| | | | | | | | Finimore | | Grand classique (ou très bavard) |  | | 2644 messages postés |
| Posté le 31-07-2009 à 07:09:13
| SAMIR AMIN : « MARX N'A JAMAIS ETE AUSSI UTILE » La crise économique mondiale est une crise du capitalisme. Ce n'est pas la première, bien sûr, mais pour l'économiste Samir Amin, elle pourrait être l'occasion de remettre en cause les fondements-mê me du capitalisme. Pour sortir, non pas de la crise du capitalisme, mais du capitalisme en crise. Samir Amin est un éminent professeur déconomie politique du développement. Il est le directeur du Forum du Tiers-Monde. Samir Amin enseigne léconomie à lUniversité de Poitiers, Paris et Dakar. Il a beaucoup publié sur le droit, la société civile, le socialisme, le colonialisme et le développement, particulièrement en Afrique et dans le monde arabe et islamique. Parmi ses nombreuses publications figurent Eurocentrisme (1988), Lempire du chaos (1991) et Au-delà du capitalisme (1998). Le capitalisme, une parenthèse dans lhistoire Le principe de laccumulation sans fin qui définit le capitalisme est synonyme de croissance exponentielle, et celle-ci, comme le cancer, conduit à la mort. Stuart Mill, qui lavait compris, imaginait quun « état stationnaire » mettrait un terme à ce processus irrationnel. Keynes partageait cet optimisme de la Raison. Mais ni lun ni lautre nétait équipé pour comprendre comment le dépassement nécessaire du capitalisme pourrait simposer. Marx, en donnant toute sa place à la nouvelle lutte des classes, pouvait par contre imaginer le renversement du pouvoir de la classe capitaliste, concentré aujourdhui dans les mains de loligarchie. Laccumulation, synonyme également de paupérisation, dessine le cadre objectif des luttes contre le capitalisme. Mais celle-ci sexprime principalement par le contraste grandissant entre lopulence des sociétés du centre, bénéficiaires de la rente impérialiste et la misère de celles des périphéries dominées. Ce conflit devient de ce fait laxe central de lalternative « socialisme ou barbarie ». Le capitalisme historique « réellement existant » est associé à des formes successives daccumulation par dépossession, non pas seulement à lorigine (« laccumulation primitive » mais à toutes les étapes de son déploiement. Une fois constitué, ce capitalisme « atlantique » est parti à la conquête du monde et la refaçonné sur la base de la permanence de la dépossession des régions conquises, devenant de ce fait les périphéries dominées du système. Cette mondialisation « victorieuse » a prouvé être incapable de simposer dune manière durable. Un demi siècle à peine après son triomphe, qui pouvait déjà paraître inaugurer la « fin de lhistoire », elle était déjà remise en cause par la révolution de la semi périphérie russe et les luttes (victorieuses) de libération de lAsie et de lAfrique qui ont fait lhistoire du XXème siècle la première vague de luttes pour lémancipation des travailleurs et des peuples. L'accumulation par dépossession se poursuit sous nos yeux dans le capitalisme tardif des oligopoles contemporains. Dans les centres la rente de monopole dont bénéficient les ploutocraties oligopolistiques est synonyme de dépossession de l'ensemble de la base productive de la société. Dans les périphéries cette dépossession paupérisante se manifeste par l'expropriation des paysanneries et par le pillage des ressources naturelles des régions concernées. L'une et l'autre de ces pratiques constituent les piliers essentiels des stratégies d'expansion du capitalisme tardif des oligopoles. Dans cet esprit, je place la « nouvelle question agraire » au cur du défi pour le XXIème siècle. La dépossession des paysanneries (dAsie, dAfrique et dAmérique latine) constitue la forme majeure contemporaine de la tendance à la paupérisation (au sens que Marx donne à cette « loi » associée à laccumulation. Sa mise en uvre est indissociable des stratégies de captation de la rente impérialiste par les oligopoles, avec ou sans agro-carburants. J'en déduis que le développement des luttes sur ce terrain, les réponses qui seront données à travers elles à lavenir des sociétés paysannes du Sud (presque la moitié de lhumanité commanderont largement la capacité ou non des travailleurs et des peuples à produire des avancées sur la route de la construction d'une civilisation authentique, libérée de la domination du capital, pour laquelle je ne vois pas d'autre nom que celui du socialisme. Le pillage des ressources naturelles du Sud qu'exige la poursuite du modèle de consommation gaspilleuse au bénéfice exclusif des sociétés opulentes du Nord annihile toute perspective de développement digne de ce nom pour les peuples concernés et constitue de ce fait l'autre face de la paupérisation à l'échelle mondiale. Dans cet esprit la « crise de lénergie » nest pas le produit de la