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 A contre-courant (suite)

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Xuan
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   Posté le 24-10-2013 à 00:05:58   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Je mets en ligne ici et afin de ne pas alourdir la lecture la suite de l'ouvrage 'A contre-courant' de Jacques Jurquet.
Cette partie va de la clandestinité à la lutte théorique et idéologique concernant la thèse des trois mondes.

Une dernière partie concernera notamment le Cambodge et l'offensive petite-bourgeoise social-démocrate aboutissant à la destruction du PCMLF.


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Dès que j'eus appris que notre appartement de Marseille avait été l'objet d'une perquisition, je compris que le service des Renseignements généraux des Bouches-du-Rhône avait ignoré notre récent départ et qu'il ne savait absolument pas où nous résidions. Il avait un retard sur nous de trois mois. Dans ces conditions je considérai que le meilleur endroit pour demeurer discret consistait à habiter et vivre dans un quartier et un immeuble où il y avait beaucoup de monde. La Tour Félix Potin de ce point de vue était parfaite. D'un étage à l'autre et même sur un même étage, les gens ne se connaissaient pas. Désormais l'important résidait dans la non-fréquentation de nos anciens sièges. D'ailleurs il ne pouvait être question que je m'y rende puisque la police y avait apposé des scellés.
Mais il importait que maintenant nous nous réorganisions en tant que Parti dans cette illégalité. Rapidement je réussis à rétablir le contact avec Michel Gilquin. Par son intermédiaire je pus rencontrer Corinne, une jeune militante que je ne connaissais pas et qui habitait rue de Crimée, à proximité de chez moi. Elle était dactylographe, savait conduire une automobile et pouvait donc m'aider efficacement, elle pouvait aussi me servir d'agent de liaison. Mieux, elle était sans emploi et disposait de tout son temps.
Je décidai donc de commencer le patient travail de reconstitution des structures organisationnelles, mais en ne constituant que des regroupements à trois militants. Je voulais recourir à la vieille tactique de l'organisation des triangles pyramidaux employée si souvent par des révolutionnaires à travers l'Histoire de notre siècle.
J'envoyai Gilquin dans un premier temps auprès de tous les membres du Bureau politique qu'il parvint à atteindre individuellement. A part quelques tracasseries policières contre Casas, il n'y avait pas eu une grande vague répressive. De toute façon, en droit, la Justice ne pouvait pas nous déférer au parquet pour nos activités antérieures, mais seulement sous l'éventuelle inculpation de «reconstitution de ligue dissoute ». Au lendemain du 12 Juin il était encore prématuré pour les services concernés de nous coller sur le dos un délit de cette nature. N'empêche que je savais très bien que le gouvernement et la police n'en étaient certainement pas à une bavure près quant au respect du droit. Une interpellation pouvait toujours déboucher sur une inculpation et un emprisonnement de plus longue durée, ne serait-ce qu'en prévention. Je n'attendais aucune hésitation ou clémence du fameux Ministre de l'Intérieur, paranoïaque avéré et politicien conservateur d'origine pétainiste.
Après consultation par agent de liaison, nous prîmes la décision de nous retrouver à quatre pendant l'été à Velmanya, le village des Pyrénées-Orientales où François Marty possédait une maison de campagne. En pleine montagne. Avec une population de petits paysans, de bergers et d'anciens ouvriers mineurs qui étaient tous acquis aux idées du communisme, nous pouvions être dans cette région comme des poissons dans l'eau.
Pour gagner ce village édifié sur l'un des flancs du Mont Canigou, on quitte à Prades la route nationale de Montlouis, ensuite on parcourt de très nombreux lacets, en franchissant quelques agglomérations, puis, l'avant-dernière, Baillestavy, dont la population était aussi fidèle à nos idées, Maire et cellule du vieux Parti compris, que celle de Velmanya. Pour atteindre notre résidence, il fallait encore traverser tout le village, rouler deux ou trois cents mètres en direction de la forêt. On parvenait enfin à la maison de François et Suzanne Marty qui faisait partie d'un groupe de quatre ou cinq habitations anciennes, la plupart en ruines, une ou deux seulement étant réhabilitées. Il n'y avait pratiquement pas âme qui vive.
