sérieuses. A la lumière de cette expérience les sections de l’Internationale Communiste doivent comprendre les tâches qui leur incombent et généraliser leur propre expérience » .

Et :

« La bolchévisation consiste à savoir expliquer les principes généraux du léninisme à chaque situation concrète dans chaque pays. La bolchévisation est en plus l’art de saisir le ‘chaînon’ le plus important qui permet de tirer toute la chaîne. Ce ‘chaînon’ ne peut être identique dans tous les pays à cause de la diversité de leurs conditions sociales et politiques » (Thèses sur la bolchévisation, Exécutif élargi de l’IC, 1925).



Première question (Herzog) . Estimez-vous que les rapports politiques et économiques dans la république capitaliste démocratique d’Allemagne sont tels, que la classe ouvrière devra, au cours d’une période plus ou moins rapprochée, mener la lutte pour le pouvoir ?

Réponse (Staline) . Il serait difficile de répondre à cette question avec une précision rigoureuse, si vous parlez de délais et non d’une tendance. Point n’est besoin de démontrer que la situation actuelle se distingue essentiellement de la situation de 1923, par la conjoncture aussi bien internationale qu’intérieure. Toutefois, compte tenu des sérieux changements possibles dans la situation extérieure, l’éventualité n’est pas exclue d’un brusque changement de la situation, dans un proche avenir, au profit de la révolution. L’instabilité de la situation internationale est le gage que cette supposition peut devenir une probabilité.

Deuxième question . Étant donné la situation économique et les rapports des forces, une période préparatoire plus longue sera-t-elle nécessaire chez nous pour conquérir la majorité du prolétariat (tâche que Lénine avait assignée aux partis communistes de tous les pays et dont il soulignait l’extrême importance avant la conquête du pouvoir politique) ?

Réponse . Pour autant qu’il s’agit de la situation économique, je ne puis apprécier les choses qu’en me basant sur les données générales dont je dispose. Selon moi, le plan Dawes 1 a déjà donné certains résultats, il a abouti à une stabilisation relative de la situation. La pénétration des capitaux américains dans l’industrie allemande, la stabilisation de la monnaie, le redressement de la situation dans plusieurs industries maîtresses d’Allemagne, − ce qui ne signifie pas le moins du monde un assainissement radical de l’économie allemande, − enfin, une certaine amélioration de la situation matérielle de la classe ouvrière, − autant de faits qui ne pouvaient manquer d’aboutir à un certain renforcement des positions de la bourgeoisie en Allemagne. C’est là, pour ainsi dire, le côté « positif » du plan Dawes.

Mais le plan Dawes a, en outre, des côtés « négatifs » qui doivent inévitablement se faire sentir à un moment donné et torpiller les résultats « positifs » de ce plan. Il est évident que le plan Dawes représente pour le prolétariat allemand un double joug, intérieur et extérieur du Capital. Les contradictions entre l’extension de l’industrie allemande et le rétrécissement des marchés extérieurs pour cette industrie, la disproportion entre les exigences hypertrophiées de l’Entente et les possibilités limitées de l’économie nationale allemande pour satisfaire ces exigences, – autant de faits qui, en aggravant inévitablement la situation du prolétariat, des petits paysans, des employés et des intellectuels, ne peuvent manquer d’aboutir à une explosion, à une lutte directe du prolétariat pour la prise du pouvoir.

Mais on ne saurait envisager cette circonstance comme l’unique condition favorable à la révolution allemande. Pour que cette révolution puisse triompher, il est nécessaire, en outre, que le Parti communiste représente la majorité de la classe ouvrière, qu’il devienne la force décisive dans la classe ouvrière. Il est nécessaire que la social-démocratie soit démasquée et battue, qu’elle soit réduite à ne plus être qu’une infime minorité au sein de la classe ouvrière. Ces conditions faisant défaut, il est inutile même de songer à la dictature du prolétariat. Pour que les ouvriers puissent vaincre, ils doivent être inspirés par une seule volonté, guidés par un seul parti jouissant de la confiance incontestable de la majorité de la classe ouvrière. Si deux partis concurrents, de force égale, existent au sein de la classe ouvrière, alors, même au cas où les conditions extérieures sont favorables, une victoire durable est impossible. Lénine, le premier, a particulièrement insisté là-dessus, dans la période qui précéda la révolution d’Octobre, jugeant cette condition indispensable à la victoire du prolétariat.

La situation la plus favorable à la révolution, serait une situation où la crise intérieure en Allemagne et l’accroissement décisif des forces du Parti communiste coïncideraient avec de sérieuses difficultés dans le camp des ennemis extérieurs de l’Allemagne.

Selon moi, l’absence de cette dernière condition, dans la période révolutionnaire de 1923, a joué un rôle négatif non des moindres, tant s’en faut.

Troisième question . Vous avez dit que le, P.C.A. devait avoir derrière lui la majorité des ouvriers. Jusqu’à présent, on a accordé trop peu d’attention à cet objectif. Que faut-il faire, à votre avis, pour que le P.C.A. devienne un parti énergique, doué d’une force de recrutement en progression constante ?

Réponse . Certains camarades pensent que renforcer le parti et le bolchéviser, c’est chasser du parti tous les hétérodoxes. Cela est faux, évidemment. On ne peut démasquer la social-démocratie et la ravaler au rôle d’infime minorité dans la classe ouvrière, qu’au cours d’une lutte quotidienne pour les besoins concrets de la classe ouvrière. Il faut clouer la social-démocratie au pilori non pas dans les problèmes planétaires, mais dans la lutte quotidienne de la classe ouvrière pour améliorer sa situation matérielle et politique ; les salaires, la journée de travail, le logement, les assurances, les impôts, le chômage, la vie chère etc., toutes ces questions doivent jouer un rôle important, sinon décisif. Battre les social-démocrates chaque jour, sur ces questions, en démasquant leur traîtrise, telle est la tâche.

Mais cette tâche serait incomplètement réalisée si les questions pratiques quotidiennes n’étaient pas rattachées aux questions capitales de la situation internationale et intérieure de l’Allemagne, et si, dans le travail du parti, toute cette action quotidienne n’était pas éclairée du point de vue de la révolution et de la conquête du pouvoir par le prolétariat.

Mais seul est capable de faire cette politique un parti qui a à sa tête des cadres de dirigeants suffisamment expérimentés pour renforcer leur propre parti, en mettant à profit toutes les bévues de la social-démocratie, et suffisamment préparés au point de vue théorique pour que les succès partiels ne leur fassent pas oublier les perspectives du développement révolutionnaire.

C’est ce qui explique principalement pourquoi le problème des cadres dirigeants des partis communistes en général, le parti communiste allemand y compris, est l’un des problèmes essentiels de la bolchévisation.

Pour réaliser la bolchévisation, il est nécessaire de réunir au moins plusieurs conditions fondamentales, sans lesquelles la bolchévisation des partis communistes est, d’une façon générale, impossible.

1. Il faut que le parti se considère non pas comme un appendice du mécanisme électoral parlementaire, ce que fait, au fond, la social-démocratie, et non pas comme un supplément gratuit aux syndicats, ce que prétendent parfois certains éléments anarcho-syndicalistes, mais comme la forme supérieure de l’union de classe du prolétariat, appelée à diriger toutes les autres formes d’organisations prolétariennes, depuis les syndicats jusqu’à la fraction parlementaire.

2. Il faut que le parti, et surtout ses éléments dirigeants, s’assimilent pleinement la théorie révolutionnaire marxiste, en la rattachant étroitement à la pratique révolutionnaire.

3. Il faut que le parti élabore des mots d’ordre et des directives non pas en se basant sur des formules apprises par cœur et des parallèles historiques, mais en s’appuyant sur une analyse minutieuse des conditions concrètes, intérieures et internationales, du mouvement révolutionnaire, en tenant rigoureusement compte de l’expérience des révolutions de tous les pays.

4. Il faut que le parti vérifie la justesse de ces mots d’ordre et directives dans le feu de la lutte révolutionnaire des masses.

