| | | | | | | | marquetalia | | Grand classique (ou très bavard) | | 9697 messages postés |
| Posté le 06-12-2020 à 18:38:20
| Il y a cent ans,le PCF vit le jour au congrès de Tours.a noter un article du Monde Diplomatique de ce mois ci "il y a cent ans naissait un parti authentiquement populaire"-sachant que Henri Curiel faisait parti du Parti communiste français-
Edité le 06-12-2020 e 18:39:01 par marquetalia
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| | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 06-12-2020 à 23:35:15
| https://www.monde-diplomatique.fr/2020/12/MISCHI/62584 - C'est un article de Julian Mischi. Il y a cent ans naissait un parti authentiquement populaire Dès quil vit le jour, en décembre 1920, le Parti communiste français revendiqua une place singulière dans le paysage politique hexagonal : celle de la seule formation populaire, dirigée par des gens du peuple pour servir les intérêts de celui-ci. À lheure où le fossé entre classes dirigeantes et classes laborieuses paraît plus profond que jamais, son histoire est riche denseignements. par Julian Mischi Le Monde diplomatique Derrière la tribune, une grande banderole reprend la formule de Karl Marx et Friedrich Engels : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Elle est surmontée dune bannière arborant le slogan de la Ire internationale : « Lémancipation des travailleurs sera luvre des travailleurs eux-mêmes ». En ce 25 décembre 1920 souvre à Tours le 18e congrès de la Section française de lInternationale ouvrière (SFIO), à lissue duquel une très large majorité des délégués du Parti socialiste (70 % des mandats) décident dadhérer à lInternationale communiste (IC). Cette dernière, également dénommée IIIe Internationale, a été créée lannée précédente, en mars 1919, sous limpulsion de Lénine et des bolcheviks russes dans lespoir détendre leur révolution au monde entier. Les débats tenus lors de ce congrès fondateur et dans son sillage nont pas seulement une valeur historique. La recherche dune solidarité internationale dépassant les égoïsmes nationaux, le contrôle délus ayant tendance à se compromettre avec les institutions bourgeoises ou encore les réflexions sur larticulation du combat politique et des luttes syndicales résonnent fortement avec des préoccupations actuelles. Le mouvement communiste a en effet su développer des réseaux militants dans la France ouvrière, et plus largement populaire, urbaine ou rurale. Or la capacité à prendre en compte et à porter les intérêts des classes populaires est ce qui manque aux partis de gauche aujourdhui. Au congrès de Tours, les défenseurs de ladhésion à lIC veulent tourner la page dune SFIO qui sest, selon eux, compromise en participant au gouvernement d « union sacrée » durant la première guerre mondiale (Jules Guesde fut même ministre dÉtat). Ils sont animés dune hostilité aux parlementaires qui ont versé dans la « collaboration de classe » et ont renié les principes révolutionnaires et pacifistes de la IIe Internationale. Ils affichent une défiance à légard des dirigeants sociaux-démocrates qui nont pas rendu de comptes à la base tout en soutenant la répression étatique contre les voix syndicalistes et féministes, notamment qui sélevaient face à la boucherie perpétrée sur le continent européen. Dans le parti « de type nouveau » exigé par les bolcheviks et espéré par les militants internationalistes, le groupe parlementaire et la presse seront soumis au contrôle des militants. Le décalage entre les députés et la masse du parti est important : à contre-courant des adhérents, une cinquantaine de parlementaires sur soixante-huit refusent, à limage de Léon Blum, ancien chef de cabinet du ministre des travaux publics pendant la guerre, de suivre la majorité ; ils font scission en maintenant la SFIO. Une demande de radicalisation Évoquant la compromission de deux députés socialistes de son département, le délégué de la fédération du Cher, le cordonnier Émile Lerat, affirme lors du congrès : « Nous sommes antiparlementaires, parce que nous constatons laction néfaste de nos élus. Nous disons que moins nous avons délus, plus nous avons dadhérents. Nous en avons assez, chez nous, dêtre des machines à cotiser et de servir les intérêts de quelques individus qui, une fois munis dun mandat, nous combattent, détruisent lunité de chez nous, détruisent lorganisation et vont faire le Bloc national (1) (
). Nous en avons assez du Parti socialiste uniquement électoral, nous voulons un Parti socialiste révolutionnaire (2). » Ladhésion à lIC exprime une demande de radicalisation du socialisme, autant que le soutien à la révolution doctobre 1917, perçue comme ayant établi en Russie un « pouvoir prolétarien » . Les principaux rédacteurs de la motion dadhésion à lIC, linstituteur syndicaliste Fernand Loriot et le journaliste Boris Souvarine, sont absents lorsque souvre le congrès, car ils sont en prison. Ils font partie des nombreux militants arrêtés depuis le printemps 1920 au motif de leur implication fantasmée dans un vaste « complot » ourdi en Russie. Lépouvantail de la menace contre la sûreté de lÉtat a aussi été brandi pour réprimer les cheminots en grève ; quinze mille dentre eux sont tout simplement révoqués. Le Parti communiste en gestation doit être capable de résister aux coups de boutoir de lÉtat bourgeois, tout en assurant la surveillance, en interne, des « carriéristes ». Doù linsistance sur la discipline. Le principe de la « centralisation démocratique » est lune des vingt et une conditions de ladhésion à lIC édictées par les bolcheviks lors de leur congrès de juillet 1920 : « À lépoque actuelle de guerre civile acharnée, le Parti communiste ne pourra remplir son rôle que sil est organisé de la façon la plus centralisée, si une discipline de fer confinant à la discipline militaire y est admise. » Cette exigence de centralisation relève denjeux propres à la défense de la révolution en Russie et aux insurrections qui éclatent ailleurs en Europe, mais elle correspond aussi aux attentes des militants français, pour qui la mise en pratique des déclarations socialistes nécessite une organisation stricte. La base militante aspire à passer des paroles aux actes. « Trop daction verbale et pas assez daction pratique » , regrette par exemple un délégué de Seine-et-Oise (3). De son côté, Ernest Denante, instituteur et représentant du Vaucluse, sécrie : « Nous sommes pour la IIIe Internationale, parce quelle nous apporte une discipline sévère devant laquelle nous sommes heureux et fiers de nous incliner, parce que nous ne voulons pas que le Parti socialiste soit une maison grande ouverte où pénètre qui veut, où lon fait ce que lon