| | | | | | | | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 20-05-2023 à 22:02:35
| Cinq cents ans de socialisme dun point de vue chinois : entretien avec le professeur Cheng Enfu DANIELLE BLEITRACH 11 AOÛT 202 https://histoireetsociete.com/2021/08/11/cinq-cents-ans-de-socialisme-dun-point-de-vue-chinois-entretien-avec-le-professeur-cheng-enfu/ Merci à Andrei Doultsev qui nous a permis de connaitre cet interview passionnant et à Marianne qui la traduit, il fait irrésistiblement songer à ce texte de Marx que nous avons publié et dans lequel Marx avec sa formidable érudition et son attention aux événements internationaux explique que la Chine naura peut-être pas besoin de passer par Hegel, en ayant sa voie propre. La Chine a ses socialistes utopiques, en parallèle avec la pensée occidentale et ses racines grecques, nous découvrons ici comment a surgi lidée de propriété publique et comment le socialisme malgré la trahison de lUnion soviétique a continué a développer la réflexion et laction autour de cette question. Un texte à lire et à discuter qui montre à quel point le socialisme comme théorie et réalisation concrète est échange, influence réciproque dans laquelle chaque peuple apporte sur une longue période sa propre contribution (note de Danielle Bleitrach et traduction de Marianne Dunlop sur proposition dAndrei Doultsev) Supplément aux documents marxistes (MarxistischeBlätter) 4_2021 Dans un entretien avec le Dr Zhang Jun, le célèbre théoricien marxiste et économiste Prof Cheng Enfu, membre de lAcadémie chinoise des sciences sociales (CASS), passe en revue cinq cents ans de développement du socialisme jusquà aujourdhui, en examinant les perspectives futures ainsi que les étapes de son développement à ce jour et lévolution de la pensée socialiste. Les raisons de leffondrement de lUnion soviétique sont examinées, ainsi que les réalisations de la Chine dans le développement dune économie socialiste planifiée et dune économie socialiste de marché. À loccasion du 100e anniversaire du Parti communiste chinois, Marxistische Blätter publie cette interview stimulante sous une forme légèrement abrégée. Zhang Jun (ZJ) : Le président Xi Jinping a souligné que le socialisme à la chinoise est théoriquement et pratiquement construit sur cinq cents ans de développement du socialisme. Cependant, après les changements radicaux survenus en Union soviétique et en Europe de lEst, certains pensent que le socialisme a échoué. Quen pensez-vous? Cheng Enfu (CE) : Le socialisme existe dans le monde depuis 500 ans. Son développement peut être divisé de manière quelque peu simplifiée en cinq étapes : (1) le socialisme utopique ; (2) le socialisme scientifique créé par Marx et Engels ; (3) la victoire de la révolution dOctobre et la pratique du socialisme sous Lénine ; (4) les modèles socialistes en URSS, en Chine et dans dautres pays ; et enfin (5) le socialisme à la chinoise depuis la réforme et louverture de la Chine. Depuis son émergence, le socialisme a été associé à un large éventail de contenus idéologiques, à différents modèles pratiques et à de nombreux problèmes difficiles et controversés. Après linfiltration et la destruction de lUnion soviétique et des pays socialistes dEurope de lEst par des forces réactionnaires à lintérieur et à lextérieur du pays, le professeur Francis Fukuyama, un universitaire de droite bien connu aux États-Unis, a publié son chef-duvre La fin de lhistoire, dans lequel il a avancé la fausse thèse selon laquelle le développement du socialisme était terminé. En fait, à cette époque, de nombreuses personnes ont commencé à croire que le socialisme avait échoué ou était mauvais en tant que tel, ou que le capitalisme allait désormais dominer le monde. Mais ce sont des conclusions complètement absurdes. Le président Xi Jinping a ensuite prononcé à point nommé son important discours sur Cinq cents ans de socialisme dans le monde, dans lequel il a précisé les fondements idéologiques et pratiques du socialisme à la chinoise. Le socialisme à la chinoise nest pas né du néant, mais repose sur une tradition vieille de 500 ans. [
] ZJ : Le socialisme daujourdhui est issu du socialisme utopique. Comment sest déroulée sa genèse et son développement ? CE : Lidée de la propriété publique remonte à Platon dans la Grèce antique, qui y a contribué idéologiquement. En tant quesclavagiste, il préconise le partage des biens des esclavagistes entre eux. Dans sa Politeia, bien avant lémergence du socialisme utopique, il propose un système de propriété publique entre les esclavagistes. Ils ne doivent pas posséder de biens privés et doivent partager leurs biens afin de ne pas intriguer les uns contre les autres, tout en continuant à régner sur les esclaves. Cette idée de base a ensuite été adoptée et développée par les socialistes utopiques : Si les biens des esclavagistes pouvaient devenir des biens publics, pourquoi pas des biens communs à lensemble de la société ? Si les moyens de production étaient une propriété sociale, il ny aurait pas de classes et pas de fossé entre les riches et les pauvres. De telles idées existaient-elles aussi en Chine ? Dans la tradition de la pensée chinoise, le développement social du pays était divisé en quatre étapes : (1) société pauvre ; (2) société modérément prospère ; (3) société riche ; (4) société Datong, Grande Communauté, une société harmonieuse. Un ouvrage important sur le Datong dans lhistoire des idées chinoises examine le rôle de ces conceptions dans le passé du pays. Mais la plupart des concepts de Datong nincluaient pas la propriété sociale complète de tous les moyens de production. Il faut attendre que le philosophe Kang Youwei [1858-1927] propage la Grande Harmonie, qui ressemble au socialisme de Marx. Dans les années 1990, jai étudié attentivement le Livre de la grande communauté (Da Tong shu 大同書 de Kang Youwei. Beaucoup ont pensé quil sagissait dune absurdité illisible, mais je trouve quil contient des réflexions précieuses. Il était un véritable socialiste utopique chinois ; ses idées différaient du triple principe du peuple de Sun Yat-sen, qui correspondait à la pensée de la petite bourgeoisie chinoise, ainsi que du socialisme agraire de Hong Xiuquan [1814-1864] dans le Royaume céleste de la dynastie Taiping [1851-1864]. Jai alors délaissé dautres travaux de cette époque et jai écrit un article sur Kang Youwei pour quil ait la place qui lui revient dans la vie intellectuelle de la Chine et aussi dans lhistoire mondiale de la pensée. Cet article sur Kang Youwei est paru en 2000, et plus tard, dans un autre livre, jai