Le site de Velmanya était, est certainement toujours, extrêmement pittoresque. Un cours d'eau, plutôt un torrent, le traverse descendant des sommets. Lors d'une promenade, François nous montra la direction de l'Espagne et l'endroit exact où, pendant la guerre, il avait accompagné des militants ou des Juifs désireux de passer de l'autre côté des Pyrénées. Sur les bords du sentier, on découvrait des cèpes à tête noire, avec un pied aussi gros que le chapeau.
Donc en juillet et une partie d'août 1968, nous étions rassemblés là, à quatre vieux communistes, j'entends vieux par l'ancienneté militante. Les épouses présentes ne participaient pas à nos réunions. Misogynie ? Je ne crois pas, car nous les associons à nos entretiens avant et après chaque séance.
Durant des semaines avant l'arrivée et sans doute aussi après le départ des deux camarades venus de Paris et de Blois, je passai des journées entières, presque douze heures d'affilée, dans le grenier de la maison pour y écrire le texte qui allait être publié par la suite sous le titre « Le printemps révolutionnaire de 1968 ».
Nous tînmes de nombreuses réunions. Nous échangions nos avis et parvenions toujours à nous unifier. Un jeune auteur désireux de reconstituer ce que nous fûmes et fîmes, a écrit que Raymond Casas n'était pas d'accord avec moi sur le passage dans la clandestinité et que François Marty penchait plutôt du même côté. Pour celles et ceux qui ont vécu ensemble cette période, c'est totalement inexact. Qu'il y ait eu deux ans plus tard des contradictions entre Marty et moi-même d'un côté, Casas et Combe de l'autre, c'est vrai et j'en reparlerai plus loin. Mais lors de notre rencontre de Velmanya, au lendemain de la dissolution du PCMLF par le Gouvernement, il n'y eut aucun désaccord sur la question du passage dans la clandestinité. Il nous était imposé, et nous ne le choisîmes pas du tout de notre plein gré. En vérité, pour la petite histoire, je tiens à souligner que le rôle essentiel dans ces circonstances fut tenu non pas du tout par moi, mais par le camarade François Marty. C'était normal dans la mesure où de nous quatre il était celui qui avait le plus d'expérience dans ce genre de situation. Ce fut Marty et moi-même qui proposâmes la cooptation d'une Direction Centrale Clandestine, dont fit partie sans aucune réticence notre camarade Raymond Casas. Nous mettions en application les méthodes utilisées par le passé de nombreuses fois par des communistes pour faire face à leur passage dans l'illégalité. Une session du Bureau politique élu à Puyricard avait d'ailleurs décidé que nous aurions à agir de la sorte en cas de nécessité.
Je tiens à ajouter qu'il faut ne pas avoir connu la hargne maladive du Ministre de l'Intérieur qui voyait partout un complot contre l'Etat pour imaginer un instant que nous puissions réapparaître immédiatement sous un autre sigle. Si cette pratique fut utilisée par Alain Krivine et d'autres Trotskystes ou Anarchistes, c'est tout simplement parce que le gouvernement ne les considérait pas comme ses adversaires principaux. Raymond Marcellin savait fort bien que ces groupuscules n'avaient aucune relation avec le mouvement communiste international, en dehors de leurs propres organisations, d'influence minime, tandis que le PCMLF et l'UJC(ml), se réclamant de la pensée et des principes de Mao, étaient étroitement liés avec ce prétendu « chef d'orchestre clandestin » de la Révolution. Hommage du vice à la vertu. Addition du péril jaune et du danger communiste.
Nous accomplîmes un sérieux travail pour envisager le fonctionnement de triangles régionaux clandestins et fixer les règles de constitution des nouvelles structures du parti, le triangle, relié par un seul de ses membres à l'échelon supérieur. J'en avais eu une expérience de quelques mois à Arbois pendant la Résistance.