veut, où la plupart du temps on ne fait rien. Nous sommes pour la IIIe Internationale parce quelle condamne le réformisme. Parce quelle condamne ce passé dont nous rougissons, le passé du socialisme de guerre (4). » Au-delà de lépisode du congrès de Tours, dont il faut se garder de faire un « mythe des origines » , la création dun parti communiste en France sest déroulée en plusieurs étapes. Le nom même de « communiste » nest définitivement adopté par le nouveau parti quen janvier 1922. Plusieurs années sécoulent avant que se forme un parti réellement différent de lancien parti socialiste, sous leffet de nombreux départs et de la bolchevisation, à partir de 1925, sur le modèle du Parti communiste dUnion soviétique. Rapidement, des dirigeants issus de la SFIO, comme linstituteur Ludovic-Oscar Frossard, premier secrétaire du parti jusquen janvier 1923, quittent une organisation doù sont également mis à lécart des syndicalistes de tendance libertaire, comme le correcteur dimprimerie Pierre Monatte. À linstar de Souvarine et de Loriot, la plupart des fondateurs séloignent, de gré ou de force, dun parti où la démocratie interne est progressivement étouffée (5). Alors que la SFIO était dominée par une élite dintellectuels et de membres des professions libérales, avec de nombreux avocats ou journalistes, le Parti communiste se construit à partir du milieu des années 1920 autour de dirigeants dorigine ouvrière. Il valorise une organisation en cellules dentreprise, là où la SFIO était structurée en sections locales, et promeut laction syndicale de ses membres. Sous limpulsion de lIC, il favorise la présentation aux élections de candidats ouvriers. Pierre Semard, ancien syndicaliste révolutionnaire, cheminot révoqué en 1920, devient secrétaire général du parti en 1924. Cest aussi sous limpulsion de Moscou que les communistes sengagent dans les luttes anticoloniales, alors que la SFIO se contentait jusque-là de dénoncer les abus du colonialisme. Ils appellent ainsi à lévacuation du Maroc et à la fraternisation avec Abdelkrim Al-Khattabi lors de la guerre du Rif, en 1925-1926. LUnion intercoloniale, créée début 1922, rassemble des militants originaires des colonies françaises autour de revendications dégalité politique (droit de vote) et sociale ( « À travail égal, salaire égal » ). Sa section indochinoise est animée par Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh qui deviendra en septembre 1945 chef du gouvernement de la République démocratique du Vietnam, candidat communiste aux élections municipales de 1925 à Paris. LIC impulse des solidarités transnationales, fédérant, autour de ses actions et de ses agents, des courants anticolonialistes, panafricanistes et antiracistes. Lengagement communiste seffectue à diverses échelles, au sein de réseaux transnationaux comme dans les communes françaises, où se développe, à partir des années 1930, tout un maillage dassociations amies, parallèlement à létablissement de municipalités « rouges » et à un essor militant. Ladaptation du message communiste aux réalités de la société française permet sa diffusion au sein des grandes forteresses ouvrières, telles les usines Renault de Billancourt, à louest de Paris, et jusque dans les campagnes, où il répond aux aspirations de défense des petites propriétés familiales fragilisées par la concentration des terres. Parmi les nouveaux députés communistes élus en 1936, au moment du Front populaire, se trouvent notamment Alfred Costes, ancien ajusteur chez Renault, élu à Boulogne-Billancourt, et Marius Vazeilles, pépiniériste impliqué dans le syndicalisme agricole, pour la Corrèze. Mineurs, métallurgistes, valets de ferme
La lutte pour lémancipation du prolétariat sarticule avec des revendications dordre syndical, féministe ou anticolonialiste. Les femmes, les descendants dimmigrés et les catégories populaires trouvent au sein du Parti communiste français (PCF) un vecteur de protestation contre la société capitaliste et une source démancipation individuelle, à rebours de la position subalterne quils occupent dans la société. Le cas de Martha Desrumaux, seule femme à participer aux accords de Matignon en 1936, est éclairant. Issue dune famille pauvre du Nord, elle doit quitter lécole dès ses 9 ans pour travailler comme bonne, puis comme ouvrière dans le textile, un secteur où elle anime plusieurs grèves alors quelle ne sait ni lire ni écrire. Elle entre à la direction du PCF en 1932, après son passage à lÉcole léniniste internationale de Moscou. Contre les visions schématiques qui réduisent le communisme à sa dimension bureaucratique ou autoritaire, il est important de souligner que le communisme à la française recouvre aussi cette réalité. Dès le milieu des années 1930, le PCF devient un parti de masse très puissant. De la Libération aux années 1970, il domine le paysage politique de la gauche française, captant le quart des suffrages sous la IVe République. Son soutien actif au gouvernement de Front populaire en 1936 et sa participation au pouvoir à la Libération permettent de grandes avancées sociales : congés payés, création de la Sécurité sociale avec Ambroise Croizat et de la fonction publique avec Maurice Thorez, réduction du temps de travail, etc. De fait, la « menace » du communisme au sein des pays capitalistes a conduit à des réformes qui ont amélioré le sort des classes laborieuses durant le « court XXe siècle » (6). Le développement de lÉtat-providence après la seconde guerre mondiale apparaît même aux yeux des conservateurs comme un moyen déviter une révolution sociale. En France, les communistes font accéder des hommes dorigine populaire aux plus hautes fonctions de lÉtat, sinon réservées aux élites économiques et culturelles. On peut mentionner, entre autres, Marcel Paul, ministre de la production industrielle de novembre 1945 à décembre 1946 : pupille de lAssistance publique, il travaille comme valet de ferme dès lâge de 13 ans avant dêtre versé dans la marine, dont il sort avec un brevet délectricien (7). Ouvrier à la centrale de Saint-Ouen, au nord de Paris, il devient un dirigeant syndical de premier plan. Résistant, il est déporté à Buchenwald. Il y organise un comité de défense des intérêts des détenus français, dont bénéficie notamment lindustriel Marcel Dassault. À la Libération, il est chargé de la nationalisation de lélectricité et du gaz ; il contribue à faire de lentreprise publique un modèle social en établissant un statut du personnel très avancé. Animé par des militants dorigine populaire alliés à des intellectuels, des scientifiques et des artistes (Louis Aragon, Frédéric Joliot-Curie, Pablo Picasso
