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 Les cent ans de la création du PCF.

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marquetalia
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   Posté le 06-12-2020 à 18:38:20   Voir le profil de marquetalia (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à marquetalia   

Il y a cent ans,le PCF vit le jour au congrès de Tours.a noter un article du Monde Diplomatique de ce mois ci "il y a cent ans naissait un parti authentiquement populaire"-sachant que Henri Curiel faisait parti du Parti communiste français-


Edité le 06-12-2020 à 18:39:01 par marquetalia




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Xuan
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   Posté le 06-12-2020 à 23:35:15   Voir le profil de Xuan (Online dans la catégorie Chine : capitalisme ou socialisme ?)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

https://www.monde-diplomatique.fr/2020/12/MISCHI/62584 - C'est un article de Julian Mischi.

Il y a cent ans naissait un parti authentiquement populaire


Dès qu’il vit le jour, en décembre 1920, le Parti communiste français revendiqua une place singulière dans le paysage politique hexagonal : celle de la seule formation populaire, dirigée par des gens du peuple pour servir les intérêts de celui-ci. À l’heure où le fossé entre classes dirigeantes et classes laborieuses paraît plus profond que jamais, son histoire est riche d’enseignements.

par Julian Mischi
Le Monde diplomatique

Derrière la tribune, une grande banderole reprend la formule de Karl Marx et Friedrich Engels : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Elle est surmontée d’une bannière arborant le slogan de la Ire internationale : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». En ce 25 décembre 1920 s’ouvre à Tours le 18e congrès de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), à l’issue duquel une très large majorité des délégués du Parti socialiste (70 % des mandats) décident d’adhérer à l’Internationale communiste (IC). Cette dernière, également dénommée IIIe Internationale, a été créée l’année précédente, en mars 1919, sous l’impulsion de Lénine et des bolcheviks russes dans l’espoir d’étendre leur révolution au monde entier.

Les débats tenus lors de ce congrès fondateur et dans son sillage n’ont pas seulement une valeur historique. La recherche d’une solidarité internationale dépassant les égoïsmes nationaux, le contrôle d’élus ayant tendance à se compromettre avec les institutions bourgeoises ou encore les réflexions sur l’articulation du combat politique et des luttes syndicales résonnent fortement avec des préoccupations actuelles. Le mouvement communiste a en effet su développer des réseaux militants dans la France ouvrière, et plus largement populaire, urbaine ou rurale. Or la capacité à prendre en compte et à porter les intérêts des classes populaires est ce qui manque aux partis de gauche aujourd’hui.

Au congrès de Tours, les défenseurs de l’adhésion à l’IC veulent tourner la page d’une SFIO qui s’est, selon eux, compromise en participant au gouvernement d’ « union sacrée » durant la première guerre mondiale (Jules Guesde fut même ministre d’État). Ils sont animés d’une hostilité aux parlementaires qui ont versé dans la « collaboration de classe » et ont renié les principes révolutionnaires et pacifistes de la IIe Internationale. Ils affichent une défiance à l’égard des dirigeants sociaux-démocrates qui n’ont pas rendu de comptes à la base tout en soutenant la répression étatique contre les voix — syndicalistes et féministes, notamment — qui s’élevaient face à la boucherie perpétrée sur le continent européen. Dans le parti « de type nouveau » exigé par les bolcheviks et espéré par les militants internationalistes, le groupe parlementaire et la presse seront soumis au contrôle des militants. Le décalage entre les députés et la masse du parti est important : à contre-courant des adhérents, une cinquantaine de parlementaires sur soixante-huit refusent, à l’image de Léon Blum, ancien chef de cabinet du ministre des travaux publics pendant la guerre, de suivre la majorité ; ils font scission en maintenant la SFIO.

Une demande de radicalisation
Évoquant la compromission de deux députés socialistes de son département, le délégué de la fédération du Cher, le cordonnier Émile Lerat, affirme lors du congrès : « Nous sommes antiparlementaires, parce que nous constatons l’action néfaste de nos élus. Nous disons que moins nous avons d’élus, plus nous avons d’adhérents. Nous en avons assez, chez nous, d’être des machines à cotiser et de servir les intérêts de quelques individus qui, une fois munis d’un mandat, nous combattent, détruisent l’unité de chez nous, détruisent l’organisation et vont faire le Bloc national (1) (…). Nous en avons assez du Parti socialiste uniquement électoral, nous voulons un Parti socialiste révolutionnaire (2). » L’adhésion à l’IC exprime une demande de radicalisation du socialisme, autant que le soutien à la révolution d’octobre 1917, perçue comme ayant établi en Russie un « pouvoir prolétarien » .

Les principaux rédacteurs de la motion d’adhésion à l’IC, l’instituteur syndicaliste Fernand Loriot et le journaliste Boris Souvarine, sont absents lorsque s’ouvre le congrès, car ils sont en prison. Ils font partie des nombreux militants arrêtés depuis le printemps 1920 au motif de leur implication fantasmée dans un vaste « complot » ourdi en Russie. L’épouvantail de la menace contre la sûreté de l’État a aussi été brandi pour réprimer les cheminots en grève ; quinze mille d’entre eux sont tout simplement révoqués. Le Parti communiste en gestation doit être capable de résister aux coups de boutoir de l’État bourgeois, tout en assurant la surveillance, en interne, des « carriéristes ». D’où l’insistance sur la discipline. Le principe de la « centralisation démocratique » est l’une des vingt et une conditions de l’adhésion à l’IC édictées par les bolcheviks lors de leur congrès de juillet 1920 : « À l’époque actuelle de guerre civile acharnée, le Parti communiste ne pourra remplir son rôle que s’il est organisé de la façon la plus centralisée, si une discipline de fer confinant à la discipline militaire y est admise. »

Cette exigence de centralisation relève d’enjeux propres à la défense de la révolution en Russie et aux insurrections qui éclatent ailleurs en Europe, mais elle correspond aussi aux attentes des militants français, pour qui la mise en pratique des déclarations socialistes nécessite une organisation stricte. La base militante aspire à passer des paroles aux actes. « Trop d’action verbale et pas assez d’action pratique » , regrette par exemple un délégué de Seine-et-Oise (3). De son côté, Ernest Denante, instituteur et représentant du Vaucluse, s’écrie : « Nous sommes pour la IIIe Internationale, parce qu’elle nous apporte une discipline sévère devant laquelle nous sommes heureux et fiers de nous incliner, parce que nous ne voulons pas que le Parti socialiste soit une maison grande ouverte où pénètre qui veut, où l’on fait ce que l’on veut, où la plupart du temps on ne fait rien. Nous sommes pour la IIIe Internationale parce qu’elle condamne le réformisme. Parce qu’elle condamne ce passé dont nous rougissons, le passé du socialisme de guerre (4). »