raréfaction de certaines des ressources nécessaires à sa production (le pétrole bien entendu), ni davantage le produit des effets destructeurs des formes énergétivores de production et de consommation en vigueur. Cette description correcte ne va pas au-delà des évidences banales et immédiates. Cette crise est le produit de la volonté des oligopoles de limpérialisme collectif de sassurer le monopole de laccès aux ressources naturelles de la planète, que celles-ci soient rares ou pas, de manière à sapproprier la rente impérialiste, quand bien même lutilisation de ces ressources demeurerait ce quelle est (gaspilleuse, énergétivore) ou serait soumise à des politiques « écologistes » correctives nouvelles. J'en déduis également que la poursuite de la stratégie d'expansion du capitalisme tardif des oligopoles se heurtera nécessairement à la résistance grandissante des nations du Sud. Dune longue crise à lautre La crise actuelle nest donc ni une crise financière, ni la somme de crises systémiques multiples, mais la crise du capitalisme impérialiste des oligopoles, dont le pouvoir exclusif et suprême risque dêtre remis en question, cette fois encore, à la fois par les luttes de l'ensemble des classes populaires et par celles des peuples et nations des périphéries dominées, fussent elles en apparence « émergentes ». Elle est simultanément une crise de l'hégémonie des Etats-Unis. Capitalisme des oligopoles, pouvoir politique des oligarchies, mondialisation barbare, financiarisation, hégémonie des Etats-Unis, militarisation de la gestion de la mondialisation au service des oligopoles, déclin de la démocratie, pillage des ressources de la planète, abandon de la perspective du développement du Sud sont indissociables. Le vrai défi est donc le suivant : ces luttes parviendront- elles à converger pour ouvrir la voie ou des voies sur la longue route à la transition au socialisme mondial ? Ou demeureront- elles séparées les unes des autres, voire entreront-elles en conflit les unes contre les autres, et de ce fait, inefficaces, laissant linitiative au capital des oligopoles ? Il est bon de revenir sur la première longue crise du capitalisme, qui a façonné le XXème siècle, tant le parallèle entre les étapes du développement de ces deux crises est saisissant. Le capitalisme industriel triomphant du XIXème siècle entre en crise à partir de 1873. Les taux de profits seffondrent, pour les raisons mises en évidence par Marx. Le capital réagit par un double mouvement de concentration et dexpansion mondialisée. Les nouveaux monopoles confisquent à leur profit une rente prélevée sur la masse de la plus-value générée par lexploitation du travail. Ils accélèrent la conquête coloniale de la planète. Ces transformations structurelles permettent un nouvel envol des profits. Elles ouvrent la « belle époque » - de 1890 à 1914 qui est celle dune domination mondialisée du capital des monopoles financiarisés. Les discours dominants de lépoque font léloge de la colonisation (la « mission civilisatrice »), qualifient la mondialisation de synonyme de paix, et la social-démocratie ouvrière européenne se rallie à ce discours. Pourtant la « belle époque », annoncée comme la « fin de lhistoire » par les idéologues en vue de lépoque, se termine par la guerre mondiale, comme seul Lénine lavait vu. Et la période qui suit pour se poursuivre jusquaux lendemains de la seconde guerre mondiale sera celle de « guerres et révolutions ». En 1920, la révolution russe (le « maillon faible » du système) ayant été isolée, après la défaite des espoirs de révolution en Europe centrale, le capital des monopoles financiarisés restaure contre vents et marées le système de la « belle époque ». Une restauration, dénoncée par Keynes à l'époque, qui est à lorigine de leffondrement financier de 1929 et de la dépression quelle va entraîner jusquà la seconde guerre mondiale. Le « long XXème siècle » - 1873/1990 est donc à la fois celui du déploiement de la première crise systémique profonde du capitalisme vieillissant ( au point que Lénine pense que ce capitalisme des monopoles constitue la « phase suprême du capitalisme »), et celui dune première vague triomphante de révolutions anti-capitalistes (Russie, Chine) et de mouvements anti-impérialistes des peuples dAsie et dAfrique. La seconde crise systémique du capitalisme souvre en 1971, avec labandon de la convertibilité or du dollar, presquexactement un siècle après le début de la première. Les taux de profit, dinvestissement, et de croissance seffondrent (ils ne retrouveront jamais depuis les niveaux qui avaient été les leurs de 1945 à 1975). Le capital répond au défi comme dans la crise précédente par un double mouvement de concentration et de mondialisation. Il met ainsi en place des structures qui définiront la seconde « belle époque » (1990/2008) de