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 Des intellectuels contre la classe ouvrière

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Xuan
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   Posté le 08-02-2016 à 16:32:07   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Il faut rendre au camarade Gorki le mérite d’avoir pesté de nombreuses fois sur ce forum contre l’accaparement par la petite-bourgeoisie de l’expression de la classe ouvrière, de son parti communiste et de toutes ses tentatives de récréer « un parti indépendant de toutes les formations bourgeoises ».
Certains l’accusèrent d’ouvriérisme mais sa démarche est légitime.

La nouvelle gauche issue du PSU n’est pas étrangère à ce racket idéologique. On en trouve un exemple chez Serge Mallet , un des fondateurs du PSU :


En 1963, il publie La Nouvelle classe ouvrière , qui résume ses théories sur l'évolution sociologique des pays capitalistes : l'émergence de "couches nouvelles" dans la société modifie la nature des revendications de classe dans la société. Celles-ci sont en effet moins intéressées par l'amélioration matérielle de leur situation, qui est déjà satisfaisante, que par l'accès aux responsabilités dans la gestion de l'entreprise et dans la détermination des politiques économiques globales. Ces analyses, qui rencontrent celles du courant Reconstruction de la CFTC (en passe de devenir la CFDT) va constituer la base de la revendication autogestionnaire de la "deuxième gauche" jusque dans les années 1970.

Nous aurons l’occasion d’y revenir dans les grandes largeurs.

Dans ce fil plusieurs documents décrivent le fait sous des angles différents. Bien entendu ils ne relèvent pas toujours d'un point de vue de classe révolutionnaire et nous n'en partageons pas systématiquement les conclusions.
Mais les éléments factuels doivent nous aider à comprendre les différentes formes prises par la lutte de classe sous l'aspect idéologique en particulier.

Revenons sur le dévoiement de la révolution culturelle par certains groupes gauchistes du type Gauche Prolétarienne.

L’Humanité Rouge n° 83 (10 décembre 1970) écrivait :
« En se prévalant ostensiblement d'un prétendu " maoïsme ", les représentants d'idéologies non prolétariennes, bénéficiant d'une publicité disproportionnée et intéressée de la bourgeoisie et des révisionnistes, ont pour but d'usurper au profit de leurs entreprises le prestige et l'autorité grandissants de la ligne idéologique et politique du président Mao. Cette ligne continue celle du marxisme et du léninisme et l'a portée à un niveau supérieur ; le Parti Communiste Chinois l'a lui-même qualifiée lors de son dernier congrès de " pensée-maotsétoung " . Le 16 décembre 1966, Lin Piao l'avait déjà caractérisée dans les termes suivants : " La pensée de Mao Tsé Toung est le marxisme-léninisme de l'époque où l'impérialisme va à son effondrement total et où le socialisme marche vers la victoire dans le monde entier."

..... Il n'y a absolument rien de commun entre la pensée-maotsétoung et le prétendu " maoïsme " d'Alain Geismar, militant dont nous ne contestons ni le courage, ni la sincérité. Par contre, l'essentiel des idées du dirigeant de la " Gauche prolétarienne " exprimée dans son livre " vers la guerre civile " rejoint de très près celle de Che Guevara (" La guerre de guérilla " ou " Souvenirs de la guerre révolutionnaire "). On sait qu'elles versent si dangereusement dans l'aventurisme de type anarchiste qu'elles coûtèrent la vie à ce dernier, sans aucun profit pour le développement de la révolution, et viennent de valoir deux ans d'emprisonnement au premier sans pour cela faire avancer d'un pouce la prise de conscience révolutionnaire des masses prolétariennes en France.
Quant à l'activisme romantique et parfois délirant de certains étudiants coupés de la classe ouvrière, il s'en trouve du coup en plein désarroi.

Il n'y a rien de commun non plus entre la pensée-maotsétoung et les théories fumeuses et souvent extravagantes d'autres groupes " maoïstes " nés dans le bouillonnement universitaire, à Nanterre ou ailleurs, par suite du vide idéologique crée par le révisionnisme. Ces groupes se sont d'ailleurs signalés par leur inaptitude complète à se lier à la classe ouvrière, qu'ils se croient en mesure " d'éduquer " et de diriger, alors que ce sont les éléments issus de la petite et moyenne bourgeoisie les composant qui, selon les enseignements de Mao Tsé toung lui-même, doivent se soumettre à une longue période de rééducation au sein et sous la direction des ouvriers… »


Source Les Editions Prolétariennes

Au début de cette même année les militants de l’Humanité Rouge avaient été agressés brutalement par la GP. Toutefois l’appréciation des CDHR étudiants de Marseille « Le groupe dit ‘’Gauche Prolétarienne’’ sombre de plus en plus vers des actions de types fascistes » ne fut pas retenue.


Mais voici un texte publié dans le blog de Danielle Bleitrach.

Je préciserai simplement que les cinq têtes des principaux dirigeants communistes, Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao Tsé toung étaient arborées sur les banderoles du PCMLF, dont les objectifs étaient fondamentalement opposés à ceux anticommunistes des mao spontex, trotskistes, et cie.

Mais très rapidement la GP n’a conservé que Mao Tsé-toung, l’assimilant à l’anti autoritarisme, ce qui est une ânerie, Mao n’ayant jamais renié son appréciation principalement positive de Staline.

Les motivations de ce courant de pensée gauchiste relevaient essentiellement de l’hédonisme et de la volonté d’une partie de la petite et moyenne bourgeoisie de se faire une place correspondant à ses ambitions et à son éducation « vous êtes la future élite de la société » .

Mais il faut s’interroger aussi sur la dérive opportuniste et révisionniste du P »C »F, sans laquelle le gauchisme n’aurait jamais pu se développer de cette façon.
Qui aurait été chercher les figures de la révolution si le parti révisionniste ne les avait pas lui-même jetées à la poubelle, en commençant par Staline ?

Entre autre le parti révisionniste a cantonné la lutte ouvrière aux revendications économiques, pour la dévoyer vers une campagne électorale au profit de la social-démocratie, et s'est opposé avec énergie à toute forme d'unité entre ouvriers et étudiants, dont la masse n'était pas des fantassins des groupes gauchistes mais aspirait sincèrement à la révolution.

De même on ne peut pas faire l'impasse sur la restauration du capitalisme en URSS et sa transformation en social-impérialisme.
Dans la rivalité qui l’opposait aux USA, l’URSS révisionniste s’était lancée dans une course à l’armement associée à des interventions armées qui ne relevaient nullement de l'internationalisme prolétarien mais du social-impérialisme.
On ne peut pas comprendre le renversement idéologique mondial si on fait l’autruche sur cette question.

On ne fera pas l’économie de l’autocritique sur la question du révisionnisme.
Heureusement, l’illusion des « forces de gauche » en a pris un coup dans l’aile, à quelque chose malheur est bon. Maintenant il reste à balayer les scories de la « démocratie avancée » et autres fariboles pour revenir aux fondamentaux.

L'auteur de cet article, "alors membre du Conseil d’Administration de l’UNEF mais non connu comme tel" réclamait pour les étudiants "des moyens pour étudier"! Il va sans dire qu'en mai 68, même si la situation n'était pas révolutionnaire, un tel mot d'ordre ne relevait absolument pas d'une ligne communiste, alors que la manifestation du 13 mai réclamait unanimement le départ de De Gaulle "dix ans ça suffit"!


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« La voie du passage du gauchisme au néo conservatisme par Lemoine »



16JAN

voici un premier texte qui pose un fait bien connu, à savoir le passage du gauchisme à la droite, l’expression convenue était être passé du col Mao au Rotary club. mais là aussi il faudra savoir faire un bilan réel. Il y a les nouveaux philosophes mais aussi ceux qui ont résisté comme Linhardt, Badiou et d’autres. (note de danielle Bleitrach)


Publié le 12 novembre 2015 par lemoine001


Dans les années soixante-dix apparut une série d’intellectuels qui avaient comme caractéristique commune au départ d’être classés à gauche voire à l’extrême gauche et qui se sont mués très rapidement en intellectuels de droite. Ils sont passés du gauchisme au néo conservatisme. Cette trajectoire, ce cheminement, ne s’explique ni par l’opportunisme ni par leur personnalité. Pour le comprendre il faut le replacer dans un contexte de classe.

Effectivement, toute production intellectuelle ne peut être comprise qu’en la replaçant dans le contexte socio-économique, politique et culturel de son époque. Or, ces intellectuels étaient les représentants les plus en vue d’une classe, la petite bourgeoisie intellectuelle, qui s’est trouvée dans une situation bloquée dans l’Europe du sud (c’est-à-dire en France, Espagne, Portugal et Grèce). Elle n’a pas pu, comme ses homologues de l’Europe du nord trouver sa place tout naturellement dans les appareils d’État, qu’il s’agisse de l’université, la recherche ou même dans la classe dirigeante par le biais des partis sociaux-démocrates et des syndicats.

Pourtant cette classe n’avait jamais été aussi numériquement importante aussi bien en pourcentage de la population que qualitativement. Cette classe donnait le « la » en matière d’innovations culturelles mais elle était sur le plan politique réduite à l’impuissance. Cela explique sa radicalisation. Seul un changement radical pouvait lui offrir des perspectives.

En France il y avait la Vème République, un régime centralisé, autoritaire, technocratique, sous la direction d’un dirigeant plébiscité bien qu’issu d’un coup d’État. Ce dirigeant très « vieille France », le général de Gaulle, régnait sur une assemblée largement monocolore qui ne laissait aucun espace politique à cette nouvelle classe montante. Une constitution taillée sur mesure assurait la pérennité de son pouvoir et réduisait à l’impuissance toute opposition.

Du côté de la classe ouvrière, la porte était également fermée dans la mesure où un fort parti communiste et des syndicats puissants occupaient le terrain et n’avaient nul besoin des services d’une intelligentsia qu’elle produisait déjà en son sein. Ainsi, la classe intellectuelle était-elle sans contact aucun avec les classes populaires et était tenue à l’écart par la bourgeoisie capitaliste. Ses représentants les plus éminents n’étaient, selon l’expression d’un des leurs (Jacques Julliard) que « les intellectuels organiques de leur propre classe » .

Enfermée dans le ghetto de l’université, bloquée par le mandarinat, cette classe intellectuelle s’est radicalisée. Cette radicalisation a conduit à mai 68 (au mai 68 étudiant à distinguer du mai 68 ouvrier). Tout en utilisant la peur créée par un déchainement « révolutionnaire » qu’elle savait mettre en scène, la classe dirigeante capitaliste a bien compris ce qu’était l’enjeu des événements.

Selon le témoignage du sociologue Jean-Pierre Garnier, le premier ministre du Général de Gaulle, Georges Pompidou, a bien vu que mai 68 était la révolution d’une jeunesse aisée, cultivée, qui aspirait au pouvoir mais qui ne pouvait pas réaliser ses aspirations. Il a vu que la solution n’était pas la répression contrairement à ce que croyait le Général de Gaulle (lequel était prêt à faire appel à l’armée et au général Massu) mais qu’elle exigeait un jeu politique subtil.

Soutenu par le ministre de l’éducation et par le ministre de l’intérieur, il a fait comprendre à de Gaulle que les gens qui étaient en train de brandir des portraits de Che Guevara, de Lénine ou de Mao, réclamaient « du pouvoir » mais pas « le pouvoir » et qu’il fallait répondre à leur demande pourvu qu’ils veuillent bien infléchir suffisamment leur discours.



La voie leur a été ainsi ouverte pour la conquête des appareils culturels sous le sceau de la « nouvelle société » ou du « libéralisme avancé ». Ils ont su comprendre cela et donner des gages sur lesquels je reviendrai.

Un des effets les plus immédiats de la nouvelle politique du pouvoir a été la création de l’Université de Vincennes, qui tout à la fois permettait de créer des postes et de laisser libre cours à l’expérimentation tout en cantonnant les plus déterminés dans une espèce de champ clos. Grâce à des prêts bancaires largement ouverts, d’autres ont pu se lancer dans la presse (création du journal Libération), dans la librairie (la FNAC) et plus généralement dans toutes les industries culturelles.

La voie du pouvoir s’est encore ouverte plus largement après mai 81 sous la houlette de Jack Lang. Les révolutionnaires d’hier sont alors devenus les intellectuels dominants. Ils ont acquis une place prépondérante dans les médias à tel point qu’on pourrait parler, en paraphrasant Eisenhower, de complexe médiatico-intellectuel. Ils se sont ainsi trouvés mués en porte-paroles de la classe dominante et ont dû adapter leurs discours à cette nouvelle situation.

Il leur a fallu, dans cette situation inédite, devenir les producteurs d’une idéologie justifiant l’ordre établi. Cela a donné lieu à des « retournements de veste » acrobatiques dont le plus spectaculaire a été l’avènement de « la nouvelle philosophie » :

une philosophie plus que médiocre mais fondée sur le support de la presse dite de gauche (Libération – Le Nouvel Observateur) et sur la télévision. Cela a fait des gens qui ont réussi cette métamorphose des gens extrêmement influents qui ont réussi à formater l’opinion publique tout en agissant sur les dirigeants capitalistes avec le « new management ».

Relayé très largement par les médias qu’ils contrôlaient, leur discours anti-marxiste (dit anti-totalitaire) est parvenu à rendre obsolètes les concepts marxistes qui permettaient aux classes populaires d’exprimer leurs souffrances, leurs revendications et de se mobiliser. Le rôle des nouveaux intellectuels est ainsi devenu fondamental dans la mobilisation de la classe dirigeante pour défendre ses intérêts. A tel point qu’on a pu voir un ancien dirigeant maoïste devenir conseiller du MEDEF !

Les tenants de ce qu’on appelle aujourd’hui « la pensée 68 » n’ont pas peu contribué à l’affaiblissement des organisations ouvrières.
On peut même dire qu’ils ont très activement occupé le flanc gauche d’une offensive concertée.
Leur activisme forcené, mais sans base sociale réelle, complaisamment relayé par les médias, leur a permis d’acquérir un poids intellectuel et culturel considérable.

On se souvient par exemple comment les gesticulations de la Gauche Prolétarienne, comme l’attaque des magasins Fauchon, étaient illustrées au journal télévisé comme une épopée révolutionnaire.
Leur dénonciation tonitruante des directions syndicales en faisait les ténors dans le concert d’imprécations contre le nouvel épouvantail agité sous le nom de « totalitarisme ». Elle s’est soldée par un rapprochement avec la CFDT au moment où celle-ci opérait son recentrage.
De là sont sorties des trajectoires divergentes et erratiques dont la seule constante était une dénonciation virulente du Parti Communiste inspirée tout à la fois par des thèmes libertaires et par leur antithèse absolue sous la forme de la révolution culturelle chinoise.

Pour ne retenir que les plus sérieux, des nouveaux philosophes à Lyotard le retournement a été complet : ce dernier par exemple, après avoir joué le rôle de l’aiguillon de gauche du socialisme, est allé jusqu’à annoncer qu’il voterait pour Giscard d’Estaing contre Mitterrand.
Plus subtilement, Foucault se sert des thèses néolibérales et s’appuie sur elles pour promouvoir les luttes secondaires contre les luttes de masse. Il fait de l’esprit de parti une menace contre la démocratie et accompagne la dépolitisation en cours en valorisant les questions sociétales.
Deleuze fait de la critique de l’idée de totalisation une arme contre le marxisme. Il rejoint Foucault dans la critique de l’engagement. Critique de la totalisation, critique de l’organisation et critique de la représentation, convergent pour définir un nouvel espace politique : celui de la micro politique.
La classe ouvrière est désormais présentée comme apathique, réactionnaire, toujours prête à céder au fascisme. A l’intellectuel, allié des exploités, se substitue le penseur qui ne parle que pour lui-même et procède à une critique généralisée de la « représentation ».
Deleuze peut ainsi dénoncer les « instances dites représentatives à la PC ou à la CGT ». Il théorise avec Guattari le refus des organisations partisanes et syndicales classiques et se fait le promoteur d’un militantisme décalé et l’apologiste utopiste des «subversions douces » :
«A travers un décentrement systématique du désir social, des subversions douces, d’imperceptibles révolutions [… ] finiront par changer la face du monde, par le rendre plus souriant ce qui, avouez-le, ne serait pas un luxe » .

Tous deux se font les chantres du « devenir minoritaire » c’est-à-dire de l’action groupusculaire et locale qui devrait toujours être préférée à l’action de masse. Ils objectent emphatiquement aux politiques majoritaires, quelles qu’elles soient : les minorités révolutionnaires « parce qu’elles portent un mouvement plus profond qui remet en question l’axiomatique mondiale » .
Et pour couronner cette invitation à se saborder adressée aux organisations ouvrières, ils défendent le libéralisme comme voie pour accélérer la fin du capitalisme. Il faut, selon eux : « Non pas se retirer du procès, mais aller plus loin, ‘accélérer le procès’ » , ce qui consiste à toujours plus déréguler les flux financiers et marchands.

Mais ces subversions, ces dérégulations, c’est le libéralisme qui les a menées et nous savons où elles ont abouti. Les organisations ouvrières ont été effectivement ramenées au niveau de l’action groupusculaire. Chacun a joué sa partition pour atteindre ce but, mais qui peut s’en féliciter ?
*
Trois événements internationaux ont facilité ce virage général à droite : la parution de l’archipel du Goulag de Soljenitsyne en 1974, la crise des SS 20 entre les États-Unis et l’URSS, la crise des Boat peoples consécutive à la fin de la guerre du Vietnam.
A vrai dire, le livre de Soljenitsyne, traduit en 1974, n’a pas eu d’effets dans l’immédiat. Son auteur paraissait trop clairement être un réactionnaire qui militait pour la réhabilitation du général Vlassov qui avait trahi son pays en s’alliant à Hitler. Le même Soljenitsyne soutenait le général Pinochet bourreau du Chili. Ce n’est que vers 1977 que son livre a pu être utilisé comme un thème majeur de la lutte contre le nouveau danger : le totalitarisme.

La crise des SS 20 déployés en Europe de l’Est en réplique aux menaces de l’OTAN a été le second alibi du retournement d’une classe intellectuelle qui savait ne pouvoir prospérer qu’en rompant avec toute forme de marxisme. Elle a permis le passage de la critique de l’impérialisme américain à celle de l’URSS.