), le mouvement communiste français constitue une entreprise inédite de subversion des règles du jeu politique. Pour cela, il a mis en place des dispositifs de formation et de promotion de cadres dorigine populaire. Le trio dirigeant formé par Thorez, Benoît Frachon et Jacques Duclos, qui ont été respectivement mineur, métallurgiste et ouvrier pâtissier, aux responsabilités du milieu des années 1920 aux années 1960, symbolise lidentité populaire des porte-parole du parti. Logiquement, ces derniers se sont éloignés de la condition ouvrière en devenant très tôt des permanents, des « révolutionnaires professionnels » . Les dirigeants communistes sont en outre issus dune élite populaire : ils ont accédé à une instruction scolaire relativement longue pour leur classe. Les ouvriers peu qualifiés, les immigrés et les femmes sont souvent cantonnés, eux, aux échelons de base de lorganisation. Néanmoins, ces populations, pratiquement absentes des autres partis, peuvent, grâce à leur engagement, saffirmer dans lespace public. Ainsi, le PCF se singularise en étant jusquà la fin du XXe siècle, et de loin, le parti le plus féminin au sein dun paysage politique très masculin. En dépit du conservatisme moral quil manifeste à partir des années 1930, il rend possible un féminisme pratique pour des femmes dont lentrée dans laction militante implique la transgression des schémas dominants. Le PCF nuvre donc pas seulement à « ouvriériser » les assemblées électives françaises. Il est aussi, à partir de la Libération, le principal acteur de leur féminisation. Odette Roux, une institutrice qui a rejoint le parti dans la clandestinité en janvier 1941, résistante avec son mari (mort dans une prison allemande), est élue maire des Sables-dOlonne en mai 1945. À 28 ans, elle devient la première femme à la tête dune sous-préfecture. En octobre de la même année, dix-sept des trente-trois premières femmes élues députées sont communistes. En 1956, il ny a plus que dix-neuf femmes à lAssemblée nationale, mais quinze sont communistes. Parmi elles, Eugénie Duvernois, infirmière, ancienne résistante et déportée (son mari est mort à Mauthausen), élue de Seine-et-Oise. Le PCF constitue un puissant outil démancipation individuelle pour des militants, femmes et hommes, qui peuvent grâce à lui lutter contre les élites bourgeoises et masculines dans leurs communes et leurs entreprises. Mais il laisse peu de place aux voix discordantes : toute divergence interne est traquée au nom de lunité. Dans un parti stalinisé, des « affaires » sont montées de toutes pièces par Thorez et ses fidèles pour écarter des rivaux jusquau début des années 1960. En 1961, Laurent Casanova, responsable des relations avec les intellectuels, et Marcel Servin, secrétaire à lorganisation, accusés d« activité fractionnelle », sont ainsi démis de leurs fonctions dirigeantes et rétrogradés à la base. Ces deux cadres avaient eux-mêmes participé en 1952 à la mise à lécart brutale de Charles Tillon et André Marty, deux dirigeants historiques, responsables du parti pendant la guerre. Vecteur dentraide dans les usines et les quartiers, outil de lutte contre la domination patronale et lexclusion politique des classes populaires, lengagement communiste peut également être synonyme de sectarisme. À cette ambivalence se superpose un décalage entre la situation des communistes dans les pays capitalistes et ce qui se passe en URSS, puis dans les démocraties populaires qui sétablissent au sortir de la seconde guerre mondiale. Ainsi, des syndicalistes rejoignent le PCF dans la perspective détablir des contre-pouvoirs ouvriers dans les usines alors que, dans le même temps, les syndicats de la Russie soviétique sont des instruments de contrôle des travailleurs tournés vers des objectifs de productivité. LIC sest rapidement transformée en un instrument au service exclusif de la diplomatie de lUnion soviétique. Même après la dissolution de lInternationale, en 1943, le PCF se révèle lun des plus fidèles soutiens de Moscou au sein du mouvement communiste international, contrairement à son homologue italien. Lautre grand parti communiste dEurope de lOuest défend en effet dès 1956 lidée dune diversité des modèles nationaux de communisme. Si, en 1968, le PCF condamne lintervention en Tchécoslovaquie des forces du pacte de Varsovie, et sil prend ses distances avec le modèle soviétique au milieu de la décennie suivante, en même temps quil sengage dans une politique d« union de la gauche » avec le Parti socialiste (PS), il se réaligne rapidement. Georges Marchais, ancien métallurgiste et secrétaire général du parti de 1972 à 1994, inscrit la formule du « bilan globalement positif » des pays socialistes dans la résolution votée par le 23e congrès, en 1979. Les dirigeants communistes français continueront de défendre la supériorité des régimes socialistes jusquau démantèlement de lUnion soviétique, en 1991. Lorsque celui-ci intervient, la puissance populaire du PCF sest déjà très fortement érodée sous leffet combiné de loffensive des forces néolibérales, de la conquête du pouvoir par le PS et de la désindustrialisation. En restant au gouvernement au moment du « virage de la rigueur » , en 1983, le PCF doit se résigner à des politiques néolibérales quil dit pourtant vouloir combattre. Cette ambiguïté, très coûteuse électoralement, se poursuit avec sa participation au gouvernement de M. Lionel Jospin (PS) entre 1997 et 2002. Dans le même temps, léclatement du groupe ouvrier fragilise un parti qui nest plus en mesure de souvrir aux nouvelles figures populaires : travailleurs issus de limmigration nord-africaine, femmes employées dans les services à la personne, intérimaires de la logistique, etc. Dautant que, durant les années 1990-2000, la direction du PCF délaisse la question de la représentation des classes populaires et cherche surtout à adapter son discours aux attentes des classes moyennes (8). Dans un contexte de baisse continue de lactivité militante, les élus et leurs collaborateurs jouent un rôle de plus en plus central dans la reproduction de lappareil du PCF, entraînant une professionnalisation de lengagement communiste autour des collectivités territoriales, à distance des réseaux syndicaux. Si le PCF, cent ans après sa fondation, est devenu un petit parti, au poids électoral négligeable (2,49 % des suffrages aux dernières élections européennes), il conserve malgré tout une base militante (près de cinquante mille cotisants). Il gère encore cinquante villes de plus de dix mille habitants. La réélection en 2020 de M. Azzedine Taïbi à la tête de la municipalité de Stains, commune de quarante mille habitants au nord de Paris, montre quun communisme populaire peut se renouveler à travers