mondialisation financiarisée permettant aux groupes oligopolistiques de prélever leur rente de monopole. Mêmes discours daccompagnement : le « marché » garantit la prospérité, la démocratie et la paix ; cest la « fin de lhistoire ». Mêmes ralliements des socialistes européens au nouveau libéralisme. Et pourtant cette nouvelle « belle époque » sest accompagnée dès le début par la guerre, celle du Nord contre le Sud, amorcée dés 1990. Et tout comme la première mondialisation financiarisée avait donné 1929, la seconde a produit 2008. Nous sommes parvenus aujourdhui à ce moment crucial qui annonce la probabilité dune nouvelle vague de « guerres et révolutions ». Dautant que les pouvoirs en place nenvisagent rien dautre que la restauration du système tel quil était avant son effondrement financier. Lanalogie entre les développements de ces deux crises systémiques longues du capitalisme vieillissant est frappante. Il y a néanmoins des différences dont la portée politique est importante. Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise? Derrière la crise financière, la crise systémique du capitalisme des oligopoles. Le capitalisme contemporain est dabord et avant tout un capitalisme doligopoles au sens plein du terme (ce quil nétait quen partie jusquici). Jentends par là que les oligopoles commandent seuls la reproduction du système productif dans son ensemble. Ils sont « financiarisés » dans le sens queux seuls ont accès au marché des capitaux. Cette financiarisation donne au marché monétaire et financier leur marché, celui sur lequel ils se concurrencent entre eux le statut de marché dominant, qui façonne et commande à son tour les marchés du travail et déchange de produits. Cette financiarisation mondialisée sexprime par une transformation de la classe bourgeoise dirigeante, devenue ploutocratie rentière. Les oligarques ne sont pas russes seulement, comme on le dit trop souvent, mais bien davantage étatsuniens, européens et japonais. Le déclin de la démocratie est le produit inévitable de cette concentration du pouvoir au bénéfice exclusif des oligopoles. La forme nouvelle de la mondialisation capitaliste, qui correspond à cette transformation, par opposition à celle qui caractérisait la première « belle époque », est elle également importante à préciser. Je lai exprimé dans une phrase : le passage de limpérialisme conjugué au pluriel (celui des puissances impérialistes en conflit permanent entre elles) à limpérialisme collectif de la triade (Etats-Unis, Europe, Japon). Les monopoles qui émergent en réponse à la première crise du taux de profit se sont constitués sur des bases qui ont renforcé la violence de la concurrence entre les puissances impérialistes majeures de lépoque, et conduit au grand conflit armé amorcé en 1914 et poursuivi à travers la paix de Versailles puis la seconde guerre jusquen 1945. Ce que Arrighi, Frank, Wallerstein et moi même avons qualifié dés les années 1970 de « guerre de trente ans », terme repris depuis par dautres. Par contre la seconde vague de concentration oligopolistique, amorcée dans les années 1970, sest constituée sur de toutes autres bases, dans le cadre dun système que jai qualifié « dimpérialisme collectif » de la triade ( Etats-Unis, Europe et Japon). Dans cette nouvelle mondialisation impérialiste, la domination des centres ne sexerce plus par le monopole de la production industrielle (comme cétait le cas jusquici), mais par dautres moyens (le contrôle des technologies, des marchés financiers, de laccès aux ressources naturelles de la planète, de linformation et des communications, des armements de destruction massive). Ce système que jai qualifié « dapartheid à léchelle mondiale » implique la guerre permanente contre les Etats et les peuples des périphéries récalcitrantes, guerre amorcée dès 1990 par le déploiement du contrôle militaire de la planète par le Etats-Unis et leurs alliés subalternes de lOTAN. La financiarisation de ce système est indissociable, dans mon analyse, de son caractère oligopolistique affirmé. Il sagit là dune relation organique fondamentale. Ce point de vue nest pas celui qui domine, non seulement dans la littérature volumineuse des économistes conventionnels, mais encore dans la plupart des écrits critiques concernant la crise en cours. Cest ce système dans son ensemble qui est désormais en difficulté. Les faits sont déjà là : leffondrement financier est déjà en passe de produire non pas une « récession » mais une véritable dépression profonde. Mais au-delà, dautres dimensions de la crise du système ont émergé à la conscience publique avant même leffondrement financier. On en connait les grands titres crise énergétique, crise alimentaire, crise écologique, changements climatiques et de nombreuses analyses de ces aspects des défis contemporains sont