Enfin, le troisième prétexte à la volteface a été l’affaire des boat peoples. A la fin des années soixante-dix quelques centaines de milliers de personnes ont fui le Vietnam communiste dans des conditions dramatiques. Cela a donné lieu à une mobilisation sans précédent des intellectuels en France et dans d’autres pays d’Europe. La situation étant attribuée à la répression communiste et non à la misère d’un pays sous embargo menacé par son puissant voisin.
*


J’ai repris l’idée de Jean-Pierre Garnier que la clairvoyance de Georges Pompidou avait facilité le passage des intellectuels gauchistes à la droite. Il me faut maintenant revenir sur ce point pour faire valoir certains aspects du gauchisme aujourd’hui complétement occultés au profit d’une imagerie complaisamment répandue – aspects qui permettent de comprendre que le gauchisme n’a pas été manipulé mais s’est prêté avec zèle au marché qui lui était proposé.

La politique initiée par Georges Pompidou a eu d’autant plus de succès que le gauchisme le plus extrême s’y est prêté. Ses dirigeants ont bien compris le marché qui leur était proposé et ont clairement fait la preuve qu’ils étaient prêts à donner des gages.
Cela s’est joué autour de la liquidation du mouvement étudiant et en particulier du syndicat étudiant l’UNEF.
Les deux acteurs de cette affaire ont été, d’une part, la Gauche Prolétarienne maoïste dont les dirigeants ou les sympathisants occupent les premières place aujourd’hui dans les médias et, d’autre part, les trotskystes de la IVème internationale Lambertiste dont les militants sont aujourd’hui très bien placés dans le PS (voir Jospin et Moscovici).

Je peux d’autant mieux parler de ces deux moments du passage du gauchisme au service du pouvoir que j’en ai été le témoin direct. Ce que j’ai a raconter à ce sujet est suffisamment éclairant pour devoir être dit en détail.


Le premier moment de la liquidation du mouvement étudiant est le fait des maoïstes. Il se situe en 1970 à l’université de Nanterre. On y voit l’organisation maoïste la Gauche Prolétarienne faire ce que n’auraient pas pu réussir les groupes d’extrême droite.

Voici les faits : nous sommes en 1970 à la fac de Nanterre. A la rentrée de septembre, l’université était sous tension. Les halls étaient occupés par des tables tenues par une multitude d’organisations allant de l’extrême droite à la gauche la plus écervelée.
De violentes bagarres éclataient régulièrement, des « tribunaux populaires » siégeaient, les cours étaient régulièrement interrompus par des « prises de parole » dictées par l’urgence d’une révolution imminente.
Des cars de CRS, toujours plus nombreux, stationnaient aux entrées ; leurs occupants n’avaient pas le droit d’en descendre. Ils enrageaient la journée entière sous les quolibets des étudiants qui passaient. L’atmosphère était explosive.

Au début décembre le groupe maoïste, la Gauche Prolétarienne, est arrivé avec toutes ses troupes pour organiser un meeting. Les leaders, entourés de leurs gardes, sont arrivés vers 14 heures. Sur la pelouse quatre individus masqués avaient posé une nappe et préparaient des cocktails Molotov en faisant semblant de ne pas voir une équipe de télévision qui les filmait, cachée sur les toits.
Il était clair que quelque chose de grave se préparait.
J’étais alors membre du Conseil d’Administration de l’UNEF mais non connu comme tel. Je suis donc parti aux nouvelles.
Dans l’amphi qu’ils avaient investi les leaders gauchistes étaient à la tribune. Geismar tenait un discours véhément et excitait ses troupes au combat.
Il y avait un nombre invraisemblable de flics ; il était impossible que les organisateurs ne le sachent pas. J’ai rapidement rendu compte de ce que j’avais vu ; après une courte discussion nous avons décidé d’évacuer le campus de crainte que certains ne profitent de la confusion pour nous faire un sort.
Pendant que les autres partaient je suis allé à la fac de lettre où se trouvaient encore certains de nos militants. Je devais les avertir et leur demander de quitter le campus au plus vite. Je venais juste de les retrouver quand les premiers heurts ont éclatés. On entendait les clameurs et les explosions, de la fumée montait. Nous avons quitté précipitamment le campus en allant à l’opposé, vers la bibliothèque.

Le reste, je ne l’ai pas vu, je ne l’ai appris que les jours suivants par les étudiants qui se sont trouvés pris dans l’affrontement. Les CRS ont été lâchés au moment où les participants au meeting sortaient en masse pour en découdre.
L’affrontement a été bref mais extrêmement violent. En à peine un quart d’heure les CRS ont balayé tout le campus. Les gauchistes, vrais et faux, se sont réfugiés dans les bâtiments. Des centaines d’étudiants s’y sont trouvés piégés avec eux. Les CRS ont alors été regroupés au centre du campus et formaient un carré. Il s’abattait sur eux une pluie de projectiles. Toutes les chaises, toutes les tables ont été cassées et leur étaient lancées des fenêtres. Cela a duré jusqu’au soir (très précisément jusqu’à l’heure du journal télévisé). A ce moment ils ont reçus l’ordre de charger. Les portes ont volées en éclat et ça a été la curée. Les choses ont si mal tourné que les gardes mobiles ont été appelés pour s’interposer et calmer la fureur meurtrière des CRS.

On m’a raconté que la résidence universitaire a été investie. Un jeune qui avait été au lycée avec moi et qui n’était pour rien dans cette affaire a vu la porte de sa chambre défoncée. Il a été roué de coups et s’est retrouvé avec le foie éclaté. Ses études se sont arrêtées là.

Le lendemain, la fac était déserte. Il ne restait pas une chaise, pas une table pas un pupitre. Les portes et les fenêtres étaient brisées. La fac était déserte, dévastée. On m’a dit que quelqu’un avait ouvert des vannes dans les sous-sols et qu’un transformateur avait été inondé.
Cela aurait pu provoquer un incendie. La présidence a annoncé que tous les cours étaient suspendus jusqu’aux vacances de Noël et que le rentrée de janvier était retardée jusqu’à une date indéterminée.

Notre réunion a été courte : s’en était fini des franchises universitaires, il était inutile de tenter de s’en réclamer. Depuis le moyen-âge l’université était lieu d’asile, la police ne devait pas y pénétrer. Mais comment défendre cela quand elle était le lieu d’une bataille rangée. Les cours ont repris à la mi-janvier dans une atmosphère morne : plus de propagande, plus de tracs, plus d’interventions. Les étudiants ne voulaient plus rien en entendre.

Il est clair que la malfaisance gauchiste ne s’arrêtait pas au domaine des idées. Ils ont contribué très fortement à l’affaiblissement des organisations étudiantes et rendu ainsi un service remarqué au pouvoir.
Après le saccage de la fac, les étudiants ne voulaient plus rien entendre. Ils avaient une aversion totale pour tout ce qui ressemblait à une organisation politique ou syndicale. Ils voulaient de l’ordre, des vigiles, des contrôles. Chaque organisation était victime de cela à proportion de son audience. La plus affaiblie était l’UNEF même si elle ne cessait de répéter qu’elle condamnait les violences et n’y avait absolument pas participé.

Ainsi affaiblie, coupée de la masse des étudiants, l’Unef était prête pour la deuxième étape de sa liquidation : la scission organisée par les Trotskystes.
Cela s’est passé en 1971.

Pour le raconter je dois d’abord camper le décor : les différents groupuscules gauchistes et anarchistes qui s’étaient disputé le contrôle de l’UNEF perdaient toute influence. Les étudiants les supportaient de moins en moins. En janvier, les rocardiens sont mis en minorité et quittent le syndicat (en laissant un énorme trou financier).
Un congrès doit être organisé pour élire un nouveau bureau. Deux listes sont en compétition : la tendance « renouveau » animée par l’UEC et la tendance « unité syndicale » d’obédience trotskiste. Le rapport est d’environ 5 à 1 c’est-à-dire que la tendance « renouveau » est cinq fois plus nombreuse que la tendance trotskiste. Elle devait donc l’emporter et la question est celle de la place de la minorité.
Une réunion est organisée dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Je revois la scène : je suis dans la salle. Un type avec des béquilles est assis à côté de moi. Sur la tribune il y a Guy Konopnicki pour la tendance renouveau, entouré des deux leaders trotskistes : Serac et Berg.
Les deux sont très élégants, ils ont des airs de cadres supérieurs : costumes anthracites et manteaux bleus, cravates et boutons de manchette brillants. Je m’étonne qu’ils puissent être étudiants. Ils semblent plus proches de quarantaine que de leurs vingt ans.

Je ne sais rien de Sérac. Mais Charles Berg continue à faire parler de lui. Son vrai nom est Charles Stobnicer mais il se fait appeler aujourd’hui Jacques Kisner ; il est réapparu vers 1980 comme producteur de cinéma et scénariste. Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez nulle part sa date de naissance, ni aucune biographie sérieuse le concernant.
Il dirige alors l’AJS qui est la reconstitution d’une des organisations dissoutes en 68 pour sa particulière violence (le CLER). L’AJS se présente comme le mouvement de jeunesse de OCI (lequel se fait appeler aujourd’hui le POI et se prétend la véritable IVème internationale). Le dirigeant suprême est un certain Lambert (mort en 2008, de son vrai nom Pierre Boussel). Ses partisans le présentent comme un ancien compagnon de Trotski. En fait c’est un permanent de FO, qu’il a représenté à la direction de la Sécurité Sociale depuis sa création. (FO a été créée sous l’impulsion de la CIA, il faut s’en souvenir).
Berg est donc à la tribune. C’est un orateur extrêmement brillant. Il se lance dans un long discours, commence doucement, puis hausse le ton à chaque nouvelle stance pour finir sur un ton véhément, qui passe à la fureur quand il se met à hurler : « on tue, on tue ».



Konopnicki plonge aussitôt sous la table et se retrouve entre ses gardes du corps. Le type à côté de moi se met à faire tournoyer ses béquilles et frappe tous ceux qui sont à sa portée. Des coups pleuvent de partout. Nous nous réfugions dans un coin de la salle car les portes sont barrées par le service d’ordre trotskiste. Un énorme malabar bloque à lui tout seul la porte du fond. Cette situation périlleuse m’a paru durer un siècle.
Pendant ce temps, les trotskistes investissent le siège de l’UNEF rue Soufflot. Ils font ouvrir le coffre par un serrurier (de leurs amis) et détruisent les listes d’adhérents et tous les documents qui pourraient établir qu’ils sont minoritaires, accessoirement ils s’emparent des espèces qui s’y trouvaient. Ils font paraître un communiqué dans la presse qui prétend que la direction du syndicat leur a été confiée
Pour compléter son coup de force, l’AJS a pris la contrôle de la MNEF de la même façon et avec l’aval, là aussi de la justice. L’affaire a été encore plus simple. La réunion devait se tenir dans un gymnase de Nanterre. Le service d’ordre de l’AJS nous en a interdit l’accès avec l’appui des CRS (qui veillaient à ce qu’aucune violence ne soit commise !). La suite on la connaît et l’on sait ce qu’ils ont fait de la MNEF !
La droite ne pouvait rêver plus efficaces supplétifs. Elle avait la preuve qu’elle pouvait compter sur eux pour mettre hors d’état le mouvement étudiant et accessoirement le mouvement ouvrier. Pompidou avait vu juste et sa politique pouvait être poursuivie.
Elle l’a été avec les résultats que l’on sait. Consulter l’annuaire des dirigeants gauchistes des années 70, c’est consulter l’annuaire des soutiens de l’OTAN et des chantres du néo conservatisme aujourd’hui ! Le passage de ces intellectuels de l’extrême gauche au néo conservatisme n’est pas le fruit d’aberrations individuelles, c’est le fruit d’une politique.

L'auteur poursuit à travers les commentaires qui accompagnent l'article :

Pour illustrer ce qu’était réellement la GP : soi-disant Mao Spontex ! mais vrais fascistes, je peux évoquer d’autres souvenirs :

Quelques temps après les faits que j’ai relatés, les mêmes gauchistes sont revenus à Nanterre. Pour une raison que j’ignore, ils ont agressé à coup de barres de fer le délégué syndical CGT du personnel du restau U et l’ont laissé pour mort. Le malheureux avait huit fractures du crâne. Il ne s’en est jamais remis et est resté invalide. Naturellement, la police n’a pas identifié les responsables de cette agression.

A la rentrée suivante, ils sont revenus à nouveau et ont attaqué la résidence. Ils cherchaient le leader des étudiants communistes (Pierre Zarka). Il est parvenu à leur échapper mais tous les militants ont dû quitter la résidence. Cela a considérablement affaibli l’association des résidents (l’ARCUN). Je dois rappeler ou plutôt faire connaitre que l’ARCUN était sur Nanterre l’organisation la plus puissante (et de loin) car près de 80% des résidents en étaient membres. (Marianne pourra confirmer cela; Je crois qu’elle était à la résidence à ce moment)


Edité le 08-02-2016 à 18:30:30 par Xuan




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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
Xuan
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   Posté le 08-02-2016 à 16:42:34   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

agone

LE PARCOURS EXEMPLAIRE D’UN HOMME DE LETTRES PASSÉ DE LA JUNGLE BOLIVIENNE AUX SINÉCURES GOUVERNEMENTALES ET ACADÉMIQUES


Quand on veut regarder comment tous (ou presque) les meneurs de toute (ou presque) la « Génération 68 » ont fait du reniement de la critique (politique, intellectuelle, artistique et sociale) l’instrument d’accession aux postes de pouvoir (politiques, médiatiques, intellectuels, artistiques et d’argent), on doit commencer par revenir à la « lettre ouverte » que Guy Hocquenghem adresse « à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary ». Plus que l’accusation morale d’opportunisme (et de s’en être mis plein les poches) portée contre les « “ex” de Mai 68 devenus conseillers ministériels, patrons de choc ou nouveaux guerriers en chambre », c’est leur fonction qu’il faut retenir. Ces ex-contestataires ont permis au Parti socialiste de faire revenir sur le devant de la scène « tous les conformismes, tout ce qui avait été critiqué, contesté depuis vingt ans : le culte de l’arrivisme, de la Raison d’État et du fric 1 ». Vingt ans et deux présidents plus tard, les mêmes sont plus que jamais au service de la Restauration bourgeoise.

Pourquoi s’arrêter sur Régis Debray, finalement si discret quand on le compare à ses compagnons de manœuvre ? Alors qu’il n’était même pas sur les lieux (Paris) quand sa cohorte s’entraînait à prendre le pouvoir comme on prend une pose. Relisons donc Hocquenghem avant de poursuivre.

« Cher maître ès renégats, cher aîné en reniement, ce livre n’aurait pas été complet sans vous. Toute première place se mérite, même en reniement ; et vous l’avez payé, votre trône de renégat, d’années de prison à Camiri, lors de ce triste épisode qui permit aux militaires anti-castristes de retrouver Guevara en suivant vos traces.
Mais ne pleurons pas sur Guevara. Après votre sacre, qu’il paya de sa vie, vous devîntes mitterrandiste.
Et ç’aura été pour écrire, à propos de Mitterrand, sous le titre “Le temps du respect” : “De Gaulle, aujourd’hui, c’est Mitterrand. [...] Je choisis le respect” “Respect : contrainte acceptée” , dit le Robert. Docteur en reconversion, agrégé de retournements, vous avez bien mérité la chaire de Reniement ; et même si pour un temps vous “pantouflez” dans quelque haute administration, c’est pour mieux nous préparer un nouvel avatar, une nouvelle abjuration. 2

Déclinons maintenant les avatars qui ont suivi, les « nouvelles abjurations » . Au moment où Hocquenghem en croque le portrait, Debray est donc, depuis cinq ans, « chargé de mission auprès du Président de la République pour les relations internationales » ; peu après il accepte la fonction de « secrétaire général du Conseil du Pacifique Sud » puis (vraie consécration d’un « grand corps » ) celle de « maître des Requêtes au Conseil d’État » .

Se lasse-t-il des titres ronflants ? Il n’est plus, en 1992, que « responsable culturel du Pavillon français à l’exposition universelle de Séville » .
Deux ans plus tard, alors que commence la seconde cohabitation, Régis Debray passe une thèse de doctorat à Paris I.
L’ancien guérillero devenu conseiller présidentiel est maintenant décoré des universités.
Et ce n’est pas fini. Moins d’un an après, il passe, sur travaux, en Sorbonne, son « habilitation à diriger des recherches » – ce qui, comme chacun ne le sait pas, ouvre l’accès au plus haut de l’institution mandarinale.
Mais pas plus qu’il ne voulait vraiment « auditer » au Conseil d’État Debray n’a l’intention de s’enfouir dans la médiocrité facultaire.
Morne période que la première présidence de Jacques Chirac.
Tout change sous le gouvernement de Lionel Jospin : Régis Debray se fait offrir en 1998 une médaille de directeur de programme au Collège international de philosophie en même temps que la présidence du Conseil scientifique de l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques et… un poste de professeur de philosophie à l’Université Jean-Moulin, Lyon III.

S’il s’était égaré dans les guérillas d’Amérique du Sud, Debray est comme chez lui dans les jungles administratives. Et pas seulement sous juridiction socialiste… Certes, c’est un compère qui lui met le pied à l’étrier : alors ministre de l’Éducation nationale, Jack Lang lui confie en 2001 une mission sur « l’enseignement du fait religieux dans l’École laïque » .
Mais un parti de losers ne retient pas un Régis Debray : le très mitterrandien conseiller pousse bientôt son bâton de pèlerin sur les terres de l’UMP.
Le voilà, un an après avoir rendu son rapport à Lang, associé aux travaux de la Commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la République, la bien nommée « commission Stasi » .
Debray a obtenu en juin 2002, par arrêté de Luc Ferry en ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche, l’incrustation, dans l’École pratique des hautes études, d’un Institut européen en science de religions (IESR).
En 2005, ce n’est pas encore la retraite mais Régis Debray obtient une médaille de retraité : la présidence d’honneur de l’IESR.
Enfin, il n’est pas encore mort que, déjà, sur tout médium de toute tendance politique, tout le monde honore Régis Debray : ce « corsaire de l’intelligence » pour Le Figaro (11.03.09) est « admirable en tous sens » pour L’Humanité (16.02.08).