5. Il faut que tout le travail du parti, surtout si les traditions social-démocrates n’ont pas encore disparu dans son sein, soit réorganisé sur un plan nouveau, sur le plan révolutionnaire, de telle sorte que chaque démarche du parti et chacune de ses actions, conduisent naturellement à la pénétration révolutionnaire des masses, à la préparation et à l’éducation des grandes masses de la classe ouvrière dans l’esprit de la révolution.

6. II faut que, dans son travail, le parti sache unir un rigoureux esprit de principe (ne pas confondre avec le sectarisme !) à un maximum de liaisons et de contacts avec les masses (ne pas confondre avec le suivisme l), sans quoi il est impossible au parti non seulement d’enseigner les masses, mais de s’instruire auprès d’elles, non seulement de guider les masses et de les élever jusqu’au niveau du parti, mais de prêter l’oreille à la voix des masses et de deviner leurs besoins les plus urgents.

7. Il faut que le parti sache unir dans son travail un esprit révolutionnaire intransigeant (ne pas confondre avec l’esprit d’aventure révolutionnaire!) à un maximum de souplesse et de capacité de manœuvre (ne pas confondre avec le conformisme !), sans quoi il est impossible au parti de s’assimiler toutes les formes de lutte et d’organisation, de rattacher les intérêts quotidiens du prolétariat aux intérêts vitaux de la révolution prolétarienne, et de combiner dans son travail la lutte légale avec la lutte illégale.

8. Il faut que le parti ne dissimule pas ses fautes, qu’il ne craigne pas la critique, qu’il sache perfectionner et éduquer ses cadres en tirant profit de ses propres erreurs.

9. Il faut que le parti sache choisir pour son groupe principal de dirigeants les meilleurs éléments parmi les combattants d’avant-garde, suffisamment dévoués pour être les interprètes authentiques des aspirations du prolétariat révolutionnaire, et suffisamment expérimentés pour devenir les chefs véritables de la révolution prolétarienne, capables d’appliquer la tactique et la stratégie léninistes.

10. Il faut que le parti améliore méthodiquement la composition sociale de ses organisations et qu’il épure ses rangs des éléments opportunistes qui le corrompent, pour atteindre au maximum d’homogénéité.

11. Il faut que le parti établisse une discipline prolétarienne inflexible, basée sur la cohésion idéologique, sur une claire vision des objectifs du mouvement, sur l’unité dans l’action pratique et sur une attitude consciente de la grande masse des adhérents envers les tâches du parti.

12. Il faut que le parti vérifie méthodiquement l’exécution de ses propres décisions et directives, sans quoi ces dernières risquent de devenir des promesses creuses, capables simplement de ruiner la confiance des grandes masses prolétariennes à son égard.

A défaut de ces conditions et autres analogues, la bolchévisation est un son creux.

Quatrième question. Vous avez dit qu’en plus des côtés négatifs du plan Dawes, la deuxième condition de la conquête du pouvoir par le P.C.A., serait une situation où le parti social-démocrate apparaîtrait aux yeux des masses entièrement démasqué, et où il ne représenterait plus une force sérieuse au sein de la classe ouvrière. Le chemin est encore long pour arriver à ce résultat, étant donné les faits réels. Ici les défauts et les faiblesses des méthodes actuelles de travail dans le parti se font manifestement sentir. Comment peut-on les éliminer ? Comment appréciez-vous les résultats des élections de décembre 1924 pendant lesquelles la social-démocratie, − parti entièrement corrompu et pourri, − non seulement n’a rien perdu, mais a même gagné près de deux millions de voix?

Réponse. Il ne s’agit pas là de défauts dans le travail du parti communiste allemand. Il s’agit, avant tout, que les emprunts américains et la pénétration du capital américain, plus la monnaie stabilisée, en améliorant quelque peu la situation, ont créé l’illusion qu’il était possible de liquider totalement les contradictions intérieures et extérieures de la situation en Allemagne. C’est à la faveur de cette illusion que la social-démocratie allemande a fait son entrée triomphale, comme montée sur un blanc coursier, au Reichstag actuel. Aujourd’hui Wels fait parade de sa victoire aux élections. Mais, apparemment, il ne comprend pas qu’il s’approprie une victoire qui n’est pas la sienne. Ce n’est pas la social-démocratie allemande mais le groupe Morgan qui a triomphé. Wels n’a été et n’est qu’un des commis de Morgan.

Plan Dawes. C’est ainsi qu’on appelle le rapport concernant le payement des réparations par l’Allemagne, rapport établi par un comité international d’experts, sous la présidence du général Dawes, financier américain, et ratifié le 16 août 1924 à la Conférence de Londres des Alliés

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Xuan
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Le réseau faire vivre met en ligne :
https://lepcf.fr/I-LA-CELLULE-D-ENTREPRISE

A noter :
"La cellule d'entreprise n'apporte pas par elle-même la théorie marxiste-léniniste, mais par l'expérience pratique multipliée elle est la source de la théorie et sa vérification. Elle est le garant du caractère de classe du parti et l'organisation de l'avant-garde de la classe ouvrière. Archimède disait " donnez-moi un levier et je soulèverai le monde ". La cellule d'entreprise est le levier qui peut soulever le prolétariat, l'organiser dans un seul syndicat de classe et de masse, mener des campagnes politiques nationales et internationales..."

On peut se demander quel est le sens de ce texte dans le PCF. Or ce sont les révisionnistes qui ont mis fin aux cellules d'entreprise. Le courant d'opposition et de retour aux principes ml l'a dénoncé s'est emparé de cette revendication pour reconstruire des cellules d'entreprise. Des jeunes ont commencé à reconstruire ces cellules.
Quelle est la finalité ? Il faut avoir confiance dans les masses. Si la ligne révisionniste l'emportait définitivement dans le PCF, les cellules d'entreprise disparaîtraient de nouveau. Elles sont incompatibles avec un parti bourgeois.
L'expérience du PCMLF montre qu'en l'investissant, la social-démocratie radicale a étouffé la voix des cellules d'entreprise encore trop faibles dans le parti.
Elles constituent une des conditions pour le renforcement d'un courant marxiste-léniniste dans le PCF.


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Cours sur la cellule, 1928

En 1976 le PCMLF rééditait ce document sur la création des cellules d’entreprises.
Le N°1 des Carnets du Militant, épuisé depuis longtemps, était le fac-similé d’un texte de 1928 édité par le Parti communiste français, un cours sur la cellule.

La cellule du parti


SOMMAIRE

I - LA CELLULE D’ENTREPRISE

1° ) Composition

2° ) Organisation

3° ) Travail de la cellule

4° ) Moyens de réalisation

5° ) Méthodes de travail

6° ) Formation politique des adhérents

7° ) Liaison avec le comité de Parti

II- LA CELLULE LOCALE




1° ) Composition de la cellule

La cellule d’entreprise doit être composée des communistes travaillant dans l’entreprise donnée. Une cellule peut être constituée avec trois camarades. Dans son effort de recrutement, la cellule doit s’attacher à recruter plus particulièrement parmi les ouvriers les plus exploités : manœuvres, manœuvres spécialisés et femmes. Cette orientation spéciale du recrutement résulte de deux facteurs :

1° politique de rationalisation de la bourgeoisie ;

2° composition sociale de notre parti.

La rationalisation amène l’élimination progressive du travail qualifié et son remplacement par une main d’œuvre qui n’a subi aucun apprentissage (manœuvres, femmes). Cette main d’œuvre représente la figure centrale de l’industrie rationalisée, elle est aussi la plus exploitée. Nos cellules d’entreprises doivent être composées en grande partie des éléments appartenant à cette masse essentielle du prolétariat industriel, car c’est la condition d’une liaison étroite de la cellule avec la majorité des ouvriers de l’entreprise. C’est ainsi que la cellule pourra connaître exactement l’état d’esprit et les besoins de la masse ouvrière de son entreprise et par conséquent la diriger effectivement.