produites quotidiennement, dont quelques unes de la plus grande qualité.. Je reste néanmoins critique à lendroit de ce mode de traitement de la crise systémique du capitalisme, qui isole trop les différentes dimensions du défi. Je redéfinis donc les « crises » diverses comme les facettes du même défi, celui du système de la mondialisation capitaliste contemporaine (libérale ou pas) fondé sur la ponction que la rente impérialiste opère à léchelle mondiale, au profit de la ploutocratie des oligopoles de l'impérialisme collectif de la triade. La vraie bataille se livre sur ce terrain décisif entre les oligopoles qui cherchent à produire et reproduire les conditions qui leur permettent de sapproprier la rente impérialiste et toutes leurs victimes travailleurs de tous les pays du Nord et du Sud, peuples des périphéries dominées condamnées à renoncer à toute perspective de développement digne de ce nom. Je proposais donc une conceptualisation des formes nouvelles de domination des centres impérialistes fondée sur laffirmation de modes nouveaux de contrôle se substituant au monopole ancien de lexclusive industrielle, ce que la montée des pays qualifiés depuis « démergents » a confirmé. Je qualifiais la nouvelle mondialisation en construction « daparheid à léchelle mondiale », appelant la gestion militarisée de la planète, perpétuant dans des conditions nouvelles la polarisation indissociable de lexpansion du « capitalisme réellement existant ». La seconde vague démancipation des peuples: un «remake» du XXème siècle ou mieux? Le monde contemporain est gouverné par des oligarchies. Oligarchies financières aux Etats-Unis, en Europe et au Japon, qui dominent non seulement la vie économique, mais tout autant la politique et la vie quotidienne. Oligarchies russes à leur image que lEtat russe tente de contrôler. Statocratie en Chine. Autocraties (parfois cachées derrière quelques apparences dune démocratie électorale « de basse intensité » inscrites dans ce système mondial ailleurs dans le reste de la planète. La gestion de la mondialisation contemporaine par ces oligarchies est en crise. Les oligarchies du Nord comptent bien rester au pouvoir, le temps de la crise passé. Elles ne se sentent pas menacées. Par contre la fragilité des pouvoirs des autocraties du Sud est, elle, bien visible. La mondialisation en place est, de ce fait, fragile. Sera-t-elle remise en question par la révolte du Sud, comme ce fut le cas au siècle passé ? Probable. Mais triste. Car lhumanité ne sengagera sur la voie du socialisme, seule alternative humaine au chaos, que lorsque les pouvoirs des oligarchies, de leurs alliés et de leurs serviteurs seront mis en déroute à la fois dans les pays du Nord et dans ceux du Sud. Le capitalisme est « libéral » par nature, si lon entend par « libéralisme » non pas ce joli qualificatif que le terme inspire, mais lexercice plein et entier de la domination du capital non pas seulement sur le travail et léconomie, mais sur tous les aspects de la vie sociale. Il ny a pas « déconomie de marché » (expression vulgaire pour dire capitalisme) sans « société de marché ». Le capital poursuit obstinément cet objectif unique. LArgent. Laccumulation pour elle-même. Marx, mais après lui dautres penseurs critiques comme Keynes, lont parfaitement compris. Pas nos économistes conventionnels, ceux de gauche inclus. Ce modèle de domination exclusive et totale du capital avait été imposé avec obstination par les classes dirigeantes tout au long de la longue crise précédente jusquen 1945. Seule la triple victoire de la démocratie, du socialisme et de la libération nationale des peuples avait permis, de 1945 à 1980, la substitution à ce modèle permanent de lidéal capitaliste, de la coexistence conflictuelle des trois modèles sociaux régulés quont été le Welfare State de la social-démocratie à lOuest, les socialismes réellement existants à lEst et les nationalismes populaires au Sud. Lessoufflement puis leffondrement de ces trois modèles a par la suite rendu possible un retour à la domination exclusive du capital, qualifiée de néo-libérale. Les désastres sociaux que le déploiement du libéralisme « lutopie permanente du capital » ai-je écrit nallait pas manquer de provoquer ont inspiré bien des nostalgies du passé récent ou lointain. Mais ces nostalgies ne permettent pas de répondre au défi. Car elles sont le produit dun appauvrissement de la pensée critique théorique qui sétait progressivement interdit de comprendre les contradictions internes et les limites des systèmes de laprès seconde guerre mondiale, dont les érosions, les dérives et les effondrements sont apparus comme des cataclysmes imprévus. Néanmoins, dans le vide créé par ces reculs de la pensée théorique critique, une prise de conscience de dimensions nouvelles de la crise systémique de