Au-delà de l’épisode du congrès de Tours, dont il faut se garder de faire un « mythe des origines » , la création d’un parti communiste en France s’est déroulée en plusieurs étapes. Le nom même de « communiste » n’est définitivement adopté par le nouveau parti qu’en janvier 1922. Plusieurs années s’écoulent avant que se forme un parti réellement différent de l’ancien parti socialiste, sous l’effet de nombreux départs et de la bolchevisation, à partir de 1925, sur le modèle du Parti communiste d’Union soviétique. Rapidement, des dirigeants issus de la SFIO, comme l’instituteur Ludovic-Oscar Frossard, premier secrétaire du parti jusqu’en janvier 1923, quittent une organisation d’où sont également mis à l’écart des syndicalistes de tendance libertaire, comme le correcteur d’imprimerie Pierre Monatte. À l’instar de Souvarine et de Loriot, la plupart des fondateurs s’éloignent, de gré ou de force, d’un parti où la démocratie interne est progressivement étouffée (5).

Alors que la SFIO était dominée par une élite d’intellectuels et de membres des professions libérales, avec de nombreux avocats ou journalistes, le Parti communiste se construit à partir du milieu des années 1920 autour de dirigeants d’origine ouvrière. Il valorise une organisation en cellules d’entreprise, là où la SFIO était structurée en sections locales, et promeut l’action syndicale de ses membres. Sous l’impulsion de l’IC, il favorise la présentation aux élections de candidats ouvriers. Pierre Semard, ancien syndicaliste révolutionnaire, cheminot révoqué en 1920, devient secrétaire général du parti en 1924.

C’est aussi sous l’impulsion de Moscou que les communistes s’engagent dans les luttes anticoloniales, alors que la SFIO se contentait jusque-là de dénoncer les abus du colonialisme. Ils appellent ainsi à l’évacuation du Maroc et à la fraternisation avec Abdelkrim Al-Khattabi lors de la guerre du Rif, en 1925-1926. L’Union intercoloniale, créée début 1922, rassemble des militants originaires des colonies françaises autour de revendications d’égalité politique (droit de vote) et sociale ( « À travail égal, salaire égal » ). Sa section indochinoise est animée par Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh — qui deviendra en septembre 1945 chef du gouvernement de la République démocratique du Vietnam, candidat communiste aux élections municipales de 1925 à Paris. L’IC impulse des solidarités transnationales, fédérant, autour de ses actions et de ses agents, des courants anticolonialistes, panafricanistes et antiracistes.

L’engagement communiste s’effectue à diverses échelles, au sein de réseaux transnationaux comme dans les communes françaises, où se développe, à partir des années 1930, tout un maillage d’associations amies, parallèlement à l’établissement de municipalités « rouges » et à un essor militant. L’adaptation du message communiste aux réalités de la société française permet sa diffusion au sein des grandes forteresses ouvrières, telles les usines Renault de Billancourt, à l’ouest de Paris, et jusque dans les campagnes, où il répond aux aspirations de défense des petites propriétés familiales fragilisées par la concentration des terres. Parmi les nouveaux députés communistes élus en 1936, au moment du Front populaire, se trouvent notamment Alfred Costes, ancien ajusteur chez Renault, élu à Boulogne-Billancourt, et Marius Vazeilles, pépiniériste impliqué dans le syndicalisme agricole, pour la Corrèze.

Mineurs, métallurgistes, valets de ferme…
La lutte pour l’émancipation du prolétariat s’articule avec des revendications d’ordre syndical, féministe ou anticolonialiste. Les femmes, les descendants d’immigrés et les catégories populaires trouvent au sein du Parti communiste français (PCF) un vecteur de protestation contre la société capitaliste et une source d’émancipation individuelle, à rebours de la position subalterne qu’ils occupent dans la société. Le cas de Martha Desrumaux, seule femme à participer aux accords de Matignon en 1936, est éclairant. Issue d’une famille pauvre du Nord, elle doit quitter l’école dès ses 9 ans pour travailler comme bonne, puis comme ouvrière dans le textile, un secteur où elle anime plusieurs grèves alors qu’elle ne sait ni lire ni écrire. Elle entre à la direction du PCF en 1932, après son passage à l’École léniniste internationale de Moscou. Contre les visions schématiques qui réduisent le communisme à sa dimension bureaucratique ou autoritaire, il est important de souligner que le communisme à la française recouvre aussi cette réalité.

Dès le milieu des années 1930, le PCF devient un parti de masse très puissant. De la Libération aux années 1970, il domine le paysage politique de la gauche française, captant le quart des suffrages sous la IVe République. Son soutien actif au gouvernement de Front populaire en 1936 et sa participation au pouvoir à la Libération permettent de grandes avancées sociales : congés payés, création de la Sécurité sociale avec Ambroise Croizat et de la fonction publique avec Maurice Thorez, réduction du temps de travail, etc. De fait, la « menace » du communisme au sein des pays capitalistes a conduit à des réformes qui ont amélioré le sort des classes laborieuses durant le « court XXe siècle » (6). Le développement de l’État-providence après la seconde guerre mondiale apparaît même aux yeux des conservateurs comme un moyen d’éviter une révolution sociale.

En France, les communistes font accéder des hommes d’origine populaire aux plus hautes fonctions de l’État, sinon réservées aux élites économiques et culturelles. On peut mentionner, entre autres, Marcel Paul, ministre de la production industrielle de novembre 1945 à décembre 1946 : pupille de l’Assistance publique, il travaille comme valet de ferme dès l’âge de 13 ans avant d’être versé dans la marine, dont il sort avec un brevet d’électricien (7). Ouvrier à la centrale de Saint-Ouen, au nord de Paris, il devient un dirigeant syndical de premier plan. Résistant, il est déporté à Buchenwald. Il y organise un comité de défense des intérêts des détenus français, dont bénéficie notamment l’industriel Marcel Dassault. À la Libération, il est chargé de la nationalisation de l’électricité et du gaz ; il contribue à faire de l’entreprise publique un modèle social en établissant un statut du personnel très avancé.