Une vie bien remplie ! Mais de quoi exactement ?
Ses interventions ne sont que des coups sur un échiquier, où le jeu perdrait vite toute efficacité si les participants étaient de la même eau qu’un BHL. Il faut un Debray, qui est autant le comparse que le roi des pions. Et qui, pour cela, aura toujours sa place dans les salons où les politiques viennent recruter leurs figurants.
Il est en effet sans doute peu de mots aussi étrangers à une personnalité d’exception comme Régis Debray que celui de « conviction ». Quelle cause Debray n’a-t-il pas trahie, au nom de laquelle il a obtenu que lui soit fourni un marchepied, qu’il laissera bientôt pour un autre ? La seule pour laquelle il court : lui-même. Ajoutons donc la gratitude aux louanges pour la démonstration qu’il nous offre : révéler les intentions de ceux qui servent et se servent des individus de son espèce.

Thomas Didot

Extrait de « Régis Debray, “Maître ès renégats”. Exercice d’admiration », Agone, n° 41–42, 2009

1 Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary (1986), Agone, 2004, p. 33.
2 Ibid., p. 135–138.

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L’usage de l’idée d’autogestion selon Pierre Rosanvallon


L’usage qui est fait de la notion d’autogestion au sein du champ syndical et politique au début des années 1970 apparaît rétrospectivement comme une manière, pour les organisations qui l’adoptèrent, d’échapper au stigmate de l’appellation « réformiste » en se situant « à gauche », mais dans une position distincte de la CGT ou du PC, c’est-à-dire par rapport aux agents encore dominants dans ces deux espaces.

« Le thème de l’autogestion, écrira plus tard Pierre Rosanvallon, a d’abord contribué à canaliser une puissante recomposition du paysage politique en servant de support à la constitution d’une alternative à la culture politique étatique-communiste-marxiste auparavant dominante. Le drapeau de “socialisme autogestionnaire” a permis à une gauche antitotalitaire de s’affirmer positivement, en en finissant avec la notion de gauche “non communiste”, purement négative et implicitement connotée d’une dimension privative. »

Ainsi la valorisation de l’autogestion au sein de l’univers de la « deuxième gauche » a-t-elle pu contribuer, précocement, à la réhabilitation de la « fonction d’entrepreneur », pleinement développée dans Pour une nouvelle culture politique, (Pierre Rosanvallon et Patrick Viveret, 1977) :
« Un nombre croissant de gens […] veulent “faire quelque chose” et plus seulement revendiquer ou préparer les batailles du lendemain. Il n’est pas exagéré de dire qu’une aspiration profonde à l’entreprise – au sens fort du terme – est en train d’apparaître socialement aujourd’hui comme alternative à la crise du militantisme. C’est bien dans ce sens qu’il faut aller. Il ne faut pas craindre de dire que l’aspiration à l’autogestion est inséparable d’une réhabilitation, d’une extension et d’une socialisation de la fonction d’entrepreneur dans la société. Cette formule, volontairement provocante, mérite explication. Il s’agit d’abord de réhabiliter la fonction d’entrepreneur. La société capitaliste est en effet devenue une société bureaucratique, une société de gestion et d’administration, beaucoup plus qu’une société d’innovation. »

Outil conceptuel « formé par la pratique et pour elle », le mot permet la revalorisation symbolique de la « réforme » contre les « archaïsmes », telle qu’elle va être pleinement développée, à partir des années 1980, par des revues comme Esprit, Commentaire ou Le Débat.

Celui qui voulait « repenser le progrès social » se désignera, après coup, comme l’ « idéologue de la deuxième gauche » , à travers la permanence de schèmes et de procédés rhétoriques : Rosanvallon devient, dans la période suivante, un des idéologues de la destruction de l’État protecteur – sous couvert de lutte contre ses archaïsmes…

Christophe Gaubert

Extrait de « Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en “intellectuel de proposition », Agone, n° 41–42, 2009

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LES INTELLECTUELS CONTRE LA GAUCHE


Entre 1977, l’année des « nouveaux philosophes », et 1981, celle de l’arrivée au pouvoir des partis socialiste et communiste, l’antitotalitarisme progresse soudainement dans le champ intellectuel, puisqu’il réussit à remodeler les conceptions politiques de l’intelligentsia et à transformer les lignes de démarcation entre ses différents courants.

En dépit des convergences entre anticommunistes libéraux et antitotalitaires de gauche, les seconds ne se convertissent pas aux positions des premiers.
Le culte de Raymond Aron lancé par les antitotalitaires au début des années 1980 ne les conduit pas, par exemple, à adopter sa vision politique.
Au maximum, cet intérêt pour Raymond Aron exprime la conviction qu’il a eu « raison », au cours de la guerre froide, de prendre position contre Jean-Paul Sartre et d’autres clercs au moment d’évaluer le communisme et le marxisme.
De plus, bien qu’Aron n’ait pas critiqué publiquement les « nouveaux philosophes » en 1977 (n’ayant, comme beaucoup d’autres, « aucun motif d’entamer une polémique avec eux » ), il les juge superficiels et se montre irrité par leur condamnation de la raison et de la civilisation moderne.
Comme Raymond Aron lui-même, André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy confirment que la « nouvelle philosophie » n’a été influencée par Aron ni lors de son lancement ni au cours de son évolution.

Malgré la persistance des vieux clivages politiques, et tandis que les tensions entre les intellectuels antitotalitaires de gauche et les partis socialiste et communiste restent vives à la fin des années 1970 et au début des années 1980, il ne fait guère de doute que le fossé entre les intellectuels de gauche et de droite diminue considérablement au cours de la même période (l’extrême gauche et l’extrême droite exceptées).
La revue Le Débat, créée en 1980 par Pierre Nora et Marcel Gauchet, est le principal bénéficiaire de cette reconfiguration des allégeances et des divisions au sein du champ politico-intellectuel. Promettant d’être « ouvert à tout et à tous […] à part les terrorismes de tous bords », afin de promouvoir les débats théoriques démocratiques, Le Débat devient le principal forum des intellectuels réformistes centristes durant les années 1980.

Lorsque la gauche arrive au pouvoir en 1981, les soupçons des intellectuels antitotalitaires sont immédiats et substantiels. Il n’y a pas de « silence des intellectuels » en 1981, contrairement à ce que la polémique de l’été 1983 à ce sujet pourrait suggérer ; les intellectuels ont plutôt tendance à exprimer haut et fort leurs craintes vis-à-vis du nouveau gouvernement.
Comme lors du débat sur l’Union de la gauche dans les années 1970, le problème central est le rôle respectif du PCF et du PS dans cette alliance.
Beaucoup d’intellectuels craignent que la liberté ne soit menacée en France par la présence des ministres communistes au sein du second gouvernement Mauroy ; ils trouvent que les socialistes sont idéologiquement soumis aux communistes et pensent que l’expansionnisme soviétique (particulièrement redouté après l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979) tirera profit du nouveau gouvernement.

Bien que n’étant pas opposés, par principe, à ce qu’il y ait des ministres du PCF, les intellectuels d’_Esprit_ jugent que les socialistes leur font trop de concessions. Selon Paul Thibaud, « la victoire électorale de Mitterrand n’a pas rendu périmés les débats antérieurs sur la culture politique de la gauche française » ; en raison de leur culture politique rétrograde, Mitterrand et les socialistes sont incapables de comprendre « l’importance radicale, déterminante du totalitarisme » , et donc de maîtriser les communistes. Des préoccupations similaires sont exprimées dans Les Temps modernes, revue qui, contrairement à Esprit, n’a guère été à l’avant-garde de la critique du totalitarisme dans les années 1970.

C’est précisément cette suspicion et cette crainte vis-à-vis du nouveau gouvernement qui se trouve à l’origine de la campagne des intellectuels contre la proclamation de l’état de siège en Pologne, en décembre 1981. Là encore, comme dans les manifestes contre la répression communiste durant les années 1970 et les décennies antérieures, la signification hexagonale de ces textes est le facteur clé des protestations des clercs contre la situation en Pologne.
En effet, ce sont moins les événements à l’Est que la réaction du gouvernement français face à eux qui déclenche la mobilisation des clercs. Quand, au lendemain de la proclamation de la loi martiale, le ministre français des Affaires étrangères Claude Cheysson affirme que la situation à Varsovie est une « affaire interne polonaise » et que, « bien sûr, nous n’allons rien faire », les intellectuels interprètent cette déclaration comme la confirmation de leurs pires craintes et soupçons contre le nouveau gouvernement et ils protestent.
Intitulé « Illusions ne pas garder », le manifeste lancé par Cornelius Castoriadis dénonce avec indignation le refus de Cheysson de voir la main de Moscou dans les événements en Pologne et exige que « le gouvernement français […] se prononce avec la même clarté sur les régimes totalitaires dits “socialistes” que sur les dictatures d’Amérique latine » .
Un autre manifeste, « Les rendez-vous manqués », écrit par Michel Foucault et Pierre Bourdieu, et par la suite signé par des centaines d’artistes et d’intellectuels, dénonce également la déclaration de Cheysson comme « une affirmation immorale et mensongère » et se demande :
« Les dirigeants socialistes français n’accordent-ils pas plus d’importance à leurs alliances intérieures qu’à l’assistance qui est due à toute nation en danger ? »

Le manifeste du CIEL, intitulé « Parler clairement, agir », non seulement condamne la réaction du gouvernement socialiste, mais exige que les communistes quittent le gouvernement parce qu’« il faut exclure que des responsables d’un parti frère du parti totalitaire soviétique siègent au gouvernement de la France » , maintenant que « la résistance au totalitarisme soviétique est devenue la question politique primordiale de ce temps » 1 .

La tendance anticommuniste des intellectuels antitotalitaires est assez claire, puisque certains clercs jugent nécessaire, face aux critiques des dictatures militaires latino-américaines exprimées par le gouvernement socialiste, de préciser que les régimes communistes d’Europe de l’Est sont qualitativement plus répressifs. Le manifeste du CIEL, « Parler clairement, agir », signé par Jean-Marie Domenach et François Fejtö, déclare que « toute atteinte aux droits de l’homme est odieuse » et que « toute dictature est mauvaise par elle-même » ; mais qu’ « il est tout aussi nécessaire de reconnaître ensemble que l’oppression la plus menaçante par son étendue, sa quotidienneté, son cynisme sans faille, sa volonté et sa capacité d’expansion, est celle du totalitarisme soviétique » .
De même, Paul Thibaud affirme, au début de l’année 1982, que les régimes totalitaires sont beaucoup plus insidieux que les dictatures militaires des pays d’Amérique latine et il ne veut pas qu’ « on mette tous ceux qui portent atteinte à la liberté sur le même plan » .
Bien que tous les intellectuels antitotalitaires n’emploient pas cet argument, aucun ne le critique. C’est donc la loi martiale en Pologne et non la répression des dictatures latino-américaines qui les préoccupe surtout au début des années 1980.

Parmi les manifestes suscités par la situation polonaise et la réaction du gouvernement français à celle-ci, on ne trouve presque aucune référence au rêve de réconcilier le socialisme et la liberté qui motivait les intellectuels au cours des deux décennies postérieures à 1956.
Il ne reste plus grand-chose de l’attrait passé du socialisme. Même le comité de rédaction des Temps modernes ne réussit pas à se mettre d’accord sur une déclaration qui, bien que très critique à l’égard de la réaction du gouvernement socialiste à propos de l’état de siège en Pologne, entretient encore un modeste espoir dans le renouveau du socialisme, une fois que la liberté sera rétablie.

La façon dont l’antitotalitarisme a discrédité le socialisme et la révolution, la transformation mondiale des projets politiques et l’échec du socialisme français au pouvoir ont fait des années 1980 une période de flottement et d’incertitude dans la vie intellectuelle hexagonale.
La désorientation des clercs s’exprime notamment dans l’affirmation selon laquelle la tradition de l’intellectuel prophétique serait morte.
Pour certains, notamment ceux qui se sont tournés vers le libéralisme renaissant au début des années 1980, les intellectuels prophétiques doivent être remplacés par des experts dont les interventions politiques se limiteront aux questions qui touchent à leurs compétences.
Pour d’autres, notamment les postmodernistes, la mort de l’intellectuel prophétique signifie tout simplement la mort de l’intellectuel. Selon Jean-François Lyotard, la notion d’intellectuel, inséparable de celle du sujet universel, ne peut survivre à la mort de ce dernier, suite à l’effondrement du marxisme.

Comme l’indique ce dernier débat, le libéralisme et le postmodernisme ont été les bénéficiaires immédiats de l’antitotalitarisme.
En effet, ces deux courants en sont partiellement issus. Les intellectuels (François Furet, Marcel Gauchet, Pierre Rosanvallon) qui ont redécouvert la tradition libérale française dans les années 1980 ont été à l’avant-garde des courants antitotalitaires des années 1970 ; quant aux postmodernistes français (Jean Baudrillard, Jean-François Lyotard), même s’ils n’appartenaient pas vraiment à ce courant de pensée, ils sympathisaient avec lui et capitalisaient sur la critique antitotalitaire de la gauche de façon à légitimer leur lecture postmoderne du monde contemporain.
Or, le succès de ces courants au début et au milieu des années 1980 a largement été le produit du désarroi de cette période. À l’instar de l’humanitarisme contemporain, l’antitotalitarisme et le postmodernisme ont prospéré sur la peur de la politique révolutionnaire et sur l’absence de nouveaux projets politiques après l’effondrement de l’idéal socialiste. Ces deux courants allaient perdre du terrain dans les années 1990 au profit du vainqueur temporaire dans le champ politico-intellectuel : le républicanisme.

Michael Scott Christofferson
Extrait de Les Intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France (1968–1981)
Préface de Philippe Olivera, Agone, 2009.

___________


1 CIEL : Comité des intellectuels pour l’Europe des libertés, fondé en janvier 1978 par les intellectuels libéraux anticommunistes proches des revues Preuves et Contrepoint. [nde]

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Lecture antitotalitaire de la Révolution française par un clerc converti au libéralisme


En 1978, dans Penser la Révolution française, François Furet tente de réviser l’histoire de 1789.
Pour ce faire, il s’inspire de la critique du totalitarisme et contribue à l’approfondir sur trois plans : la rhétorique, l’interprétation et la transformation de la conscience politique des clercs français.
En bon rhétoricien, Furet, qui est déjà passé maître dans l’art de combiner politique, histoire et interprétation critique, jette habilement l’opprobre sur le marxisme, le communisme, et le projet révolutionnaire afin de discréditer ses adversaires et d’avancer ses propres thèses. Pour interpréter la période 1789–1793, Furet lui applique directement l’idée contemporaine que la politique révolutionnaire conduit nécessairement au totalitarisme, suivant ainsi une dynamique idéologique inévitablement manichéenne.

Plus généralement, son interprétation de la Révolution fait écho à la transformation de la conscience politique et de la mémoire en cours chez les intellectuels français, lui inclus. D’un côté, la façon dont Furet et d’autres clercs réinterprètent leur passé politique (notamment leur engagement communiste) nourrit et rend plus acceptable l’interprétation antitotalitaire de la Révolution française que cet historien propose.

De l’autre, sa vision de 1789 – moment fondateur, selon lui, d’une culture politique proto-totalitaire – devient pour ses contemporains, et plus tard pour les historiens, l’origine, la fondation, et l’explication des relations qu’entretinrent après guerre les intellectuels avec le communisme et la politique révolutionnaire.
En projetant le totalitarisme sur la Révolution française, Furet réussit à « élucider » l’engagement de sa génération d’une manière compatible avec le réductionnisme de la pensée antitotalitaire – l’absence d’une tradition libérale dans la culture politique française explique tout – et, dans une certaine mesure, à absoudre de toute responsabilité ses collègues ex-communistes. Une fois qu’il a rejeté, avec ses pairs, la possibilité que la révolution puisse être une solution alternative viable et raisonnable à un monde malade, Furet écrit une histoire de la Révolution française qui traite surtout des illusions suscitées par la politique révolutionnaire.

Quand il projette sa conscience présente sur le passé, Furet écrit non seulement à l’ombre du Goulag mais aussi à la lumière du mythe fondateur de l’antitotalitarisme hexagonal. Il localise les origines du totalitarisme dans l’événement fondateur de l’histoire française moderne et accorde une crédibilité intellectuelle à la tentative d’établir un lien entre le totalitarisme, d’un côté, la Révolution française et la culture politique jacobine, de l’autre. Furet confirme ainsi l’idée qu’une menace totalitaire existe au sein de la gauche et il fournit aux intellectuels antitotalitaires des munitions historiques dans les luttes politiques hexagonales. C’est ainsi que Penser la Révolution française jouera un rôle central dans l’effondrement de la gauche intellectuelle d’après guerre.

M.S. Christofferson

Extrait de Les Intellectuels contre la gauche

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Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary




Guy HOCQUENGHEM

Préface de Serge Halimi :

Avant de mourir, à 41 ans, Guy Hocquenghem a tiré un coup de pistolet dans la messe des reniements. Il fut un des premiers à nous signifier que, derrière la reptation des « repentis » socialistes et gauchistes vers le sommet de la pyramide, il n’y avait pas méprise, mais accomplissement, qu’un exercice prolongé du pouvoir les avait révélés davantage qu’il les avait trahis. On sait désormais de quel prix - chômage, restructurations sauvages, argent fou, dithyrambe des patrons - fut payé un parcours que Serge July résuma un jour en trois mots : « Tout m’a profité. »

Cet ouvrage qui a plus de quinze ans ne porte guère de ride. L’auteur nous parle déjà de Finkielkraut, de BHL, de Cohn-Bendit, de Bruckner. Et déjà , il nous en dit l’essentiel.

On ignore ce qu’Hocquenghem aurait écrit d’eux aujourd’hui, on sait cependant que nul ne l’écrira comme lui. Lui qui appartenait à leur très encombrante « génération » - celle des Glucksmann, des Goupil, des Plenel et des Kouchner - se hâtait toutefois de préciser :
« Ce mot me répugne d’instinct, bloc coagulé de déceptions et de copinages. » Il aurait souhaité qu’elle fût moins compromise, en bloc, par les cabotinages réactionnaires et moralistes de la petite cohorte qui parasita journaux et « débats ». Il aurait essayé d’empêcher qu’on associât cette « génération »-là aux seuls contestataires qui ouvrirent un plan d’épargne contestation avec l’espoir d’empocher plus tard les dividendes de la récupération.