Durant la fin de l'année 1968, notre activité consista à mettre en place les organisations clandestines de notre parti interdit. Mais il s'agissait d'une tâche délicate et des difficultés multiples se firent jour rapidement. Il fallait compter avec deux réactions de nos militants. Certains étaient impressionnés et ne désiraient plus continuer leurs activités, par crainte d'être arrêtés. Mais ils ne l'exprimaient pas ouvertement et cherchaient à se dégager sans pouvoir être accusés d'avoir eu la frousse. L'homme ne reconnaît pas facilement sa peur.
D'autres faisaient preuve d'une grande inexpérience et se montraient souvent imprudents. Je fis en cette période le constat pratique de ce que c'est que d'avoir à implanter une organisation clandestine.
Nous n'eûmes aucune difficulté à nous mettre d'accord au niveau de la Direction Centrale Clandestine sur la nécessité de publier le plus rapidement possible un nouveau périodique. Dans ce genre de travail, nous pensions en effet qu'il était opportun de tenter de ressortir légalement non plus l'Humanité-nouvelle, mais une autre feuille qui pourrait la remplacer. C'est là au moins une preuve tangible que notre position de principe n'était pas figée, dogmatique. Nous essayions de nous adapter à la situation, tout en sachant faire preuve de prudence.
D'ailleurs à titre de sondage, j'avais soutenu à Marseille, une initiative de Christian Maillet consistant à lancer un périodique hebdomadaire de quatre pages ayant pour titre Provence rouge et sous-titre « au service des luttes ouvrières et paysannes ». Le premier numéro avait vu le jour le 19 septembre 1968, trois mois après notre interdiction, moins d'un mois après la création clandestine à Velmanya de notre Direction Centrale Clandestine, la D.C.C. Nos militants marseillais en publièrent 32 numéros. Le directeur de publication ou gérant responsable fut un communiste âgé, ancien mutin de la Mer noire aux côtés d'André Marty, notre camarade J. Poly. Naturellement la police des Renseignements généraux fut sur les dents et ses fonctionnaires visitèrent notre imprimeur, mais juridiquement nous avions tout fait en règle et rien ne permettait de nous poursuivre, même pas dans le cadre d'une plainte du Ministre de l'Intérieur contre X pour reconstitution de ligue dissoute. La pleine réussite de cette initiative nous encouragea à passer à un niveau supérieur.
Et le 1 er février 1969, sans qu'il n'y ait le moindre désaccord entre les membres de la DCC, tout au contraire, nous fîmes paraître l'Humanité-rouge, imprimée dans la capitale et ayant vocation journalistique pour toute la France.
Comme un journal est toujours source de renseignements, la pratique des pseudonymes pour signer des articles devint la règle.
Les structures de notre presse légale ne correspondaient pas, ou le moins possible aux structures clandestines du PCMLF.
En fait il y avait une relation directe entre ces nouvelles formes d'organisation et celles que nous voulions préserver dans le plus strict secret. Elle se réalisait surtout par la direction au plus haut niveau. De nombreux militants de l'Humanité-rouge ne furent pas automatiquement intégrés dans les structures du Parti. Du moins au début.
À la même époque des groupes beaucoup plus restreints que le nôtre se mirent à publier divers périodiques dans lesquels ils proclamaient volontiers leur admiration pour la Révolution culturelle en Chine. Tels furent La Cause du Peuple d'où devait descendre un jour futur assez lointain le quotidien Libération, ou encore Vive le communisme et de nombreux autres sans grande influence. Il y en eut à foison. Avec des textes très mauvais et aussi parfois d'excellents articles. Du pire au meilleur et du meilleur au pire.
En fait, les nombreux jeunes lycéens et étudiants qui s'enthousiasmaient pour la Révolution culturelle et la politique tiers-mondiste du Parti communiste chinois, avaient rejoint l'Union des Jeunesses communistes (marxistes-léninistes). Mais ils n'avaient que très peu participé aux manifestations de mai et juin. Leur organisation n'avait pas su trouver le créneau où elle aurait pu jouer un rôle actif et dirigeant.