Animé par des militants d’origine populaire alliés à des intellectuels, des scientifiques et des artistes (Louis Aragon, Frédéric Joliot-Curie, Pablo Picasso…), le mouvement communiste français constitue une entreprise inédite de subversion des règles du jeu politique. Pour cela, il a mis en place des dispositifs de formation et de promotion de cadres d’origine populaire. Le trio dirigeant formé par Thorez, Benoît Frachon et Jacques Duclos, qui ont été respectivement mineur, métallurgiste et ouvrier pâtissier, aux responsabilités du milieu des années 1920 aux années 1960, symbolise l’identité populaire des porte-parole du parti.

Logiquement, ces derniers se sont éloignés de la condition ouvrière en devenant très tôt des permanents, des « révolutionnaires professionnels » . Les dirigeants communistes sont en outre issus d’une élite populaire : ils ont accédé à une instruction scolaire relativement longue pour leur classe. Les ouvriers peu qualifiés, les immigrés et les femmes sont souvent cantonnés, eux, aux échelons de base de l’organisation. Néanmoins, ces populations, pratiquement absentes des autres partis, peuvent, grâce à leur engagement, s’affirmer dans l’espace public. Ainsi, le PCF se singularise en étant jusqu’à la fin du XXe siècle, et de loin, le parti le plus féminin au sein d’un paysage politique très masculin. En dépit du conservatisme moral qu’il manifeste à partir des années 1930, il rend possible un féminisme pratique pour des femmes dont l’entrée dans l’action militante implique la transgression des schémas dominants.

Le PCF n’œuvre donc pas seulement à « ouvriériser » les assemblées électives françaises. Il est aussi, à partir de la Libération, le principal acteur de leur féminisation. Odette Roux, une institutrice qui a rejoint le parti dans la clandestinité en janvier 1941, résistante avec son mari (mort dans une prison allemande), est élue maire des Sables-d’Olonne en mai 1945. À 28 ans, elle devient la première femme à la tête d’une sous-préfecture. En octobre de la même année, dix-sept des trente-trois premières femmes élues députées sont communistes. En 1956, il n’y a plus que dix-neuf femmes à l’Assemblée nationale, mais quinze sont communistes. Parmi elles, Eugénie Duvernois, infirmière, ancienne résistante et déportée (son mari est mort à Mauthausen), élue de Seine-et-Oise.

Le PCF constitue un puissant outil d’émancipation individuelle pour des militants, femmes et hommes, qui peuvent grâce à lui lutter contre les élites bourgeoises et masculines dans leurs communes et leurs entreprises. Mais il laisse peu de place aux voix discordantes : toute divergence interne est traquée au nom de l’unité. Dans un parti stalinisé, des « affaires » sont montées de toutes pièces par Thorez et ses fidèles pour écarter des rivaux jusqu’au début des années 1960. En 1961, Laurent Casanova, responsable des relations avec les intellectuels, et Marcel Servin, secrétaire à l’organisation, accusés d’« activité fractionnelle », sont ainsi démis de leurs fonctions dirigeantes et rétrogradés à la base. Ces deux cadres avaient eux-mêmes participé en 1952 à la mise à l’écart brutale de Charles Tillon et André Marty, deux dirigeants historiques, responsables du parti pendant la guerre.

Vecteur d’entraide dans les usines et les quartiers, outil de lutte contre la domination patronale et l’exclusion politique des classes populaires, l’engagement communiste peut également être synonyme de sectarisme. À cette ambivalence se superpose un décalage entre la situation des communistes dans les pays capitalistes et ce qui se passe en URSS, puis dans les démocraties populaires qui s’établissent au sortir de la seconde guerre mondiale. Ainsi, des syndicalistes rejoignent le PCF dans la perspective d’établir des contre-pouvoirs ouvriers dans les usines alors que, dans le même temps, les syndicats de la Russie soviétique sont des instruments de contrôle des travailleurs tournés vers des objectifs de productivité.

L’IC s’est rapidement transformée en un instrument au service exclusif de la diplomatie de l’Union soviétique. Même après la dissolution de l’Internationale, en 1943, le PCF se révèle l’un des plus fidèles soutiens de Moscou au sein du mouvement communiste international, contrairement à son homologue italien. L’autre grand parti communiste d’Europe de l’Ouest défend en effet dès 1956 l’idée d’une diversité des modèles nationaux de communisme. Si, en 1968, le PCF condamne l’intervention en Tchécoslovaquie des forces du pacte de Varsovie, et s’il prend ses distances avec le modèle soviétique au milieu de la décennie suivante, en même temps qu’il s’engage dans une politique d’« union de la gauche » avec le Parti socialiste (PS), il se réaligne rapidement. Georges Marchais, ancien métallurgiste et secrétaire général du parti de 1972 à 1994, inscrit la formule du « bilan globalement positif » des pays socialistes dans la résolution votée par le 23e congrès, en 1979. Les dirigeants communistes français continueront de défendre la supériorité des régimes socialistes jusqu’au démantèlement de l’Union soviétique, en 1991.

Lorsque celui-ci intervient, la puissance populaire du PCF s’est déjà très fortement érodée sous l’effet combiné de l’offensive des forces néolibérales, de la conquête du pouvoir par le PS et de la désindustrialisation. En restant au gouvernement au moment du « virage de la rigueur » , en 1983, le PCF doit se résigner à des politiques néolibérales qu’il dit pourtant vouloir combattre. Cette ambiguïté, très coûteuse électoralement, se poursuit avec sa participation au gouvernement de M. Lionel Jospin (PS) entre 1997 et 2002. Dans le même temps, l’éclatement du groupe ouvrier fragilise un parti qui n’est plus en mesure de s’ouvrir aux nouvelles figures populaires : travailleurs issus de l’immigration nord-africaine, femmes employées dans les services à la personne, intérimaires de la logistique, etc. D’autant que, durant les années 1990-2000, la direction du PCF délaisse la question de la représentation des classes populaires et cherche surtout à adapter son discours aux attentes des classes moyennes (8). Dans un contexte de baisse continue de l’activité militante, les élus et leurs collaborateurs jouent un rôle de plus en plus central dans la reproduction de l’appareil du PCF, entraînant une professionnalisation de l’engagement communiste autour des collectivités territoriales, à distance des réseaux syndicaux.