Cette nécessité d’améliorer la composition sociale de nos cellules d’entreprise apparaît encore plus clairement quand on tient compte du deuxième facteur : leur composition actuelle. Ce sont en majorité des ouvriers qualifiés professionnels, parmi lesquels se forme justement l’aristocratie ouvrière qui est la base de l’opportunisme dans le mouvement ouvrier. Cela ne veut dire aucunement que ces ouvriers sont de mauvais communistes. Seulement une telle composition sociale constitue une base propice aux déviations opportunistes. D’autre part, quand on tient compte des traditions encore fortement enracinées dans l’industrie, des cloisons étanches qui séparent les ouvriers professionnels qui se considèrent comme une couche supérieure, de la grande majorité des ouvriers non qualifiés, il est clair que nos cellules sont faiblement liées à la masse essentielle de l’entreprise, ne connaissent pas son état d’esprit et ses besoins, ne savent pas par conséquent la diriger dans la lutte contre le régime capitaliste.

Un deuxième problème important ayant trait a la composition de la cellule d’entreprise est celui des rattachés. En règle générale nous devons être contre la présence des rattachés à la cellule d’entreprise. Mais les difficultés de vie politique et du travail pratique de la cellule d’entreprise nécessitent l’affectation des rattachés (discussion, diffusion du journal d’entreprise). Le nombre de rattachés doit âtre réduit au strict minimum. Les autres doivent être affectés dans les cellules de leur lieu d’habitation.

2° ) Organisation de la cellule

Pour le bon fonctionnement de la cellule, la constitution d’un bureau composé de 2 à 3 camarades est indispensable. Le bureau doit :

a) Préparer l’ordre du jour de la réunion de la cellule en solutionnant lui-même les questions secondaires et en organisant la discussion de façon à utiliser au maximum la courte durée de la réunion de la cellule d’entreprise ;

b) Contrôler l’exécution des tâches confiées aux différents camarades (assurer pendant les heures de repas une liaison permanente avec les éléments de la cellule ; par là même, contrôler l’exécution des tâches confiées aux différents camarades, etc.) ;

c) Assurer une liaison étroite avec le comité de parti ;

d) Se réunir et prendre des décisions en cas d’urgence, dans l’intervalle des réunions de la cellule.

Sans un bureau, la cellule ne peut pas remplir convenablement son râle, elle risque de compromettre gravement 1’action du Parti dans des moments importants (Ex. : une manifestation convoquée en 48 heures, déclenchement brusque d’un mouvement dans l’entreprise, etc.).

Le bureau de la cellule doit désigner en son sein, un secrétaire politique et au moins pour chaque tâche importante un responsable, c’est à dire

- un secrétaire pour le travail syndical (ou de masse pour les cellules de quartier), dont la tâche consistera plus particulièrement à suivre le travail de la section syndicale de l’usine ;

- un secrétaire pour l’agitation et la propagande, qui s’occupera spécialement de l’organisation des réunions d’usine et de sympathisants ; qui réunira les articles pour le journal d’entreprise ; qui organisera la diffusion du matériel d’agitation et de la littérature du parti ; qui conseillera les membres de la cellule pour leurs lectures ; qui, s’il y a lieu, organisera une école, etc. ;

- un secrétaire à l’organisation dont le rôle consistera à veiller à la régularité des réunions ; à lutter contre les absences injustifiées ; à fournir aux organismes dirigeants des petits rapports sur la marche de la cellule - c’est lui qui, par exemple, quand il est décidé d’organiser une réunion de sympathisants, a pour tâche de trouver le local, de repérer dans l’usine (avec l’aide de tous les membres de la cellule) les sympathisants qu’il faut inviter, etc., et surtout, c’est lui qui a à organiser le recrutement individuel et collectif.

Dans la pratique, ces tâches sont difficilement séparables. C’est pourquoi la direction de la cellule doit être collective ; toutes les tâches doivent être discutées par le bureau de la cellule et l’exécution doit en être assurée par toute la cellule sous la direction de tel ou tel responsable selon la tâche à accomplir. Pour faciliter l’éducation de tous les camarades de la cellule on doit faire passer successivement le maximum de camarades dans le bureau.

Tous les trois ou six mois, la cellule doit faire le bilan de son activité et renouveler partiellement son bureau et les responsables aux différentes tâches, en veillant à assurer la continuité du travail, c’est à dire en conservant dans le bureau les camarades qui se sont révélés les plus capables et les plus dévoués.

3° ) Travail de la cellule

La cellule doit être pour les ouvriers de l’entreprise ce qu’est le Parti pour l’ensemble des travailleurs : leur chef politique, leur état-major, leur détachement organisé. Le travail de la cellule doit donc être dirigé vers la conquête de la masse de l’usine.

A) Etude de l’entreprise. - La cellule doit dresser un plan économique de l’entreprise, connaître ses procédés de production, ses bénéfices, dans la mesure du possible, sa direction et ses liaisons industrielles et financières. Elle doit, d’autre part, rassembler tous les renseignements concernant le personnel (composition, salaires, durée du travail, les traditions de lutte, les forces politiques en présence, etc.). Cette étude doit être systématiquement complétée, particulièrement en ce qui concerne les conditions de travail et les revendications du personnel.

B ) Lutte pour les revendications immédiates - La cellule doit minutieusement examiner les revendications immédiates dans l’entreprise et organiser systématiquement la lutte pour leur aboutissement. (Nous verrons plus loin de quelle façon elle doit le faire afin de ne pas se substituer à la section syndicale d’entreprise, dont la tâche essentielle est la défense des revendications immédiates des ouvriers).

Mais la cellule doit toujours lier les revendications immédiates aux mots d’ordre généraux du Parti communiste, en montrant aux ouvriers la liaison indissoluble des luttes économiques et politiques, en orientant ainsi les ouvriers sur la base de la lutte pour les revendications immédiates, vers la lutte politique contre le régime capitaliste. La cellule doit toujours agir dans la ligne de la tâche essentielle du P.C., la préparation du prolétariat à la conquête révolutionnaire du pouvoir.

C) Campagnes du Parti. - La cellule doit mener toutes les campagnes du Parti à l’intérieur de son entreprise autour des mots d’ordre du Parti. Les fautes dans l’activité du Parti, qui ont nécessité la politique de rectification, résultaient dans une large mesure de ce que les campagnes du Parti n’avaient pas pour centre de gravité les entreprises. La cellule doit adapter chaque campagne du Parti aux conditions particulières de son entreprise et trouver les meilleurs moyens pour la faire aboutir sur son terrain d’action.

D) Mouvements ouvriers. - Les communistes doivent âtre à la tête des mouvements ouvriers. La cellule doit préparer, organiser et diriger les mouvements dans son entreprise par l’intermédiaire du comité d’usine, de la section syndicale, etc., et à l’aide de ses propres moyens d’action (journal d’usine, appels du Parti, etc.).

E) Organisations ouvrières. - La cellule doit diriger politiquement toutes les organisations ouvrières se trouvant sur le terrain de son entreprise : section syndicale, secours rouge prolétarien, comité de grève...

F) Formation politique des adhérents. - C’est une partie intégrante du travail de la cellule. Nous en parlerons à part.

4° ) Moyens de réalisation

Nous allons voir les moyens principaux qui se trouvent à la disposition de la cellule pour réaliser ses tâches.

Le matériel courant dont la cellule doit se servir constamment, ce sont les tracts, les affiches, et surtout les papillons et les bombages. Ce matériel doit diffuser nos mots d’ordre et préparer les réunions d’entreprise qu’on peut classer en deux catégories

1° Réunion d’agitation à l’entrée ou à la sortie. - Ces réunions sont faites par un agitateur qui n’est pas de la cellule, et qui vient à la porte parler aux ouvriers de l’usine. Ces réunions ont un grand intérêt pour couronner le travail intérieur fait par la cellule dans l’usine ou pour annoncer une assemblée générale de l’usine ou une manifestation.

2° Réunion de sympathisants. - Elle n’est pas annoncée à toute l’entreprise, on convoque individuellement les ouvriers qui sont le plus près de nous. C’est un bon moyen de propagande et de recrutement pour le Parti. Quand cela s’impose, pour éviter la répression, les camarades de la cellule ne se mettront pas au bureau de la réunion, ni ne prendront la parole. Le bureau sera formé avec l’aide des camarades mis à la disposition de la cellule par le comité de parti ; l’orateur sera désigné par ce dernier.