D'ailleurs, je le proclame en toute humilité, c'était de justesse que le PCMLF en tant que tel était parvenu à apparaître : sous les regards froids des statues de Pasteur et de Victor Hugo, il avait réussi à tenir un stand dans la cour de la Sorbonne pendant toute la durée de l'occupation du vénérable bâtiment exposant de grandes affiches du portrait de Mao, ainsi que, plus petites, des autres dirigeants révolutionnaires de Marx à Staline. Un éclatement de l'UJ, comme on disait alors, était en cours, opposant de nombreuses tendances qui ne savaient plus comment réagir à la dissolution imposée par le gouvernement. Toutes se livraient avec passion à la critique et à l'autocritique. De fait dans plusieurs villes universitaires, en province, les groupes qui s'étaient réclamés de l'orientation de l'UJ conservaient respectivement leur orientation locale. J'entendis parler du groupe de Lyon, du groupe de Toulouse et d'autres groupes encore. La division parisienne était aussi flagrante, isolant les ulmards en général, et ces derniers se séparant entre eux dans de violentes querelles théoriques.
Dans ces circonstances, le PCMLF apparut à nombre de ces jeunes gens comme étant une formation sérieuse, dirigée par des communistes chevronnés. Des leaders de tendances cherchèrent à entrer en rapport avec nous, mais dans un premier temps, nous leur opposâmes une stricte vigilance. Qui étaient -ils ? Quelles étaient leurs relations avec l'ancienne UEC révisionniste ? Nombreux étaient ceux et celles qui demandaient à me rencontrer.
Le 3 Juin, Georges Marchais avait publié dans l'Humanité, nous disions alors « l'Huma-blanche » un éditorial où il fustigeait tous ces enfants de familles riches dont le gauchisme ne servait nullement les travailleurs. Il y avait dans cet article une volonté d'amalgamer tous les étudiants à une seule catégorie, celle des enfants de la grande bourgeoisie et c'était là naturellement une outrance délibérée pour empêcher la jonction entre la jeunesse ouvrière et la jeunesse intellectuelle dans laquelle se trouvaient cependant des fils d'ouvriers.
J'avais été indigné par ces outrances du secrétaire général de mon ancien Parti.
Ma réaction, sévère bien entendu, avait consisté à demander à la cellule ML que nous avions créée au Ministère des Anciens combattants de tout faire pour me tenir informé du passé du secrétaire général du PCF pendant la guerre contre les Nazis. Je réagissais là un peu comme ancien résistant. Un dossier épais avait été amoncelé à son sujet, mais, dès que je m'étais aperçu que l'extrême-droite lançait contre cet homme une campagne sur le même sujet, j'avais cessé non pas de m'y intéresser, mais de rendre public ce que j'apprenais. Je ne voulais en aucun cas mélanger mes révélations aux attaques de l'extrême-droite.
Tout ce que j'ai retenu de cet épisode militant, reste le fait que Marchais n'a jamais demandé le bénéfice de sa qualité d'ancien ouvrier victime d'une réquisition des Nazis pour aller travailler de force en Allemagne dans une usine de construction aéronautique. Il n'a donc jamais reçu la carte de « requis », similaire à celle de «réfractaire« que j'avais reçue depuis longtemps. Le sommier des récipiendaires de cette distinction atteste de la réalité de ma découverte, mais je n'en fis pas la révélation publique, bien qu'elle me paraisse décisive pour écraser définitivement les pauvres arguments avancés par le défendeur mis en cause dans cette affaire. Même si l'on peut tenir cette attitude comme ne résultant que d'une négligence de l'intéressé qui n'aurait pas sollicité cette carte pourtant précieuse moralement. Je suis convaincu que Georges Marchais, qui n'a jamais été communiste ou résistant à cette époque, a été travailleur volontaire en Allemagne nazie.
André Cuisinier et Monique Dagron, tous deux membres du Comité central de l'UJC(ml), élèves ou anciens élèves de Normale sup', furent sans nul doute les éléments les plus actifs pour inciter de nombreux étudiants à rejoindre les rangs du PCMLF.
À la fin de l'année 68, un grand nombre d'adhérents de l’UJC (ml) étaient passés dans les rangs des Comités de défense de l'Humanité-rouge et les meilleurs d'entre eux étaient déjà intégrés dans des cellules triangulaires clandestines du PCMLF. Mais l'influence essentielle qui déterminait leurs pensées n'était autre que celle de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en Chine, déclenchée par Mao en personne.