Si le PCF, cent ans après sa fondation, est devenu un petit parti, au poids électoral négligeable (2,49 % des suffrages aux dernières élections européennes), il conserve malgré tout une base militante (près de cinquante mille cotisants). Il gère encore cinquante villes de plus de dix mille habitants. La réélection en 2020 de M. Azzedine Taïbi à la tête de la municipalité de Stains, commune de quarante mille habitants au nord de Paris, montre qu’un communisme populaire peut se renouveler à travers le milieu de l’animation sociale. Fils d’ouvriers et d’immigrés algériens, ce militant antiraciste a commencé à travailler comme animateur de quartier à l’âge de 17 ans.

Certes, les évolutions du style de vie des classes populaires, de leur insertion professionnelle et de leur ancrage territorial concourent à les éloigner de l’organisation communiste et, plus généralement, de l’action militante. Mais ces classes n’ont pas disparu, et elles portent toujours des aspirations au changement, comme l’a rappelé à partir de l’automne 2018 la mobilisation des « gilets jaunes » (9).

À l’échelle européenne, la victoire de la social-démocratie sur le communisme a été de courte durée. Au-delà des partis communistes, l’ensemble de la gauche est en crise au début du XXIe siècle. La contribution des sociaux-démocrates au démantèlement de l’État-providence et leur alignement sur les intérêts des milieux financiers les ont compromis. Les records d’abstention électorale, mais aussi l’essor du vote d’extrême droite, dénotent une crise généralisée de la démocratie représentative, où la distance entre les élites dirigeantes et les populations laborieuses s’est considérablement creusée. En ce sens, le projet communiste reste d’actualité.

Julian Mischi

Chercheur en sociologie à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), auteur de l’ouvrage Le Parti des communistes. Histoire du Parti communiste français de 1920 à nos jours, Hors d’atteinte, Marseille, 2020.

(1) Coalition de partis du centre et de droite au pouvoir de 1919 à 1924.

(2) « 18e Congrès national tenu à Tours les 25, 26, 27, 28, 29 & 30 décembre 1920 », compte rendu sténographique, Parti socialiste (SFIO), Paris, 1921.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

(5) Julien Chuzeville, Un court moment révolutionnaire. La création du Parti communiste en France (1915-1924), Libertalia, Montreuil, 2017.

(6) Cf. Eric Hobsbawm, L’Ère des extrêmes. Histoire du court XXe siècle (1914-1991), Agone, Marseille, 2020 (1re éd. : 1994).

(7) Nicolas Chevassus-au-Louis et Alexandre Courban, Marcel Paul. Un ouvrier au Conseil des ministres, Éditions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine, 2020.

(8) Lire « Comment un appareil s’éloigne de sa base », Le Monde diplomatique, janvier 2015.

(9) Lire « Le peuple des ronds-points », Manière de voir, n° 168, décembre 2019 - janvier 2020.

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Evolutions statistiques par Cécile Marin

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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
Xuan
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   Posté le 10-12-2020 à 23:54:31   Voir le profil de Xuan (Online dans la catégorie Chine : capitalisme ou socialisme ?)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Un deuxième article à partir des travaux de Julien Mischi, ce qui n'en fait pas une référence sur l'ensemble des sujets.

« LE PCF A PERMIS À DES CATÉGORIES DOMINÉES DE S’AFFIRMER DANS L’ESPACE PUBLIC » – ENTRETIEN AVEC JULIAN MISCHI


Sur Le vent se lève
Par Maxime Coumes -21 novembre 2020


Le congrès de Tours, décembre 1920 © Agence de presse Meurisse.


Le Parti communiste français célèbre ses 100 ans d’existence. Adhérant à la IIIe Internationale lors du congrès de Tours de 1920, quelques années après la Révolution russe, la Section française de l’Internationale communiste fait alors scission avec la SFIO et devient le PCF. Julian Mischi, sociologue spécialiste des classes populaires et du militantisme, publie une riche synthèse de cette histoire centenaire, au plus près du renouveau historiographique. À l’heure où les classes populaires s’abstiennent massivement de voter et où les partis politiques traversent une véritable crise de confiance, l’histoire du PCF pourrait permettre de remettre au goût du jour l’idéal d’émancipation collective. Entretien réalisé par Maxime Coumes.

Le Vent Se Lève – Dès l’introduction du livre, vous écrivez que « le fait de chercher à comprendre l’histoire du mouvement communiste […] résonne fortement avec les préoccupations politiques et théoriques de celles et ceux qui ne se satisfont pas aujourd’hui de l’ordre des choses néolibéral. » Selon vous, en quoi l’histoire du Parti communiste français peut-elle alimenter une force et une énergie, alors même que l’importance des partis, dans la vie politique française, semble se désagréger ?

Julian Mischi – Ce livre a beau être un livre d’histoire, il traite en effet d’enjeux politiques actuels, tout particulièrement concernant la place des classes populaires dans notre société. Le PCF a été, il faut le rappeler, un parti de masse très puissant qui a dominé le paysage politique à gauche, de la Libération aux années 1970. Dès les années 1930, il a su développer des réseaux militants au sein du monde ouvrier urbain mais aussi dans les campagnes et parmi les fractions intellectuelles de la population. Or la capacité à prendre en compte et à relayer les intérêts des couches sociales dominées est l’un des principaux défis auquel doit faire face une gauche radicale et écologique largement dépourvue de liens solides avec les milieux populaires.

Sur ce plan comme sur d’autres, il y a, à mon sens, des leçons à tirer de l’histoire centenaire du mouvement communiste en France. Si, comme vous le dites, le rôle des partis politiques tend à se réduire dans la période récente, c’est en partie parce qu’ils se révèlent incapables de tisser des relations fortes avec les populations des quartiers populaires et des espaces ruraux. Les partis peinent à se faire le réceptacle efficace d’aspirations au changement encore exprimées par une mobilisation comme celle des Gilets jaunes.

Or, l’organisation communiste a su pendant un temps incarner une protestation populaire et offrir des relais aux revendications sociales et politiques venant de la base. Je décris par exemple comment le lien avec le monde du travail a été assuré par une articulation étroite avec les réseaux syndicaux et une valorisation des militants des entreprises. Les cellules communistes ont constitué un creuset politique exceptionnel, faisant se côtoyer, selon les lieux, ouvriers d’usine, enseignants, femmes au foyer, ingénieurs, paysans, universitaires, employées de bureau, techniciens, etc. Un tel brassage social est absent d’une gauche politique qui s’est largement embourgeoisée et réduite à des professionnels de la politique.