Le journal d’entreprise est le meilleur moyen de réaliser le travail de la cellule. Il est d’une importance capitale pour extérioriser le travail de la cellule malgré la répression patronale. Le journal doit être le journal de toute l’entreprise et avoir la collaboration des sans-parti. Naturellement, il ne doit rien contenir qui soit contre la ligne du Parti, ni sa figure communiste ne doit en rien être atténuée sous prétexte de gagner les masses arriérées. L’utilisation de la correspondance ouvrière qui se développe actuellement autour du journal national est une excellente façon de faire du journal d’entreprise, le journal de l’ensemble des ouvriers de l’entreprise qui est l’écho de leur misère et qui défend leurs revendications.

Présentation : le journal doit être facilement lisible. Le titre ne doit pas être général (Aube rouge, Drapeau rouge, L’Etincelle ou la reprise du titre national) mais adapté à l’usine avec une bonne caricature (Ex. : La Flamme rouge pour une usine à gaz ; L’Agitateur, journal d’une usine chimique).

Contenu : surtout, pas de grands articles politiques découpés dans l’Humanité nouvelle ou le journal national et tenant presque toute la place. Le journal de l’entreprise ne doit pas être une copie maladroite de l’organe central L’article politique, obligatoire, doit être court, écrit simplement et faisant comprendre, autant que possible à partir de la situation de l’usine, un des mots d’ordre du parti et il doit aboutir à une conclusion pratique, relative à l’entreprise. Le gros du journal doit être composé par les faits de l’entreprise, mais traités de façon à en tirer une conclusion communiste. Les deux grands défauts à éviter, c’est de faire un journal uniquement politique ou un journal relatant uniquement des faits de l’entreprise. Les dessins sont excellents pour animer le journal.

Confection : le journal doit être absolument écrit par les membres de la cellule. Il faut que la cellule le tire elle-même. C’est surtout important dans les conditions de l’illégalité, pour le développement de l’autonomie technique des cellules et la protection des points de tirage plus importants.

Cellule et section syndicale

Nous examinerons le travail de la cellule à travers l’organisation ouvrière la plus importante. Comme tous les membres du Parti doivent être obligatoirement syndiqués, la cellule constitue le noyau de la section syndicale d’entreprise. La cellule doit par conséquent examiner le travail syndical à faire, prendre des décisions et les faire politiquement adopter et réaliser par la section syndicale.

C’est en apportant les meilleures solutions et en étant les meilleurs militants sur le terrain syndical que les communistes exerceront le rôle dirigeant du Parti dans la section syndicale. La cellule, tout en dirigeant la lutte pour les revendications immédiates à travers la section syndicale, doit prendre position en tant que Parti sur toutes les questions intéressant les ouvriers, y compris les questions économiques, dans son journal, dans des tracts, papillons, etc. Elle exercera aussi publiquement la critique du travail syndical et des mouvements dans l’entreprise au nom du Parti. Les deux grands défauts à éviter, c’est de substituer la cellule à la section syndicale ou d’effacer le rôle du Parti et son expression en tant que tel, dans les luttes économiques du prolétariat intimement liées à ces luttes politiques.

5° ) Méthodes de travail de la cellule

A) Une bonne organisation. - Nous soulignons encore une fois l’importance d’une bonne organisation pour l’accomplissement des tâches de la cellule. Résumons ses principes :

a) bureau de cellule ;

b) responsables aux différentes taches ;

c) liaison étroite avec le comité de parti ;

d) contrôle systématique de l’accomplissement du travail décidé.

B ) Travail d’organisation. - Dans ce domaine, deux problèmes doivent être pratiquement résolus

a) un plan de travail établi pour une période de quelques mois est une base excellente pour un travail systématique et efficace ;

b) division du travail il faut entraîner dans le travail tous les membres de la cellule sans exception - en pratiquant une répartition judicieuse des tâches ; ne pas surcharger un camarade de tâches, surtout un nouvel adhérent qui doit s’éduquer progressivement au travail ;

c) résultats d’organisation après chaque campagne : le Parti souffre de la disproportion entre son influence toujours grandissante et son organisation en état de stagnation ; la raison essentielle en réside dans le travail trop restreint à l’agitation et la propagande, et qui n’aboutit pas à des résultats d’organisation ; la cellule doit donc toujours envisager la façon dont elle va profiter du point de vue d’organisation du travail qu’elle accomplit, par le recrutement et l’organisation des ouvriers avancés.

d) Travail clandestin. - La répression patronale démolit trop souvent nos cellules d’entreprise à cause du manque total des mesures de précautions élémentaires. Nous en citons quelques unes :

a) se réunir dans un lieu non repéré, le changer dès le premier soupçon ; (ne pas venir directement de l’usine à la réunion) ;

b) seul le secrétaire doit connaître les noms et les adresses des adhérents, dans la cellule ils doivent tous porter un pseudonyme ressemblant à des noms réels ;

c) ne pas afficher sa qualité de membre du Parti dans l’entreprise sans analyse des conditions ; d) être prudent dans les conversations dans les lieux publics et accomplir son travail à l’intérieur de l’entreprise en prenant toutes précautions utiles.

Deux défauts sont à éviter :

1° de ne pas prendre au sérieux les mesures élémentaires du travail clandestin ; le Parti en souffre, étant obligé de reconstruire pendant de longs mois une cellule démolie ;

2° de se replier sur soi-même et de ne pas extérioriser le travail de la cellule. La lutte contre le mouchardage et la répression est une tâche importante de la cellule.

D) Initiative. - Le développement de l’initiative des membres de la cellule est une chose excellente pour le travail de la cellule. Il ne faut pas prendre les directives des organismes du Parti à la lettre, mais dans la pratique trouver les meilleurs moyens de les appliquer aux conditions de l’entreprise. Il ne faut pas non plus attendre toutes les directives pour entreprendre quelque chose, mais agir par sa propre initiative à tous les événements (Ex. : répression, grèves, solidarité...).

6° ) Formation idéologique et politique

C’est un travail important de la cellule, car la faiblesse idéologique des membres du Parti se répercute dans les faiblesses d’accomplissement de ses tâches. Les adhérents doivent être formés par :

a) l’examen de l’actualité politique générale et intérieure au Parti ;

b) l’éducation marxiste-léniniste et la pensée maotsétoung ;

c) la répartition des responsabilités.

Les moyens suivants se trouvent à la disposition de la cellule :

a) discussion autocritique du travail accompli, du point de vue politique et pratique ;

b) examen des faits politiques de la semaine ; c) discussion des ordres du jour du Parti ;

d) auto-éducation et étude collective. Le matériel Courant à utiliser est : les circulaires, le Bulletin Intérieur, les Carnets du Militant et le journal central.

7° ) Liaison avec le comité de parti

Cette liaison doit s’établir réciproquement. De la part de la cellule : en envoyant les secrétaires aux sections ou départements de travail organisation et agit’prop, presse, syndicaux, etc.) ; en envoyant des délégués aux réunions des cadres, d’information, aux conférences, etc. De la part du comité de Parti : en visitant régulièrement les cellules, en faisant faire des comptes rendus de son travail par les membres de la cellule.

II- LA CELLULE LOCALE
Composition : La cellule locale est composée des communistes habitant le territoire d’action de la cellule (localité, quartier, rue, maison). Les communistes sont affectés à leur cellule d’habitation seulement quand il n’y a pas de cellule dans l’entreprise où ils travaillent. Ils sont transférés dans cellule de leur entreprise dès que celle-ci est formée. La question importante, c’est le contrôle régulier de la composition des cellules locales, afin de retrouver les camarades qui doivent militer dans leurs entreprises et de les envoyer à la cellule correspondante.

Organisation : Mêmes principes que pour la cellule d’ entreprise. Mais certaines activités (logement, associations d’amitié, contrôle de la distribution de la presse... ) prennent une plus grande importance.