Renonçant aux apparences de la bienséance, de la suavité bourgeoise propres à ceux qui monopolisent les instruments de la violence sociale, Guy Hocquenghem a usé de la truculence, de la démesure. Il a opposé sa clameur à la torpeur des temps de défaite. Son livre éclaire le volet intellectuel de l’ère des restaurations. Les forces sociales qui la pilotaient il y a vingt ans tiennent encore fermement la barre ; les résistances, bien qu’ascendantes, demeurent éparses et confuses. Nous ne sommes donc pas au bout de nos peines. Les repentis ont pris de l’âge et la société a vieilli avec eux.
L’hédonisme a cédé la place à la peur, le culte de l’« entreprise » à celui de la police. Favorisés par l’appât du gain et par l’exhibitionnisme médiatique, de nouveaux retournements vont survenir. Lire Guy Hocquenghem nous arme pour y répondre avec ceux qui savent désormais où ils mènent.

Parution : 16/04/2003
ISBN : 2-7489-0005-7
208 pages
12 x 21 cm
15.00 euros

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(extrait)
A SERGE JULY

Mon pauvre Serge,
Je vais, une fois de plus, t’agresser. J’ai tort, bien sûr ; tu es comme un punching-ball, tu as toujours eu pour toi l’effet de masse et d’inertie ; quand on te frappe, tu ballottes un instant, puis tu reprends ta position amorphe, centrale. Sur toi, les coups s’émoussent, se perdent, assourdis par l’épaisseur de la cible.
Balzac, parlant de l’obstination féminine, note que, si on la réprime ou la compresse, elle ne cède que pour reprendre, au cours de la nuit, sa forme et sa masse.
Cette capacité-là serait ce qu’il y a de plus féminin en toi. Tu n’es jamais pressé de riposter ; quand on t’insulte, tu engraisses. Tu l’expliquais dans une interview récente : « Tout m’a profité. »
Tout m’est bonheur, disait la comtesse de Paris en titre de ses mémoires. Tout te nourrit, même les affrontements ; ton estomac géant assimile, indéracinable, impassible, tous les conflits, les transforme en graisse.
« Les années Libé : peut-être les historiens de l’avenir appelleront-ils ainsi cette très étrange époque où les rescapés du gauchisme rompaient avec le marxisme, redécouvraient le capitalisme » , dit un critique pour présenter le livre que, bien obligé, tu as pondu, comme tout rédacteur en chef se le doit, et célébrant les « années Mitterrand ».

Mieux que tes propres écrits, une autre interview récente analyse ce devenir ; et, comme on n’est jamais si bien trahi que par les siens, cette interview est l’oeuvre, dans la revue psychanalytique L’Ane, d’un ex-mao, frère du gendre de Lacan, Gérard Miller.

Comme l’interviewer connaît sa bête, on croirait t’entendre parler.
« L’histoire du maoïsme en France, en tout cas de la Gauche prolétarienne, à laquelle j’ai appartenu, a été pour moi une histoire très positive.
[…] Même dans les années 1970.
[…] De toute la presse française, nous sommes arrivés plus d’une fois les premiers, en Iran, pour les boat-people.
[…] Si le post-gauchisme a été pour nous positif - d’où notre efficacité dans la presse -, c’est que le gauchisme avant l’avait été.

" Tu penses donc qu’il y a continuité ?

" Absolument. »


Continuité dans l’efficace. La Gauche prolétarienne, certes, avait aussi peu de scrupules que le Libé d’aujourd’hui.
A l’époque, tu voulais tabasser tous les « révisos », organiser le Tribunal du peuple à Bruay-en-Artois et pendre les bourgeois par les couilles, tu prédisais la « Guerre civile » (ton livre écrit avec Geismar).
Alors, aucun regret ? Non. De brutalités en reniements, tout s’est bien passé.
« Tout s’est filé sans heurts, sans débat intérieur. Et à chaque fois l’expérience a été formidable. »
Tu ne regrettes rien de ce que tu devrais regretter, l’efficacité froide à effets de masses manipulées ; il n’y a que l’étiquette politique qui a changé.
Oui, c’est Libé qui, le premier, a été chercher Khomeiny à Neauphle-le-Château, l’a propagandisé, l’a respectabilisé, l’a vendu et popularisé.
Pas de quoi se vanter, vraiment : pas plus que des « expéditions militaires » punitives de la Gauche prolétarienne contre ceux qui ne pensaient pas comme toi. Tu pourrais, au moins, avoir un mot de regret. Mais non, de ce passé-là , tu es fier - c’est la générosité contestataire que tu renies, pas ses brutalités indignes, ou ses adulations intégristes.
( ... )

Plus d’informations et extraits du livre :

http://atheles.org/agone/lettreouverteaceuxquisontpassesducolmaoaurotary
URL de cet article 6723


Edité le 08-02-2016 à 17:19:23 par Xuan




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On lira également

"Quand la CIA finançait la construction européenne" - Par Rémi Kauffer
Source : Historia 2003
mercredi 10 juin 2015, par Comité Valmy

Enquête sur les réseaux d’influence états-uniens
Quand la CIA finançait les intellectuels européens
par Denis Boneau
-27 novembre 2003 -
sur Voltairenet

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CERCLES D’INFLUENCE ATLANTISTES EN FRANCE
La face cachée de la Fondation Saint-Simon

par Denis Boneau



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Issue des milieux anti-communistes de la Guerre froide, la Fondation Saint-Simon a discrètement rassemblé en France, dans les années 80 et 90, des personnalités politiques, économiques, culturelles et médiatiques. Entre autres membres éminents : Pierre Rosanvallon, Alain Minc, Francis Mer, Serge July, Laurent Joffrin, Luc Ferry, Alain Finkielkraut, ou encore Christine Ockrent. Membre du Club de La Haye, un réseau international de think-tanks animé par la CIA, la Fondation Saint-Simon a éclipsé les intellectuels de la gauche non-atlantiste et imposé une forme de pensée unique en France.




1982 à 1999, la Fondation Saint-Simon exerça un véritable magistère sur la vie intellectuelle et médiatique française. Dans le prolongement de la « Troisième voie » chère à Raymond Barre, Jacques Delors ou Michel Rocard, elle rassembla une centaine de personnalités issues des cercles libéraux et sociaux-démocrates et développa un discours « ni de gauche, ni de droite » [1], qualifié par ses détracteurs de « pensée unique ».

Son fondateur et premier président, l’historien François Furet, ne faisait pas mystère d’avoir noué des contacts avec la CIA après avoir rompu avec le Parti communiste. De plus, il se présentait comme le continuateur de l’œuvre de Raymond Aron, un intellectuel anti-communiste qui anima le Congrès pour la liberté de la culture, une vaste opération de la CIA pour manipuler les intellectuels ouest-européens et les enrôler dans la Guerre froide. Malgré ces indices, les liens éventuels de la Fondation Saint-Simon avec les services états-uniens ne furent jamais discutés. Notre enquête les a mis à jour.

La réactivation des réseaux de la « Troisième voie » anti-totalitaire


Pour comprendre comment la Fondation Saint-Simon a été créée, en 1982, il importe de se remémorer les efforts entrepris depuis la dissolution du Congrès pour la liberté de la culture, en 1975, pour faire vivre le courant intellectuel de la « Troisième voie ».

Dès la fin des années 70, les intellectuels libéraux et les sociaux-démocrates anti-communistes renouvellent leur alliance afin de lutter contre le Programme commun présenté par François Mitterrand. Ainsi, en 1978, Raymond Aron s’entoure de Jean-Claude Casanova [2] Alain Besançon [3] et Kostas Papaioannou pour créer Commentaire , une revue dont la problématique centrale est l’analyse critique du phénomène totalitaire [4]. Elle tire son nom de Commentary la revue mensuelle de l’American Jewish Committee et en inclut des rédacteurs dans son propre comité de rédaction.

Dans le sillage de Contrepoint , revue de Georges Liébert et Patrick Devedjan et de Preuves , publication quasi-officielle du Congrès pour la liberté de la culture, Commentaire rassemble des intellectuels et hommes politiques anti-communistes et pro-états-uniens. Ses réseaux s’étendent de l’IEP [5] (Jean-Claude Casanova, Michel Crozier, Alain Lancelot) à la Sorbonne (Raymond Boudon, Pierre Chaunu), en passant par l’EHESS [6] où François Furet mène une véritable politique de recrutement politique (il fera entrer Pierre Rosanvallon, pourtant diplômé d’une école de commerce, HEC).

Le comité de direction comprend deux aroniens, Pierre Manent, assistant de Raymond Aron au Collège de France et Marc Fumaroli, professeur à la Sorbonne puis au Collège de France. Le comité de rédaction est présidé par Raymond Aron et comprend des personnalités telles que Annie Kriegel, Alain Lancelot, Jean-François Revel, Georges Suffert...

Suivant la trace de Raymond Aron, les intellectuels du Congrès pour la liberté de la culture sont présents dans Commentaire : Manès-Sperber, Georges Vedel, le juriste du Club Jean Moulin, Michel Crozier, le sociologue officiel des planificateurs. L’ancien chef de Preuves, François Bondy, participe au comité de rédaction. De plus, le parrainage états-unien est assuré par l’intermédiaire de figures du Congrès pour la liberté de la culture, Irving Kristol [7] et Norman Podhoretz [8].

Dans une période de pacification relative des rapports Est/Ouest (ce moment prend fin avec la présidence Reagan), la revue constitue le maillon intermédiaire entre le Congrès pour la liberté de la culture et la Fondation Saint-Simon. Résolument pro-états-uniens, les membres de Commentaire contribuent à diffuser les auteurs libéraux américains tels que Allan Bloom, professeur de philosophie politique à Chicago qui annonce, dans L’Âme désarmée , la décadence en pointant du doigt les mouvements étudiants, et Francis Fukuyama, célèbre théoricien de la « fin de l’Histoire ». Dans la logique du réseau du Congrès pour la liberté de la culture, Commentaire consacre un dossier à l’œuvre de Friedrich von Hayek, le fondateur de l’ultra-libérale Société du Mont Pèlerin, un think tank qui contribue à la victoire de Margaret Thatcher en 1979.

La revue Commentaire , constituée des réseaux construits par Raymond Aron durant les deux premières décennies de la Guerre froide, regroupe des intellectuels anticommunistes de la première génération - les membres du Congrès pour la liberté de la culture, les élites des clubs de la « Troisième voie » (club Jean Moulin, club Citoyens 60) - et recrute des jeunes universitaires comme Pierre Rosanvallon ou François Furet. La revue a ainsi permis aux aînés de transmettre un capital de relations sociales à la nouvelle génération des intellectuels pro-états-uniens qui, en créant la Fondation Saint-Simon en 1982, reformulent l’idéal politique des pionniers de la « Troisième voie » (Pierre Mendès-France, Jacques Delors).

À la fin des années soixante-dix, l’école aronienne ( Contrepoint, Preuves et Commentaire ) est « concurrencée » par la création d’un nouveau pôle de réflexion dit « réformiste » composé de jeunes intellectuels en quête de reconnaissance académique. En 1980, Pierre Nora, le patron des éditions Gallimard, et Marcel Gauchet, l’adversaire de Michel Foucault, lancent la revue Le Débat qui va constituer une tribune et un tremplin pour la jeunes génération incarnée par Alain Finkielkraut, Alain Minc, Gilles Lipovetsky, Luc Ferry... Cette équipe, qui plaide pour une « nouvelle gauche », libérale et sociale, rejoindra la Fondation Saint-Simon, en 1982.

Les fondateurs


La mise en place du réseau saint-simonien est le résultat de la rencontre entre deux intellectuels majeurs du courant anti-totalitaire, l’historien François Furet et le porte-parole de la CFDT Pierre Rosanvallon, et deux personnalités du monde économique, l’ultra-catholique Roger Fauroux et l’influent conseiller du patronat français Alain Minc.


François Furet

L’itinéraire politique de François Furet met en perspective les liens unissant les saint-simoniens et les néo-conservateurs états-uniens qui, par l’intermédiaire des fondations, financent les carrières de nombreux intellectuels français. François Furet, soutenu par l’ultra-conservatrice fondation Olin [9] lance un programme de démantèlement de l’historiographie marxiste et parallèlement dénonce l’alliance avec les communistes en créant, avec le soutien états-unien, un think tank destiné à combattre le Programme commun.
Militant communiste jusqu’en 1956 [10], il obtient l’agrégation d’histoire en 1954 en se faisant le défenseur des thèses du marxisme orthodoxe. Il entre au CNRS en 1956, puis à l’EHESS ; après sa rupture avec le PCF, il tente de fabriquer une historiographie tendant à réfuter la doctrine marxiste. Il analyse la Révolution française comme un phénomène achevé avec la IIIe République et entreprend un travail de dénonciation du « totalitarisme » communiste [11].
En quittant le PCF, François Furet devient un libéral intransigeant dans la lignée de Raymond Aron.
Confirmant cette filiation intellectuelle, il crée avec Luc Ferry l’Institut Raymond Aron, qu’il dirige jusqu’en 1992. Président de l’EHESS de 1977 à 85, il part à Chicago en 1982 ; la même année, il crée la Fondation Saint-Simon.
Au moment de la commémoration du bicentenaire de la Révolution française, la Fondation Olin lui verse 470 000 dollars [12] afin de financer son programme de recherche sur les révolutions américaine et française. En 1995, il publie Le Passé d’une illusion, ouvrage qui lui permet de revenir sur la fascination des intellectuels pour le marxisme et d’ériger le communisme comme une forme de totalitarisme équivalente au nazisme. Anti-mitterrandien radical et agent des néo-conservateurs états-uniens, François Furet a construit une œuvre intellectuelle conforme à la volonté de ses mécènes.


Pierre Rosanvallon

Son protégé, Pierre Rosanvallon, appartient à la jeune génération des « anti-totalitaires » formés dans les cercles aroniens de Commentaire.
Pierre Rosanvallon est diplômé d’HEC. Ex-dirigeant des JEC (Jeunesses étudiantes chrétiennes), il entre à la CFDT et lance, avec Edmond Maire et Marcel Gonin, la revue CFDT-aujourd’hui.
Très proche de Jacques Delors avec qui il crée le Centre Travail et Société, il participe à de nombreuses expériences de la « Troisième voie ». Il écrit dans Esprit, Le Nouvel observateur, Commentaire (dés 1978). Grâce à François Furet, il entre à l’EHESS et devient responsable des études politiques jusqu’à la consécration du Collège de France. Auteur d’essai à prétention sociologique et historique [13], Pierre Rosanvallon fut « l’éminence grise » d’Edmond Maire à la CFDT, puis le conseiller de Jacques Delors. Il détient une place clé dans les réseaux saint-simoniens ; il représente la Fondation au comité directeur du Club de la Haye.


Alain Minc

Alain Minc, proche allié de Roger Fauroux, est le trésorier de la Fondation. Inspecteur des finances, major de sa promotion à l’ENA, son ami Fauroux lui offre le poste de directeur financier de Saint Gobain. Remercié après les pertes occasionnées par les opérations manquées de rachat de Bull et de la Générale des eaux, Alain Minc entre dans le groupe Carlo de Benedetti où ses échecs, comme vice-président de Cerus, ne l’empêchent pas d’empocher sept millions d’indemnités. Fort de ces expériences, il crée Alain Minc Conseil [14].
Parallèlement, il publie de nombreux livres dont un lui vaudra condamnation pour plagiat.
Avec le soutien de grands patrons, il organise la recapitalisation du quotidien Le Monde , en 1994, et en préside depuis le Conseil de surveillance. Il coordonne l’écriture du rapport La France de l’an 2000 (Commissariat au Plan), commandé par Édouard Balladur dont il est l’un des soutiens les plus influents.


Roger Fauroux

Ami et conseiller des patrons, Alain Minc a su tirer partie de ses relations et a joué un rôle de recruteur, notamment dans les milieux patronaux.

Le président de la Fondation, Roger Fauroux, est une personnalité au centre de réseaux multiples et étendus. Il est d’abord considéré comme un patron, il fut le Pdg de Saint-Gobain où il repéra son ami Alain Minc. Politiquement, il appartient à la « nouvelle gauche » incarnée par Raymond Barre et Michel Rocard. Ce dernier le désigna, dans son gouvernement, ministre de l’industrie. Il fut directeur de l’ENA. Il conseilla le Cardinal Lustiger et fit ainsi réaliser à l’Église catholique des profits spéculatifs inespérés. Patron ultra-catholique, Roger Fauroux a assuré une partie conséquente du financement de la Fondation en mettant à contribution des entreprises comme Saint-Gobain ou MK2 Production.

La convergence des intellectuels et des patrons


La Fondation Saint-Simon revendique son rôle de liaison entre les intellectuels de la « deuxième gauche » et les patrons de nombreuses entreprises publiques et privées. Cette vocation se traduit par la présence de François Furet et Pierre Rosanvallon au conseil d’administration de Saint-Gobain. Une telle alliance entre les technocrates de la fonction publique ou de l’entreprise et les élites culturelles donne une forme nouvelle au « rêve politique » de la « Troisième voie » incarnée dans les années 60 par le club Jean Moulin [15].

Les saint-simoniens sont des hauts fonctionnaires de la planification (Pierre-Yves Cossé, commissaire général au Plan), des journalistes médiatiques (Françoise Giroud de L’Express , Jean Daniel et Jacques Julliard du Nouvel observateur , Franz-Olivier Giesbert du Figaro , Serge July et Laurent Joffrin de Libération ), des stars de la télévision (Anne Sinclair, Christine Ockrent), des philosophes (Alain Finkielkraut, Edgar Morin, Luc Ferry), des patrons d’entreprise et des banquiers (Francis Mer, directeur général d’Usinor, Jean-Claude Trichet, gouverneur de la banque de France), des éditeurs (Pierre Nora des éditions Gallimard, Yves Sabouret d’Hachette) et bien sûr des politiques (Martine Aubry, Robert Badinter, Jean-Paul Huchon, Bernard Kouchner), etc.