civilisation a trouvé le moyen de se frayer la voie. Je fais référence ici aux écologistes. Mais les Verts, qui ont prétendu se distinguer radicalement et tout également des Bleus (les conservateurs et les libéraux) et des Rouges (les Socialistes) se sont enfermés dans limpasse, faute dintégrer la dimension écologique du défi dans une critique radicale du capitalisme. Tout était en place donc pour assurer le triomphe passager en fait, mais qui sest vécu comme « définitif » - de lalternative dite de la « démocratie libérale ». Une pensée misérable une véritable non pensée qui ignore ce que pourtant Marx avait dit de décisif concernant cette démocratie bourgeoise qui ignore que ceux qui décident ne sont pas ceux qui sont concernés par ces décisions. Ceux qui décident, jouissent de la liberté renforcée par le contrôle de la propriété, sont aujourdhui les ploutocrates du capitalisme des oligopoles et les Etats qui sont leurs débiteurs. Par la force des choses les travailleurs et les peuples concernés ne sont guère que leurs victimes. Mais de telles billevesées pouvaient paraître crédibles, un court moment, du fait des dérives des systèmes de laprès-guerre, dont la misère des dogmatiques ne parvenait plus à comprendre les origines. La démocratie libérale pouvait alors paraître le « meilleur des systèmes possibles ». Aujourdhui les pouvoirs en place, qui eux navaient rien prévu, semploient à restaurer ce même système. Leur succès éventuel, comme celui des conservateurs des années 1920 que Keynes dénonçait sans trouver décho à lépoque ne pourra quaggraver lampleur des contradictions qui sont à lorigine de leffondrement financier de 2008. La récente réunion du G20 (Londres, avril 2009) namorce en rien une « reconstruction du monde ». Et ce nest peut être pas un hasard si elle a été suivie dans la foulée par celle de lOTAN, le bras armé de limpérialisme contemporain, et par le renforcement de son engagement militaire en Afghanistan. La guerre permanente du « Nord » contre le « Sud » doit continuer. On savait déjà que les gouvernements de la triade Etats-Unis, Europe et Japon poursuivent lobjectif exclusif dune restauration du système tel quil était avant septembre 2008. Plus intéressant est le fait que les leaders des « pays émergents » invités ont gardé le silence. Une seule phrase intelligente a été prononcée au cours de cette journée de grand cirque, par le Président chinois Hu Jintao, qui a fait observer « en passant », sans insister et avec le sourire (narquois ?), quil faudra bien finir par envisager la mise en place dun système financier mondial qui ne soit pas fondé sur le dollar. Quelques rares commentateurs ont immédiatement fait le rapprochement - correct avec les propositions de Keynes en 1945. Cette « remarque » nous rappelle à la réalité : que la crise du système du capitalisme des oligopoles est indissociable de celle de lhégémonie des Etats-Unis, à bout de souffle. Mais qui prendra la relève ? Certainement pas « lEurope » qui nexiste pas en dehors de latlantisme et ne nourrit aucune ambition dindépendance, comme lassemblée de lOTAN la démontré une fois de plus. La Chine ? Cette « menace », que les médias invoquent à satiété (un nouveau « péril jaune » sans doute pour légitimer lalignement atlantiste, est sans fondement. Les dirigeants chinois savent que leur pays nen a pas les moyens, et ils nen ont pas la volonté. La stratégie de la Chine se contente doeuvrer pour la promotion dune nouvelle mondialisation, sans hégémonie. Ce que ni les Etats-Unis, ni lEurope ne pensent acceptable. Les chances donc dun développement possible allant dans ce sens reposent encore intégralement sur les pays du Sud. Et ce nest pas un hasard si la Cnuced est la seule institution de la famille des Nations Unies qui ait pris des initiatives fort différentes de celles de la commission Stiglitz. Ce nest pas un hasard si son directeur, le Thaïlandais Supachai Panitchpakdi, considéré jusquà ce jour comme un parfait libéral, ose proposer dans le rapport de lorganisation intitulé « The Global Economic Crisis », daté de mars 2009, des avancées réalistes sinscrivant dans la perspective dun second moment de « léveil du Sud ». La Chine de son côté a amorcé la construction progressive et maîtrisée - de systèmes financiers régionaux alternatifs débarrassés du dollar. Des initiatives qui complètent, au plan économique, la promotion des alliances politiques du « groupe de Shanghai », lobstacle majeur au bellicisme de lOTAN. Lassemblée de lOTAN, réunie dans la même foulée en avril 2009, a entériné la décision de Washington, non pas damorcer son désengagement militaire, mais au contraire den accentuer lampleur. Un nouvel internationalisme des travailleurs et des peuples est nécessaire et possible Le capitalisme historique est tout ce quon veut sauf durable. Il nest