le milieu de lanimation sociale. Fils douvriers et dimmigrés algériens, ce militant antiraciste a commencé à travailler comme animateur de quartier à lâge de 17 ans. Certes, les évolutions du style de vie des classes populaires, de leur insertion professionnelle et de leur ancrage territorial concourent à les éloigner de lorganisation communiste et, plus généralement, de laction militante. Mais ces classes nont pas disparu, et elles portent toujours des aspirations au changement, comme la rappelé à partir de lautomne 2018 la mobilisation des « gilets jaunes » (9). À léchelle européenne, la victoire de la social-démocratie sur le communisme a été de courte durée. Au-delà des partis communistes, lensemble de la gauche est en crise au début du XXIe siècle. La contribution des sociaux-démocrates au démantèlement de lÉtat-providence et leur alignement sur les intérêts des milieux financiers les ont compromis. Les records dabstention électorale, mais aussi lessor du vote dextrême droite, dénotent une crise généralisée de la démocratie représentative, où la distance entre les élites dirigeantes et les populations laborieuses sest considérablement creusée. En ce sens, le projet communiste reste dactualité. Julian Mischi Chercheur en sociologie à lInstitut national de recherche pour lagriculture, lalimentation et lenvironnement (Inrae), auteur de louvrage Le Parti des communistes. Histoire du Parti communiste français de 1920 à nos jours, Hors datteinte, Marseille, 2020. (1) Coalition de partis du centre et de droite au pouvoir de 1919 à 1924. (2) « 18e Congrès national tenu à Tours les 25, 26, 27, 28, 29 & 30 décembre 1920 », compte rendu sténographique, Parti socialiste (SFIO), Paris, 1921. (3) Ibid. (4) Ibid. (5) Julien Chuzeville, Un court moment révolutionnaire. La création du Parti communiste en France (1915-1924), Libertalia, Montreuil, 2017. (6) Cf. Eric Hobsbawm, LÈre des extrêmes. Histoire du court XXe siècle (1914-1991), Agone, Marseille, 2020 (1re éd. : 1994). (7) Nicolas Chevassus-au-Louis et Alexandre Courban, Marcel Paul. Un ouvrier au Conseil des ministres, Éditions de lAtelier, Ivry-sur-Seine, 2020. (8) Lire « Comment un appareil séloigne de sa base », Le Monde diplomatique, janvier 2015. (9) Lire « Le peuple des ronds-points », Manière de voir, n° 168, décembre 2019 - janvier 2020.
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Evolutions statistiques par Cécile Marin
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| | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18571 messages postés |
| Posté le 10-12-2020 à 23:54:31
| Un deuxième article à partir des travaux de Julien Mischi, ce qui n'en fait pas une référence sur l'ensemble des sujets. « LE PCF A PERMIS À DES CATÉGORIES DOMINÉES DE SAFFIRMER DANS LESPACE PUBLIC » ENTRETIEN AVEC JULIAN MISCHI Sur Le vent se lève Par Maxime Coumes -21 novembre 2020
Le congrès de Tours, décembre 1920 © Agence de presse Meurisse. Le Parti communiste français célèbre ses 100 ans dexistence. Adhérant à la IIIe Internationale lors du congrès de Tours de 1920, quelques années après la Révolution russe, la Section française de lInternationale communiste fait alors scission avec la SFIO et devient le PCF. Julian Mischi, sociologue spécialiste des classes populaires et du militantisme, publie une riche synthèse de cette histoire centenaire, au plus près du renouveau historiographique. À lheure où les classes populaires sabstiennent massivement de voter et où les partis politiques traversent une véritable crise de confiance, lhistoire du PCF pourrait permettre de remettre au goût du jour lidéal démancipation collective. Entretien réalisé par Maxime Coumes. Le Vent Se Lève Dès lintroduction du livre, vous écrivez que « le fait de chercher à comprendre lhistoire du mouvement communiste [
] résonne fortement avec les préoccupations politiques et théoriques de celles et ceux qui ne se satisfont pas aujourdhui de lordre des choses néolibéral. » Selon vous, en quoi lhistoire du Parti communiste français peut-elle alimenter une force et une énergie, alors même que limportance des partis, dans la vie politique française, semble se désagréger ? Julian Mischi Ce livre a beau être un livre dhistoire, il traite en effet denjeux politiques actuels, tout particulièrement concernant la place des classes populaires dans notre société. Le PCF a été, il faut le rappeler, un parti de masse très puissant qui a dominé le paysage politique à gauche, de la Libération aux années 1970. Dès les années 1930, il a su développer des réseaux militants au sein du monde ouvrier urbain mais aussi dans les campagnes et parmi les fractions intellectuelles de la population. Or la capacité à prendre en compte et à relayer les intérêts des couches sociales dominées est lun des principaux défis auquel doit faire face une gauche radicale et écologique largement dépourvue de liens solides avec les milieux populaires. Sur ce plan comme sur dautres, il y a, à mon sens, des leçons à tirer de lhistoire centenaire du mouvement communiste en France. Si, comme vous le dites, le rôle des partis politiques tend à se réduire dans la période récente, cest en partie parce quils se révèlent incapables de tisser des relations fortes avec les populations des quartiers populaires et des espaces ruraux. Les partis peinent à se faire le réceptacle efficace daspirations au changement encore exprimées par une mobilisation comme celle des Gilets jaunes. Or, lorganisation communiste a su pendant un temps incarner une protestation populaire et offrir des relais aux revendications sociales et politiques venant de la base. Je décris par exemple comment le lien avec le monde du travail a été assuré par une articulation étroite avec les réseaux syndicaux et une valorisation des militants des entreprises. Les cellules communistes ont constitué un creuset politique exceptionnel, faisant se côtoyer, selon les lieux, ouvriers dusine, enseignants, femmes au foyer, ingénieurs, paysans, universitaires, employées de bureau, techniciens, etc. Un tel brassage social est absent dune gauche politique qui sest largement embourgeoisée et réduite à des professionnels de la politique. Revenir sur lhistoire du communisme français, cest aussi sinterroger sur les logiques bureaucratiques des partis qui réduisent la démocratie interne, un problème auquel sont confrontés les militants daujourdhui face à des organisations dont le pouvoir est monopolisé par quelques personnes. Le PCF a constitué un formidable outil démancipation individuelle pour des militants, femmes et hommes, qui ont pu lutter contre les élites sociales bourgeoises et masculines, dans leurs communes et sur leur lieu de travail. Mais il a aussi laissé peu de place aux voix discordantes : toute divergence interne était traquée au nom de la nécessaire unité de parti. Couverture Le Parti des communistes