essayé de le placer plus haut dans lhistoire de la pensée chinoise moderne. Selon Marx, David Ricardo [1772-1823] était le maître et le perfectionneur de léconomie politique bourgeoise. Dans un sens similaire, ai-je écrit, Kang Youwei était le maître et le perfectionneur de la pensée chinoise classique sur le développement de la société, et longtemps inégalé. Son disciple Liang Qichao [1873-1929] était encore un bourgeois, Sun Yat-Sen [1866-1925] un petit-bourgeois, Hu Shi [1891-1962], influencé par Liang Quichao, un démocrate bourgeois. Les personnages historiques qui se sont élevés au-dessus de Kang Youwei sont des marxistes comme Mao Zedong [1893-1976] et Li Dazhao [1889-1927]. Kang Youwei a écrit son Livre de la grande communauté en 1902 et a utilisé des termes chinois spécialement créés pour exposer ses pensées. Pour lui, imposer la propriété sociale signifiait abolir les frontières de la propriété, abolir tous les États du monde signifiait abolir les frontières des États, et il parlait aussi d'abolir les frontières de la famille, etc. Le socialisme utopique occidental est apparu au XVIe siècle et peut être divisé en trois phases. La première a duré jusquau milieu du XVIIe siècle. Plus de 500 ans se sont écoulés depuis la publication en 1516 [en latin] du livre Utopia de lAnglais Thomas More [Thomas More, 1478-1535], titre complet De la meilleure constitution de lÉtat et de la nouvelle île dUtopie, écrit sous la forme de notes de voyage fictives. More était un haut fonctionnaire et a été emprisonné pour ses opinions politiques. En prison, il a écrit lUtopie, décrivant une société idéale dans laquelle tous les moyens de production sont la propriété de lensemble de la population, les biens disponibles sont distribués en fonction de la demande, chacun participe au travail productif et dispose de suffisamment de temps pour les loisirs et la recherche scientifique, et où lalcoolisme, les bordels, la dépravation et dautres maux sont inconnus. Dans la première partie du livre, lEnclosure Movement, lenclosure privée de terres auparavant communales dans lagriculture anglaise, est fortement critiqué le mouton qui mange le peuple dans la période daccumulation primitive à la fin de la société féodale et au début du capitalisme. La deuxième partie dUtopia consiste en un dialogue : comment un voyageur arrive sur une île, comment vivent ses habitants, leurs coutumes, les transports et la protection de lenvironnement naturel. Comme les habitants de lîle étaient les propriétaires communs de tout, ils navaient pas besoin de beaucoup pour voyager. Un autre représentant du socialisme utopique est Tommaso Campanella [1568-1639] en Italie. Sa situation était similaire à celle de More. Il a été arrêté et emprisonné pour avoir participé à un soulèvement. En prison, il a écrit La cité du soleil, un livre qui vaut toujours la peine dêtre lu. Dautres socialistes utopiques ont également utilisé la religion pour diffuser leurs idées socialistes. La deuxième étape du socialisme utopique occidental se situe entre le milieu du 17e et le milieu du 18e siècle. Parmi ses représentants figurent Gerrard Winstanley [1609-1676] en Angleterre, Jean Meslier [1664-1729], Étienne-Gabriel Morelly [1717-1778] et labbé Gabriel Bonnot de Mably [1709-1785] en France. Ils ont critiqué la propriété privée, en particulier la propriété capitaliste, et ont compris lessence des classes sociales. Selon eux, la propriété privée conduit à linégalité économique et celle-ci conduit à linégalité sociale et politique, ce qui décrit bien la réalité sociale de leur époque. Pour eux, les communes rurales et les entreprises artisanales étaient les modèles dune société future idéale. Dans la troisième phase, de la fin du 18e siècle à la première moitié du 19e siècle, les principaux représentants étaient le comte (Henri) de Saint-Simon [1760-1825] et Charles Fourier [1772-1837] en France et Robert Owen [1771-1858] en Grande-Bretagne. Owen a travaillé en tant que capitaliste à grande échelle dans lindustrie textile britannique, mais au fur et à mesure quil senrichissait, il sest rendu compte quil était en fait déraisonnable quil devienne riche alors que ses ouvriers restent pauvres, même sils travaillent également. Selon lui, il existe trois grands problèmes sociaux : (1) La propriété privée creuse le fossé entre les riches et les pauvres. Owen était un philanthrope et offrait à ses travailleurs des cantines, des jardins denfants et dautres services sociaux. Mais il savait que sans labolition de la propriété privée, ce nétait que des miettes, une société avec tant de maux ne pouvait pas être complètement changée, cest pourquoi il a demandé labolition de la propriété privée. (2) La propriété privée entraîne le chaos dans les relations conjugales et sexuelles en Occident, notamment des relations sexuelles inappropriées et des mariages motivés par des raisons politiques et économiques. (3) La religion est la cause de nombreux problèmes car elle invite à la soumission au destin au lieu dencourager les gens à prôner le changement social. En substance, Owen avait raison ; ces trois problèmes persistent dans le monde daujourdhui. Les problèmes tels que la pauvreté, la polarisation sociale, la destruction de lenvironnement et les guerres sont en définitive dus à la propriété privée capitaliste et aux mentalités et institutions qui lui sont associées. Je crois quOwen avait non seulement des idées progressistes, mais quil était aussi une personnalité remarquable. Bien quil soit lui-même un riche capitaliste, ses idées socialistes anticipent celles de Marx. ZJ : Quelle est votre évaluation de Saint-Simon, Fourier et Owen ? CE : Marx et Engels les ont caractérisés à plusieurs reprises comme : grands, critiques, utopiques. Mais les qualifier simplement d'utopiques, ce qui peut avoir un sens péjoratif, nest pas exact. Dune part, ils étaient de grandes personnalités, et leurs idées étaient les plus progressistes à se répandre avant le marxisme. Ce nest que par rapport à Marx quils étaient utopiques et régressifs. Ils ne se contentaient pas de répandre des fantasmes, mais étaient des penseurs importants. Ce nest pas seulement ainsi que nous devons les évaluer aujourdhui, mais cest probablement ainsi quils seront perçus dans des siècles. En suivant lévaluation de Marx et Engels, jévalue ces socialistes utopiques comme suit : (1) Les changements quils ont recherchés étaient progressistes, et ce que la plupart dentre eux ont finalement recherché pour la société était correct. Saint-Simon ne cherchait pas labolition de la propriété privée, cest pourquoi Engels lui attribue une pensée fondamentalement bourgeoise. Fourier prône la coopération sur la base dun capital commun. Mais Owen, comme More et Campanella, déclarait que le but ultime de la société humaine était dabolir la propriété privée et les relations médiatisées par les marchandises et largent, et de distribuer en fonction du travail accompli et des besoins. Les objectifs de Kang Youwei étaient un gouvernement mondial, labolition progressive des États individuels, la propriété sociale uniforme et léconomie planifiée. Il na pas cherché à obtenir une distribution en fonction de la demande. Kang Youwei proposait plutôt de répartir les revenus dans lagriculture selon une dizaine de degrés différents, et dans lindustrie et le commerce selon une vingtaine de degrés, ce qui correspond essentiellement à une répartition en fonction du travail fourni. [