quune parenthèse brève dans lhistoire. Sa remise en cause fondamentale - que nos penseurs contemporains, dans leur grande majorité, nimaginent ni « possible » ni même « souhaitable » est pourtant la condition incontournable de lémancipation des travailleurs et des peuples dominés (ceux des périphéries, 80 % de lhumanité). Et les deux dimensions du défi sont indissociables. Il ny aura pas de sortie du capitalisme par le moyen de la seule lutte des peuples du Nord, ou par la seule lutte des peuples dominés du Sud. Il ny aura de sortie du capitalisme que lorsque, et dans la mesure où, ces deux dimensions du même défi sarticuleront lune avec lautre. Il nest pas « certain » que cela arrive, auquel cas le capitalisme sera « dépassé » par la destruction de la civilisation (au-delà du malaise dans la civilisation pour employer les termes de Freud), et peut être de la vie sur la planète. Le scénario dun « remake » possible du XXème siècle restera donc en deçà des exigences dun engagement de lhumanité sur la longue route de la transition au socialisme mondial. Le désastre libéral impose un renouveau de la critique radicale du capitalisme. Le défi est celui auquel est confrontée la construction/ reconstruction permanente de linternationalisme des travailleurs et des peuples, face au cosmopolitisme du capital oligarchique. La construction de cet internationalisme ne peut être envisagée que par le succès d'avancées révolutionnaires nouvelles (comme celles amorcées en Amérique latine et au Népal) ouvrant la perspective d'un dépassement du capitalisme. Dans les pays du Sud le combat des Etats et des nations pour une mondialisation négociée sans hégémonies forme contemporaine de la déconnexion soutenu par l'organisation des revendications des classes populaires peut circonscrire et limiter les pouvoirs des oligopoles de la triade impérialiste. Les forces démocratiques dans les pays du Nord doivent soutenir ce combat. Le discours « démocratique » proposé, et accepté par la majorité des gauches telles quelles sont, les interventions « humanitaires » conduites en son nom comme les pratiques misérables de « l'aide » écartent de leurs considérations la confrontation réelle avec ce défi. Dans les pays du Nord les oligopoles sont déjà visiblement des « biens communs » dont la gestion ne peut être confiée aux seuls intérêts particuliers (dont la crise a démontré les résultats catastrophiques) . Une gauche authentique doit avoir l'audace d'en envisager la nationalisation, étape première incontournable dans la perspective de leur socialisation par l'approfondissement de la pratique démocratique. La crise en cours permet de concevoir la cristallisation possible d'un front des forces sociales et politiques rassemblant toutes les victimes du pouvoir exclusif des oligarchies en place. La première vague de luttes pour le socialisme, celle du XXème siècle, a démontré les limites des social-démocraties européennes, des communismes de la troisième internationale et des nationalismes populaires de l'ère de Bandoung, l'essoufflement puis l'effondrement de leurs ambitions socialistes. La seconde vague, celle du XXIème siècle, doit en tirer les leçons. En particulier associer la socialisation de la gestion économique et l'approfondissement de la démocratisation de la société. Il n'y aura pas de socialisme sans démocratie, mais également aucune avancée démocratique hors de la perspective socialiste. Ces objectifs stratégiques invitent à penser la construction de « convergences dans la diversité » (pour reprendre l'expression retenue par le Forum Mondial des Alternatives) des formes d'organisation et de luttes des classes dominées et exploitées. Et il n'est pas dans mon intention de condamner par avance celles de ces formes qui, à leur manière, renoueraient avec les traditions des social-démocraties, des communismes et des nationalismes populaires, ou s'en écarteraient. Dans cette perspective il me paraît nécessaire de penser le renouveau d'un marxisme créateur. Marx na jamais été aussi utile, nécessaire, pour comprendre et transformer le monde, aujourdhui autant et même plus encore quhier. Etre marxiste dans cet esprit c'est partir de Marx et non s'arrêter à lui, ou à Lenine, ou à Mao, comme l'ont conçu et pratiqué les marxismes historiques du siècle dernier. C'est rendre à Marx ce qui lui revient : l'intelligence d'avoir amorcé une pensée critique moderne, critique de la réalité capitaliste et critique de ses représentations politiques, idéologiques et culturelles. Le marxisme créateur doit poursuivre l'objectif d'enrichir sans hésitation cette pensée critique par excellence. Il ne doit pas craindre d'y intégrer tous les apports de la réflexion, dans tous les domaines, y compris ceux de ces apports qui ont été considérés, à tort, comme « étrangers » par les dogmatiques des marxismes historiques du passé. Samir Amin Note : Les thèses présentées dans cet article ont été développées par l'auteur dans son ouvrage sur la crise, Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise (ed Le Temps des Cerises, Paris 2009). Samedi 25 Juillet 2009 Source : http://www.marianne 2.fr