Revenir sur l’histoire du communisme français, c’est aussi s’interroger sur les logiques bureaucratiques des partis qui réduisent la démocratie interne, un problème auquel sont confrontés les militants d’aujourd’hui face à des organisations dont le pouvoir est monopolisé par quelques personnes. Le PCF a constitué un formidable outil d’émancipation individuelle pour des militants, femmes et hommes, qui ont pu lutter contre les élites sociales bourgeoises et masculines, dans leurs communes et sur leur lieu de travail. Mais il a aussi laissé peu de place aux voix discordantes : toute divergence interne était traquée au nom de la nécessaire unité de parti.

Couverture Le Parti des communistes

Julian Mischi, Le Parti des communistes


Fort de cette histoire, il paraît essentiel de se tourner vers des formes d’organisation non autoritaire, tout en actant que le modèle de parti incarné par le PCF a aussi permis de promouvoir et de former des militants d’origine populaire. Le défi pour une gauche de transformation sociale soucieuse non seulement d’entendre mais aussi de porter la voix des classes populaires est de parvenir à construire un modèle organisationnel facilitant l’entrée et la promotion des militants de tous les horizons sociaux sans pour autant étouffer la démocratie interne. Prétendre représenter des catégories dominées (femmes, victimes de racisme, travailleurs manuels, etc.) ne peut revenir, dans une perspective d’émancipation collective, à parler à la place des premiers intéressés. Cela implique de promouvoir ces catégories elles-mêmes, dans une organisation de lutte ainsi renforcée et radicalisée (au sens positif de prise en compte des problèmes à la racine) par des militants porteurs d’expériences variées de la domination.

La forme du parti, à condition d’être bien articulée avec d’autres réseaux associatifs et syndicaux, demeure probablement un outil incontournable pour coordonner une lutte anticapitaliste. Outre cette question, toujours en suspens, du modèle organisationnel, cette histoire du PCF se penche également sur d’autres enjeux qui raisonnent avec l’actualité des dernières mobilisations, en particulier l’articulation entre combat politique et luttes syndicales ou encore la constitution d’une solidarité internationale dépassant les « égoïsmes nationaux ».

LVSL – La création du Parti communiste en 1920 marque une rupture dans le champ politique français. Comment s’organise alors l’implantation des idéaux communistes en France, en opposition aux pratiques de la SFIO qui restait le parti uni et majoritaire à gauche jusqu’au congrès de Tours ?

J.M. – La création d’un parti communiste en France s’est faite en plusieurs étapes. L’adhésion du Parti socialiste à l’Internationale communiste lors du congrès de Tours de décembre 1920 a constitué un élan essentiel dans l’émergence du mouvement communiste, mais il a fallu plusieurs années avant de voir se former un parti réellement différent de l’ancien PS-SFIO, sous l’impact notamment de sa bolchevisation à partir de 1924-1925. Les défenseurs de l’adhésion à l’Internationale communiste voulaient tourner la page d’une SFIO qui s’était, selon eux, compromise en participant au gouvernement d’ « union sacrée » durant la Première guerre mondiale. Au-delà du soutien à la révolution bolchevique de 1917 en Russie, ils affichaient une hostilité à l’endroit des élus et une défiance à l’égard des professionnels de la politique. Dans le parti de « type nouveau » exigé par les bolcheviques et espéré par ces militants, le groupe parlementaire et la presse furent ainsi rapidement contrôlés par la direction du parti.

La promotion d’ « éléments prolétariens » au sein du nouveau parti représente une autre rupture. Face à la SFIO, dominée par une élite d’intellectuels et de professions libérales, comptant de nombreux avocats ou journalistes, le Parti communiste se construit à partir du milieu des années 1920 autour de dirigeants d’origine ouvrière. Il valorise une organisation en cellules d’entreprise là où la SFIO était structurée en sections territoriales. Les communistes s’engagent par ailleurs progressivement dans le soutien aux luttes anticoloniales alors que la SFIO se contente de dénoncer les abus du colonialisme. En 1925-1926, les communistes appellent ainsi à l’évacuation du Maroc et à la fraternisation avec Abdelkrim lors de la guerre du Rif.

« Les femmes, les enfants d’immigrés et les catégories populaires trouvent en particulier au sein du PCF un vecteur de protestation contre la société capitaliste et une source d’émancipation individuelle. »

La diffusion des idéaux communistes se cristallise en particulier autour de l’expérience soviétique, première révolution socialiste réussie qui est perçue comme ayant établi un « pouvoir prolétarien ». L’attrait du communisme repose également sur une implication des militants dans les luttes sociales et le mouvement syndical, ainsi que sur l’établissement d’un ensemble de municipalités dans les banlieues urbaines et les régions industrielles. L’adaptation du message communiste aux réalités de la société française explique sa diffusion des grandes forteresses ouvrières jusque dans les campagnes agricoles où il a répondu à des aspirations de défense de la petite propriété familiale.

En réalité, les femmes et les hommes s’approprient le communisme comme un support politique à des revendications variées, d’ordre syndical, féministe, ou encore anticolonialiste. Les femmes, les enfants d’immigrés et les catégories populaires trouvent en particulier au sein du PCF un vecteur de protestation contre la société capitaliste, ainsi qu’une source d’émancipation individuelle. Il est important de souligner que le communisme à la française recouvre cette réalité, pour en contrer les visions schématiques réduisant ce mouvement à sa dimension oppressive.

LVSL – Si les années 30 sont synonymes d’une « ouvriérisation » du parti, avec la volonté de promouvoir des cadres issus des milieux populaires, vous précisez toutefois que le PCF est marqué par un certain nombre d’inégalités au sein de son organisation.

J.M. – Animé par des militants d’origine populaire alliés à des intellectuels, le mouvement communiste a constitué une entreprise inédite de subversion des règles du jeu politique. Il a remis en question pendant un temps les logiques sociales qui excluent les classes populaires de la scène politique française. À cet égard, le PCF a occupé une place à part dans la vie politique française dominée par les élites sociales. Sa construction comme parti à direction ouvrière était certes ajustée à un contexte socio-économique favorable, avec une classe ouvrière croissante, mais elle n’avait rien de naturel et a nécessité une stratégie organisationnelle ciblée, impliquant une attention de tous les instants et des dispositifs de formation et de sélection appropriés. Cette orientation a permis de promouvoir des cadres d’origine populaire qui occupèrent les plus hautes fonctions du parti pendant une très longue période : ce fut le cas de Maurice Thorez, Benoît Frachon et Jacques Duclos, du milieu des années 1920 jusqu’aux années 1960.