Julian Mischi, Le Parti des communistes Fort de cette histoire, il paraît essentiel de se tourner vers des formes dorganisation non autoritaire, tout en actant que le modèle de parti incarné par le PCF a aussi permis de promouvoir et de former des militants dorigine populaire. Le défi pour une gauche de transformation sociale soucieuse non seulement dentendre mais aussi de porter la voix des classes populaires est de parvenir à construire un modèle organisationnel facilitant lentrée et la promotion des militants de tous les horizons sociaux sans pour autant étouffer la démocratie interne. Prétendre représenter des catégories dominées (femmes, victimes de racisme, travailleurs manuels, etc.) ne peut revenir, dans une perspective démancipation collective, à parler à la place des premiers intéressés. Cela implique de promouvoir ces catégories elles-mêmes, dans une organisation de lutte ainsi renforcée et radicalisée (au sens positif de prise en compte des problèmes à la racine) par des militants porteurs dexpériences variées de la domination. La forme du parti, à condition dêtre bien articulée avec dautres réseaux associatifs et syndicaux, demeure probablement un outil incontournable pour coordonner une lutte anticapitaliste. Outre cette question, toujours en suspens, du modèle organisationnel, cette histoire du PCF se penche également sur dautres enjeux qui raisonnent avec lactualité des dernières mobilisations, en particulier larticulation entre combat politique et luttes syndicales ou encore la constitution dune solidarité internationale dépassant les « égoïsmes nationaux ». LVSL La création du Parti communiste en 1920 marque une rupture dans le champ politique français. Comment sorganise alors limplantation des idéaux communistes en France, en opposition aux pratiques de la SFIO qui restait le parti uni et majoritaire à gauche jusquau congrès de Tours ? J.M. La création dun parti communiste en France sest faite en plusieurs étapes. Ladhésion du Parti socialiste à lInternationale communiste lors du congrès de Tours de décembre 1920 a constitué un élan essentiel dans lémergence du mouvement communiste, mais il a fallu plusieurs années avant de voir se former un parti réellement différent de lancien PS-SFIO, sous limpact notamment de sa bolchevisation à partir de 1924-1925. Les défenseurs de ladhésion à lInternationale communiste voulaient tourner la page dune SFIO qui sétait, selon eux, compromise en participant au gouvernement d « union sacrée » durant la Première guerre mondiale. Au-delà du soutien à la révolution bolchevique de 1917 en Russie, ils affichaient une hostilité à lendroit des élus et une défiance à légard des professionnels de la politique. Dans le parti de « type nouveau » exigé par les bolcheviques et espéré par ces militants, le groupe parlementaire et la presse furent ainsi rapidement contrôlés par la direction du parti. La promotion d « éléments prolétariens » au sein du nouveau parti représente une autre rupture. Face à la SFIO, dominée par une élite dintellectuels et de professions libérales, comptant de nombreux avocats ou journalistes, le Parti communiste se construit à partir du milieu des années 1920 autour de dirigeants dorigine ouvrière. Il valorise une organisation en cellules dentreprise là où la SFIO était structurée en sections territoriales. Les communistes sengagent par ailleurs progressivement dans le soutien aux luttes anticoloniales alors que la SFIO se contente de dénoncer les abus du colonialisme. En 1925-1926, les communistes appellent ainsi à lévacuation du Maroc et à la fraternisation avec Abdelkrim lors de la guerre du Rif. « Les femmes, les enfants dimmigrés et les catégories populaires trouvent en particulier au sein du PCF un vecteur de protestation contre la société capitaliste et une source démancipation individuelle. » La diffusion des idéaux communistes se cristallise en particulier autour de lexpérience soviétique, première révolution socialiste réussie qui est perçue comme ayant établi un « pouvoir prolétarien ». Lattrait du communisme repose également sur une implication des militants dans les luttes sociales et le mouvement syndical, ainsi que sur létablissement dun ensemble de municipalités dans les banlieues urbaines et les régions industrielles. Ladaptation du message communiste aux réalités de la société française explique sa diffusion des grandes forteresses ouvrières jusque dans les campagnes agricoles où il a répondu à des aspirations de défense de la petite propriété familiale. En réalité, les femmes et les hommes sapproprient le communisme comme un support politique à des revendications variées, dordre syndical, féministe, ou encore anticolonialiste. Les femmes, les enfants dimmigrés et les catégories populaires trouvent en particulier au sein du PCF un vecteur de protestation contre la société capitaliste, ainsi quune source démancipation individuelle. Il est important de souligner que le communisme à la française recouvre cette réalité, pour en contrer les visions schématiques réduisant ce mouvement à sa dimension oppressive. LVSL Si les années 30 sont synonymes dune « ouvriérisation » du parti, avec la volonté de promouvoir des cadres issus des milieux populaires, vous précisez toutefois que le PCF est marqué par un certain nombre dinégalités au sein de son organisation. J.M. Animé par des militants dorigine populaire alliés à des intellectuels, le mouvement communiste a constitué une entreprise inédite de subversion des règles du jeu politique. Il a remis en question pendant un temps les logiques sociales qui excluent les classes populaires de la scène politique française. À cet égard, le PCF a occupé une place à part dans la vie politique française dominée par les élites sociales. Sa construction comme parti à direction ouvrière était certes ajustée à un contexte socio-économique favorable, avec une classe ouvrière croissante, mais elle navait rien de naturel et a nécessité une stratégie organisationnelle ciblée, impliquant une attention de tous les instants et des dispositifs de formation et de sélection appropriés. Cette orientation a permis de promouvoir des cadres dorigine populaire qui occupèrent les plus hautes fonctions du parti pendant une très longue période : ce fut le cas de Maurice Thorez, Benoît Frachon et Jacques Duclos, du milieu des années 1920 jusquaux années 1960. Cependant, certaines inégalités sociales du champ politique ont tout de même été reproduites en partie au sein du PCF. Ainsi, les