Travail de la cellule

Nous ne faisons qu’énumérer les tâches de la cellule locale

a) Aider à la création des nouvelles cellules d’entreprises.

b) Agitation et propagande locales, diffusion de la presse centrale.

c) Travail syndical.

d) Organisations proches du Parti.

Les moyens de réalisation, la méthode de travail, la formation politique des adhérents et la liaison avec le comité de parti doivent être appropriés aux tâches de la cellule locale.

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Xuan
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   Posté le 16-01-2022 à 00:26:40   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Un excellent texte marxiste, qui montre la nécessité pour les communistes et leur parti de rompre avec la social-démocratie radicale.
La photo publiée par Danielle Bleitrach est prise le 19 mars 1977 lors de la manifestation du PCMLF pour le 106e anniversaire de la Commune de Paris, qui fut suivie d'un meeting.
On reconnaît à gauche Claude Lebrun ouvrier chaudronnier, Jean Luc Einaudi, André Druesne, et à droite Jacques Jurquet.




K. Marx- F. Engels, la nécessité d’un parti de la classe ouvrière autonome


https://histoireetsociete.com/2020/04/26/k-marx-f-engels-la-necessite-dun-parti-de-la-classe-ouvriere-autonome/


DANIELLE BLEITRACH 26 AVRIL 2020




Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes

Ce texte de 1850, dans le prolongement de l’étude des événements parisiens de 1848 et des révoltes avortées dans toute l’Europe, est un de ceux où est clairement posée la nécessité d’un parti propre à la classe ouvrière que Lénine reprendra et qui deviendra le Que faire? Comme la nécessité de la dictature du prolétariat sera tirée de l’expérience de la Commune. Karl Marx et Engels n’ont pas été que des théoriciens, ils ont été des dirigeants ouvriers, et il est nécessaire de bien mesurer l’articulation théorie pratique, sans dogmatisme, qui leur permet une conception scientifique de la politique, même s’il ne s’agit pas de lectures faciles et de ne pas laisser dire que Lénine n’était pas “marxiste” (note de Danielle Bleitrach).
LE COMITÉ CENTRAL A LA LIGUE

Frères [1],

Au cours des deux années révolutionnaires 1848-49, la Ligue [2] s’est doublement affirmée ; une fois par le fait que ses membres ont en tous lieux énergiquement pris part au mouvement ; que dans la presse, sur les barricades et les champs de bataille ils ont été au premier rang du prolétariat, la seule classe vraiment révolutionnaire.
La Ligue s’est encore affirmée en ce sens que sa conception du mouvement, telle qu’elle était exposée dans les circulaires des congrès et du Comité central de 1847, ainsi que dans le Manifeste communiste, est apparue comme la seule vraie ; que les espoirs formulés dans ces documents se sont entièrement vérifiés, et le point de vue sur la situation actuelle que la Ligue ne propageait auparavant qu’en secret, est maintenant dans la bouche de tous les hommes et est prêché sur la place publique. En même temps, l’ancienne et solide organisation de la Ligue s’est sensiblement affaiblie. Un grand nombre de membres, directement engagés dans le mouvement révolutionnaire, ont cru que le temps des sociétés secrètes était passé et que l’action publique pouvait seule suffire. Certains cercles et communes ont laissé leurs relations avec le Comité central se relâcher et s’assoupir peu à peu. Tandis que le parti démocratique, le parti de la petite bourgeoisie, s’organisait de plus en plus en Allemagne, le parti ouvrier perdait son seul appui solide ; c’est tout au plus s’il conservait, dans quelques localités, son organisation pour des buts locaux ; et c’est ainsi que, dans le mouvement général, il est tombé complètement sous la domination et la direction des démocrates petits-bourgeois. Il faut mettre fin à un tel état de choses ; l’indépendance des ouvriers doit être rétablie. Le Comité central a compris cette nécessité et c’est pourquoi, dès l’hiver 1848-49, il a envoyé en Allemagne un émissaire, Joseph Moll, afin d’y réorganiser la Ligue. La mission de Moll resta cependant sans effet durable, soit que les ouvriers allemands n’eussent pas encore acquis à l’époque assez d’expérience, soit que l’activité de Moll fût interrompue par l’insurrection de mai dernier [3], Moll prit lui-même le fusil, entra dans l’armée de Bade-Palatinat et tomba le 29 juillet au combat de la Murg. En lui, la Ligue perdait un de ses membres les plus anciens, les plus actifs et les plus sûrs, qui avait pris une part active à tous les congrès et Comités centraux et avait antérieurement déjà accompli avec grand succès une série de voyages-missions. Après la défaite des partis révolutionnaires d’Allemagne et de France en juillet 1849, presque tous les membres du Comité central se sont retrouvés à Londres, ont complété leurs rangs par de nouvelles forces révolutionnaires et poursuivi avec une nouvelle ardeur la réorganisation de la Ligue.

La réorganisation ne peut s’opérer que par un émissaire, et le Comité central estime éminemment important que l’émissaire parte précisément à cette heure où une nouvelle révolution est imminente, où le parti ouvrier doit se présenter avec le plus d’organisation, le plus d’unité et le plus d’indépendance possible, s’il ne veut pas à nouveau, comme en 1848, être pris à la remorque et exploité par la bourgeoisie.

Frères ! Nous vous avons déjà dit, en 1848, que les bourgeois libéraux allemands allaient accéder au pouvoir et tourneraient aussitôt leur puissance nouvellement acquise contre les ouvriers. Vous avez vu comment la chose s’est faite. Ce furent, en effet, les bourgeois qui, après le mouvement de mars 1848, s’emparèrent immédiatement du pouvoir d’État et s’en servirent aussitôt pour refouler tout de suite les ouvriers, leurs alliés de la veille au combat, dans leur ancienne situation d’opprimés. Si la bourgeoisie n’a pu atteindre ce but sans faire alliance avec le parti féodal écarté en mars et sans même, en fin de compte, abandonner à nouveau le pouvoir à ce parti féodal absolutiste, elle s’est du moins assurée des conditions qui, par suite des embarras financiers du gouvernement, mettraient enfin tout le pouvoir entre ses mains et lui garantiraient tous ses intérêts, si le mouvement révolutionnaire se trouvait à même, dès à présent, de s’engager dans une évolution dite pacifique. La bourgeoisie n’aurait même pas besoin, pour asseoir sa domination, de se rendre odieuse par des mesures de violence dirigées contre le peuple, toutes ces mesures de violence ayant déjà été exécutées par la contre-révolution féodale. Mais l’évolution ne suivra pas cette voie pacifique. La révolution qui doit la précipiter est, au contraire, imminente, qu’elle soit provoquée par le soulèvement autonome du prolétariat français, ou par l’invasion de la Babel moderne révolutionnaire [4] par la Sainte-Alliance [5].

Et le rôle que les bourgeois libéraux allemands ont, en 1848, joué vis-à-vis du peuple ce rôle si perfide, sera, dans la révolution prochaine, assumé par les petits bourgeois démocrates, qui occupent actuellement dans l’opposition la même place que les bourgeois libéraux avant 1848. Ce parti, le parti démocratique, bien plus dangereux pour les ouvriers que l’ancien parti libéral, se compose de trois éléments :

I. Les fractions les plus avancées de la grande bourgeoisie qui se proposent comme but la subversion immédiate et totale du féodalisme et de l’absolutisme. Cette tendance a pour représentants les conciliateurs de Berlin qui préconisaient autrefois le refus de l’impôt.

II. Les petits bourgeois démocrates-constitutionnels qui ont surtout poursuivi, pendant le dernier mouvement, l’établissement d’un Etat fédéral plus ou moins démocratique, tel que le voulaient leurs représentants, la gauche de l’Assemblée de Francfort et, plus tard, le Parlement de Stuttgart, et aussi eux-mêmes dans leur campagne en faveur d’une constitution d’empire [6].