Cependant, certaines inégalités sociales du champ politique ont tout de même été reproduites en partie au sein du PCF. Ainsi, les dirigeants se recrutaient parmi les fractions les plus qualifiées du monde ouvrier, des travailleurs souvent employés dans les grandes entreprises ou les services publics. Ils étaient issus d’une élite populaire ayant accédé à une instruction primaire relativement longue pour l’époque. À l’inverse, les ouvriers peu qualifiés, les immigrés ou les femmes étaient souvent cantonnés aux échelons de base de l’organisation. Ce décalage avec les fractions plus fragiles des classes populaires est surtout fort à partir des années 1960-1970, où l’on note l’essor de mobilisations d’ouvriers d’origine paysanne ou de femmes ouvrières en dehors des rangs communistes.

« Parti de masse sensible à la lutte contre les dominations sociales, il a permis à des catégories dominées de s’affirmer dans l’espace public. »

Par ailleurs, les ouvriers devenus dirigeants communistes, c’est-à-dire, en quelque sorte, « révolutionnaires professionnels », se sont éloignés par certains aspects de la condition ouvrière. La distance entre les permanents pris dans les logiques d’appareil et les groupes populaires au nom desquels ils prenaient la parole est un problème qui se pose à toute organisation militante, confrontée de fait aux inégalités qui traversent le monde politique en produisant des professionnels vivant pour et de la politique.

Néanmoins, pour le PCF, la production d’une élite militante s’est faite en relation étroite avec les milieux populaires, alors que les autres partis étaient et sont toujours largement dominés par des élites économiques et culturelles. Parti de masse sensible à la lutte contre les dominations sociales, il a permis à des catégories dominées de s’affirmer dans l’espace public. Ainsi, même si la position des femmes communistes est restée fragile par rapport à leurs homologues masculins, le PCF s’est singularisé en étant, de loin, le parti le plus féminin au sein d’un paysage politique très masculin.

Lieu de convergence entre le mouvement ouvrier et le courant féministe dans les années 1920, le PCF s’enferme ensuite dans une longue période de conservatisme sur le plan de la morale, tout en rendant possible un féminisme pratique pour des femmes issues notamment de milieux populaires, dont l’entrée dans l’action militante implique la transgression des schémas dominants des rôles de sexe. La féminisation, à partir de la Libération, des assemblées électives (municipalités, Parlement, etc.) doit beaucoup aux communistes et à leur lutte contre les élites politiques bourgeoises et masculines.

LVSL – L’engagement du PCF au moment du Front populaire et sa participation gouvernementale à la Libération ont permis de grandes avancées sociales, qui rythment encore l’organisation de notre société (congés payés, Sécurité sociale, création de la Fonction publique, réduction du temps de travail, etc.). Pourtant, on a l’impression que ce legs communiste dans la structuration des institutions nationales a été refoulé. Comment l’expliquer, à l’heure où des intellectuels comme Alain Badiou ou Bernard Friot tentent de réhabiliter la notion de « communisme » ?

J. M. – La menace du communisme au sein des pays capitalistes a conduit à des réformes qui ont amélioré le sort des classes laborieuses au cours du XXe siècle. Partout en Europe, des législations progressistes se sont déployées sous la pression plus ou moins directe des communistes, tout particulièrement après la Seconde Guerre mondiale. Le développement de l’État-Providence apparaît comme une manière d’éviter une révolution sociale. En France, les acquis du Front populaire en 1936 (le PCF soutient le gouvernement de Léon Blum) ou de la Libération (des communistes participent au gouvernement de septembre 1944 à mai 1947) doivent beaucoup aux pressions du PCF et de la CGT. La mémoire militante valorise cet héritage, mais il est vrai que cet aspect est largement gommé de la mémoire commune. De l’extérieur, le communisme est souvent perçu comme un mouvement d’opposition, une force de contestation des institutions, faisant oublier les mécanismes de solidarité nationale et de protection sociale qu’il a grandement contribué à mettre en œuvre au plus haut niveau de l’État.

Ce gommage de l’impact du PCF sur nos institutions nationales est notamment à corréler avec la diffusion d’une image du communisme associée au totalitarisme, en particulier depuis les années 1990 et le succès du Livre noir du communisme dirigé par Stéphane Courtois. L’aspect criminel, réel, du communisme tel qu’il s’est exprimé dans les pays socialistes, a fait passer au second plan que ce mouvement a aussi été un acteur de réformes progressistes dans les pays capitalistes.

En outre, ce legs gouvernemental a été compliqué à gérer par le PCF après sa seconde participation au gouvernement, en 1981-1984. Là aussi, des acquis sont à mettre au crédit des ministres communistes qui favorisent l’extension des droits syndicaux et le développement des services publics durant les premières années de la présidence de Mitterrand, marquées par les nationalisations et les conquêtes sociales. Les réformes promues par le cabinet d’Anicet Le Pors, dirigé par un ancien responsable des fonctionnaires CGT, assurent ainsi un élargissement de la fonction publique, jusque-là limitée aux administrations de l’État, aux collectivités territoriales, aux établissements publics hospitaliers et aux établissements publics de recherche.

Le « Plan Rigout », du nom du Ministre de la formation (Marcel Rigout), permet à des jeunes sans diplôme de suivre des stages de formation en alternance. Mais les ministres communistes deviennent, pour l’équipe dirigeante du PCF autour de Georges Marchais, les boucs émissaires des errements du parti au début des années 1980. Ils doivent quitter le gouvernement en juillet 1984 sans explication politique. Les quatre ministres regretteront les conditions de leur départ et la faiblesse de la valorisation de leur action gouvernementale au sein du parti. Ils prendront d’ailleurs tous leurs distances avec la direction, notamment Charles Fiterman, chef de file des « refondateurs ».

LVSL – Vous évoquez, dans vos travaux, la « désouvriérisation » du PCF qui s’opère dans les années 1970. Malgré la désindustrialisation française, on peut toutefois se demander comment le PCF aurait pu stratégiquement accompagner cette mutation, alors que l’identité ouvrière elle-même se désagrège.