-------------------- Ni révisionnisme, Ni gauchisme UNE SEULE VOIE:celle du MARXISME-LENINISME (François MARTY) Pratiquer le marxisme, non le révisionnisme; travailler à l'unité, non à la scission; faire preuve de franchise de droiture ne tramer ni intrigues ni complots (MAO) |
| | Xuan | | Grand classique (ou très bavard) | | 18513 messages postés |
| Posté le 03-08-2009 à 00:24:58
| Le texte de Samir Amin mérite de nombreux commentaires car il soulève plusieurs questions. Sans prétendre les épuiser, quelques remarques : Les contradictions mondiales modernes En premier lieu, il définit les grandes lignes des contradictions mondiales modernes. La thèse des trois mondes reflétait les contradictions au niveau mondial dans les années 70. Ces contradictions se sont transformées puisquune partie des pays du Tiers Monde sont devenus « les pays émergents ». Ceci implique lapparition de contradictions entre les « pays émergents » et les pays moins développés, tandis que les contradictions entre « pays émergents » et pays impérialistes se sont profondément aiguisées. Dautre part leffondrement de lURSS et son dépeçage par lEurope et les USA ont conduit la Russie à se rapprocher des « pays émergents » et à sopposer aux pays impérialistes occidentaux, cest-à-dire la triade dont parle Samir Amin et dont Israël ne peut être séparé. Ainsi sest constitué le groupe BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). Enfin les contradictions entre lEurope et lhégémonisme US nont pas disparu. Au contraire, la position dominante des USA et du dollar a provoqué lécroulement de toutes les places financières occidentales en 2008. Mais on observe que les appétits impérialistes des pays occidentaux rencontrent lobstacle des économies émergentes et quils tendent à se rapprocher des USA pour constituer un bloc impérialiste du Nord opposé aux pays dominés du Sud. De nombreux faits dactualité doivent être reliés à ces transformations. Par exemple les liens tissés entre la Chine et les pays dAfrique, ainsi que les tentatives correspondantes de limpérialisme français ou US de réduire la fracture avec ces pays. Ou bien la proposition chinoise dune nouvelle monnaie destinée à remplacer lhégémonie finissante du dollar. La contradiction dominante au niveau mondial se situe entre limpérialisme occidental et les pays du sud , et se traduit par les nombreuses tentatives de subversion, révolutions colorées, émeutes, coups détat, blocus ou guerres déclarées. Cest la principale cause des troubles et de conflits meurtriers au niveau mondial, dont les peuples du monde sont victimes et dont les puissances impérialistes sont les responsables. Dans ce cadre, Samir Amin a entièrement raison de déclarer :
SAMIR AMIN a écrit :
Un nouvel internationalisme des travailleurs et des peuples est nécessaire et possible [
] Dans les pays du Sud le combat des Etats et des nations pour une mondialisation négociée sans hégémonies forme contemporaine de la déconnexion soutenu par l'organisation des revendications des classes populaires peut circonscrire et limiter les pouvoirs des oligopoles de la triade impérialiste. Les forces démocratiques dans les pays du Nord doivent soutenir ce combat. |
Il est essentiel que les marxistes-léninistes comprennent la nature des différentes contradictions au niveau mondial, quils ne se laissent pas abuser par la propagande impérialiste sur les « dictatures » dans les pays pauvres et les « menaces » quils représenteraient pour la « démocratie », la « liberté », etc. Il est essentiel aussi de ne pas verser dans les thèses « de gauche » qui se refusent à « soutenir un impérialisme contre un autre », sous prétexte que les pays dominés sont dirigés par la bourgeoisie nationale et non par la classe ouvrière. Ce point de vue ignore souverainement la domination impérialiste et loppression qui en résulte, et prétend guider les peuples dominés sans tenir compte de leur situation réelle. Sous des allures « de gauche », il reproduit exactement la ligne erronée au sein du PCF et du PCA durant la guerre de libération en Algérie. Cest aux peuples et aux classes ouvrières naissantes des pays du Tiers Monde, quil appartient de définir la stratégie et les tactiques appropriées en fonction de leurs situations spécifiques, pour combattre limpérialisme et la bourgeoisie compradore, et pour résoudre les contradictions avec la bourgeoisie nationale sous quelles que formes quelles se présentent. Chaque état est lexpression de la domination dune classe sur une autre.