Jouant sur la connivence des élites, les membres de la Fondation Saint-Simon sont en mesure d’échanger des services symboliques et matériels. Les patrons viennent discuter avec les philosophes en vogue et financent les activités de la Fondation, dont les fonds sont exclusivement privés. Les membres donnent une cotisation symbolique (500 francs en 1997) ; la Caisse des dépôts, Suez, Publicis, la SEMA, le Crédit local de France, la banque Wormser, Saint-Gobain, BSN Gervais-Danone, MK2 productions, Cap Gemini Sogeti [16] financent les déjeuners et publications de la Fondation Saint-Simon (soit un budget de 2 500 000 francs).

La collaboration financière entre les entreprises et les intellectuels permet à Pierre Rosanvallon, proche de Jean Peyrelevade (un des auteurs des notes vertes de la Fondation avec d’autres patrons comme Raymond Lévy, Jean-Louis Beffa, Michel Bon), de créer La République des idées grâce aux contacts auprès de grandes entreprises comme Lafarge, Altadis, les AGF, EDF, Air France.

La face cachée de la Fondation Saint-Simon


En réalité, dès sa création et probablement à l’insu de la plupart de ses membres, la Fondation Saint-Simon est organiquement articulée aux réseaux atlantistes. Elle adhère en effet à un réseau de fondations animé par la CIA, puis indirectement par la National Endowment for Democracy : le Club de La Haye.
En 1964 la Fondation Ford, jouant le rôle de bras philanthropique de la CIA, avait organisé à Berlin un symposium en vue de la création en Europe de fondations à l’américaine. Quatre conférences internationales plus tard, les premières fondations européennes furent invitées, en 1969, à un séminaire de travail, sous les auspices des fondations Ford et Rockfeller, à la villa Serbeloni de Bellagio (Italie), à l’issue duquel fut créé un groupe de contact permanent, le Club de La Haye.

Depuis lors, le Club organise plusieurs rencontres annuelles. La première est consacrée à la recherche de financement et les suivantes à l’étude d’un ou deux thèmes de propagande qu’il appartiendra à chaque fondation membre de populariser dans son pays.

En 1982, la Fondation Saint-Simon à peine créée, reçoit le Club de La Haye à Paris. Deux thèmes sont abordés : le chômage et la société multiculturelle. Les réunions suivantes auront pour objet : le sens du travail (Bunnik, 1983) ; favoriser l’excellence à l’université (Londres, 1983) ; l’émergence de la société multiculturelle en Europe (Bruxelles, 1984) ; l’excellence contre l’égalitarisme dans les sociétés multiculturelles (Jérusalem, 1986) ; les implications de la croissance de la population mondiale (Athènes, 1991) ; la société civile (Séville, 1992) ; le financement de l’enseignement supérieure et de la recherche (Londres 1993) ; etc. On devine là la matrice de la rhétorique saint-simonienne où la société multiculturelle se substitue à la laïcité et où l’équité remplace l’égalité, pour ne citer que quelques exemples.

À chaque rencontre du Club de La Haye, les fondations membres envoient un délégué. La Fondation Saint-Simon est représentée, généralement par son secrétaire général, Pierre Rosanvallon. En outre, deux personnalités « extérieures » participent aux débats : James A. Joseph, président du Conseil des fondations des États-Unis et administrateur de la National Endowment for Democracy, et Yehuda Elkana, représentant George Soros.

Les grèves de 1995 : le moment de vérité


L’accès aux médias, presse écrite et audiovisuelle, constitue une autre facette du pouvoir des saint-simoniens. Après l’échec de la candidature d’Édouard Balladur à la présidence de la République, les grèves de 1995 posent à ce titre un véritable défi pour la Fondation Saint-Simon qui devient l’instrument de communication de la CFDT [17].

Le projet Juppé de réforme du système des retraites provoque une vague de manifestations ; Nicole Notat, la secrétaire générale du syndicat, décide d’appuyer le projet en apportant quelques critiques (projet Notat). Afin de soutenir la stratégie de la CFDT, des intellectuels répondent à l’appel des deux principaux animateurs d’ Esprit , Joël Roman et Olivier Mongin, qui lancent une pétition pour soutenir les propositions Notat [18].

Les membres d’Esprit contactent la Fondation Saint-Simon dont les principaux théoriciens considèrent globalement que la réforme Juppé est une « révolution » (Alain Minc) indispensable. Pierre Rosanvallon et Alain Minc mettent en place un plan de soutien médiatique des propositions Notat. La CFDT, dans ce dispositif, défend ses positions en mobilisant les intellectuels du syndicat dispersés, notamment, dans le réseau Esprit et dans le groupe des saint-simoniens. Les relais médiatiques sont, grâce à la Fondation, assurés [19].

Malgré ce plan d’action, qui présuppose des capitaux relationnels importants, les défenseurs de Notat, qui signent l’appel Réforme, se heurtent au mouvement, lancé par Pierre Bourdieu, de soutien aux grévistes. Le sociologue multiplie les initiatives (pétitions, soutien public aux grévistes de la gare de Lyon...) afin de rallier les opposants au projet Juppé. Sur les plateaux de télévision, où Alain Touraine fait office de porte-parole des partisans de la réforme, certains n’hésitent pas à pointer du doigt la Fondation Saint-Simon.

Alain Touraine, normalien, débute sa carrière, après un passage à Harvard, en tant que « sociologue de gauche » en étudiant le travail des ouvriers des usines Renault.
Ami et « rival » de Michel Crozier avec qui il crée la revue Sociologie du travail en 1959, Alain Touraine constitue un cas exemplaire d’intellectuel de la « Troisième voie » de gauche mais engagé sans nuance contre le communisme.
Il est proche des planificateurs qui financent ses recherches par l’intermédiaire de l’Institut des sciences sociales du travail (ISST).
Intellectuel engagé, il soutient le mouvement des étudiants en 1968 à Nanterre. Il est pourtant remercié l’année suivante au même titre que Michel Crozier qui, dans la lignée du maître Aron, s’est opposé sans nuance au « désordre » causée par la contestation. Durant les grèves de 1995, Alain Touraine est désigné officieusement porte-parole de la Fondation Saint-Simon. Ses contacts dans les médias lui permettent d’être l’invité omniprésent des débats politiques.

Le plan de manipulation médiatique imaginé par Pierre Rosanvallon aboutit à un double échec qui va justifier la dissolution du groupe des saint-simoniens : d’une part, les réformes prônées par Juppé et Notat sont bloquées, ce qui constitue une défaite des cadres intellectuels de la CFDT, et d’autre part, la Fondation, en mobilisant ses troupes sur le champ médiatique, a perdu son anonymat.

La dissolution du « temple de la pensée unique »


Désignée comme le « temple de la pensée unique », la Fondation Saint-Simon est la cible de nombreuses critiques. Dès 1992, Régis Debray réunit les opposants à Balladur en créant le club Phare & Balises.
Avec Emmanuel Todd et Alexandre Adler, il attire des chevènementistes et des chiraquiens.
L’expérience se renouvelle par l’intermédiaire de la Fondation Marc Bloch qui deviendra la Fondation du 2 Mars (Philippe Cohen, journaliste à Marianne, Régis Debray, Pierre-André Taguieff...).
En 1996, un « appel pour sortir de la pensée unique » rassemble des opposants à la Fondation Saint-Simon.
Concrétisant cette alliance des membres d’ATTAC, d’AC !, des universitaires syndiqués (CGT, FSU) créent, en 1999, aux côtés de l’historien Jacques Kergoat, le club Copernic.

La Fondation Saint-Simon, devenue trop visible, est dissoute en 1999 [20]. Certains saint-simoniens entrent dans le club En temps réel fondé par Zaki Laïdi et dirigé par Gilles Margerie (Directeur général adjoint du Crédit agricole) ; d’autres se tournent vers des clubs de réflexion réservés aux patrons, comme L’Institut de l’entreprise présidé par Michel Bon. La plupart des intellectuels de la Fondation intègrent La République des idées de Rosanvallon.

La permanence des réseaux saint-simoniens


En France, la Fondation Saint-Simon a permis la construction d’un réseau durable de relations et de soutien mutuel entre des élites culturelles, politiques et économiques. L’échec du soutien à la candidature Balladur à l’élection présidentielle de 1995 n’a pas pour autant disqualifié les membres de la Fondation comme le démontre la composition du gouvernement Raffarin dans lequel on trouve le philosophe Luc Ferry et le patron Francis Mer [21].

D’un point de vue diplomatique, la Fondation Saint-Simon, dans le sillage du Congrès pour la liberté de la culture, a permis de coordonner, pendant près de vingt ans, l’action des réseaux pro-états-uniens en France. L’ancrage néo-conservateur explique les orientations anti-communistes du début de la Fondation, au moment où l’administration Reagan redéfinit la politique étrangère des États-Unis, et les prises de positions libérales défendues après la chute de l’Union soviétique, notamment durant les évènements sociaux de 1995.

Il est éventuellement légitime pour des responsables politiques et des intellectuels d’avoir choisi, au cours de la Guerre froide, de se joindre au camp atlantiste contre le totalitarisme stalinien. Mais cet engagement change de sens après l’effondrement de l’Union soviétique. Il appartient à ceux qui ont prolongé ce compagnonnage d’expliquer aujourd’hui le sens de leur choix.

Denis Boneau

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Notes
[1] Alain Minc, reformulant la rhétorique aronienne, parle d’une alliance entre « la gauche intelligente et la droite intelligente ». Laurent Vincent, « Les architectes du social-libéralisme », Le Monde diplomatique, septembre 1998.

[2] Jean-Claude Casanova, ancien membre du cabinet de Raymond Barre, sera l’un des membres les plus influents de la Fondation Saint-Simon. Disciple de Raymond Aron, il importe la rhétorique néo-conservatrice en vulgarisant des auteurs comme Léo Strauss et Allan Bloom.

[3] Alain Besançon est éditorialiste et administrateur de l’Institut d’histoire sociale (IHS).

[4] Rémy Rieffel, La tribu des clercs, Les intellectuels sous la Cinquième République, Calmann-Lévy, 1993.

[5] Institut d’études politiques de Paris, dit « Sciences-Po Paris ».

[6] École des hautes études en sciences sociales.

[7] Collaborateur de l’American Enterprise Institute où son salaire est financé par John M. Olin, Irving Kristol a dirigé Commentary de 1947 à 1952. Son fils William, actuel directeur du Weekly Standard, est un des théoriciens majeurs du néo-conservatisme. Il est à l’origine, avec Robert Kagan, du Project for a New American Century, le think tank électoral de George W. Bush installé dans les locaux de l’American Enterprise Institute.

[8] Norman Podhoretz a dirigé Commentary de 1960 à 1965. Il présida, de 1981 à 1987, le Comité consultatif des nouvelles directions de l’Agence d’information des États-Unis (USIA) contrôlant notamment La Voix de l’Amérique. Il est aujourd’hui chercheur au Hudson Institute. Son épouse, Midge Decter dirigea le Committee on Present danger, puis avec Donald Rumsfeld, la Coalition for the Free World. Leur fils, John Podhoretz, est éditorialiste du New York Post. Leur gendre, Elliott Abrams, est aujourd’hui en charge du Proche-Orient au Conseil de sécurité nationale.

[9] La Fondation Olin est créée en 1953 par l’industriel John Olin et finance, à partir de 1977, des carrières universitaires et politiques. Les fonds Olin ont ainsi permis le financement des activités de l’American Entrerprise Institute mené par Norman Podhoretz et Irving Kristol, deux anciens directeurs de Commentary. Le continuateur du philosophe Leo Strauss, Allan Bloom, auteur de The closing of the american mind, un des « classiques » de la littérature néo-conservatrice, a bénéficié du soutien de la fondation dont le bastion est l’université John M. Olin (Chicago). Par ailleurs, l’ultra-conservatrice Fondation Olin a contribué à former des membres de l’administration Reagan comme Murray Weidenbaum et Martin Feldstein.

[10] Au PCF, il rencontre Emmanuel Le Roy-Ladurie, Alain Besançon, Annie Kriegel et Jacques Ozouf.

[11] Ces deux entreprises intellectuelles sont intimement liées. Le travail historique de François Furet, compilé dans les deux tomes La Révolution, tend, par exemple à démontrer le caractère totalitaire de la Convention, régime de référence du Parti communiste français. François Furet en décrivant la Ière République comme un moment historique précurseur du totalitarisme contemporain, s’oppose aux historiographes marxistes et règle donc ses comptes avec les alliés d’hier. Il faut noter que ce programme ambitieux d’historien anti-communiste a été financé par la Fondation Olin.

[12] Cf. Laurent Vincent, Les Architectes du social-libéralisme.

[13] L’Age de l’autogestion, 1976 ; La Crise de l’État-providence, 1981 ; La République du centre, 1988 ; La Nouvelle question sociale : repenser l’État-providence, 1995...

[14] En 1999, Alain Minc conseillait Philippe Jaffré (Elf), Louis Schweitzer (Renault), Jean-Louis Beffa (Saint-Gobain), Philippe Bourguignon (Club Med), Gilles Pélisson (Eurodisney)... Avec quinze clients, Alain Minc Conseil perçoit, en 1999, vingt millions de francs.

[15] La filiation entre le club Jean Moulin et la fondation est clairement revendiquée par Roger Fauroux.

[16] Laurent Vincent, Les Architectes du social-libéralisme.

[17] Confédération française démocratique du travail, syndicat social-démocrate

[18] Parmi les intellectuels signant la pétition de soutien aux propositions Notat, on trouve les saint-simoniens Jean-Baptiste de Foucault, Alain Touraine, Alain Finkielkraut, Jacques Julliard, Olivier Mongin, Pierre Rosanvallon, Daniel Lindenberg, André Wormser, Yves Linchtenberger...

[19] Jean Drucker, Président de M6, Jean-Pierre Elkabbach d’Europe 1, Bernard Spitz de la direction de Canal +, Anne Sinclair, Christine Ockrent, entre autres, sont membres de la Fondation Saint-Simon.

[20] Pierre Rosanvallon déclare : « Face à ceux qui nous accusaient par paresse de pensée unique, nous avons plutôt essayé de penser librement et ouvertement, en restant absolument indépendants de tous les pouvoirs (sic) » . Pierre Rosanvallon, « La Fondation Saint-Simon, une histoire accomplie », Le Monde, 23 juin 1999.

[21] Les rapports entre Jacques Chirac et la Fondation Saint-Simon furent pourtant conflictuels, notamment durant la campagne présidentielle de 1995. Le 6 mars 1995, les saints-simoniens reçurent Jacques Chirac, « une rude altercation s’ensuivit » entre le candidat et Alain Minc qui soutenait Édouard Balladur. Cf. Weill Nicolas, « Les "saint-simoniens" tournent la page », Le Monde, Jeudi 24 Juin 1999.

Denis Boneau

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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
Eric
Jeune Communiste
167 messages postés
   Posté le 09-02-2016 à 11:28:56   Voir le profil de Eric (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Eric   

Sur la nocivité des intellectuels et de l’intelligentsia sur la classe ouvrière lire aussi " Le socialisme des intellectuels " de Jan Waclav Makhaiski .
Certes , c'était un libertaire . Mais ses critiques des intellectuels sont souvent pertinentes .
Xuan
Grand classique (ou très bavard)
9634 messages postés
   Posté le 10-02-2016 à 10:01:45   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Merci, ce courant a parfois produit une critique sérieuse de la "deuxième gauche".
C'est le cas de Michel Onfray.
Le paradoxe est que dans le même courant a proliféré l'antitotalitarisme.

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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
Xuan
Grand classique (ou très bavard)
9634 messages postés
   Posté le 10-02-2016 à 10:19:28   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Il faut malgré tout rester prudent. Il ne s'agit pas d'opposer l'ensemble des intellectuels à la classe ouvrière mais de remettre l'accent sur la classe dirigeante, des intellectuels au service du prolétariat et sous sa direction ou l'inverse ?


On lit dans "Dissidences" une critique de ce texte :


Jan Waclav Makhaïski, Le socialisme des intellectuels, critique des capitalistes du savoir, textes choisis, traduits et présentés par Alexandre Skirda, Paris, Spartacus, 2014, 322 pages, 18 €.



Un billet de Florent Schoumacher

Le penseur polonais Jan Waclav Makhaïski (1866-1926) a développé une critique globale des socialismes (communistes ou anarchistes) selon laquelle les révolutions feraient toutes l’objet d’une captation par une nouvelle classe d’individus émergeant dans les mouvements sociaux et politiques, « les capitalistes du savoir », sorte de frange intellectuelle de la petite bourgeoisie. Cette expression n’est pas de l’auteur polonais, mais de son traducteur (présentation de 1978, p. 7).
Pour Makhaïski, Marx, Engels, Lénine seraient tous issus des rangs de cette nouvelle classe. Ainsi tous les courants du socialisme ne viseraient qu’à utiliser les prolétaires comme faire-valoir pour asseoir cette nouvelle classe au pouvoir. Au XXe siècle, d’autres théoriciens invoquent le rôle de la bureaucratie.

Cet ancien étudiant de médecine (p. 21), bientôt converti aux idées socialistes de la fin du XIXe siècle, employé de banque un temps (p. 40), est emprisonné durant onze ans en tout, comme beaucoup de révolutionnaires de l’époque. Lors de sa réclusion, il croise Léon Trotsky (p. 24-25). Pour lui, la lutte de classe entre prolétariat et bourgeoisie n’existe pas vraiment. Il décèle plutôt une lutte entre la masse et l’élite (p. 37). Alexandre Skirda résume ainsi son credo : « L’émancipation des ouvriers, le renversement de l’oppression qu’ils subissent, sont des causes bien plus solides que le socialisme. Celui-ci rassemble des forces pour le seul renversement des capitalistes, mais il veut ensuite les remplacer par la classe des “ cols blancs ” héréditaires, tout en laissant dans la servitude la classe des travailleurs manuels et leurs descendances » (p. 42). Ce texte n’est d’ailleurs pas reproduit dans ce volume.