J. M. – Au cours des années 1970, le PCF commence à perdre son caractère ouvrier. Non seulement le poids des catégories ouvrières régresse dans les rangs militants au profit notamment des enseignants et de professions intermédiaires, mais les nouveaux permanents, dont le nombre n’a jamais été aussi élevé, ont une expérience ouvrière de plus en plus réduite. Vous avez raison : cette évolution renvoie en premier lieu à des mutations sociologiques profondes qui voient le groupe des ouvriers travaillant dans de grandes usines se réduire.

Mais le monde ouvrier reste cependant numériquement très important : il se diversifie plus qu’il ne disparaît, avec un essor des travailleurs des services et une féminisation du salariat. La recomposition des classes populaires à l’œuvre fragilise un parti qui n’est alors pas en mesure de s’ouvrir aux nouvelles figures populaires : travailleurs issus de l’immigration nord-africaine, femmes employées dans les services à la personne, intérimaires de la logistique, etc. La focalisation sur les figures industrielles et masculines de la classe ouvrière n’a probablement pas aidé le mouvement communiste à renouveler sa base populaire dans les années 1970-1980.

« Le mouvement de désouvriérisation a été renforcé par des stratégies organisationnelles qui ont favorisé les élus et délaissé les syndicalistes. »

En outre, dans les années 1990-2000, la direction du PCF abandonne une politique des cadres qui était jusqu’ici favorable aux militants d’origine populaire, formés dans le parti et promus aux postes dirigeants. Le mouvement de désouvriérisation a été renforcé par des stratégies organisationnelles qui ont favorisé les élus et délaissé les syndicalistes. Dans un contexte de baisse continue de l’activité militante, les élus et leur entourage jouent un rôle de plus en plus central dans la reproduction de l’appareil du PCF, entraînant une professionnalisation de l’engagement communiste autour des collectivités territoriales.

Certes, les évolutions du style de vie des classes populaires, de leur insertion professionnelle et de leur ancrage territorial concourent à les éloigner de l’organisation communiste et plus généralement de l’action militante, notamment syndicale. Leur culture de classe s’est fragilisée. Mais ces classes n’ont pas disparu et elles portent toujours des aspirations au changement comme l’a montré la mobilisation des Gilets jaunes. À cet égard, les syndicalistes, mais aussi les militants associatifs et les animateurs de quartier, apparaissent comme des relais précieux vers les fractions les plus fragiles de la population.

Dans la dernière période, l’animation sociale constitue d’ailleurs une filière de renouvellement d’un communisme populaire ancré dans les réalités urbaines. J’évoque notamment dans l’ouvrage la figure d’Azzédine Taïbi, récemment réélu maire de Stains, fils d’ouvrier et d’immigrés algériens, qui a commencé à travailler comme animateur de quartier à 17 ans. Son cas, comme celui d’Abdel Sadi à Bobigny, souligne l’importance du secteur de l’animation pour le renouvellement d’un personnel politique d’origine populaire.

LVSL – On est marqué par l’influence, voire l’ingérence, de l’Internationale communiste de Moscou puis du Kominform sur la doctrine nationale du PCF. Comment le Parti a-t-il géré sa stratégie d’organisation politique après la chute de l’URSS ?

J. M. – Il faut tout d’abord souligner que la centralisation du mouvement communiste autour d’une Troisième Internationale dite communiste s’explique par les contrecoups de la Première guerre mondiale sur le mouvement ouvrier européen. Sa naissance, en mars 1919 à Moscou, puis son extension, constituent une réaction directe à la compromission des dirigeants socialistes européens dans la boucherie de la guerre. Ces derniers ont tourné le dos à leurs déclarations pacifistes, et appuient leurs gouvernements respectifs dans l’effort de guerre. Pour remédier à cette trahison des valeurs internationalistes, l’Internationale communiste entend développer une structure hiérarchisée et disciplinée, à l’inverse de la Deuxième Internationale, fédération de partis socialistes indépendants les uns des autres.

La dimension internationale est une composante constitutive du mouvement communiste, qui s’organise en « parti mondial de la révolution » au nom de la défense des intérêts généraux de l’humanité : la disparition des antagonismes de classe par la victoire du prolétariat mettra fin aux guerres entre nations. Des partis communistes doivent se constituer par la transformation des anciens partis socialistes débarrassés de leurs éléments « opportunistes » et « social-chauvins », afin de former des sections nationales de l’Internationale communiste.

Mais l’Internationale communiste s’est en réalité rapidement transformée en instrument mis au service exclusif des bolcheviques et de la diplomatie de l’Union soviétique. À partir de 1924-1925, elle a été vecteur d’une réorganisation des partis communistes sur un modèle stalinien proscrivant toute divergence interne. La subordination du parti français aux intérêts de l’État soviétique s’est accompagnée de l’étouffement de la démocratie interne et d’une soumission de la politique du PCF aux orientations de l’équipe de Staline. De fines marges de manœuvre existaient et Maurice Thorez s’est appuyé sur des ouvertures pour défendre sa politique de Front populaire, devenue une orientation de l’Internationale communiste en 1935. Mais le tournant du Pacte germano-soviétique en août 1939 est là pour illustrer qu’en dernier ressort, ce sont bien les intérêts de l’URSS qui primaient.

« La fin de l’URSS signe l’acceptation d’une diversité d’opinions à la tête du PCF avec l’abandon du modèle autoritaire du centralisme démocratique. »

Le PCF a longtemps été l’un des plus fidèles soutiens des Russes au sein du mouvement communiste international, contrairement aux Italiens qui dès 1956 ont défendu l’idée d’une diversité de modèles nationaux de communisme. Si des distances ont été prises au milieu des années 1970, par Georges Marchais lui-même, la fin de cette décennie est marquée par un réalignement du PCF sur les positions du Parti communiste d’Union soviétique.

La formule du « bilan globalement positif » des pays socialistes puis le soutien à l’intervention russe en Afghanistan en 1979 en sont des illustrations. Durant toutes les années 1980, malgré les signes de décrépitude des régimes socialistes européens, le PCF célèbre toujours leurs avancées démocratiques et sociales. Pourtant, comme je le montre dans l’ouvrage, de nombreux militants, intellectuels ou ouvriers, contestent cette façon de rendre compte de la situation dans les pays de l’Est.

Pour les dirigeants communistes français, l’inscription dans le « camp socialiste » est remise en cause par la force des choses, malgré eux, avec le démantèlement de l’Union soviétique en 1991. La tentative de coup d’État en août de cette année par des partisans d’une ligne dure au sein du Parti communiste d’Union soviétique n’est pas dénoncée clairement par la direction du PCF, qui insiste sur les « conditions de l’éviction de Mikhaïl Gorbatchev », évitant ainsi de condamner catégoriquement le putsch. Jusqu’au bout, les responsables du PCF se sont ainsi attachés à soutenir le régime soviétique.