III. Les petits bourgeois républicains dont l’idéal est une république fédérative allemande dans le genre de la Suisse, et qui se donnent aujourd’hui le nom de rouges et de sociaux-démocrates, parce qu’ils se bercent de la douce illusion de supprimer l’oppression du petit capital par le gros capital, du petit bourgeois par le gros bourgeois. Les représentants de cette fraction furent membres des congrès et comités démocratiques, dirigeants des associations démocratiques, rédacteurs des journaux démocratiques.

Maintenant, après leur défaite, toutes ces fractions s’intitulent républicaines ou rouges, tout comme en France les petits bourgeois républicains se donnent aujourd’hui le nom de socialistes. Là où, comme au Wurtemberg, en Bavière, etc., la possibilité s’offre encore à eux de poursuivre leurs buts dans la voie constitutionnelle, ils profitent de l’occasion pour s’en tenir leur ancienne phraséologie et démontrer dans les faits qu’ils n’ont pas le moins du monde changé. Il va de soi d’ailleurs que le changement de nom de ce parti ne modifie nullement son attitude à l’égard des ouvriers, mais prouve simplement qu’il est actuellement obligé de faire front contre la bourgeoisie alliée à l’absolutisme et de prendre appui sur le prolétariat.

Le parti petit-bourgeois démocratique est très puissant en Allemagne, il n’embrasse pas seulement la grande majorité des habitants bourgeois des villes, les petits commerçants industriels et les maîtres-artisans ; il compte parmi ses adhérents les paysans et le prolétariat rural, tant que ce dernier n’a pas encore trouvé d’appui dans le prolétariat autonome des villes.

L’attitude du parti ouvrier révolutionnaire vis-à-vis de la démocratie petite-bourgeoise est la suivante : il marche avec elle contre la fraction dont il poursuit la chute ; il la combat sur tous les points dont elle veut se servir pour s’établir elle-même solidement.

Les petits bourgeois démocratiques, bien loin de vouloir bouleverser toute la société au profit des prolétaires révolutionnaires, tendent à modifier l’ordre social de façon à leur rendre la société existante aussi supportable et aussi commode que possible. Ils réclament donc avant tout que l’on réduise les dépenses publiques en limitant la bureaucratie et en reportant les principales impositions sur les grands propriétaires fonciers et les bourgeois. Ils réclament ensuite que la pression exercée par le grand capital sur le petit soit abolie par la création d’établissements de crédit publics et des lois contre l’usure, ce qui leur permettrait, à eux et aux paysans, d’obtenir, à des conditions favorables des avances de l’Etat, au lieu de les obtenir des capitalistes. Ils réclament enfin que, par la suppression complète du système féodal, le régime de propriété bourgeois soit partout introduit à la campagne. Pour réaliser tout cela, il leur faut un mode de gouvernement démocratique, soit constitutionnel ou républicain, qui leur assure la majorité, à eux-mêmes et à leurs alliés, les paysans, et une autonomie administrative, qui mettrait entre leurs mains le contrôle direct de la propriété communale et une série de fonctions actuellement exercées par les bureaucrates.

Quant à la domination et à l’accroissement rapide du capital, on aura soin de faire obstacle, soit en limitant le droit de succession, soit en remettant à l’Etat autant de travaux que possible. Pour ce qui est des ouvriers, il est avant tout bien établi qu’ils resteront, comme avant, des salariés ; mais ce que les petits bourgeois démocratiques souhaitent aux ouvriers, c’est un meilleur salaire et une existence plus assurée ; ils espèrent y arriver soit au moyen de l’occupation des ouvriers par l’Etat, soit par des actes de bienfaisance ; bref, ils espèrent corrompre les ouvriers par des aumônes plus ou moins déguisées et briser leur force révolutionnaire en leur rendant leur situation momentanément supportable. Les revendications résumées ici ne sont pas défendues en même temps par toutes les fractions de la démocratie petite-bourgeoise, et rares sont ceux pour qui elles apparaissent, dans leur ensemble, comme des buts bien définis.

Plus des individus ou des fractions vont loin, et plus ils feront leur une grande partie de ces revendications ; et les rares personnes qui voient, dans ce qui précède, leur propre programme, se figureraient avoir ainsi établi le maximum de ce qu’on peut réclamer de la révolution. Ces revendications toutefois ne sauraient en aucune manière suffire au parti du prolétariat. Tandis que les petits bourgeois démocratiques veulent terminer la révolution au plus vite et après avoir tout au plus réalisé les revendications ci-dessus, il est de notre intérêt et de notre devoir de rendre la révolution permanente, jusqu’à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été écartées du pouvoir, que le prolétariat ait conquis le pouvoir et que non seulement dans un pays, mais dans tous les pays régnants du monde l’association des prolétaires ait fait assez de progrès pour faire cesser dans ces pays la concurrence des prolétaires et concentrer dans leurs mains au moins les forces productives décisives. Il ne peut s’agir pour nous de transformer la propriété privée, mais Seulement de l’anéantir ; ni de masquer les antagonismes de classes, mais d’abolir les classes ; ni d’améliorer la société existante, mais d’en fonder une nouvelle. Que la démocratie petite-bourgeoise, au fur et à mesure du développement incessant de la révolution, exerce pour un temps une influence prépondérante en Allemagne, ceci ne laisse subsister aucun doute. Il s’agit donc de savoir quelle sera, à son égard, la position du prolétariat et spécialement de la Ligue :


1. pendant que durera la situation actuelle où les démocrates petits-bourgeois sont également opprimés ;
2. dans la prochaine lutte révolutionnaire qui leur donnera la prépondérance ;
3. après cette lutte, aussi longtemps que durera cette prépondérance des démocrates petits-bourgeois sur les classes déchues et sur le prolétariat.

1. En ce moment où les petits bourgeois démocratiques sont partout opprimés, ils prêchent en général au prolétariat l’union et la réconciliation ; ils lui tendent la main et s’efforcent de mettre sur pied un grand parti d’opposition, qui embrasserait toutes les nuances du parti démocratique ; en d’autres termes, ils s’efforcent de prendre les ouvriers au piège d’une organisation de parti où prédomine la phraséologie social-démocrate générale, qui sert de paravent à leurs intérêts particuliers et où, pour ne pas troubler la bonne entente, les revendications particulières du prolétariat ne doivent pas être formulées. Une telle union tournerait au seul avantage des petits bourgeois démocratiques et absolument tout au désavantage du prolétariat. Le prolétariat perdrait toute sa position indépendante, conquise au prix de tant de peines, et retomberait au rang de simple appendice de la démocratie bourgeoise officielle. Cette union doit donc être repoussée de la façon la plus catégorique. Au lieu de se ravaler une fois encore à servir de claque aux démocrates bourgeois, les ouvriers, et surtout la Ligue, doivent travailler à constituer, à côté des démocrates officiels, une organisation distincte, secrète et publique du parti ouvrier, et faire de chaque communauté le centre et le noyau de groupements ouvriers où la position et les intérêts du prolétariat seraient discutés indépendamment des influences bourgeoises. Combien peu les démocrates bourgeois prennent au sérieux une alliance où les prolétaires auraient la même puissance et les mêmes droits qu’eux-mêmes, c’est ce que montrent par exemple les démocrates de Breslau qui, dans leur organe, la Neue Oder-Zeitung [7], attaquent furieusement les ouvriers qu’ils appellent socialistes, groupés en organisations distinctes. S’il s’agit de livrer combat à un adversaire commun, point n’est besoin d’union particulière. Dès qu’il faut combattre directement un tel adversaire, les intérêts des deux partis coïncident momentanément ; et dans l’avenir, comme jusqu’à ce jour, cette alliance prévue simplement pour l’heure s’établira d’elle-même. Il va de soi que, dans les conflits sanglants imminents, ce sont surtout les ouvriers qui devront remporter, comme autrefois, la victoire par leur courage, leur résolution et leur esprit de sacrifice. Comme par le passé, dans cette lutte, les petits bourgeois se montreront en masse, et aussi longtemps que possible, hésitants, indécis et inactifs.
Mais, dès que la victoire sera remportée, ils l’accapareront, inviteront les ouvriers à garder le calme, à rentrer chez eux et à se remettre à leur travail ; ils éviteront les prétendus excès et frustreront le prolétariat des fruits de la victoire. Il n’est pas au pouvoir des ouvriers d’empêcher les démocrates petits-bourgeois d’agir ainsi ; mais il est en leur pouvoir de rendre difficile cette montée des démocrates en face du prolétariat en armes, et de leur dicter des conditions telles que la domination des démocrates bourgeois renferme, dès son origine, le germe de sa déchéance et que son éviction ultérieure par la domination du prolétariat s’en trouve singulièrement facilitée.