Autant le concept de Jan Waclav Makhaïski est original et innovant et peut ouvrir des pistes pour comprendre l’échec du socialisme au XXe siècle, autant la citation par l’auteur de penseurs réactionnaires comme Werner Sombart nous laisse dubitatif – doutes qui s’accroissent en découvrant les références de son traducteur dans sa longue introduction (près de cent pages).
En effet, Alexandre Skirda cite longuement Georges Sorel « théoricien important du socialisme » (p. 63) dont on connaît également l’ambiguïté sur l’antisémitisme, et accorde une très large place aux réflexions de Robert Michels dans son ouvrage majeur (Les partis politiques, essais sur les tendances oligarchiques, 1911). Ses réflexions suscitent un certain malaise1.
L’avant-dernier texte de Makhaïski (La conspiration ouvrière, 1908, p. 259-289, reproduit dans ce volume) renforce cette sensation. Le penseur polonais y indique que les intellectuels seraient humiliés par leur dépendance vis-à-vis des capitalistes, qu’ils se « rebiffe[ra]ient » et utiliseraient les travailleurs manuels, toujours prêts à se battre en « s’efforçant de leur prêcher la révolution » (p. 268). Il propose une solution : la grève générale économique (p. 279) et une forme d’organisation : « la conspiration ouvrière » (p. 284). Des passages ne sont pas reproduits mais marqués par ce signe « (…) ». Nous n’en saurons donc pas plus…. Il ne faut sans doute pas éventer la « conspiration ».

En refermant ce livre, réédité2 en 2001 aux éditions de Paris-Max Chaleil et dont les invendus ont été apparemment récupérés par Spartacus si l’on en croit les étiquettes qui y sont maladroitement accolées, on s’interroge. Les textes reproduits de Makhaïski sont parfois tronqués de plusieurs paragraphes (comme si le traducteur et ses éditeurs ne voulaient pas nous dévoiler toute la pensée de l’auteur) sans aucune explication éditoriale, ce qui soulève tout de même un problème épistémologique et déontologique3.

Résumons :

* Un parallèle douteux entre l’URSS et le Troisième Reich (cf. le recto de la couverture, et la préface à la troisième édition), parallèle introduit par le libéral russe Piotr Struve.

* Les références du traducteur à Robert Michels (sociologue allemand qui adhéra au parti fasciste italien vers 1918 et obtiendra un poste de professeur à Pérouse (Italie) jusqu’à sa mort en 1936) ; Gaetano Mosca (juriste, professeur de droit constitutionnel à l’université de Turin de 1896 à 1924, penseur de « l’élitisme » ; Vilfredo Pareto (sociologue mort en 1923, ayant salué l’accession de Mussolini au pouvoir et mis en valeur par la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist) ; et Henri de Man (penseur fasciste4 belge condamné à vingt ans de réclusion après guerre pour collaboration et mort en 1953) (p. 323 et suivantes).

* L’ironie obscurantiste contre le socialisme scientifique (Makhaïski, p. 242 et suivantes) résumée ainsi : « les ouvriers devraient donc apprendre tous les sciences durant leurs congés ».

* Le prétendu « hold-up » du projet révolutionnaire perpétré par une « caste » (p. 15 et suivantes).

* L’utilisation du vocable « pillage » pour évoquer cette captation (Makhaïski p.140, 210, 238, par exemple) ou encore de celui de « classe parasite » (traducteur, p. 90).

* L’utilisation d’expressions comme « minorité héréditaire » et « minorité privilégiée » (p. 140) pour évoquer les intellectuels.

* L’utilisation par le traducteur d’un vocabulaire sexiste (« Putanat » p. 13 et suivantes) pour désigner l’action des intellectuels dans la révolution.

* La présentation de l’affaire Dreyfus comme le déclencheur de l’arrivée des intellectuels au sein des mouvements socialistes (le traducteur, p. 62)5, alors que cela concerne principalement la France.

* La négation de la lutte de classe au profit d’une lutte masses/élites (traducteur, p. 37).

* Les citations d’auteurs ayant inspiré le fascisme initial (pour Makhaïski, Sombart p. 152 et suivantes et Struve, p.195 et suivantes).

* Le caviardage des textes de Makhaïski et les « raccourcis » de plus en plus conséquents en fonction de l’année d’écriture du texte (par exemple p. 131, 194, 206, 226, 243, 244, 247, 251, 254, 260, 261, 264, 267, 272, 286, 288…) sans qu’il nous soit permis de comprendre la cause de ces coupes ni de connaître la longueur des paragraphes supprimés.

Tout cela offre un faisceau d’indices inquiétant. Sous un discours anti-autoritaire qui affirme que la social-démocratie historique (c’est-à-dire le mouvement socialiste et communiste initial), le bolchevisme, le marxisme, l’anarchisme ne fonctionnent pas, percent quelques-uns des arguments classiques d’une rhétorique réactionnaire, aux références douteuses, sans que le traducteur ou les éditeurs s’expriment franchement sur cet aspect des thèses de Jan Waclav Makhaïski. Des critiques partielles pertinentes aboutissent à une critique globale qui l’est beaucoup moins.Voilà donc un livre au départ intrigant qui finit par faire émerger une pensée très proche des thèses anticommunistes et assez éloignée des thèses libertaires habituellement défendues par les éditions Spartacus, bien que celles-ci, dans les années cinquante, n’aient pas hésité à publier quelques titres anticommunistes, justement, de tonalité maccarthyste6.

C’est aussi un ouvrage de notre époque, en ce sens que son ambiguïté idéologique ne fait qu’obscurcir un peu plus, dans le champ des idées révolutionnaires ou tout simplement progressistes, une situation déjà bien confuse.

1 Et si l’on se renseigne un peu, on trouvera des éléments singuliers au sujet d’Alexandre Skirda. Ainsi son livre, La Traite des Slaves : l’esclavage des Blancs du VIIIe au XVIIIe siècle, fait l’objet d’une recension élogieuse, sur un site d’extrême droite radicale, Polémia, repris par le site du Front National de Charente-maritime :
http://www.frontnational17.fr/la-traite-des-slaves-lesclavage-des-blancs-du-viiie-au-xviiie-siecle-de-alexandre-skirda/.
Les cahiers du monde russe (http://monderusse.revues.org/7358 ) lui accordent une recension bien plus critique. Ainsi au sujet de sa critique du rôle des juifs, les auteurs de la recension (Aleksandr Lavrov et André Berelowitch) indiquent :
« L’auteur reconnaît que la majorité des juifs médiévaux n’avait rien à voir avec le commerce des esclaves. Malgré cela, une corporation spéciale de marchands juifs (les Radânites, comme les appelle l’auteur) est déclarée responsable de l’organisation de la traite. Ici on décèle très clairement l’influence néfaste des idées de Lev Gumilev sur le rôle des juifs au sein de certaines sociétés médiévales » . Ce à quoi Skirda répondra par lettre en date du 20 décembre 2011 : «Cela dit, je suis surpris par la médiocrité de cette recension, n’y a-t-il pas des membres sérieux et compétents parmi la rédaction de votre revue ? »

2 La première édition est parue en 1979 aux éditions du Seuil, grâce à Jacques Julliard.

3 Dans un article intitulé « Machajsky, A Rightfully Forgotten Prophet » [Makhaïski, un prophète justement oublié], Telos n° 71, printemps 1987, p. 111-128, un auteur trotskyste, Ernest Haberkern, prétend que les textes de Makhaïski auraient été expurgés de sorties antisémites par son traducteur, Alexandre Skirda.
Les textes originaux n’étant disponibles qu’en russe, il nous est impossible de trancher. Marshall S. Shatz, le biographe de Makhaïski, dans le chapitre 4 de Waclaw Machajski: A radical critic of the Russian intelligensia and socialism essaie de répondre à cette critique avec un argument plutôt faible (la femme de Makhaïski était juive donc il ne pouvait pas être antisémite) et surtout en nous fournissant des extraits peu convaincants des positions du penseur polonais à propos du rôle des Cent Noirs en Russie.
La lecture des textes traduits par Alexandre Skirda ne peut qu’entretenir le doute tant que les textes n’auront pas été édités en français dans leur intégralité. De plus un traducteur qui cite autant d’auteurs réactionnaires (que Schatz présente aussi comme une source d’inspiration pour Makhaïski) ne nous rassure vraiment pas.

4 Zeev Sternhell, Ni gauche ni droite : l’idéologie fasciste en France, Paris, Fayard, 2000, Folio, coll. « Folio histoire », 2012.

5 Alexandre Skirda écrira d’ailleurs au sujet de l’Affaire Dreyfus :
« Elle a donné lieu à une agitation confuse dans laquelle un chat révolutionnaire aurait eu beaucoup de difficulté à identifier ses chatons ! La cause de tout cela était la condamnation injuste d’un capitaine, (un millionnaire et fils d’un millionnaire en francs de l’époque) à cause de sa foi juive. Beaucoup d’anarchistes se laissent entraîner dans cet épisode discutable ; Sébastien Faure même mis en place un quotidien avec le soutien du capital juif. » (traduction par nos soins de l’original anglais Facing the Enemy: A History of Anarchist Organization from Proudhon to May 1968, translated Paul Sharkey, Edinburgh & Oakland, AK Press, 2002, p. 70).

6 Par exemple Paul Clerey, Français, voici la Cinquième colonne, Paris, Spartacus, série A, n° 31, 1951 ou Suzanne Labin, La conspiration communiste ; l’hydre totalitaire, comment la museler, Paris, Spartacus, collection « Spartacus », série A n° 33, 1957.

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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
Eric
Jeune Communiste
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   Posté le 11-02-2016 à 11:39:43   Voir le profil de Eric (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Eric   

Oui ; j'aurais du écrire certains intellectuels .
Car Marx , Engels , Lénine , Staline et Mao étaient des intellectuels .
L'idée de Makhaiski c'est que du fait de leur culture , leur facilité d'élocution et leur situation sociale privilégiée par rapport aux ouvriers , les intellectuels peuvent facilement les duper les et les instrumentaliser afin de faire avancer leurs propres revendications de classe ; en gros ils peuvent se servir des ouvriers afin de prendre le pouvoir .
Pour lui les intellectuels constituent une classe distincte du prolétariat et de la bourgeoisie .
Alain Bihr reprend aussi cette thèse dans son livre 'Entre bourgeoisie et prolétariat , l'encadrement capitaliste ".
En ce qui concerne la traduction des écrits de Makhaiski , je possède la version du Seuil de 1979 .
Il y a aussi une introduction du traducteur Skirda mais sans les travers de la version ultérieure .
A cette époque Skirda semble libertaire plateformiste ( du nom de la plateforme anarchiste d' Archinov )
D'ailleurs il semble admirer Makhno qui était proche d' Archinov .
Skirda a écrit une biographie de Makhno et il a aussi publié ses mémoires et écrits .
En gros pour lui c'est Makhno qui a sauvé le pouvoir soviétique et qui a écrasé les blancs .
Quand on lit l'histoire du PC ( B) de l' URSS de 1949 il est plutôt question de bandes anarchistes makhnovistes qui attaquent dans le dos les troupes soviétiques , souvent de concert avec les blancs .
Je crois d'avantage cette version que celle de Skirda .
Sinon en ce qui le concerne il semble prendre un vilain tournant politique depuis quelque temps .
Mais bon ce ne sera pas le premier ni le dernier libertaire qui passe à l’extrême droite impérialiste par haine du " totalitarisme soviétique et communiste " comme disent les anarchistes .
Xuan
Grand classique (ou très bavard)
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   Posté le 25-03-2016 à 17:06:31   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Un article de G. Gastaud sur André Glucksmann.

La critique de Glucksmann est justifiée.

Au passage, Gastaud se plaint des critiques contre le social-impérialisme et des attaques chinoise contre l'URSS.

Mais si on fait le bilan complet de cette période sans se fermer les yeux ni oublier la moitié des faits, il apparaît que la restauration du capitalisme, les ingérences et les agressions répétées de l'URSS, absolument contraires à l'internationalisme prolétarien mais caractéristiques du social-impérialisme, ainsi que le suivisme béat du parti révisionniste ont fait les beaux jours de l'anticommunisme vers lequel la GP et d'autres ont sombré.

Gastaud ment en affirmant que "les marxistes-léninistes issus du PCF qui, à la fin des années 60, crurent nécessaire de rompre avec leur parti" , quand chacun sait qu'ils en furent exclus par la direction révisionniste.

Il faudrait un livre pour commenter les positions farouchement impérialistes de Gastaud contre la résistance khmer face à l'impérialisme US puis grand-russe et ses acolytes vietnamiens.


André Glucksmann, de l’anticommunisme « de gauche » (sic) à l’exterminisme reaganien.

Par Georges Gastaud [1], 10 novembre 2015

« Ne pas rire, ni pleurer, ni détester ni maudire, mais comprendre ». A l’occasion du décès d’André Glucksmann (A.G.), chacun comprendra sans doute que le mieux pour un philosophe marxiste et communiste, est de s’appliquer la célèbre maxime rationaliste de Spinoza…

Du « col mao » à l’atlantisme flamboyant : rupture et/ou continuités !

Dire qu’A.Glucksman. fut un « grand défenseur de l’humanité bafouée », comme le fait à l’unisson la presse « pluraliste » française éplorée, serait pour autant très exagéré.

D’abord assistant du très droitier Raymond Aron, la « plume » philosophique du Figaro, A.Glucksman. est devenu après mai 1968 un des chefs de la Gauche Prolétarienne, la très violente GP qui se faisait une spécialité d’injurier, voire de molester les militants du PCF, de la CGT et de l’Union des Etudiants Communistes (UEC).
Au début des années 1970, les étudiants communistes, de même que les syndiqués non communistes de l’UNEF (dont j’étais alors) se faisaient invariablement traiter de « révisos-collabos » par la « G.P. » ; pourtant, à l’époque, et malgré de premiers glissements, le PCF militait pour le socialisme, combattait l’Europe capitaliste… et se prononçait pour la dictature du prolétariat !
Il est vrai que – crime impardonnable aux yeux des dirigeants de la « G.P. » ! –, les communistes français ne considéraient pas l’URSS comme incurablement « social-impérialiste » et qu’ils étaient loin d’ériger Moscou en ennemi principal des peuples, comme ne tardèrent pas à le faire la plupart des groupes « maos » à l’instar de la direction chinoise (qui ne tardèrent pas à se rapprocher spectaculairement de… Nixon !).

Vrai également que les communistes français n’ont jamais encensé la « Grande Révolution Culturelle Prolétarienne » qui s’abattait alors sur le PCC et sur l’intelligentsia chinoise… sans pour autant déraciner le courant « pragmatique » qui a depuis lors triomphé à Pékin.

Avouons d’ailleurs que les imprécations « antirévisionnistes » d’A.G. ne manquent rétrospectivement pas de sel au regard de l’évolution anticommuniste flamboyante de notre futur « nouveau philosophe » chouchouté par les médias giscardo-mitterrandiens : ce monsieur n’a-t-il pas construit sa fortune politico-littéraire (pour ne parler que d’elle…) sur l’anathème anti-léniniste (La Cuisinière et le mangeur d’homme), sur l’antimarxisme primaire et la condamnation du rationalisme (Les maîtres-penseurs), sur l’exécration guerrière de l’URSS (La Force du vertige), sans parler du ralliement final logique à Sarko, à l’OTAN et aux bellicistes du camp néoconservateur et de ses satellites anti-palestiniens et russophobes…
Au final, les BHL, A.G. et autres « nouveaux philosophes » n’auront pas manqué une seule croisade occidentale contre le socialisme existant (notamment le soutien de la Pologne « ouvrière » de Walesa et de Jean Paul II…), contre les mouvements de libération populaire (A.G. a porté aux nues les « Combattants de la Liberté » afghans, c’est-à-dire les talibans…), contre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (appels récurrents à l’intervention impérialiste en Libye ou en Syrie, avec les résultats dévastateurs que l’on voit aujourd’hui…).

Concédons cependant qu’A.G. aura su prendre son grand virage de l’extrême gauche autoproclamée à l’atlantisme flamboyant en affichant constamment une sincérité fulminante (c’est sans doute meilleur pour conserver l’estime de soi que la posture geignarde du repenti…).
En réalité, A.G. n’aura eu dans sa vie – comme d’autres vedettes soixante-huitardes « passées du col mao au Rotary »[2] – qu’une seule continuité réelle : sa haine bouillonnante contre le PCF de Duclos et Marchais, contre la CGT de classe de Krazucki, contre l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, en un mot, sa guerre à mort contre la classe ouvrière organisée, ce « prolétariat » que nos ex-« maos spontex » mythifiaient tant qu’elle tenait la posture (noble mais inoffensive) du révolté, mais auquel ils interdisaient de s’organiser solidement en parti, d’établir son pouvoir de classe et de le consolider en prenant quelques mesures potentiellement désagréables aux habitués du Fouquet’ s…

Le basculement hégémonique de la « nouvelle philosophie » : du « bloc historique antifasciste de Stalingrad au bloc historique anti-antifasciste de Bitburg.

Au fond, ces gens – qui finirent par compromettre le vieux Sartre dans leur entreprise « antitotalitaire »[3], en fait, vulgairement anticommuniste – auront été très utiles à la grande bourgeoisie française et à l’oligarchie capitaliste mondiale. Au sortir d’une période très menaçante pour l’ordre capitaliste mondial[4].

A l’inverse de tant de jeunes maos, ouvriers et étudiants, qui cherchaient sincèrement les voies de la révolution au moment où le PCF commençait souterrainement à dériver[5], les chefs de file du maoïsme français auront remarquablement su mettre à profit les redoutables équivoques de Mai 68 : car ce mouvement hautement contradictoire vit à la fois la plus grande grève ouvrière de l’histoire[6] et l’émergence d’un courant dit libéral-libertaire (les ancêtres lilis des bobos) qui dissimulait son anticommunisme, mâtiné d’antipatriotisme et d’anti-républicanisme primaires, derrière la rhétorique ultra-révolutionnaire du gauchisme, de manière à prendre toujours « de gauche » les « crapules staliniennes » du PCF (dixit Cohn-Bendit) :
le sociologue Michel Clouscard a du reste admirablement analysé l’émergence du libéral-libertarisme anticommuniste et euro-atlantique dans sa déjà classique étude du Capitalisme de la séduction.