dirigeants se recrutaient parmi les fractions les plus qualifiées du monde ouvrier, des travailleurs souvent employés dans les grandes entreprises ou les services publics. Ils étaient issus dune élite populaire ayant accédé à une instruction primaire relativement longue pour lépoque. À linverse, les ouvriers peu qualifiés, les immigrés ou les femmes étaient souvent cantonnés aux échelons de base de lorganisation. Ce décalage avec les fractions plus fragiles des classes populaires est surtout fort à partir des années 1960-1970, où lon note lessor de mobilisations douvriers dorigine paysanne ou de femmes ouvrières en dehors des rangs communistes. « Parti de masse sensible à la lutte contre les dominations sociales, il a permis à des catégories dominées de saffirmer dans lespace public. » Par ailleurs, les ouvriers devenus dirigeants communistes, cest-à-dire, en quelque sorte, « révolutionnaires professionnels », se sont éloignés par certains aspects de la condition ouvrière. La distance entre les permanents pris dans les logiques dappareil et les groupes populaires au nom desquels ils prenaient la parole est un problème qui se pose à toute organisation militante, confrontée de fait aux inégalités qui traversent le monde politique en produisant des professionnels vivant pour et de la politique. Néanmoins, pour le PCF, la production dune élite militante sest faite en relation étroite avec les milieux populaires, alors que les autres partis étaient et sont toujours largement dominés par des élites économiques et culturelles. Parti de masse sensible à la lutte contre les dominations sociales, il a permis à des catégories dominées de saffirmer dans lespace public. Ainsi, même si la position des femmes communistes est restée fragile par rapport à leurs homologues masculins, le PCF sest singularisé en étant, de loin, le parti le plus féminin au sein dun paysage politique très masculin. Lieu de convergence entre le mouvement ouvrier et le courant féministe dans les années 1920, le PCF senferme ensuite dans une longue période de conservatisme sur le plan de la morale, tout en rendant possible un féminisme pratique pour des femmes issues notamment de milieux populaires, dont lentrée dans laction militante implique la transgression des schémas dominants des rôles de sexe. La féminisation, à partir de la Libération, des assemblées électives (municipalités, Parlement, etc.) doit beaucoup aux communistes et à leur lutte contre les élites politiques bourgeoises et masculines. LVSL Lengagement du PCF au moment du Front populaire et sa participation gouvernementale à la Libération ont permis de grandes avancées sociales, qui rythment encore lorganisation de notre société (congés payés, Sécurité sociale, création de la Fonction publique, réduction du temps de travail, etc.). Pourtant, on a limpression que ce legs communiste dans la structuration des institutions nationales a été refoulé. Comment lexpliquer, à lheure où des intellectuels comme Alain Badiou ou Bernard Friot tentent de réhabiliter la notion de « communisme » ? J. M. La menace du communisme au sein des pays capitalistes a conduit à des réformes qui ont amélioré le sort des classes laborieuses au cours du XXe siècle. Partout en Europe, des législations progressistes se sont déployées sous la pression plus ou moins directe des communistes, tout particulièrement après la Seconde Guerre mondiale. Le développement de lÉtat-Providence apparaît comme une manière déviter une révolution sociale. En France, les acquis du Front populaire en 1936 (le PCF soutient le gouvernement de Léon Blum) ou de la Libération (des communistes participent au gouvernement de septembre 1944 à mai 1947) doivent beaucoup aux pressions du PCF et de la CGT. La mémoire militante valorise cet héritage, mais il est vrai que cet aspect est largement gommé de la mémoire commune. De lextérieur, le communisme est souvent perçu comme un mouvement dopposition, une force de contestation des institutions, faisant oublier les mécanismes de solidarité nationale et de protection sociale quil a grandement contribué à mettre en uvre au plus haut niveau de lÉtat. Ce gommage de limpact du PCF sur nos institutions nationales est notamment à corréler avec la diffusion dune image du communisme associée au totalitarisme, en particulier depuis les années 1990 et le succès du Livre noir du communisme dirigé par Stéphane Courtois. Laspect criminel, réel, du communisme tel quil sest exprimé dans les pays socialistes, a fait passer au second plan que ce mouvement a aussi été un acteur de réformes progressistes dans les pays capitalistes. En outre, ce legs gouvernemental a été compliqué à gérer par le PCF après sa seconde participation au gouvernement, en 1981-1984. Là aussi, des acquis sont à mettre au crédit des ministres communistes qui favorisent lextension des droits syndicaux et le développement des services publics durant les premières années de la présidence de Mitterrand, marquées par les nationalisations et les conquêtes sociales. Les réformes promues par le cabinet dAnicet Le Pors, dirigé par un ancien responsable des fonctionnaires CGT, assurent ainsi un élargissement de la fonction publique, jusque-là limitée aux administrations de lÉtat, aux collectivités territoriales, aux établissements publics hospitaliers et aux établissements publics de recherche. Le « Plan Rigout », du nom du Ministre de la formation (Marcel Rigout), permet à des jeunes sans diplôme de suivre des stages de formation en alternance. Mais les ministres communistes deviennent, pour léquipe dirigeante du PCF autour de Georges Marchais, les boucs émissaires des errements du parti au début des années 1980. Ils doivent quitter le gouvernement en juillet 1984 sans explication politique. Les quatre ministres regretteront les conditions de leur départ et la faiblesse de la valorisation de leur action gouvernementale au sein du parti. Ils prendront dailleurs tous leurs distances avec la direction, notamment Charles Fiterman, chef de file des « refondateurs ». LVSL Vous évoquez, dans vos travaux, la « désouvriérisation » du PCF qui sopère dans les années 1970. Malgré la désindustrialisation française, on peut toutefois se demander comment le PCF aurait pu stratégiquement accompagner cette mutation, alors que lidentité ouvrière elle-même se désagrège. J. M. Au cours des années 1970, le PCF commence à perdre son caractère ouvrier. Non seulement le poids des catégories ouvrières régresse dans les rangs militants au profit notamment des enseignants et de professions intermédiaires, mais les nouveaux permanents, dont le nombre na jamais été aussi élevé, ont une expérience ouvrière de plus