Il importe surtout que les ouvriers, pendant le conflit et immédiatement après le combat, réagissent autant que faire se peut contre l’apaisement préconisé par les bourgeois et forcent les démocrates à mettre à exécution leurs présentes phrases terroristes. Leurs efforts doivent tendre à ce que l’effervescence révolutionnaire directe ne soit pas une nouvelle fois réprimée aussitôt après la victoire. Il faut, au contraire, qu’ils la maintiennent le plus longtemps possible. Bien loin de s’opposer aux prétendus excès, aux exemples de vengeance populaire contre des individus haïs ou des édifices publics auxquels ne se rattachent que des souvenirs odieux, il faut non seulement tolérer ces exemples, mais encore en assumer soi-même la direction. Pendant et après la lutte, les ouvriers doivent en toute occasion formuler leurs propres revendications à côté de celles des démocrates bourgeois. Ils doivent exiger des garanties pour les ouvriers, dès que les bourgeois démocratiques se disposent à prendre le gouvernement en main. Il faut au besoin qu’ils obtiennent ces garanties de haute lutte et s’arrangent en somme pour obliger les nouveaux gouvernants à toutes les concessions et promesses possibles ; c’est le plus sûr moyen de les compromettre.

Il faut qu’ils s’efforcent, par tous les moyens et autant que faire se peut, de contenir la jubilation suscitée par le nouvel état de choses et l’état d’ivresse, conséquence de toute victoire remportée dans une bataille de rue, en jugeant avec calme et sang-froid la situation et en affectant à l’égard du nouveau gouvernement une méfiance non déguisée. Il faut qu’à côté des nouveaux gouvernements officiels ils établissent aussitôt leurs propres gouvernements ouvriers révolutionnaires, soit sous forme d’autonomies administratives locales ou de conseils municipaux, soit sous forme de clubs ou comités ouvriers, de façon que les gouvernements démocratiques bourgeois non seulement s’aliènent aussitôt l’appui des ouvriers, mais se voient, dès le début, surveillés et menacés par des autorités qui ont derrière elles toute la masse des ouvriers. En un mot, sitôt la victoire acquise, la méfiance du prolétariat ne doit plus se tourner contre le parti réactionnaire vaincu, mais contre ses anciens alliés, contre le parti qui veut exploiter seul la victoire commune.

2. Mais, pour pouvoir affronter de façon énergique et menaçante ce parti dont la trahison envers les ouvriers commencera dès la première heure de la victoire, il faut que les ouvriers soient armés et bien organisés. Il importe de faire immédiatement le nécessaire pour que tout le prolétariat soit pourvu de fusils, de carabines, de canons et de munitions et il faut s’opposer au rétablissement de l’ancienne garde nationale dirigée contre les ouvriers.

Là où ce rétablissement ne peut être empêché, les ouvriers doivent essayer de s’organiser eux-mêmes en garde prolétarienne, avec des chefs de leur choix, leur propre état-major et sous les ordres non pas des autorités publiques, mais des conseils municipaux révolutionnaires formés par les ouvriers.
Là où les ouvriers sont occupés au compte de l’Etat, il faut qu’ils soient armés et organisés en uni corps spécial avec des chefs élus ou en un détachement de la garde prolétarienne.
Il ne faut, sous aucun prétexte, se dessaisir des armes et munitions, et toute tentative de désarmement doit être repoussée, au besoin, par la force. Annihiler l’influence des démocrates bourgeois sur les ouvriers, procéder immédiatement à l’organisation propre des ouvriers et à leur armement et opposer à la domination, pour le moment inéluctable, de la démocratie bourgeoise les conditions les plus dures et les plus compromettantes : tels sont les points principaux que le prolétariat et par suite la Ligue ne doivent pas perdre de vue pendant et après l’insurrection imminente.

3. Dès que les nouveaux gouvernements se seront quelque peu consolidés, ils engageront immédiatement leur lutte contre les ouvriers. Pour pouvoir alors affronter avec force les petits bourgeois démocratiques, il faut avant tout que les ouvriers soient organisés et centralisés dans leurs propres clubs. Après la chute des gouvernements existants, le Comité central se rendra, dès que possible, en Allemagne, convoquera sans retard un congrès auquel il soumettra les propositions indispensables concernant la centralisation des clubs ouvriers sous une direction établie au siège du mouvement. La rapide organisation, au moins d’une fédération provinciale de clubs ouvriers, est un des points les plus importants pour renforcer et développer le parti ouvrier. La subversion des gouvernements existants aura pour conséquence immédiate l’élection d’une représentation nationale. Ici le prolétariat doit veiller:

I. A ce qu’un nombre important d’ouvriers ne soient sous aucun prétexte écartés du vote par suite d’intriguer des autorités locales ou des commissaires du gouvernement.

II. A ce que partout, à côté des candidats démocratiques bourgeois, soient proposés des candidats ouvriers, choisis autant que possible parmi les membres de la Ligue, et dont il faudra, pour assurer leur élection, utiliser tous les moyens possibles, Même là où il n’y a pas la moindre chance de succès, les ouvriers doivent présenter leurs propres candidats, afin de sauvegarder leur indépendance, de dénombrer leurs forces et de faire connaître publiquement leur position révolutionnaire et les points de vue de leur parti. Ils ne doivent pas en l’occurrence se laisser séduire par la phraséologie des démocrates prétendant, par exemple, que l’on risque de la sorte de diviser le parti démocratique et d’offrir à la réaction la possibilité de la victoire. Toutes ces phrases ne poursuivent finalement qu’un but : mystifier le prolétariat. Les progrès que le parti prolétarien doit réaliser par une telle attitude indépendante sont infiniment plus importants que le préjudice qu’apporterait la présence de quelques réactionnaires dans la représentation populaire. Si, dès le début, la démocratie prend une attitude décidée et terroriste à l’égard de la réaction, l’influence de celle-ci aux élections sera d’avance réduite à néant.

Le premier point sur lequel les démocrates bourgeois entreront en conflit avec les ouvriers portera sur l’abolition du régime féodal. Comme dans la première Révolution française, les petits bourgeois remettront aux paysans les terres féodales à titre de libre propriété ; en d’autres termes, ils voudront laisser subsister le prolétariat rural et former une classe paysanne petite-bourgeoise, qui devra parcourir le même cycle d’appauvrissement et d’endettement croissant, où le paysan français se trouve encore à l’heure actuelle.