] À titre dexemple, le mouvement japonais Kōfukukai Yamagishi-kai ressemble à une communauté communiste. Elle compte des milliers de membres et des ramifications dans sept pays du monde. Yamagishi sest enrichi dans les années 1950 en mécanisant lélevage de poulets et a fini par croire que la propriété privée capitaliste était mauvaise, après quoi il a mis en uvre des réformes. Avec son propre argent, il a créé une organisation sur son propre terrain et a appelé dautres personnes riches, ainsi que des diplômés universitaires et dautres personnes sans moyens propres, à le rejoindre. Dans la communauté, tout le monde travaille, et la distribution se fait en fonction des besoins. Chaque soir, les membres étudient pendant une heure et pratiquent la critique et lautocritique. Il ny a pas de paresseux; ceux qui ne veulent pas travailler partent volontairement. La Mondragón Corporación Cooperativa, une association dexploitations agricoles coopératives dans la petite ville de Mondragón au Pays basque espagnol, est un type de coopérative plus traditionnel avec de nombreux employés qui investit également en Chine. Et les fondateurs dIsraël comptaient de nombreuses personnes aux convictions socialistes et marxistes, dont certaines avaient vécu en Union soviétique après la révolution doctobre. Les coopératives des kibboutz ont été pendant un temps la forme déconomie la plus importante en Israël, mais elles ont été reléguées au second plan par la privatisation. Des formes déconomie aussi particulières que les trois ci-dessus dans différentes parties du monde méritent certainement quon sy attarde. Lévolution de la société humaine va dans ce sens. La tendance générale du développement social nest pas la propriété privée et les exploitations individuelles, mais les coopératives, les formes collectives dactivité économique, léconomie dÉtat, la propriété sociale mondiale ou la propriété du peuple en tant que propriété de tous les peuples du monde. (2) Dans lensemble, les socialistes utopiques ont tenté de changer la société par des réformes, mais leurs méthodes nont pu être pleinement mises en uvre quavec difficulté ou se sont avérées totalement inadaptées. Owen a soutenu deux tentatives de coopératives aux États-Unis et a établi un marché de commerce équitable en Grande-Bretagne dans le but de mettre fin au commerce et à lexploitation capitalistes. Mais ces trois tentatives ont toutes échoué, et il a perdu sa fortune dans le processus. Il a ensuite rejoint les Chartistes et leur campagne pour le progrès démocratique. Fourier a lancé un appel scientifiquement formulé à la classe dirigeante des riches exploiteurs pour les persuader dappliquer ses politiques et dinvestir dans ses projets. Les méthodes des socialistes utopiques étaient donc très différentes de celles de Marx et Engels, qui appelaient la classe ouvrière à former des partis politiques, à lutter par des moyens violents et non violents, et à prendre le pouvoir afin détablir un nouveau système économique et politique. (3) Leurs théories du changement social étaient donc progressistes pour leur époque, mais arriérées et erronées par rapport au marxisme. Fourier, par exemple, distinguait différents stades des sentiments humains et pensait que le système quil envisageait devait être établi lorsque les sentiments humains avaient atteint le stade le plus élevé. Mais une approche qui attribue les formations sociales et leur développement ultérieur principalement à des changements dans la pensée, les valeurs, la nature humaine, la moralité ou léthique nest rien dautre que de lidéalisme historique. Par exemple, dans son nouveau livre Capital et idéologie, léconomiste petit-bourgeois français Thomas Piketty [* 1971] tente dexpliquer les différentes formes sociales et les types de politiques sociales par une évolution des valeurs humaines et des choix de valeur. En revanche, une analyse telle que celle menée par le matérialisme historique part des contradictions entre les forces productives et les rapports de production, entre la base économique et la superstructure. Le matérialisme historique souligne que les questions sociales essentielles sont examinées du point de vue de la productivité, de la propriété et de la base économique. Ces éléments sont ensuite combinés à une analyse des valeurs humaines, des émotions, de la psychologie, de la culture, de la politique et dautres variables ou facteurs afin de trouver un modèle explicatif rationnel comportant différents volets explicatifs imbriqués pour expliquer le développement de lhistoire et les changements dans les institutions et les politiques. Dune manière générale, le matérialisme historique nest pas une théorie fondée exclusivement sur léconomie, mais une théorie synergique fondée sur léconomie et intégrant de nombreux facteurs. Elle est trop limitée dans le sens où un déterminisme économique est complètement rejeté. Mes commentaires ici diffèrent quelque peu de ceux habituellement faits sur le socialisme utopique. Certains disent quil nétait pas réaliste pour les socialistes utopiques dexiger labolition de la propriété privée et de léconomie de marché. Ce faisant, cependant, ils critiquent également les réflexions de Marx sur les trois caractéristiques économiques fondamentales du communisme, à savoir la propriété nationale pour lensemble de la société, la distribution selon les besoins et une économie planifiée. Ceux qui ne considèrent pas que ce sont là les trois fondements dune économie communiste ne sont pas des communistes au sens du terme, mais des socialistes ordinaires ou des socialistes bourgeois. Certains critiquent les socialistes utopiques afin de critiquer le programme maximal du parti