en plus réduite. Vous avez raison : cette évolution renvoie en premier lieu à des mutations sociologiques profondes qui voient le groupe des ouvriers travaillant dans de grandes usines se réduire. Mais le monde ouvrier reste cependant numériquement très important : il se diversifie plus quil ne disparaît, avec un essor des travailleurs des services et une féminisation du salariat. La recomposition des classes populaires à luvre fragilise un parti qui nest alors pas en mesure de souvrir aux nouvelles figures populaires : travailleurs issus de limmigration nord-africaine, femmes employées dans les services à la personne, intérimaires de la logistique, etc. La focalisation sur les figures industrielles et masculines de la classe ouvrière na probablement pas aidé le mouvement communiste à renouveler sa base populaire dans les années 1970-1980. « Le mouvement de désouvriérisation a été renforcé par des stratégies organisationnelles qui ont favorisé les élus et délaissé les syndicalistes. » En outre, dans les années 1990-2000, la direction du PCF abandonne une politique des cadres qui était jusquici favorable aux militants dorigine populaire, formés dans le parti et promus aux postes dirigeants. Le mouvement de désouvriérisation a été renforcé par des stratégies organisationnelles qui ont favorisé les élus et délaissé les syndicalistes. Dans un contexte de baisse continue de lactivité militante, les élus et leur entourage jouent un rôle de plus en plus central dans la reproduction de lappareil du PCF, entraînant une professionnalisation de lengagement communiste autour des collectivités territoriales. Certes, les évolutions du style de vie des classes populaires, de leur insertion professionnelle et de leur ancrage territorial concourent à les éloigner de lorganisation communiste et plus généralement de laction militante, notamment syndicale. Leur culture de classe sest fragilisée. Mais ces classes nont pas disparu et elles portent toujours des aspirations au changement comme la montré la mobilisation des Gilets jaunes. À cet égard, les syndicalistes, mais aussi les militants associatifs et les animateurs de quartier, apparaissent comme des relais précieux vers les fractions les plus fragiles de la population. Dans la dernière période, lanimation sociale constitue dailleurs une filière de renouvellement dun communisme populaire ancré dans les réalités urbaines. Jévoque notamment dans louvrage la figure dAzzédine Taïbi, récemment réélu maire de Stains, fils douvrier et dimmigrés algériens, qui a commencé à travailler comme animateur de quartier à 17 ans. Son cas, comme celui dAbdel Sadi à Bobigny, souligne limportance du secteur de lanimation pour le renouvellement dun personnel politique dorigine populaire. LVSL On est marqué par linfluence, voire lingérence, de lInternationale communiste de Moscou puis du Kominform sur la doctrine nationale du PCF. Comment le Parti a-t-il géré sa stratégie dorganisation politique après la chute de lURSS ? J. M. Il faut tout dabord souligner que la centralisation du mouvement communiste autour dune Troisième Internationale dite communiste sexplique par les contrecoups de la Première guerre mondiale sur le mouvement ouvrier européen. Sa naissance, en mars 1919 à Moscou, puis son extension, constituent une réaction directe à la compromission des dirigeants socialistes européens dans la boucherie de la guerre. Ces derniers ont tourné le dos à leurs déclarations pacifistes, et appuient leurs gouvernements respectifs dans leffort de guerre. Pour remédier à cette trahison des valeurs internationalistes, lInternationale communiste entend développer une structure hiérarchisée et disciplinée, à linverse de la Deuxième Internationale, fédération de partis socialistes indépendants les uns des autres. La dimension internationale est une composante constitutive du mouvement communiste, qui sorganise en « parti mondial de la révolution » au nom de la défense des intérêts généraux de lhumanité : la disparition des antagonismes de classe par la victoire du prolétariat mettra fin aux guerres entre nations. Des partis communistes doivent se constituer par la transformation des anciens partis socialistes débarrassés de leurs éléments « opportunistes » et « social-chauvins », afin de former des sections nationales de lInternationale communiste. Mais lInternationale communiste sest en réalité rapidement transformée en instrument mis au service exclusif des bolcheviques et de la diplomatie de lUnion soviétique. À partir de 1924-1925, elle a été vecteur dune réorganisation des partis communistes sur un modèle stalinien proscrivant toute divergence interne. La subordination du parti français aux intérêts de lÉtat soviétique sest accompagnée de létouffement de la démocratie interne et dune soumission de la politique du PCF aux orientations de léquipe de Staline. De fines marges de manuvre existaient et Maurice Thorez sest appuyé sur des ouvertures pour défendre sa politique de Front populaire, devenue une orientation de lInternationale communiste en 1935. Mais le tournant du Pacte germano-soviétique en août 1939 est là pour illustrer quen dernier ressort, ce sont bien les intérêts de lURSS qui primaient. « La fin de lURSS signe lacceptation dune diversité dopinions à la tête du PCF avec labandon du modèle autoritaire du centralisme démocratique. » Le PCF a longtemps été lun des plus fidèles soutiens des Russes au sein du mouvement communiste international, contrairement aux Italiens qui dès 1956 ont défendu lidée dune diversité de modèles nationaux de communisme. Si des distances ont été prises au milieu des années 1970, par Georges Marchais lui-même, la fin de cette décennie est marquée par un réalignement du PCF sur les positions du Parti communiste dUnion soviétique. La formule du « bilan globalement positif » des pays socialistes puis le soutien à lintervention russe en Afghanistan en 1979 en sont des illustrations. Durant toutes les années 1980, malgré les signes de décrépitude des régimes socialistes européens, le PCF célèbre toujours leurs avancées démocratiques et sociales. Pourtant, comme je le montre dans louvrage, de nombreux militants, intellectuels ou ouvriers, contestent cette façon de rendre compte de la situation dans les pays de lEst. Pour les dirigeants communistes français, linscription dans le « camp socialiste » est remise en cause par la force des choses, malgré eux, avec le démantèlement de lUnion soviétique en 1991. La tentative de coup dÉtat en août de cette année par des partisans dune ligne dure au sein du Parti communiste dUnion soviétique nest pas dénoncée clairement par la direction du PCF, qui insiste sur les « conditions