Dans l’intérêt du prolétariat rural et dans leur propre intérêt, les ouvriers doivent contrecarrer ce plan. Ils doivent exiger que la propriété féodale confisquée reste propriété de l’Etat et soit transformée en colonies ouvrières que le prolétariat rural groupé en associations exploite avec tous les avantages de la grande culture. Par là, dans le cadre des rapports déséquilibrés de la propriété bourgeoise, le principe de la propriété commune va acquérir aussitôt une base solide.
De même que les démocrates font alliance avec les cultivateurs, de même les ouvriers doivent faire alliance avec le prolétariat rural. Ensuite, les démocrates chercheront directement soit à instaurer la république fédérative, soit, s’ils ne peuvent éviter la république une et indivisible, à paralyser au moins le gouvernement central en donnant aux communes [8] et aux provinces le maximum d’indépendance et d’autonomie. A l’opposé de ce plan, les ouvriers doivent non seulement poursuivre l’établissement de la république allemande une et indivisible, mais encore essayer de réaliser, dans cette république, la centralisation la plus absolue de la puissance entre les mains de l’Etat.
Ils ne doivent pas se laisser induire en erreur par tout ce que les démocrates leur racontent de la liberté des communes, de l’autonomie administrative, etc. Dans un pays comme l’Allemagne, où il reste encore à faire disparaître de si nombreux vestiges du moyen âge et à briser tant de particularisme local et provincial, on ne saurait en aucune circonstance tolérer que chaque village, chaque ville, chaque province oppose un nouvel obstacle à l’activité révolutionnaire, dont toute la puissance ne peut émaner que du centre. On ne saurait tolérer que se renouvelle l’état de choses actuel qui fait que les Allemands sont obligés, pour un seul et même progrès, de livrer une bataille particulière dans chaque ville, dans chaque province.
On ne saurait tolérer surtout qu’une forme de propriété, qui se situe encore derrière la propriété privée moderne avec laquelle, de toute nécessité, elle finit par se confondre, c’est-à-dire la propriété communale avec ses querelles inévitables entre communes riches et communes pauvres, ainsi que le droit du citoyen de l’Etat coexistant avec le droit du citoyen de la commune avec ses chicanes, se perpétue au préjudice des ouvriers, par une réglementation communale soi-disant libre. Comme en France en 1793, la réalisation de la centralisation la plus rigoureuse est aujourd’hui, en Allemagne, la tâche du parti vraiment révolutionnaire [9] .


Nous avons vu comment les démocrates accéderont au pouvoir lors du prochain mouvement et comment ils seront contraints de proposer des mesures plus ou moins socialistes. La question est de savoir quelles mesures y seront opposées par les ouvriers. Il va de soi qu’au début du mouvement les ouvriers ne peuvent encore proposer des mesures directement communistes. Mais ils peuvent :

1. Forcer les démocrates à intervenir, sur autant de points que possible, dans l’organisation sociale existante, à en troubler la marche régulière, à se compromettre eux-mêmes, à concentrer entre les mains de l’Etat le plus possible de forces productives, de moyens de transport, d’usines, de chemins de fer, etc.

2. Ils doivent pousser à l’extrême les propositions des démocrates qui, en tout cas, ne se montreront pas révolutionnaires, mais simplement réformistes, et transformer ces propositions en attaques directes contre la propriété privée. Si, par exemple, les petits bourgeois proposent de racheter les chemins de fer et les usines, les ouvriers doivent exiger que ces chemins de fer et ces usines soient simplement et sans indemnité confisqués par l’Etat en tant que propriété de réactionnaires. Si les démocrates proposent l’impôt proportionnel, les ouvriers réclament l’impôt progressif. Si les démocrates proposent eux-mêmes un impôt progressif modéré, les ouvriers exigent un impôt dont les échelons montent assez vite pour que le gros capital s’en trouve compromis. Si les démocrates réclament la régularisation de la dette publique, les ouvriers réclament la faillite de l’Etat. Les revendications des ouvriers devront donc se régler partout sur les concessions et les mesures des démocrates.

Si les ouvriers allemands ne peuvent s’emparer du pouvoir et faire triompher leurs intérêts de classe sans accomplir en entier une évolution révolutionnaire assez longue, ils ont cette fois du moins la certitude que le premier acte de ce drame révolutionnaire imminent coïncide avec la victoire directe de leur propre classe en France et s’en trouve accéléré.

Mais ils contribueront eux-mêmes à leur victoire définitive bien plus par le fait qu’ils prendront conscience de leurs intérêts de classe, se poseront dès que possible en parti indépendant et ne se laisseront pas un instant détourner–par les phrases hypocrites des petits bourgeois démocratiques–de l’organisation autonome du parti du prolétariat. Leur cri de guerre doit être : La révolution en permanence !

Londres, mars 1850.

Diffusé sous forme de tract en 1850.

Notes

[1] L’Adresse du Comité central à la Ligue des communistes fut rédigée par Marx et Engels fin mars 1850 lorsqu’ils espéraient encore voir remonter la révolution et travaillaient à l’élaboration de la théorie et de la tactique du prolétariat. Ils y soulignèrent la nécessité pour le prolétariat de créer un parti indépendant, de s’isoler des démocrates petits-bourgeois. L’idée fondamentale de l’Adresse est celle de la révolution ininterrompue amenant la suppression de la propriété privée et des classes, la création d’une société nouvelle.
L’Adresse fut répandue secrètement parmi les membres de la Ligue des communistes. En 1851, la police se vit en possession d’un document trouvé sur des membres de la Ligue des communistes arrêtés ; il fut publié dans des journaux bourgeois allemands et dans le livre écrit par deux fonctionnaires de police Wermuth et Stieber. (Note de l’éditeur)

[2] Ligue des communistes, première organisation communiste internationale créée par Marx et Engels. Elle exista de 1847 à 1852. (Note de l’éditeur)

[3] Il s’agit des insurrections populaires qui éclatèrent en Allemagne en mai-juillet 1849 pour défendre la Constitution impériale (adoptée par l’Assemblée nationale de Francfort le 28 mars 1849, mais rejetée par plusieurs États allemands). Ces insurrections, isolées et spontanées, furent écrasées en juillet 1849. (Note de l’éditeur)

[4] Il s’agit de Paris considéré depuis la révolution française de 1789 comme foyer de la révolution. (Note de l’éditeur)

[5] La Sainte-Alliance, pacte réactionnaire des monarques de Russie, d’Autriche et de Prusse formé en 1815 pour réprimer les mouvements révolutionnaires et maintenir des régimes féodaux et monarchiques. (Note de l’éditeur)

[6] La gauche de l’Assemblée de Francfort, l’aile petite-bourgeoise de l’Assemblée nationale réunie en première séance, après la révolution de mars en Allemagne, le 18 mai 1848 à Francfort-sur-le-Main. Elle se posa pour but principal la liquidation du morcellement du pays et l’élaboration d’une constitution pour toute l’Allemagne. Cependant, l’Assemblée hésita à assumer le pouvoir suprême et ne sut prendre une position résolue dans les principales questions de la révolution allemande de 1848-49, par suite des hésitations et de la lâcheté de sa majorité libérale, et de l’indécision de son aile gauche. Le 30 mai 1849, l’Assemblée dut se transporter à Stuttgart ; le 18 juin 1849, elle fut démantelée. (Note de l’éditeur)

[7] Neue Oder-Zeitung (Nouvelle Gazette de l’Oder), quotidien de la bourgeoisie démocratique allemande paraissant sous ce titre de 1849 à 1855 à Breslau (Wroclaw). En 1855, Marx en fut le correspondant à Londres. (Note de l’éditeur)

[8] Le terme s’emploie ici dans un sens large ; il désigne également les municipalités des villes. (N.R)

[9] Il faut rappeler aujourd’hui que ce passage repose sur un malentendu. A ce moment-là il était admis — grâce aux faussaires bonapartistes et libéraux de l’histoire — que la machine administrative centralisée française avait été introduite par la grande Révolution et maniée notamment par la Convention comme une arme indispensable et décisive pour vaincre la réaction royaliste et fédéraliste et l’ennemi extérieur. Mais c’est actuellement un fait connu que pendant toute la révolution, jusqu’au 18-Brumaire, l’administration générale des départements, arrondissements et communes se composait d’autorités élues par les administrés eux-mêmes qui, dans le cadre des lois générales de l’Etat, jouissaient d’une liberté complète ; que cette auto-administration provinciale et locale, semblable à ce qui se passe en Amérique, devint précisément le plus puissant levier de la révolution, et cela à un point tel que Napoléon, immédiatement après son coup d’État du 18-Brumaire, s’empressa de la remplacer par le régime préfectoral encore en vigueur de nos jours, et qui fut dès le début un instrument de réaction. Mais tout aussi peu que l’auto-administration provinciale et locale est en contradiction avec la centralisation politique nationale, tout aussi peu elle est liée nécessairement à cet égoïsme borné cantonal ou communal qui nous choque tellement en Suisse et qu’en 1849 tous les républicains fédératifs de l’Allemagne du Sud voulaient établir comme règle en Allemagne. (Note d’Engels pour l’édition de 1885.)

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