La fin de l’URSS signe l’acceptation d’une diversité d’opinions à la tête du PCF avec l’abandon du modèle autoritaire du centralisme démocratique. Il est possible d’afficher publiquement son désaccord et les structures locales fonctionnent de manière plus autonome. Les discours d’ouverture et l’acceptation d’un pluralisme idéologique depuis les années 1990 n’empêchent cependant pas un certain verrouillage de l’organisation avec une attribution discrétionnaire des postes à responsabilité, dans un entre-soi de cadres naviguant entre la place du Colonel-Fabien (le siège du parti), les bureaux du quotidien L’Humanité et les cabinets et groupes d’élus des assemblées (Sénat, Assemblée nationale, conseils régionaux et départementaux). Par un jeu de cooptation et d’activation de réseaux externes, les cadres nationaux contrôlent toujours efficacement les débats internes. La fermeture de l’appareil sur lui-même continue ainsi d’être dénoncée par les « refondateurs », qui finissent par quitter le parti en 2010.

À la fin de l’année 2018, le mouvement d’acceptation des tendances internes débouche cependant sur une remise en cause inédite du secrétaire national du parti, Pierre Laurent, qui doit laisser la place à Fabien Roussel, cadre de la puissante fédération du Nord ayant soutenu un texte alternatif à celui de la direction nationale lors du dernier congrès. Le principal point de friction concerne les stratégies d’alliance électorale : les opposants se fédèrent dans la dénonciation de l’« effacement » du PCF produit par l’absence de candidats aux couleurs du parti lors de certaines élections, tout particulièrement aux scrutins présidentiels de 2012 et 2017 lors desquels le PCF a soutenu la candidature de Jean-Luc Mélenchon.

LVSL – Vous évoquez les filiations mémorielles établies par le PCF pour s’inscrire dans l’histoire nationale, à l’image de l’ancrage du mouvement communiste dans la succession de la Révolution française au moment du Front populaire. La mémoire du passé révolutionnaire est toujours présente au PCF, avec un fort attachement aux figures des révolutions russes et cubaines pour ne prendre que ces exemples. Comment les militants d’aujourd’hui articulent cette mémoire révolutionnaire avec l’activité et la stratégie du PCF qui est essentiellement institutionnelle et légaliste ?

J. M. – Pour légitimer leur action et l’inscrire dans l’histoire nationale, les communistes français ont constamment mobilisé les images de la Révolution française. Cette célébration du passé national dans une finalité politique intervient dès le congrès de Tours, en décembre 1920. Les défenseurs de l’adhésion à l’Internationale communiste mettent alors en rapport la situation des bolcheviques russes confrontés à la guerre civile avec les menaces qui pesaient sur les révolutionnaires français en 1792-1793.

La rupture avec la SFIO comprise dans l’ « union sacrée », et l’entrée dans le communisme se font au nom d’un retour aux sources du mouvement ouvrier et socialiste français. À l’inverse, leurs opposants, tel Léon Blum, présentent le bolchevisme comme un courant étranger au socialisme français. Au sein du jeune Parti communiste, l’appropriation de la nouvelle culture bolchevique se fait au nom d’une réactivation de la tradition révolutionnaire française, des combattants de 1830, 1848 ou de la Commune de Paris.

Au moment du Front populaire, la filiation avec la Révolution française justifie une stratégie institutionnelle légaliste et d’alliance avec les autres forces de gauche. Le type d’éléments de l’histoire révolutionnaire française mis en avant, avec une valorisation radicale du peuple sans-culotte ou une référence plus consensuelle aux représentants jacobins, peut en réalité varier selon les individus et les moments. D’une façon générale, la mémoire militante communiste est à la fois révolutionnaire et républicaine depuis le milieu des années 1930.

« La tension entre radicalité révolutionnaire et implication dans le jeu politique institutionnel traverse toute l’histoire du PCF. »

Une telle mémoire révolutionnaire est effectivement toujours présente dans les rangs militants. S’il s’agit seulement de célébrations symboliques, la référence aux épisodes révolutionnaires, qu’ils soient nationaux ou étrangers, n’entre pas véritablement en tension avec une stratégie modérée d’implication dans le jeu politique institutionnel. Au sein du PCF, le répertoire révolutionnaire a ainsi tendance à se réduire à une fonction identitaire de rassemblement interne : il s’agit de favoriser la cohérence militante autour de valeurs communes et de marquer la différence avec les socialistes, plus en retrait dans l’appropriation des symboles révolutionnaires.

Cette culture révolutionnaire joue ainsi un rôle important pour les jeunes communistes ainsi que dans la trajectoire des nouveaux adhérents vers le parti ou les travaux des intellectuels communistes. Mais cette culture révolutionnaire tend à s’effacer dans les débats entre dirigeants nationaux ou lors de la discussion des grandes orientations pendant les congrès. Il faut dire aussi qu’en France, l’étape de la prise de pouvoir a été rapidement associée pour les communistes à une phase pacifique et parlementaire, dès le moment du Front populaire et encore plus à la Libération et, bien sûr, après l’abandon de la référence à la dictature du prolétariat en 1976. De fait, la révolution est surtout renvoyée au passé national ou aux situations étrangères.

Face à cela, des militants affichent régulièrement leur opposition à différents moments de l’histoire du PCF en estimant que sa direction a trop délaissé la perspective révolutionnaire pour se compromettre avec les institutions bourgeoises. C’est surtout le cas dans les années 1968 : de nombreux jeunes communistes, souvent exclus, vont alimenter des groupes révolutionnaires situés à l’extrême-gauche, qualifiés de « gauchistes » par le PCF. Plus récemment, des jeunes militants vont, dans les années 2010, essayer de contester le pouvoir pris par les élus et leurs collaborateurs en réactivant une rhétorique révolutionnaire qu’ils estiment être passée au second plan, au risque d’effacer la singularité du PCF à gauche. La tension entre radicalité révolutionnaire et implication dans le jeu politique institutionnel traverse toute l’histoire du PCF : on touche là aussi à un enjeu toujours actuel pour la gauche de transformation sociale.


Edité le 10-12-2020 à 23:56:59 par Xuan




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