Je partageais cet enthousiasme, mais j'étais tout à fait conscient que l'exemple des gardes rouges ne pouvait pas être suivi en France. Les conditions sociales, économiques et politiques de mon pays et de la Chine populaire étaient évidemment beaucoup trop différentes. Je ne désirais pas moins soutenir le grand mouvement qui secouait l'ensemble du Parti communiste chinois, et le peuple chinois lui-même. Il s'agissait là d'une attitude d'internationalisme prolétarien et je ne pouvais pas supposer un seul instant que Mao soit dans l'erreur.
François Marty était moins enthousiaste, plus pondéré, mais continuait à approuver les principes et les initiatives du dirigeant chinois. Je ne l'entendis jamais critiquer la Révolution culturelle.
Régis Bergeron était quant à lui beaucoup plus réservé, et même critique, vis-à-vis de ce grand événement. Il n'hésitait pas à exprimer entre nous ce qu'il en pensait honnêtement. Il est vrai que de nous tous il demeurait celui qui connaissait le mieux l'histoire de la Chine, de son Parti communiste et les biographies de ses dirigeants. Il savait assez exactement ce qui s'était passé à l'occasion de la campagne dite des cent fleurs, de même que lors de celle du grand bond en avant à l'aide des fours individuels pour fabriquer de la fonte et de l'acier.
Quant à Raymond Casas, il soupçonnait l'existence d'un chauvinisme chinois et racontait volontiers avoir vu sur l'avenue conduisant à Tien An Men un chinois qui avait craché par terre en le croisant, geste qu'il attribuait au mépris des Chinois pour les « longs nez » que nous étions. Je pense que mon camarade se trompait et que ce Chinois crachait tout simplement, de façon naturelle aux citoyens de Pékin où l'air est extrêmement sec. Personnellement j'ai toujours eu des petits problèmes de gorge lorsque je séjournais dans la capitale chinoise. Il parait que ce climat provient des vents du désert de Gobi, pourtant assez éloigné.

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   Posté le 24-10-2013 à 00:07:25   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

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Je vécus l'année 1969 comme une période de mise en place de tout ce qui relevait du Parti communiste marxiste-léniniste clandestin, de ses deux principaux organes de presse, l'un illégal : l'Humanité-nouvelle et l'autre légal : /'Humanité-rouge. À ces titres s'ajouta en octobre celui de Front uni., publication mensuelle jusque là réservée à une diffusion parisienne qui devint nationale.
La veille de l'arrivée en France du Président des Etats-Unis Richard Nixon, je pris la précaution de ne pas dormir à mon domicile. Je ne savais pas si la police m'avait déjà « logé », c'est-à-dire, si, grâce à des filatures ou à des délations, ses fonctionnaires avaient réussi à connaître mon adresse. Je me rendis dans un hôtel entièrement habité par des travailleurs immigrés. La chambre dont je pouvais disposer était louée par l'un d'entre eux, un camarade, qui avait la possibilité de se faire héberger ailleurs.
Je dormis facilement parce que j'étais fatigué, mais au petit matin, vers les six ou sept heures je fus réveillé par le bruit d' une descente de police. Des agents frappaient à toutes les portes et exigeaient que les locataires leur présentent leurs papiers, leurs titres de séjour et d'emploi je suppose. L'un de ces fonctionnaires tapa à ma porte. Que devais-je faire ? Je ne répondis pas et ne risquai pas le moindre bruit. Il tapa de nouveau, mais cette fois-ci très fort. Je poursuivis mon silence. Finalement je l'entendis indiquer à l'un de ses comparses que cette chambre était vide et il s'éloigna. J'attendis patiemment que cette visite imprévue soit achevée et, vers midi, je partis subrepticement.
Pendant ce temps, les manifestants anti-américains avaient brûlé le drapeau des Etats-Unis sur les Champs Elysées. Un adhérent du PCMLF, qui trouvant notre formation trop modérée, devait d'ailleurs nous quitter quelques mois plus tard, avait allumé le feu. Ainsi se trouvait condamnée au moins symboliquement la présence à Paris de ce Nixon, responsable de la guerre d'agression atroce menée par les G.I's yankees contre les peuples du Sud-est asiatique, notamment ceux du Vietnam.