Substituant à l’antifascisme issu de 36 et du CNR un « antitotalitarisme » confusionnel qui faisait fi de toute analyse de classe des phénomènes politiques, BHL, A.G. et leurs épigones à la Bernard Kouchner auront joué un rôle nationalement et mondialement réactionnaire : par leurs bricolages intellectuels fulminants (amalgames, raccourcis historiques ineptes, caricature forcenée de l’histoire soviétique, ton prophétique destiné à intimider les éventuels objecteurs), A.G. et ses pareils auront permis que prenne forme, sur le terrain idéologique, le nouveau bloc historique mondial contre-révolutionnaire dans lequel nous vivons, ou plutôt, étouffons encore : un bloc dans lequel le socialisme réel faisait figure d’Empire du mal (et le sanglant impérialisme atlantique de rempart du Bien), dans lequel le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes cédait la place au « droit » pour l’impérialisme de s’ingérer dans les affaires des Etats petits et moyens (l’humanitarisme atlantique à la mode « ONG » prenant le relais de la « mission civilisatrice de la France » et où pour finir, l’ultra-droite reaganienne et sarkozyste, ce premier étage « libéral-autoritaire » de la fusée néofasciste, disposait d’un rôle stratégique :
BHL convainquant Sarko d’envahir la Libye, BHL et A.G. sanctifiant le dépeçage impérialiste de la Yougoslavie par Kohl et Clinton, et tout ce petit monde accueillant par un silence de plomb le totalitarisme ANTIcommuniste qui, depuis 1989/91, s’est traduit par un euro-maccarthysme dévastateur (Hongrie, Pays baltes, etc.), sans parler du soutien apporté par l’UE/OTAN à l’équipe pronazie et belliqueusement russophobe désormais au pouvoir à Kiev. Bref, derrière cet « antitotalitarisme » d’apparat qui s’accommodait sans états d’âme du bombardement eltsinien du Parlement russe (octobre 93) et du totalitarisme patronal rampant de l’euro-mondialisation « libérale » (libéral-fascisante serait plus juste !), ces idéologues des anti-Lumières que furent les « nouveaux philosophes » auront joué un rôle idéologique majeur :
ils auront en effet contribué au basculement contre-révolutionnaire du bloc historique de Stalingrad[7] vers ce qu’en 1984, j’avais appelé le bloc historique de Bitburg :
Bitburg, c’est en effet le nom d’un cimetière militaire allemand où reposent des corps de Waffen-SS et où Reagan, Thatcher, Kohl et Mitterrand photographiés main dans la main, vinrent afficher leur soutien à l’implantation des euromissiles US en RFA, en Hollande et en Sicile, avec l’objectif affiché de mettre Leningrad à 5 mn de tir des polygones de l’OTAN.

Ainsi est né, dans un climat de revanche contre la défaite US au Vietnam, de réhabilitation de l’impérialisme allemand, de nouvelle croisade antisoviétique et d’intervention US acharnée contre les insurrections centraméricaines du Salvador et du Nicaragua (à la base de l’Irangate), ce nouveau bloc « anti-antifasciste » occidental qui dans les faits, criminalisait le communisme tout en recyclant à petit pas… l’extrême droite fascisante, ce meilleur élève de la classe anticommuniste aujourd’hui à l’offensive dans toute l’Europe..

A.G., ou l’exterminisme capitaliste fait philosophie

Car il est extraordinaire de remarquer que la notice biographique que Wikipédia consacre à A.G. court-circuite entièrement l’aspect le plus central et finalement, le plus intéressant, de son « œuvre » :
surtout pour le pire mais aussi un peu pour le meilleur (ainsi va la dialectique historique !), A.G. aura été l’un des théoriciens les plus conséquents – comme il arrive souvent aux fanatiques – de ce que dès 1984 nous nommions l’exterminisme capitaliste.
En effet nous avons alors développé l’idée, parfois caricaturée et le plus souvent contournée, que l’exterminisme est le stade suprême de la société capitaliste, en entendant par là que le capitalisme étant devenu depuis longtemps « réactionnaire sur toute la ligne » (économiquement, socialement, culturellement, politiquement et, ajoutions-nous dès cette époque, « environnementalement »…), son maintien est tendanciellement devenu incompatible avec la survie et avec le développement de l’espèce humaine en tant qu’humaine.

A notre époque postsoviétique, cet exterminisme capitaliste a provisoirement pris des formes plus subtiles et « présentables » que celles qu’il affichait en 1984 : en effet, la contre-révolution capitaliste – source profonde de l’actuelle mondialisation yankee et de la « construction » germano-européenne ayant réussi provisoirement à éliminer le camp socialiste mondial, les formes de l’exterminisme se sont en quelque sorte assouplies, diversifiées et disséminées :
aujourd’hui, c’est en quelque sorte à petit feu que le capitalisme impérialiste soumet l’humanité et la planète bleue à la torture mortelle du tout-profit et de ses retombées monstrueuses, chaos politique de l’Afrique au Proche-Orient, fascisation rampante de l’Europe, désastres environnementaux à répétition, etc.

Dans les années 80, au moment où la « nouvelle philosophie » glucksmannienne connut son apogée médiatique, Reagan dominait les USA et ses partisans jouaient sur l’ambiguïté du slogan E.R.A. (Elect Reagan again s’interprétait aussi, dans la droite « républicaine », Eliminate Russians Atomically) ; la réaction allemande enfin décomplexée clamait « lieber tot, als rot » (plutôt morts que rouges !). Reagan et Bush Senior lançaient leur projet de « guerre des étoiles » (IDS) destiné à intercepter les missiles soviétiques en cas de première attaque nucléaire « désarçonnante » des USA contre l’URSS.

Peu de temps auparavant, le stratège états-unien Brzezinski – qui s’est depuis lors vanté de son astuce – attirait l’Armée rouge dans un guet-apens en Afghanistan. Quant à Glucksmann, il théorisa l’indicible entreprise exterministe comme seul un philosophe peut le faire.

Dans La Force du vertige (Grasset, 1984), A.G. expliquait en effet que l’Occident devait assumer au nom de ses « valeurs » la « seconde mort de l’humanité », c’est-à-dire la perte de sens absolue qui résulterait pour chacun de l’idée, non seulement de sa mort personnelle, mais de la « disparition de l’humanité en son exhaustivité ».

Et tout cela ne se passait pas dans le Ciel des Idées mais en 1984, en pleine « crise des euromissiles », à un moment où le risque de guerre nucléaire mondiale croissait à toute vitesse.

Pour A.G., qui appelait cela « dissuasion », la « seconde mort de l’humanité » valait mieux que le « risque » de « Sibérie planétaire »[8], c’est-à-dire d’extension du communisme à toute l’humanité (entendez : de propagation des révolutions populaires africaines, centraméricaines, afghane, etc. à l’ensemble des pays du Sud).

Alors que les USA se référaient officiellement à la doctrine du first use (usage en premier par les USA de l’arme atomique contre l’URSS) voire à celles du first strike (engagement de la troisième guerre mondiale antisoviétique par une frappe nucléaire massive et « désarmante » contre l’URSS) et du « linkage » (menacer Moscou d’une guerre nucléaire pour l’empêcher de soutenir les révolutions populaires), Glucksmann a joué un rôle majeur dans la riposte atlantico-exterministe aux pacifistes ouest-européens et américains ; car sans soutenir en rien Moscou, lesdits pacifistes observaient que l’utilisation de 15% des stocks fuséo-nucléaires mondiaux au cours d’une guerre Est-Ouest eût nécessairement conduit à l’ « hiver nucléaire » (on est loin du réchauffement climatique actuel !), c’est-à-dire à l’interception du rayonnement solaire par la masse disséminée des poussières radioactives ; donc à l’interruption de la photosynthèse, donc à la possible extinction des formes supérieures de vie sur la planète Terre.

Traduisant en français laïque les vaticinations guerrières des belliqueux prophètes « évangélistes » yankees qui, à l’instar de Reagan, annonçaient l’ « Harmaghedon » (la bataille finale où Dieu défait les mécréants – en clair, les communistes – et où les « bons » rejoignent le « Royaume »), Glucksmann exécuta le « sale boulot » philosophique que nécessitait la justification de l’exterminisme impérialiste. Il écrivit notamment cette atrocité philosophique sans aucun précédent :

« je préfère succomber avec mon enfant que j’aime (sous-entendu, dans une guerre nucléaire, G.G.) plutôt que l’imaginer entraîné vers quelque Sibérie planétaire ».

Deux réponses à l’exterminisme reagano-glucksmannien : Gorbatchev ou Castro.

Si ce fanatisme anticommuniste maximal – qui obtenait un succès de masse chez les petits-bourgeois de gôôôche : A.G. avait en effet des centaines de milliers de lecteurs et il faisait même école dans le PS[9] – n’a pas abouti à la guerre mondiale nucléaire, ce n’est pas parce que l’impérialisme US « bluffait »[10], mais parce que la direction gorbatchévienne de l’URSS intimidée et surtout, complaisante et félonne, a choisi la capitulation idéologique et diplomatique en rase campagne.

Au lieu de répondre crânement, comme le faisait alors Fidel Castro « socialismo o muerte, patria o morir ! » et qu’il appelait, non pas à attendre l’apocalypse nucléaire mais à développer la lutte de classe révolutionnaire, au lieu de suivre la voie brièvement explorée par Youri Andropov pour construire un large front anti-exterministe mondial (le « front mondial de la raison »), Gorbatchev accepta la problématique exterministe en se contentant d’inverser l’exterminisme US en social-pacifisme de type munichois : le « plutôt morts que rouge » exterministe des Occidentaux devint le « plutôt pas rouges que morts ! », ce qui, traduit en « nouvelle pensée » gorbatchévienne devenait ceci :
« préférer les valeurs universelles de l’humanité aux intérêts de classe du prolétariat ».

En clair, il s’agissait de renoncer au socialisme pour sauver la paix, comme Nixon y invitait au même moment dans son livre sinistrement intitulé Le mythe de la paix.

A l’arrivée, la Russie postsoviétique actuelle, que les USA « cherchent » militairement de l’Asie centrale à la Syrie en passant par l’Ukraine et les pays baltes, aura répudié le socialisme et ses acquis sociaux sans aucunement gagner la paix.

Comme les « Munichois » Chamberlain et Daladier qui, aux dires de Churchill, choisirent le déshonneur pour avoir la paix et n’eurent que la guerre en récompense de leur veulerie, Gorbatchev a simplement remplacé la « guerre froide » par une paix… de plus en plus chaude.

Une « paix » qui, aujourd’hui, pourrait rapidement se transformer en affrontement direct sur les champs de bataille de Syrie ou du Donbass puisque, si le Traité de Varsovie et la Fédération soviétique ont disparu, l’OTAN s’est étendue aux frontières de la Russie et l’ « Union transatlantique » doublée de l’ « Union transpacifique » en gestation visent clairement à isoler et à encercler économiquement les « BRICS », au premier rang desquels la Chine largement décolorée et la Russie totalement décommunisée…

Et si pour finir l’exterminisme reagano-glucksmannien, cette continuation de la guerre de classe par d’autres moyens (et ajouterais-je, cette préparation de la contre-révolution par le chantage à l’extermination), avait seulement changé de forme en s’incarnant dans la mortifère mondialisation néolibérale, dans ses guerres impérialistes incessantes, dans sa fascisation politique rampante, dans sa course au tout-profit maximal, dans sa marchandisation galopante de l’humain et de la nature, qui tout à la fois, comme disait Marx, « épuise la Terre et le travailleur » ? Après tout, il n’est pas qu’une façon de détruire l’humanité et de détruire l’humanité de l’homme…

En quel sens, contrairement à BHL, Glucksmann fut un « philosophe »

C’est en ce sens cependant, répétons-le, que le triste A.G. est, bien davantage que BHL, cet histrion du concept que nul n’a jamais pris au sérieux dans les milieux philosophiques, un philosophe à la triste figure.

Sans valoir moralement et politiquement plus cher que son compère, Glucksmann fut un philosophe au sens où l’est toute personne qui cherche à penser jusqu’au bout, de manière radicale et cohérente, une hypothèse théorique, et plus encore, une conception du monde et de l’existence.

Poussant jusqu’à ses plus noires conséquences le faux humanisme, le faux universalisme et les pseudo-symétries « antitotalitaires » de la bourgeoisie impérialiste, A.G. fut et reste un attracteur négatif du sens.

On peut même s’aider de sa pensée, véritable repoussoir tragique de tout progressisme, pour concevoir en sa cohérence la portée anti-exterministe radicale d’un communisme de troisième génération[11] qui assumerait à la fois – car les deux engagements se conditionnent mutuellement – la transformation de l’humanité et sa conservation (défense anti-impérialiste de la paix mondiale, anticapitaliste de l’environnement, etc.) ; en effet la défense de la survie humaine passe par sa transformation révolutionnaire et symétriquement, la révolution socialiste et anti-impérialiste doit se soucier plus que jamais, non seulement de changer la vie, mais de la sauver.

Et cette dimension ô combien universaliste du communisme n’invite assurément pas à moins de combat de classe, mais à plus d’engagement révolutionnaire ; car n’en déplaise à Gorbatchev… et à Glucksmann, tous deux d’accord pour opposer métaphysiquement ces notion, ce serait plus que jamais une illusion « exhaustivement » mortelle que d’opposer « les intérêts de classe du prolétariat » aux « valeurs universelles de l’humanité » au premier rang desquelles figure le droit à la vie et au développement solidaire de chacun.
Plus que jamais, à la cubaine, « la patrie ou la mort, le socialisme ou la mort, nous vaincrons ! »…

Georges Gastaud

_____________________


[1] Philosophe, dernier ouvrage publié Marxisme et universalisme, Delga, 2015.

[2] On pense à Cohn-Bendit, à S. July, le patron de Libé ; cf aussi, un cran au-dessous A. Finkielkraut, ex-mao devenu le penseur attitré des « nouveaux réacs », ou D. Kessler, qui appelle désormais au nom du patronat à « démanteler le programme du CNR »

[3] Rappelons que les grands défenseurs français des droits des riches bourgeois de Saigon ont ensuite soutenu pendant dix ans les Khmers Rouges : invariablement, la France de Giscard puis celle de Mitterrand votaient pour que ces bourreaux – ennemis farouches du Vietnam voisin ! – conservent leur siège usurpé (celui du Royaume khmer) à l’ONU sous le tutorat grimaçant du pitre Norodom Sihanouk.

[4] Victoire du peuple vietnamien, Révolution portugaise des Œillets, victoires populaires en Afrique et en Amérique centrale, écroulement de plusieurs dictatures fascistes, extension des forces anticapitalistes au Portugal, en France, en Espagne, en Grèce… n’oublions jamais que les années 70 encore toutes proches furent très délicates pour le bloc euro-atlantique…

[5] Il serait injuste d’assimiler à la GP les marxistes-léninistes issus du PCF qui, à la fin des années 60, crurent nécessaire de rompre avec leur parti pour conserver une ligne révolutionnaire qu’incarnait selon eux Mao face aux héritiers soviétiques de Khrouchtchev. Mais combat-on les tendances révisionnistes droitières des uns en exaltant le sectarisme gauchiste des autres… surtout quand pour finir, la direction chinoise finit par s’allier aux USA pour combattre Moscou ou par soutenir Pol Pot pour faire échec au Vietnam jugé trop prosoviétique ?

[6] …laquelle eût été impossible sans l’implantation de la grande CGT de classe de Benoît Frachon et sans les intenses luttes anticoloniales des années 50 et 60, menées, pour l’essentiel par les militants du PCF, de la CGT et du syndicat UNEF.

[7] Géopolitiquement parlant, la défaite historique d’Hitler devant l’odieuse Armée rouge de Staline avait marginalisé les fascistes, du moins en Europe, et elle avait désenclavé politiquement les communistes. En bref, l’antifascisme dominait alors l’anticommunisme dont Hitler était le fer de lance avant 1945.

[8] A supposer que l’extension du communisme soit un risque pour le monde du travail, l’histoire ultérieure – la contre-révolution en URSS ! – a prouvé que le verbiage de Reagan sur la « menace communiste » relevait en fait, soit du mensonge, soit de l’auto-intoxication !

[9] A l’époque, les plans de programmation militaire géants programmés par Mitterrand et par son ministre de la défense d’alors, qui était déjà Le Drian, plombaient comme jamais le budget de la France « socialiste »…

[10] La revue Actualités soviétiques démontrait alors que les « manœuvres » de l’OTAN prenaient une telle ampleur qu’on pouvait de moins en moins les distinguer d’une préparation directe à l’engagement d’hostilités.

[11] Si la première génération est celle qui va de Babeuf à la Commune et la seconde celle qui couvre tout le mouvement historique issu de la Révolution d’Octobre.


Edité le 26-03-2016 à 22:28:36 par Xuan




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DUROC
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Gastaud utilise les bassesses des"intellectuels "maoïstes"" proclamés "philosophes" ( comme lui-même!) qui n'ont jamais apporté une once de progrès à la pensée marxiste, pour amalgamer avec ces salopards les militants communistes ouvriers et intellectuels ( et qui le sont restés toute leur vie ) qui ont eu le courage de se lever dans les années 60 contre la trahison révisionniste déclarée ouverte par le XXème congrès du PCUS. A cette époque, G.G. devait penser que Khroutchev avait raison et, avec Duclos et Marchais, qu'il fallait casser du "gauchiste". Comme ils l'ont fait à Puyricard au Congrès fondateur du PCMLF
Ce type d'individu enveloppé dans le drapeau rouge ( et aussi du bleu blanc rouge ! ) est aussi anti-communiste que ceux qu'il, fustige comme "maoïstes" comme Glucksman et beaucoup d'autres.

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Xuan
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   Posté le 26-03-2016 à 23:53:30   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

L’anticommunisme c’est fondamentalement Mitterrand.

La charge de Gastaud contre la GP est justifiée, mais il faut noter que celle-ci s’est auto dissoute fin 1972, tandis que l’opération Glucksmann & Co a été soutenue par la presse et les cercles idéologiques socialos durant de très longues années et la campagne anticommuniste s’est prolongée sous les deux mandats de Mitterrand.
Ce dernier, cagoulard jusqu’à sa dernière heure, avait été soutenu par Waldeck Rochet pour son opposition au régime présidentiel de De Gaulle, ce qui lui a mis le pied à l’étrier, favorisant ses ambitions personnelles, alors qu’il n’a jamais été ni de gauche ni même socialiste mais essentiellement opportuniste et anticommuniste. Sur ce point Gastaud ne dit rien.