communiste. Mais il serait faux de rejeter le programme maximum du communisme en invoquant le programme minimum du socialisme pour la première étape du socialisme. Le but final de lhumanité est le communisme. ZJ : Vous avez mentionné que certains, dans le passé, ont utilisé la religion pour diffuser des idées socialistes. Comment voyez-vous la relation entre le marxisme et la religion aujourdhui ? CE : À mon avis, les chercheurs marxistes devraient engager un dialogue avec les adeptes de religions telles que le bouddhisme, le taoïsme, etc., afin délaborer les similitudes et les différences entre le marxisme et les religions dans un programme de recherche comparative. Récemment, jai pu regarder des enregistrements de performances de Maître Hsing Yun bouddhiste [* 1927] de Taïwan, en Chine. Il défendait lidée que le cur des gens était devenu mauvais, entraînant des problèmes tels que la pauvreté, la violence et la pollution dans le monde ; pour atteindre lharmonie et le bonheur, les gens devaient changer leur cur. Cest un idéalisme historique typique. Un livre dun sociologue sud-coréen bien connu sur la transformation de la société humaine présente également un argument bouddhiste : Les problèmes tels que la guerre, la pauvreté et les épidémies proviennent du mauvais cur des gens. Et comment résoudre les problèmes ? En changeant leur cur. Le marxisme part également du principe que le mauvais cur de certaines personnes peut entraîner de gros problèmes dans leur pays et au niveau international, mais que ces problèmes découlent directement ou indirectement de la propriété privée. Par conséquent, le marxisme est favorable à labolition de la propriété privée et de lidée de propriété privée afin que les gens ne deviennent pas mauvais. Toutes les religions, ainsi que certains réformateurs sociaux qui critiquent fortement le capitalisme, considèrent la purification du cur des gens comme la solution aux problèmes du monde. Ainsi, certains affirment que la crise financière de lOccident a éclaté à cause de lavidité pour largent, très répandue à Wall Street. Bien sûr, les oligarques financiers de Wall Street sont des personnes avides dargent, mais la solution au problème ne consiste pas à changer lattitude de ces capitalistes financiers, mais à abolir la propriété privée. Bien que la Réserve fédérale joue le rôle dune banque centrale aux États-Unis, elle est privée et capitaliste. Lorsque des marxistes américains ont visité la Chine il y a quelques années, ils mont dit que seuls deux présidents des États-Unis avaient discuté de la nationalisation de la Réserve fédérale, et que tous deux avaient été assassinés. On pourrait en déduire que les capitalistes financiers de Wall Street ne permettront jamais que leurs richesses soient nationalisées. Même si la religion doit être rejetée par principe, les marxistes devraient communiquer avec les croyants religieux et renforcer les concepts et les formulations des religions qui correspondent au marxisme et sont en accord avec lui. Parce que la religion a deux faces, elle peut jouer un rôle positif dans le socialisme si elle est traitée correctement. Sinon, elle a des effets négatifs. Lorsque lUnion soviétique et les pays socialistes dEurope de lEst ont connu des changements radicaux, les églises chrétiennes étaient du côté des anticommunistes. La vigilance à légard de ces problèmes reste donc nécessaire. Le fait quil y ait aussi des communistes religieux dans des pays comme Cuba et le Laos est dû au fait que pendant la révolution, il ny avait presque que des croyants dans ces pays ; si ces religieux avaient été exclus, les révolutions nauraient pas eu lieu du tout. La Chine, cependant, est un pays où la majorité de la population na jamais été religieuse. Par conséquent, il serait erroné destimer que tous les communistes chinois deviendront des croyants religieux. Certains en Chine pensent que le marxisme et les valeurs socialistes fondamentales du pays ne sont plus bons, mais que si le confucianisme, le bouddhisme, le taoïsme, etc. étaient restaurés, les problèmes sociaux et moraux pourraient être fondamentalement résolus. Mais ce nest pas correct. La pensée confucéenne a un double caractère : dune part, elle est rétrograde et conservatrice, dautre part, elle est positive et correcte. Il est nécessaire de promouvoir la riche culture traditionnelle de la Chine, qui inclut les principes moraux contenus dans les mots suivants de Confucius : Quand je marche en compagnie dautres hommes, il doit y avoir parmi eux quelquun de qui je puisse apprendre. Ou Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas quils vous fassent. Il ne serait pas juste de bannir des manuels de lecture chinois la culture rouge, les uvres de Lu Xun [1881-1936] et les textes anciens précieux et de les remplacer par les uvres de Jin Yong [1924-2018], un auteur de romans martiaux écrivant à Hong Kong, bien quil y ait certains bons éléments à utiliser dans ses uvres également. Les socialistes utopiques ont utilisé la religion, et utilisée à bon escient, elle peut servir la cause révolutionnaire dans les pays occidentaux. Il est tout à fait naturel que la Chine, à son stade actuel, en fasse également un usage approprié. ZJ : On dit que le développement du socialisme, de lutopie à la science, remonte à trois grands mouvements ouvriers en Europe. Quen pensez-vous? CE : Les trois grands mouvements ouvriers de lhistoire de lEurope sont parmi les sources du socialisme scientifique de Marx et Engels et ont également constitué une base importante de leur pratique. Après lachèvement de la première révolution industrielle en Grande-Bretagne, une crise économique sest développée dans tout le pays dans les années 1820, lorsquil est devenu évident que les relations capitalistes de production existantes ne correspondaient plus au développement de la productivité. À cette époque, le mode de production capitaliste sétait établi dans certains pays européens et la production de masse socialisée était progressivement introduite. Les nouveaux rapports de production se manifestent par des luttes de classes de plus en plus féroces. Les travailleurs ont participé aux révolutions menées par la bourgeoisie, mais une fois celle-ci au pouvoir, les contradictions entre elle et le prolétariat ont atteint leur paroxysme et la classe ouvrière a été contrainte de poursuivre sa résistance. Le prolétariat en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne et dans dautres pays est entré en scène avec des mouvements politiques indépendants, dont trois mouvements ouvriers particulièrement connus : [à partir de 1831] les révoltes des tisserands de soie à Lyon, en France ; [à partir de 1838] le mouvement chartiste en Grande-Bretagne ; et [1844] la révolte des tisserands silésiens en Allemagne. Avec ces révoltes, il est devenu clair que le prolétariat entrait dans lhistoire en tant que force politique indépendante, ce qui est devenu lun des fondements du marxisme. Les autres sources principales du marxisme étaient les traditions philosophiques, économiques et socialistes de lAllemagne, de la Grande-Bretagne et de la France. ZJ : Il y a beaucoup de perplexité à propos de certaines choses. Marx et Engels ont-ils jamais imaginé quil pourrait y avoir des relations de propriété privée et dargent-marchandise sous le socialisme ? CE : Dans les années 1980, je me suis penché sur la question de savoir ce que les classiques avaient écrit à ce sujet. En 1988, jai publié un article à ce sujet dans le Journal de lUniversité Fudan, n° 1. sur les modèles sociaux et les étapes du développement social. En 1991, dans ma monographie intitulée Les trois étapes du socialisme, jai également abordé cette question. Les opinions sur le système économique du socialisme, de Marx à Deng Xiaoping [1904-1997], se répartissent en trois catégories. La première est celle défendue par les classiques Marx, Engels et Lénine : système économique socialiste = propriété sociale totale de tous les moyens de production (sans propriété privée ou coopérative) + distribution selon le travail effectué dans toute la société (sans distribution selon le travail effectué dans le cadre de la propriété coopérative) + planification complète de léconomie (sans relations marchandise-monnaie). La propriété publique signifie la propriété de lensemble de la population. Contrairement à ce que certains dépeignent, la propriété par le biais de parts ou dactions nest pas une propriété publique. Lorsque le troisième volume du Capital de Karl Marx parle de sociétés par actions, il sagit de sociétés privées financées par la société, et non de sociétés socialistes ou publiques. Un système avec des actionnaires est différent de la propriété par des individus ou des partenaires. Il sagit dun système dans lequel les entreprises privées sont détenues par un grand nombre dindividus et sont financées par la société. Comme Marx la souligné, la propriété par un grand nombre dactionnaires nest quune abolition négative de la propriété privée capitaliste. Bien que la propriété des individus par le biais dactions soit une forme avancée de propriété privée, il sagit toujours de propriété privée. Toutefois, comme lindiquent les documents du parti communiste chinois, les sociétés par actions ont le caractère de propriété publique lorsque les actions sont détenues par des capitaux publics. Plus tard, Staline [1878-1953] a abaissé la barre du socialisme, déclarant dès 1937 que lUnion soviétique était entrée dans le socialisme. Mao Zedong [1893-1976] lui a emboîté le pas en déclarant que la Chine était entrée dans le socialisme en 1956, lorsque les trois grands bouleversements du pays étaient achevés. Cest ainsi quest née la deuxième façon de voir les choses : Système économique socialiste = deux types de propriété publique (entreprises dÉtat et coopératives, en principe sans propriété privée) + deux types de distribution en fonction du travail effectué (selon quil sagit dentreprises dÉtat ou de coopératives) + la planification comme facteur déterminant de léconomie (tout en maintenant léchange monétaire des marchandises et un certain degré de régulation du marché dans la sphère de la circulation). Cela nous amène à la troisième façon de voir les choses : Socialisme à la chinoise = propriété publique comme pilier, plus des formes de propriété non publique + distribution via le marché en fonction du travail effectué comme pilier, plus des formes de distribution en fonction du capital (en ce qui concerne la distribution en fonction du travail basée sur les marchandises ; ce que Marx et Engels avaient à lesprit était une distribution des produits en fonction du travail effectué et non lémission pour la circulation de certificats temps-bénéfice spécifiques + économie de marché dirigée par la planification ou par lÉtat. En revanche, le capitalisme occidental moderne peut être résumé comme suit : = propriété privée de lélément principal de léconomie + distribution selon le capital comme aspect principal + économie de marché avec des spécifications de planification. Le système économique conventionnel du socialisme est souvent appelé économie planifiée, car par rapport à léconomie de marché, lélément de planification domine. Dans le socialisme à la chinoise, il est important de souligner non seulement le système de propriété mixte et le rôle décisif du marché dans lallocation des ressources, mais aussi le rôle du gouvernement dans lallocation des ressources et le développement des entreprises dÉtat. Après le 18e Congrès national du Parti communiste chinois [2012], les journaux chinois Peoples Daily, Guangming Daily et Economic Daily ont publié simultanément trois articles de ma main sur la relation entre le gouvernement et le marché. Mon objectif était de corriger les opinions erronées sur les questions très actuelles de la propriété mixte et du rôle crucial des mécanismes de marché. En 2014, le magazine du Parti Qiushi (Recherche de la vérité) a publié dans son numéro 16 mon article intitulé Le bulletin économique à remettre au néolibéralisme, dans lequel je décrivais les mauvais effets du néolibéralisme à létranger et mettais en garde la Chine contre la mise en uvre des doctrines néolibérales. Dans le socialisme envisagé par Marx, Engels et Lénine, il ny a pas de relations marchandise-argent, pas de propriété privée, pas de système coopératif. Dans la Chine socialiste, il y en a. Cest parce que les normes du socialisme en Chine sont différentes ; cela ne signifie pas que nous considérons Marx et Engels comme des utopistes. Le socialisme à la chinoise est la première étape du socialisme, et nous navons pas encore atteint les normes fixées par Marx et Engels et la société socialiste quils prévoyaient. Le Vietnam déclare quil na pas encore atteint le stade dune société socialiste et quil se trouve toujours dans une période de transition du capitalisme au socialisme. Au lieu de économie de marché socialiste, le Vietnam appelle son économie une économie de marché sur la voie du socialisme. ZJ : Que pensez-vous de la Nouvelle politique économique (NEP) de Lénine ? Sagissait-il dune avancée par rapport aux déclarations de Marx et Engels selon