SAMIR AMIN a écrit :
Le monde contemporain est gouverné par des oligarchies. Oligarchies financières aux Etats-Unis, en Europe et au Japon, qui dominent non seulement la vie économique, mais tout autant la politique et la vie quotidienne. Oligarchies russes à leur image que lEtat russe tente de contrôler. Statocratie en Chine. Autocraties (parfois cachées derrière quelques apparences dune démocratie électorale « de basse intensité » ) inscrites dans ce système mondial ailleurs dans le reste de la planète. |
Si on comprend lexpression « oligarchies » (système politique dans lequel le pouvoir appartient à un petit nombre d'individus ou de familles, à une classe sociale restreinte et privilégiée) parce quelle représente bien laccaparement du pouvoir politique et économique par quelques groupements financiers. L« autocratie » (pouvoir politique sans contrôle ni partage, qui trouve en lui-même sa propre légitimité ) ne comporte aucune nature de classe. Il en est de même pour la « statocratie » (système dans lequel la vie nationale trouve son fondement, son mode d'existence et sa finalité, exclusivement dans l'État). De telles définitions napportent rien à la question de la classe au pouvoir en Chine ou dans dautres pays du Tiers Monde, mais ne font quajouter à la confusion. Elles sont de la même eau que lexpression anarcho-trotskyste de « bureaucratie ». LEtat est toujours au service dune classe (ou dune coalition de classes) sous la direction de lune dentre elles. Lhistoire montre que dans les pays dominés, les bourgeoisies compradores servent toujours finalement limpérialisme. Du point de vue de la contradiction fondamentale dans le monde, il importe de savoir si un état du Tiers Monde soppose dans les faits à limpérialisme ou non. La question de la démocratie nest pas du tout abstraite mais liée à limpérialisme : Limpérialisme étouffe toute forme de démocratie quil sabote ou pervertit, organise des farces électorales afin délire les représentants des monopoles. Dans les pays quil tente de dominer il pratique la subversion, entravant lexpression démocratique, puis il dénonce la « dictature » exercée à légard de ses propres agents. La révolution et le révisionnisme Samir Amin relève également les transformations historiques apparues dans le camp de la révolution :
SAMIR AMIN a écrit :
La première vague de luttes pour le socialisme, celle du XXème siècle, a démontré les limites des social-démocraties européennes, des communismes de la troisième internationale et des nationalismes populaires de l'ère de Bandoeng, l'essoufflement puis l'effondrement de leurs ambitions socialistes. |
Ce que Samir Amin ne dit pas cest lapparition du révisionnisme - que Lénine lavait déjà observé et dénoncé en son temps- et du révisionnisme moderne. La révolution bolchevique est née aussi dans la lutte contre lopportunisme de la seconde internationale, qui sétait traduite par le soutien chauvin à la boucherie de 1914. La trahison de la classe ouvrière et de la révolution prolétarienne a des conséquences désastreuses pour le peuple. Ainsi la ligne révisionniste moderne a conduit à la restauration du capitalisme dans le premier état de dictature du prolétariat et à leffondrement du bloc soviétique, devenu une colonie de lempire russe. Léchec des nationalismes populaires de l'ère de Bandoeng nest pas étranger non plus à la ligne révisionniste moderne ni à lhégémonie soviétique. La fin de la troisième internationale, également liée à la notion erronée de « parti père », montre la nécessité de créer une internationale dun nouveau type, où la révolution prolétarienne et la révolution anti impérialiste soient intimement liées, et où les rapports entre les partis communistes soient aussi caractérisés par la non ingérence et légalité. On ne peut pas se contenter comme le fait Samir Amin dévoquer les « limites des social-démocraties européennes» , car le révisionnisme moderne et intimement lié à limpérialisme et poursuit son travail de sape au service de l'impérialisme, tant dans les pays du nord que dans ceux du sud. En particulier, dans les métropoles impérialistes, le révisionnisme encourage le chauvinisme, le nationalisme bourgeois et le protectionnisme économique contre le Tiers Monde. SAMIR AMIN a écrit :
Une gauche authentique doit avoir l'audace d'en envisager la nationalisation, étape première incontournable dans la perspective de leur socialisation par l'approfondissement de la pratique démocratique. La crise en cours permet de concevoir la cristallisation possible d'un front des forces sociales et politiques rassemblant toutes les victimes du pouvoir exclusif des oligarchies en place. |
La nationalisation dans la situation actuelle des pays impérialistes nest en aucun cas une « étape première incontournable dans la perspective de leur socialisation » , à telle enseigne que les USA nont pas hésité à la pratiquer tout récemment afin de renflouer les caisses des banques mises en faillite. De même, dans le cadre des oligarchies justement dénoncées par Samir Amin, il ne saurait être question dimaginer « l'approfondissement de la pratique démocratique » . Ou bien il faut admettre que la révolution prolétarienne et linstauration de la dictature du prolétariat auront été les préalables indispensables à de telles transformations. Mais Samir Amin ne se prononce pas sur ce sujet essentiel que constitue la nature de létat. Et son espoir de rassemblement « La crise en cours permet de concevoir la cristallisation possible d'un front des forces sociales et politiques rassemblant toutes les victimes du pouvoir exclusif des oligarchies en place. » élude la question pourtant essentielle du parti indépendant de la classe ouvrière. Cest au parti de la classe ouvrière que revient le rôle de définir les alliances et les tactiques à mettre en place pour parvenir à son objectif révolutionnaire. Sinon un tel front devient tout naturellement le jouet des politiciens bourgeois, révisionnistes ou socialos.
-------------------- contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit |
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