Le retour aux principes marxistes-léninistes et la ligne Marchais

L’ambiance dans le PCF devient maintenant irrespirable, alors que la direction se bouffe le nez entre une primaire avec des socialistes et un soutien à Mélenchon.
La perspective d’une dilution de ce parti, d’une liquidation quasiment programmée, pousse un certain nombre de militants à regarder l’époque de Marchais avec nostalgie, croyant revenir par là aux sources du marxisme-léninisme.

Même empreinte de méfiance envers les socialos, la ligne révisionniste a commencé à échouer sous la direction.de Marchais et des dirigeants des années 60.
Par contre il a incarné un sectarisme dit "anti-gauchiste" qui visait notamment les marxistes-léninistes, et se manifestait parfois par des agressions à main armée (comme ce fut le cas à Puyricard, mais aussi à d'autres occasions).

L’alliance avec la social-démocratie préconisée notamment par Marchais s’est traduite par un échec cuisant dans plusieurs domaines :

>Le PCF n’a pas réussi à rester au pouvoir ni à obtenir les réformes qu’il préconisait
>Son allié l’a laminé électoralement
>Ses effectifs ont fondu
>Il a dû balancer les uns après les autres tous les symboles « communistes » dont il se drapait, n’en conservant plus que l’étiquette, pour abuser encore quelques militants sincères mais de plus en plus désabusés.

On notera que ces abandons ont commencé sous la direction de G .Marchais. D’abord la dictature du prolétariat (22e congrès en 1976), puis le marxisme-léninisme (23e congrès en 1979). Gastaud ne dit rien non plus sur ces abandons successifs qu’il a pourtant vécus jusque dans les années 90.
S'arrêter à Marchais c'est s'interdire le retour aux principes marxistes-léninistes.

Suivisme envers la restauration du capitalisme en URSS

Mais surtout c'est le suivisme du PCF vis-à-vis de l'URSS qui a laissé un boulevard à l'anticommunisme, entrainant des numéros d'équilibriste que certains ont peut-être oublié, mais qui ont fait les choux gras de la presse bourgeoise et singulièrement illustré l'expression "langue de bois".
La campagne anticommuniste a trouvé alors un boulevard dans le soutien inconditionnel du PCF au social-impérialisme et à la restauration du capitalisme en URSS toujours présentée comme un pays socialiste.
La défense des interventions soviétiques - qui n'avaient rien en commun avec l'internationalisme prolétarien - a ridiculisé le PCF.
Puis leur condamnation en a remis une couche au lieu de le réhabiliter, parce que cette condamnation s'effectuait non pas comme celle du révisionnisme, de l'impérialisme et de la restauration du capitalisme, mais au nom des libertés bourgeoises.

Le « parti père » et la question de Staline

Ce suivisme envers le "parti père", Marchais ne l'avait pas inventé. Très tôt le PCF en a été imprégné. Les 21 conditions en portaient l'empreinte en quelque sorte, mais cette tutelle a plusieurs fois servi de garde-fou à des dérives opportunistes.

On pourrait se demander si le PCF n’a jamais été adulte, passant d'un extrême à l'autre, de l'adulation au reniement sans jamais juger de façon autonome.
Il est instructif de comparer l'attitude des communistes chinois envers Staline et celle des dirigeants du PCF.
Les premiers n'ont pas craint de le contredire mais ils lui ont toujours conservé leur respect.
Les seconds ont poussé le culte de la personnalité jusqu'à la flagornerie, puis ils l'ont radicalement déboulonné.
Et puis, le père mort et son héritage dispersé, ils ne savent plus où aller.

La reconstitution d'un parti authentiquement communiste ne pourra faire l'économie de l'étude du marxisme et du léninisme, et de la méthode matérialiste-dialectique.
Les communistes français doivent apprendre à faire la révolution dans leur propre pays au lieu d'importer des modèles et des révolutions en prêt-à-porter.


Edité le 26-03-2016 à 23:58:50 par Xuan




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Xuan
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   Posté le 16-02-2017 à 08:48:31   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Un article de l'Humanité qui remet quelques pendules à l'heure sur le stéréotype de l'ouvrier facho, véhiculé par les médias de la bourgeoisie.
"La reconquête des classes populaires" comme dit l'auteur passe d'abord par la reconquête de son parti indépendant des formations bourgeoises.


Moins d’un ouvrier sur sept a voté FN en 2015


PAR GÉRARD MAUGER, DIRECTEUR DE RECHERCHE ÉMÉRITE, CNRS
LUNDI, 6 FÉVRIER, 2017
L'HUMANITÉ


Gérard Mauger Directeur de recherche émérite, CNRS. Photo : Pierre Trovel

Les enquêtes disponibles remettent en cause le stéréotype de l’électeur FN en « beauf machiste et homophobe, raciste et xénophobe » .
Au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 1995, Libération publiait un scoop au vu d’un sondage postélectoral : le FN serait devenu le "nouveau parti de la classe ouvrière" … Qu’en est-il aujourd’hui"?
Lors des élections régionales de 2015, si plus de la moitié de l’électorat FN se recrute dans les classes populaires (ouvriers, employés et retraités ex-ouvriers ou employés), c’est en fait moins d’un ouvrier sur sept qui a voté pour le FN dès lors que l’on tient compte des abstentionnistes et des non-inscrits. C’est dire que, s’il y a aujourd’hui un "nouveau parti des classes populaires" , c’est – et de très loin – celui de l’abstention.

Le constat ne dispense pas pour autant de s’interroger sur cette fraction des classes populaires qui vote FN. La question est au fond celle que pose Thomas Frank à propos des classes populaires nord-américaines : pourquoi les pauvres votent-ils à droite"(1)? Seules des enquêtes de terrain peuvent permettre d’y répondre. Contre l’idée reçue qui voudrait que le vote exprime le choix d’un programme, il faut rappeler, en effet, la très inégale distribution sociale des compétences politiques et, au-delà, de l’intérêt pour la politique.
Désintérêt qu’accentue la professionnalisation croissante de la vie politique et qui permet de comprendre, au moins pour partie, la très inégale participation électorale.
De ce fait, on ne saurait déduire, par exemple, du vote FN d’un ouvrier ou d’une employée son adhésion au programme du FN (dont, le plus souvent, ils ignorent tout ou ne savent pas grand-chose). Si ces votes FN n’ont, bien sûr, pas rien à voir avec le FN, il faut néanmoins s’interroger sur la signification qui leur est attribuée. Que veut dire l’ouvrier ou l’employée qui vote FN ? Un ouvrier qui vote FN est-il un "ouvrier raciste" et que signifie "raciste" dans son cas ? L’est-il au même sens qu’un bourgeois traditionaliste, qui vote lui aussi FN ?

L’influence délétère de la crise des sociabilités populaires
Les enquêtes disponibles remettent en cause le stéréotype de l’électeur FN en "beauf machiste et homophobe, raciste et xénophobe" qui doit sans doute plus à un "racisme de classe" qui s’ignore qu’à l’enquête de terrain. Mettant en évidence l’influence délétère de la crise des sociabilités populaires, elles interpellent également des interprétations banalisées comme celle du vote FN généralisé de "la France périphérique", ou celle du vote FN comme expression du ressentiment dû au déclassement. Elles montrent les effets de l’exacerbation des luttes de concurrence entre "Français" et "immigrés", du "procès" dont "la respectabilité" est l’enjeu, entre classes populaires "établies" et classes populaires "marginalisées", à propos de la délinquance, des incivilités de l’assistanat ("les cas soces"). Pour la fraction "établie", le vote FN permet de se démarquer – moralement – des fractions précarisées, paupérisées et souvent immigrées, et, pour la fraction "marginalisée", de se distinguer de "plus bas qu’elle". Les enquêtes soulignent également les effets de la perte d’influence des "idées de gauche" et ceux de l’inculcation politico-médiatique des visions racistes ou encore ceux de l’héritage politique familial.

On peut tirer au moins deux conclusions "politiques" de ces enquêtes. L’analyse des données statistiques disponibles met en évidence la très grande dispersion sociale et la volatilité de l’électorat FN. Tout oppose, en fait, sa composante populaire à celle issue des beaux quartiers, qui se retrouve dans la Manif pour tous, tout comme s’opposent, au sommet de l’appareil FN, Florian Philippot et Marion Maréchal-Le Pen. C’est dire, comme y insistent Daniel Gaxie et Patrick Lehingue (2), que "l’électorat FN n’existe pas" : il s’agit en fait d’un "conglomérat" miné par ses contradictions internes.
Il faut donc prendre appui sur ces contradictions et travailler à hâter son implosion. Par ailleurs, les enquêtes sur le vote FN dans les classes populaires mettent en évidence les impasses du militantisme anti-FN, à commencer par sa vindicte contre « les prolos bornés et racistes" qui votent FN.
La reconquête des classes populaires – qu’elles s’abstiennent ou votent FN – passe par la réhabilitation de leur ethos traditionnel, de leur "souci de respectabilité" (la "common decency", si l’on veut, fondée sur l’ardeur au travail, l’honnêteté, le respect de soi-même et des autres) des classes populaires – Français et immigrés confondus.

(1) Pourquoi les pauvres votent à droite, Thomas Frank, Éditions Agone.
(2) Les Classes populaires et le FN, livre coordonné par Gérard Mauger et Willy Pelletier, Éditions du Croquant, collection "Savoir/Agir", 18 euros pour le livre, 14 euros pour l’e-book.


Edité le 16-02-2017 à 09:09:24 par Xuan




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Xuan
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   Posté le 02-05-2017 à 08:08:05   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Un article paru sur Histoire et société de Danielle Bleitrach

BHL, lu et approuvé par la CIA


02
MAI

Bernard-Henri Lévy dans la cour de l’Elysée, en 1978 ((Boccon-Gibod/Sipa))

Nous avons déjà eu l’occasion à partir d’une traduction de l’espagnol de faire état de ce rapport encore inconnu en France, voici que l’OS à son tour en fait un compte-rendu On nous permettra de mettre en doute la remarque qui veut que BHL oeuvre « sans le savoir » pour les Etats-Unis, non seulement il le savait mais on peut considérer que hier comme aujourd’hui il a toujours oeuvré dans le cadre défini par les USA qui y compris lui organisent les contacts dans ses expéditions internationales .Mais l’OBS est peutêtre mal placé pour mettre en lumière les liens avérés et rétribués? (note de Danielle Bleitrach)

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20170428.OBS8716/bhl-lu-et-approuve-par-la-cia.html

David Caviglioli David CaviglioliPublié le 01 mai 2017 à 16h55

Grâce à une loi américaine sur la déclassification des dossiers de la CIA, on peut découvrir ces jours-ci un rapport intitulé «France: la défection des intellectuels de gauche», remis à l’Agence en décembre 1985. Avec ce mélange de finesse, de naïveté et de paranoïa qui caractérise la littérature des services secrets, il analyse le virage anti-marxiste pris dans les années 1970 et 1980 par les intellectuels français et ses conséquences sur l’atmosphère culturelle et politique du pays.

On y découvre que la CIA surveillait de près notre vie littéraire et intellectuelle. (On se demande si elle le fait toujours.) Les espions américains qui ont écrit ce rapport ont l’air d’avoir lu pas mal de livres, passé pas mal de vendredis soirs devant «Apostrophes» et traîné leurs imperméables dans les couloirs des universités – notamment Nanterre, «où le marxisme chic était la règle suprême jusqu’au milieu des années 1970».

L’espionnage des intellectuels français est en réalité une vieille habitude des services secrets américains. Dès 1945-1946, et jusque dans les années 1970, le FBI a surveillé Sartre, allant jusqu’à dérober des carnets de brouillon. Camus aussi a fait l’objet de rapports. (Dans les premiers, il était nommé «Albert Canus».) En 2013, le chercheur anglais Andy Martin avait pu consulter les dossiers de ces herméneutes de l’ombre qui se grattaient la tête devant «l’Etre et le Néant» ou «le Mythe de Sisyphe», cherchant à savoir «si l’existentialisme et l’absurdisme étaient des masques du communisme».

La CIA était évidemment inquiète de voir que, en Europe comme aux Etats-Unis, la bourgeoisie intellectuelle de gauche était massivement rendue au marxisme. La France était selon elle le lieu matriciel du gauchisme mondial. Dans le rapport de 1985, il est dit que, «dans la période de l’après-guerre, les intellectuels français ont significativement contribué à fabriquer une hostilité internationale à la politique américaine, en Europe comme dans le Tiers-Monde. De Beyrouth à Lisbonne et Mexico, les élites intellectuelles ont écouté et reproduit la pensée et les préconceptions en vogue chez les café savants comme Régis Debray».

Pendant les années 1950 et 1960, la CIA a financé en sous-main le Congrès pour la Liberté de la Culture, un organisme basé à Paris, qui soutenait des revues intellectuelles et des magazines (dont la « Paris Review»). «Conspiration libérale», selon l’expression de l’écrivain australien Peter Coleman, le Congrès reposait sur l’idée que la défaite culturelle du marxisme passerait par la création d’une nouvelle gauche plutôt que par un soutien à la droite.

La thèse principale du rapport de 1985 est que la bataille française a été gagnée. Un «nouveau climat intellectuel» parisien, marqué par l’anti-totalitarisme et incarné par Bernard Henri-Lévy, va désormais œuvrer sans le savoir pour les Etats-Unis.

« Personnalités médiatiques à sensation »

La CIA se félicite que «l’intellocratie gauchiste» qui régnait sur Paris soit morte, «abandonnée à des mandarins vieillissants» et au souvenir des Sartre, Barthes, Lacan et Althusser, désignés comme «la dernière clique des savants communistes». C’est «un secret très mal gardé dans les cercles du PCF» que «tous les intellectuels communistes importants sont morts ou ont quitté le parti».

Les espions américains en accordent le mérite à une «coterie de jeunes agitateurs qui, pendant plus d’une décennie, ont converti à grand bruit dans les cercles militants, en attaquant la gauche française, vue comme dangereuse et intrinsèquement totalitaire»: les Nouveaux Philosophes.

Décrits comme d’anciens communistes ayant abjuré «les sophismes staliniens enseignés à l’Ecole Normale Supérieure», emmenés par Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, ils sont populaires et «ont compensé leur prose abstruse en devenant des personnalités médiatiques à sensation», grâce aux «émissions de télévision et de radio à teneur intellectuelle dont les Français raffolent». La CIA semble déplorer qu’ils «n’acceptent le capitalisme que comme un moindre mal».

Une raison de se réjouir : «Lévy est devenu directeur de collection chez Grasset – une des plus grandes maisons d’édition de France – d’où il a pu s’assurer que les opinions des Nouveaux philosophes trouvent un accès facile au public». Leur essor a selon l’Agence été rendu possible par «un déclin général de la vie intellectuelle en France qui a sapé l’influence politique des penseurs de gauche».

Bonne éducation

Cette «nouvelle gauche» devrait, selon la CIA, accomplir plusieurs œuvres: «Ils soutiendront les socialistes modérés qui peinent à créer une large alliance de centre-gauche», et ils «s’opposeront à tout effort des socialistes extrémistes de ressusciter ‘’l’union des gauches’’ avec le PC». Surtout, elle «devrait aggraver les différends entre les partis de gauche et à l’intérieur du PS, ce qui accentuera probablement la défection des électeurs socialistes et communistes». En clair, la CIA prophétise l’avènement des gauches irréconciliables et de la «non-révolution permanente» – expression attribuée à un étudiant français interrogé.

Mais le grand apport des Nouveaux philosophes est culturel: «En France, l’anti-américanisme jadis considéré dans les cercles huppés comme une preuve indirecte de bonne éducation n’est plus en vogue. La dénonciation automatique des Etats-Unis – que les intellectuels de la Nouvelle Gauche nomment ‘anti-américanisme primaire’ – (…) est vue comme de la grossièreté. L’anti-américanisme passait pour un signe extérieur de richesse intellectuelle, distinguant les penseurs des gens du commun (suspectés d’avoir une bonne opinion des Etats-Unis, même pendant la guerre du Vietnam.) Maintenant, l’inverse est vrai: trouver des vertus à l’Amérique – et même identifier de bonnes choses dans les politiques du gouvernement US – est perçu comme la marque d’un esprit clairvoyant.»

Ainsi, ce «climat» va «rendre difficile la mobilisation d’une opposition significative aux actions américaines en Amérique centrale». (Le rapport évoque ici le soutien des juntes anti-communistes au Nicaragua.) La partie culturelle est même tellement jouée, l’antimarxisme est devenu une part si importante de «l’orthodoxie intellectuelle française» que, selon les mystérieux rapporteurs, «les Nouveaux philosophes semblent de plus rien avoir à dire».

Le retour de la droite

Il est frappant de lire ce document au moment où ce chapitre de notre histoire intellectuelle se termine, où la gauche se re-gauchise et où l’hégémonie du «socialisme modéré» s’écroule. La CIA, ravie de voir BHL remplacer Sartre, n’a pas vu que la gauche «hard line» n’avait pas disparu. Elle n’a pas vu venir la gloire de Pierre Bourdieu, les grèves de 1995, les mouvements altermondialistes et écologistes.

En revanche, elle a bien senti que la droite n’allait pas tarder à se réveiller. Après la guerre, explique-t-elle, «le conservatisme français» s’était trouvé «discrédité par son nationalisme xénophobe, son anti-égalitarisme et sa proximité avec le fascisme». Le rapport voit poindre sa «renaissance intellectuelle».

Il signale que le GRECE et le Club de l’Horloge ont beaucoup recruté chez les «jeunes diplômés de l’ENA». Que «le Figaro Magazine» de Louis Pauwels est devenu la plateforme d’expression des militants de l’identité comme Alain De Benoist, d’écrivains attachés aux racines chrétiennes -voire pré-chrétiennes – du pays, en «demande de renouveau culturel», persuadés que «la culture française a été corrodée par les influences extérieures». C’était il y a trente-deux ans.

Maurras : le nationalisme contre la République

David Caviglioli

Journaliste

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