lesquelles il ny aurait pas de relations entre les marchandises et largent sous le socialisme ? EC : La définition du socialisme de Lénine était la même que celle de Marx et Engels. Il a fait réaliser la NEP pour permettre la transition vers une société socialiste selon les normes de Marx et Engels. Lénine na jamais décrit le système économique et politique existant en Union soviétique à son époque comme celui dune république socialiste. La NEP était une politique de transition sur la voie du capitalisme vers le socialisme, et non une politique permanente de type socialiste, ce qui explique pourquoi Lénine na pas proclamé lentrée du pays dans le socialisme de son vivant. Tout cela peut être glané dans le Capital de Marx et la Critique du programme de Gotha, ainsi que dans LÉtat et Révolution de Lénine, etc. Selon la théorie de Marx, Engels et Lénine, il existe des classes, des luttes de classes et la dictature du prolétariat tout au long de la transition du capitalisme au communisme. En Chine, il y avait le terme de nouvelle société démocratique pour cette période de transition, supposant une petite transition pour la période de 1949 à 1956. Mais il y a aussi la théorie dune transition majeure de 1949 à la fin de lère socialiste. Il sagit dune innovation du marxisme-léninisme apportée par Mao Zedong, connue sous le nom de théorie de la poursuite de la révolution sous la dictature du prolétariat. Auparavant, il était généralement admis en Chine que la conception du socialisme de Mao Zedong était parfaitement conforme à celle de Marx, Engels et Lénine. Mais en réalité, il sagissait de deux façons différentes denvisager le système économique socialiste. Mao Zedong avait raison dans son article Sur le traitement correct des contradictions au sein du peuple. Après 1956, les moyens de production en Chine étaient déjà socialisés, il ny avait donc généralement pas de lutte des classes dans léconomie, mais il pouvait encore y avoir des luttes de classes dans les domaines relativement indépendants de lidéologie et de la politique. Mais il existe certainement de nombreux problèmes qui ne peuvent être attribués à la lutte des classes. Prendre des mesures contre les mauvais éléments qui ne sopposent pas aux quatre principes de base ne peut être considéré comme une lutte de classe. Lénine a souligné quil y aura des mauvais éléments même dans une société communiste. Fondamentalement, nous devons nous en tenir à la position théorique de Deng Xiaoping selon laquelle [dans la situation actuelle de la Chine] la lutte des classes ne doit être ni étendue ni niée. Depuis la réforme et louverture, la Constitution de la Chine [1982] et les statuts du PC de la Chine stipulent que la lutte des classes existe toujours dans le pays dans une certaine zone et avec une certaine extension. ZJ : Comment évaluez-vous Staline ? Lorsque lon parle du modèle soviétique du socialisme, on pense aux réalisations de la construction économique socialiste en Union soviétique, mais aussi à sa désintégration. Quen pensez-vous ? CE : En évaluant Staline et Mao Zedong, nous devrions considérer leurs réalisations comme les plus importantes, leurs erreurs et leurs défauts comme secondaires. La principale erreur de Staline est davoir accordé une importance démesurée à lélimination des contre-révolutionnaires. Lors dune conversation avec le vice-président du CC du PC de la Fédération de Russie, jai constaté que son évaluation de Staline coïncidait avec la mienne. Il navait que très peu destime pour Khrouchtchev ; Gorbatchev et Eltsine étaient pour lui des traîtres au socialisme et au marxisme ; il soulignait que les changements radicaux survenus en Union soviétique nétaient ni automatiques ni inévitables et que, selon lui, lURSS avait été détruite, infiltrée et démantelée par les forces réactionnaires à lintérieur et à lextérieur du pays. Je suis daccord avec ces conclusions précises du PC de la Fédération de Russie. Les libéraux, dans le pays et à létranger, ont diabolisé Staline, mais de nombreux marxistes nosent pas le défendre ouvertement. Il y a dix ans, le professeur Gu Hailiang [* 1951], alors président de luniversité de Wuhan, a publié un livre sur la pensée économique de Staline. Lécrit de Staline [de 1952] Les problèmes économiques du socialisme en URSS est un document classique de grande valeur scientifique et dune importance à long terme. La pensée économique de Staline sera nécessaire et développée à lavenir dans la mise en uvre de léconomie planifiée à un stade plus avancé du socialisme. Lorsque jai examiné la pensée économique de Staline, jai trouvé relativement peu derreurs, mais une trop grande importance accordée à la question du pouvoir dachat des travailleurs. Le cur de son argument était que la crise économique capitaliste surproduction et abondance de biens provenait du faible pouvoir dachat des travailleurs, alors que sous le socialisme, il ny avait pas assez de biens à acheter en raison du fort pouvoir dachat, qui était un atout de léconomie socialiste. Je nai jamais été capable dapprécier cette façon de voir les choses. Un système socialiste doit fournir suffisamment de biens matériels et culturels pour que ses travailleurs puissent les acheter. Sils doivent faire la queue pour les obtenir, ce nest pas un atout du socialisme, mais cela montre une attention insuffisante à lindustrie légère et à lagriculture. Lorsque la productivité était faible à lépoque de léconomie planifiée, mais que la population augmentait rapidement et que des efforts de défense drastiques devaient être consentis, un certain nombre de biens étaient rationnés, principalement pour garantir la justice sociale et un niveau de vie minimum à la population. Sinon, de nombreuses personnes seraient mortes de faim et il aurait été difficile daugmenter lespérance de vie. Nous ne pouvons donc pas critiquer aveuglément une économie planifiée sans tenir compte de lévolution des conditions internes et externes. Les erreurs de Staline dans sa façon déliminer les contre-révolutionnaires doivent être évaluées objectivement et selon des critères appropriés. Les erreurs de Staline étaient insignifiantes si on les compare aux crimes contre lhumanité et contre les droits de lhomme commis par la bourgeoisie tout au long de lhistoire. Les deux guerres mondiales et les nombreuses guerres localisées lancées par les pays capitalistes et impérialistes ont causé un nombre énorme de morts, plusieurs fois supérieur à celui de lUnion soviétique sous Staline. Si lUnion soviétique navait pas subi les énormes destructions causées par linvasion fasciste, si elle ne sétait pas désintégrée en États successeurs dotés de sociétés capitalistes monopolistes, la force totale de cette nation serait aujourdhui égale ou même légèrement supérieure à celle des États-Unis. [