de léviction de Mikhaïl Gorbatchev », évitant ainsi de condamner catégoriquement le putsch. Jusquau bout, les responsables du PCF se sont ainsi attachés à soutenir le régime soviétique. La fin de lURSS signe lacceptation dune diversité dopinions à la tête du PCF avec labandon du modèle autoritaire du centralisme démocratique. Il est possible dafficher publiquement son désaccord et les structures locales fonctionnent de manière plus autonome. Les discours douverture et lacceptation dun pluralisme idéologique depuis les années 1990 nempêchent cependant pas un certain verrouillage de lorganisation avec une attribution discrétionnaire des postes à responsabilité, dans un entre-soi de cadres naviguant entre la place du Colonel-Fabien (le siège du parti), les bureaux du quotidien LHumanité et les cabinets et groupes délus des assemblées (Sénat, Assemblée nationale, conseils régionaux et départementaux). Par un jeu de cooptation et dactivation de réseaux externes, les cadres nationaux contrôlent toujours efficacement les débats internes. La fermeture de lappareil sur lui-même continue ainsi dêtre dénoncée par les « refondateurs », qui finissent par quitter le parti en 2010. À la fin de lannée 2018, le mouvement dacceptation des tendances internes débouche cependant sur une remise en cause inédite du secrétaire national du parti, Pierre Laurent, qui doit laisser la place à Fabien Roussel, cadre de la puissante fédération du Nord ayant soutenu un texte alternatif à celui de la direction nationale lors du dernier congrès. Le principal point de friction concerne les stratégies dalliance électorale : les opposants se fédèrent dans la dénonciation de l« effacement » du PCF produit par labsence de candidats aux couleurs du parti lors de certaines élections, tout particulièrement aux scrutins présidentiels de 2012 et 2017 lors desquels le PCF a soutenu la candidature de Jean-Luc Mélenchon. LVSL Vous évoquez les filiations mémorielles établies par le PCF pour sinscrire dans lhistoire nationale, à limage de lancrage du mouvement communiste dans la succession de la Révolution française au moment du Front populaire. La mémoire du passé révolutionnaire est toujours présente au PCF, avec un fort attachement aux figures des révolutions russes et cubaines pour ne prendre que ces exemples. Comment les militants daujourdhui articulent cette mémoire révolutionnaire avec lactivité et la stratégie du PCF qui est essentiellement institutionnelle et légaliste ? J. M. Pour légitimer leur action et linscrire dans lhistoire nationale, les communistes français ont constamment mobilisé les images de la Révolution française. Cette célébration du passé national dans une finalité politique intervient dès le congrès de Tours, en décembre 1920. Les défenseurs de ladhésion à lInternationale communiste mettent alors en rapport la situation des bolcheviques russes confrontés à la guerre civile avec les menaces qui pesaient sur les révolutionnaires français en 1792-1793. La rupture avec la SFIO comprise dans l « union sacrée », et lentrée dans le communisme se font au nom dun retour aux sources du mouvement ouvrier et socialiste français. À linverse, leurs opposants, tel Léon Blum, présentent le bolchevisme comme un courant étranger au socialisme français. Au sein du jeune Parti communiste, lappropriation de la nouvelle culture bolchevique se fait au nom dune réactivation de la tradition révolutionnaire française, des combattants de 1830, 1848 ou de la Commune de Paris. Au moment du Front populaire, la filiation avec la Révolution française justifie une stratégie institutionnelle légaliste et dalliance avec les autres forces de gauche. Le type déléments de lhistoire révolutionnaire française mis en avant, avec une valorisation radicale du peuple sans-culotte ou une référence plus consensuelle aux représentants jacobins, peut en réalité varier selon les individus et les moments. Dune façon générale, la mémoire militante communiste est à la fois révolutionnaire et républicaine depuis le milieu des années 1930. « La tension entre radicalité révolutionnaire et implication dans le jeu politique institutionnel traverse toute lhistoire du PCF. » Une telle mémoire révolutionnaire est effectivement toujours présente dans les rangs militants. Sil sagit seulement de célébrations symboliques, la référence aux épisodes révolutionnaires, quils soient nationaux ou étrangers, nentre pas véritablement en tension avec une stratégie modérée dimplication dans le jeu politique institutionnel. Au sein du PCF, le répertoire révolutionnaire a ainsi tendance à se réduire à une fonction identitaire de rassemblement interne : il sagit de favoriser la cohérence militante autour de valeurs communes et de marquer la différence avec les socialistes, plus en retrait dans lappropriation des symboles révolutionnaires. Cette culture révolutionnaire joue ainsi un rôle important pour les jeunes communistes ainsi que dans la trajectoire des nouveaux adhérents vers le parti ou les travaux des intellectuels communistes. Mais cette culture révolutionnaire tend à seffacer dans les débats entre dirigeants nationaux ou lors de la discussion des grandes orientations pendant les congrès. Il faut dire aussi quen France, létape de la prise de pouvoir a été rapidement associée pour les communistes à une phase pacifique et parlementaire, dès le moment du Front populaire et encore plus à la Libération et, bien sûr, après labandon de la référence à la dictature du prolétariat en 1976. De fait, la révolution est surtout renvoyée au passé national ou aux situations étrangères. Face à cela, des militants affichent régulièrement leur opposition à différents moments de lhistoire du PCF en estimant que sa direction a trop délaissé la perspective révolutionnaire pour se compromettre avec les institutions bourgeoises. Cest surtout le cas dans les années 1968 : de nombreux jeunes communistes, souvent exclus, vont alimenter des groupes révolutionnaires situés à lextrême-gauche, qualifiés de « gauchistes » par le PCF. Plus récemment, des jeunes militants vont, dans les années 2010, essayer de contester le pouvoir pris par les élus et leurs collaborateurs en réactivant une rhétorique révolutionnaire quils estiment être passée au second plan, au risque deffacer la singularité du PCF à gauche. La tension entre radicalité révolutionnaire et implication dans le jeu politique institutionnel traverse toute lhistoire du PCF : on touche là aussi à un enjeu toujours actuel pour la gauche de transformation sociale.
Edité le 10-12-2020 e 23:56:59 par Xuan
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
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