] Dans la Première Guerre mondiale, la guerre civile et la Grande Guerre patriotique, lUnion soviétique a subi des pertes énormes. Il était absolument nécessaire quelle donne la priorité au développement de lindustrie lourde afin de pouvoir contrer dabord la menace du fascisme allemand, italien et japonais, puis celle de lOTAN dirigée par les États-Unis. La Russie tsariste davant la Première Guerre mondiale était dans lensemble un État agraire, tandis que les États-Unis, même à lépoque, étaient un pays industriel hautement développé. La construction économique socialiste en Union soviétique était liée à de grandes réalisations historiques. Entre 1946 et 1950, le revenu national de lURSS ne représentait que 20 % de celui des États-Unis, mais en 1980, sa puissance économique sest rapprochée de celle des États-Unis. En 1980, le revenu national brut de lURSS, qui sélevait à 705,4 milliards de dollars, représentait déjà 67 % des 1 052,8 milliards de dollars des États-Unis. Le revenu national par habitant en URSS était de 2 667 USD, soit 56 % des 4 720 USD des États-Unis. En revanche, en 1980, la production dacier de lUnion soviétique, qui sélevait à 148 millions de tonnes, atteignait 143 % de celle des États-Unis avec ses 103,8 millions de tonnes. La production de pétrole, à 603 millions de tonnes, représentait 140 % de celle des États-Unis, à 430 millions de tonnes. La fondation et le développement réussi de lUnion soviétique ont marqué le début dune nouvelle ère dans le développement de la civilisation humaine, tandis que la désintégration de lUnion soviétique, poussée par des forces hostiles à lintérieur et à lextérieur du pays, a été lune des plus grandes tragédies humaines du 20e siècle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, lUnion soviétique a constitué la principale force dopposition au fascisme. LUnion soviétique a encouragé et aidé plus dune douzaine de pays dEurope, dAsie et du double continent américain à sengager sur la voie du développement socialiste. Elle a encouragé la libération nationale de pays comme lÉthiopie, lAngola, le Congo, la Somalie, le Bénin, le Mozambique, etc. et leur évolution vers le socialisme. En réponse à la guerre froide déclenchée par les États-Unis et la Grande-Bretagne, un camp socialiste dirigé par lURSS sest formé et est devenu de plus en plus fort. Le mouvement socialiste mondial a influencé le monde capitaliste de la manière suivante : (1) Son existence a favorisé la résistance au capitalisme de la classe ouvrière et plus généralement de lopinion publique dans les pays capitalistes occidentaux. (2) Elle a obligé les pays capitalistes à affaiblir lantagonisme de classe par le biais dun État-providence, de lintervention de lÉtat dans léconomie, de lamélioration du niveau de vie et de la promotion du développement économique et social. (3) Elle a encouragé les développements de gauche dans certains partis bourgeois, mais aussi la croissance des partis prolétariens et des syndicats dirigés par eux. (4) Elle a élevé la cause de lindépendance et de la libération nationales à un nouveau niveau, a accéléré leffondrement des anciens et nouveaux systèmes coloniaux et a créé de meilleures conditions pour les droits de lhomme, la liberté et la démocratie dans tous les pays du monde. Mais quelles ont été les raisons de leffondrement de lUnion soviétique ? Certains pensent quelle a été mise à genoux par la course aux armements. Certains considèrent que le manque damélioration de léconomie et du niveau de vie de la population en est la cause, dautres lincapacité à résoudre les problèmes ethniques et religieux. Cependant, une opinion plus répandue est que le modèle façonné par Staline ou le système soviétique aurait dû seffondrer à un moment donné de toute façon. À mon avis, le modèle de Staline était néanmoins le premier modèle socialiste de lhistoire de lhumanité. Sur le plan idéologique et culturel, il était guidée par le marxisme-léninisme, le parti communiste était le parti au pouvoir et un système de représentations du peuple a été créé. Sur le plan économique, il y avait la propriété publique, une économie planifiée et la distribution selon le travail effectué. Il est vrai quil y avait des côtés sombres : un style de leadership autocratique, de la dureté. Il faut réfléchir sérieusement à ces côtés sombres et il faut faire les choses différemment. Néanmoins, le modèle de Staline était supérieur au système capitaliste et représentait un progrès en comparaison. Ce modèle a remporté de grands succès dans les domaines de léconomie, de la politique, de la science et de la technologie, de léducation, de la culture, du sport, des conditions de vie de lhomme, sur le plan militaire et bien plus encore. Elle a changé la structure dun monde qui, jusqualors, avait été dominé par lexploitation et loppression capitalistes. Depuis les années 1980, le socialisme traditionnel basé sur le modèle stalinien a progressivement évolué dans différentes directions. (1) En Chine, au Vietnam et au Laos, des processus complets de réforme et douverture ont été lancés, une économie de marché socialiste et de nouveaux systèmes politiques démocratiques ont été introduits. (2) Cuba et la République populaire démocratique de Corée ont mis en uvre des réformes modérées, amélioré progressivement leurs mécanismes de marché, introduit certains droits de propriété privée et développé leurs mécanismes démocratiques. (3) LUnion soviétique et les pays socialistes dEurope de lEst ont subi une transformation capitaliste, ont introduit des systèmes capitalistes dans léconomie, la politique et la culture. Ceux qui affirment que le modèle stalinien va inévitablement seffondrer disent que tous les pays traditionnellement socialistes, y compris la Chine, vont inévitablement échouer et seffondrer. Mais il sagit dune affirmation grotesque qui ne résiste pas à lanalyse logique et ne correspond pas à la réalité daujourdhui. Il nétait pas inévitable de passer du modèle stalinien au capitalisme ; ce nétait quune des options possibles pour les dirigeants des pays socialistes. Pour notre propre analyse des raisons de léclatement de lURSS, nous nous sommes appuyés sur de nombreux documents provenant de létranger et sur les résultats de recherches dans quatre catégories différentes : (1) les réflexions des anciens dirigeants du PCUS ; (2) les analyses des partis communistes et autres forces de gauche de la Communauté des États indépendants (CEI) ; (3) les analyses des universitaires des pays de la CEI ; et (4) les résultats des recherches des universitaires occidentaux et chinois. Je pense quil y avait des raisons à la fois idéologiques et organisationnelles à la dissolution de lUnion soviétique et à la perte du rôle de leader du PCUS. La cause politique fondamentale et fatale était la trahison du marxisme et du socialisme scientifique par la direction du PCUS sous Gorbatchev. Les cinq pays socialistes actuels (la Chine, le Vietnam, le Laos, Cuba et la Corée du Sud) sont des variantes du modèle soviétique. Pendant la révolution culturelle, lapproche économique et politique était encore plus extrême, mais la Chine ne sest pas effondrée. Je conclus que leffondrement de lUnion soviétique sexplique par trois raisons principales. (1) Raisons idéologiques : Des critiques exagérées à lencontre de Staline et, dans le même temps, une offensive de propagande douce de la part de lOccident ont provoqué une confusion durable en Union soviétique. Il ny a pas été répondu de manière opportune et efficace en raison du dogmatisme théorique, de la propagande traditionnelle rigide et des déficiences du système éducatif en Union soviétique. Tout dabord, Khrouchtchev a critiqué Staline trop sévèrement, provoquant une confusion idéologique en Union soviétique. Le 20e congrès du PCUS [1956] a été un coup dur pour les Soviétiques, dont ils ne se sont pas remis. Cétait la première étape de lébranlement de la légitimité de lÉtat soviétique. Avant le 20e congrès du parti, le gouvernement soviétique avait présenté les pensées et les politiques de Staline de la manière la plus positive possible, et maintenant il a exposé et condamné Staline de toutes les manières imaginables. Ce changement était si flagrant quil a semé la confusion chez les gens. Le 20e congrès du parti a provoqué une rupture dans la pensée sociale en Union soviétique. Désormais, il y avait deux camps, les staliniens et les anti-staliniens. Dans les décennies suivantes, il y a de plus en plus de gens qui doutent du marxisme et du socialisme et parmi lesquels se recruteront les cadres et les intellectuels libéraux qui servent et soutiennent la démocratisation et l'ouverture proclamées au cours des réformes de Gorbatchev. Mais les attaques douces de lOccident ont également provoqué une confusion idéologique en Union soviétique. Pendant la guerre froide, tout larsenal de la guerre psychologique a été mis en place par les pays occidentaux sous la direction des Etats-Unis. La Central Intelligence Agency (CIA) des États-Unis a participé à la publication de plus de 1 500 ouvrages sur lUnion soviétique jusquen 1975. On peut donc affirmer quà une époque où des positions idéologiques relativement rigides étaient proclamées, où le travail de propagande et déducation de lUnion soviétique, ainsi que son travail idéologique et politique, manquaient manifestement de démocratie et defficacité, Khrouchtchev a condamné Staline avec des mots forts alors que, dans le même temps, lOccident menait impitoyablement une campagne douce contre lUnion soviétique. Inévitablement, une confusion idéologique durable sest installée. Elle sest avérée être un facteur important dans laffaiblissement de la base idéologique et théorique de lÉtat soviétique et dans laccélération de sa désintégration. Le camarade Jiang Zemin [* 1926] a déclaré : « La leçon la plus profonde des changements drastiques en Europe de lEst et de la désintégration de lUnion soviétique est la suivante : parce que lUnion soviétique et les pays socialistes dEurope de lEst ont abandonné le socialisme, la dictature du prolétariat, le rôle dirigeant du parti communiste et le marxisme-léninisme, les graves contradictions économiques, politiques, sociales et ethniques qui ont conduit aux changements drastiques en Europe de lEst et à la désintégration de lUnion soviétique se sont encore intensifiées ». Le président Xi Jinping a fait remarquer : « Cela a une signification contemporaine forte et réaliste. Comme le dit la tradition, Pour détruire un État, il faut dabord détruire son histoire. » Si aujourdhui lhistoire de la République populaire de Chine avant la réforme et louverture était niée et que lhistoire du Parti et de la Chine sous Mao Zedong était dépeinte sous les couleurs les plus noires, une grande confusion idéologique au sein du Parti et du peuple en serait le résultat inévitable. Les gens perdraient leur orientation politique et se laisseraient tôt ou tard séduire par les manoeuvres douces des anticommunistes de lOuest. On a laissé de telles erreurs fatales se produire en Union soviétique. Le président Xi Jinping a formulé à un moment donné : « Pourquoi lUnion soviétique sest-elle effondrée ? Pourquoi le PCUS sest-il effondré ? Une raison importante en a été un conflit idéologique très violent. Lhistoire de lUnion soviétique et du parti a été niée, Lénine et Staline ont été niés, le nihilisme historique sest répandu, les gens étaient désorientés, les organisations du parti ont perdu leur fonction à tous les niveaux, larmée nétait pas sous la direction du parti. En fin de compte, le parti communiste de lUnion soviétique, un grand parti, sest dissous et lUnion soviétique, le pays socialiste, sest effondrée. Cest une leçon du passé ! » (2) Raisons organisationnelles : Le parti communiste de lUnion soviétique a recruté un grand nombre de non-marxistes comme cadres et na pas procédé à des changements en temps utile pour remédier à de graves abus dans son système dorganisation et ses procédures. Tout dabord, la sélection et la nomination de la direction du PCUS ont été effectuées de manière non démocratique et injuste. Même à lépoque de Staline, et cela sest intensifié à partir de 1932, le secret est devenu un principe important et essentiel dans la nomination des fonctionnaires. Cela séparait les fonctionnaires de la population et de la société, violait les principes de la démocratie interne du parti et empêchait les membres ordinaires du parti et les autres membres de la population de contrôler les cadres du parti. Dans le même temps, les membres dun groupement monopolistique privilégié ont ainsi pu se légitimer progressivement et renforcer leurs positions. En outre, des non-marxistes étaient constamment admis à la direction du PCUS. Les spécialistes russes parlent de quatre générations dans lélite du PCUS. La première était la gar
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
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