J'assumais la responsabilité de la préparation rédactionnelle, de l'impression et de l'organisation de la diffusion de l'Humanité-nouvelle clandestine. Le premier numéro fut tiré, moyennant finances, à Marseille, par un artisan imprimeur, qui eut surtout peur, mais se décida dans la mesure où il n'avait pratiquement que très peu de clients. Christian Maillet se chargea de l'opération, mais indiqua qu'il ne convenait pas de la rééditer par prudence vis-à-vis de notre complice, intéressé financièrement certes, mais nullement sûr.
J'obtins alors, à Paris, le soutien d'un militant de l'ex-UJCML, Thienot Grumbach, qui est devenu depuis lors un avocat réputé du barreau de la capitale. J'avais déjà eu affaire à lui lors de l'édition de mon ouvrage « Le printemps révolutionnaire de 1968 », « essai d'analyse marxiste-léniniste », pris en charge par les Editions Gît-le-cœur, dont il était directeur. Je pris un rendez-vous discret au cœur du quartier latin avec Thienot, qui n'était autre, par ailleurs, qu'un neveu de Pierre Mendès-France. Sans adhérer au PCMLF clandestin, il accepta d'emblée de m'aider pour assurer l'impression du n° 2 de notre organe central désormais interdit. Il me rapporta deux ou trois jours plus tard les cinq cents exemplaires que je lui avais demandés. Avec les mêmes précautions que lors de notre rencontre précédente.
Mais les trois militants qui firent le maximum pour contribuer aux activités clandestines de notre Parti furent Michel Gilquin et Corinne dont j'ai déjà mentionné qu'il me servirent d'agents de liaison avec les autres membres de la Direction Centrale Clandestine. Gilquin était déjà politisé, mais Corinne était toute neuve.
Le troisième, Alain D., fut de loin le plus important et le plus efficace, nous le surnommions Quarante, numéro de notre siège antérieur au Boulevard Magenta où il avait beaucoup travaillé avant l'interdiction. Membre de la délégation du Nord au Congrès de Puyricard, j'eus une confiance totale en lui dans la mesure où il était riche de sa jeunesse, mais aussi d'une formation politique de qualité. Il avait été membre du Comité fédéral des Jeunesses communistes (révisionnistes) du Nord.
Je vais avoir de nombreuses occasions d'évoquer ce camarade, dans la mesure où il va poursuivre la lutte à mes côtés pendant plusieurs années. Il devint rapidement le militant indispensable pour toute question matérielle, fut le grand patron de nos imprimeries successives, l'organisateur de nos réunions illégales et, tout particulièrement, de nos Congrès clandestins. Il occupa une place décisive dans notre Bureau politique, puis dans notre secrétariat. Sans son soutien, je pense que je n'aurais pas pu maintenir l'existence du PCMLF aussi longtemps qu'il dura et traversa des crises successives.
Malheureusement, à la fin des fins, quand le déclin de notre parti commença à correspondre à l'essor de la social-démocratie en France, les convictions respectives de Quarante et les miennes divergèrent.
Je n'éprouve aucune animosité envers mon camarade dont je considère les mérites militants très supérieurs à ce que je peux critiquer de son attitude au cours des dernières années de la décennie 80. Mao a enseigné qu'il ne faut jamais juger un militant sur une seule période de son existence, mais qu'il importe de prendre en considération la totalité de sa vie.
Au mois d'août 1969, une invitation du Parti du Travail d'Albanie me permit de passer mes vacances, en compagnie de Baya, dans une villa réservée aux invités étrangers et aux cadres locaux, sur la merveilleuse plage de Dùrrès. Des invitations similaires avaient été reçues par le couple de François Marty et le couple de Michel Gilquin. Naturellement nous fumes reçus par les dirigeants du Parti au plus haut niveau, je conserve des photographies de ces rencontres, la première au niveau des deux Partis, la seconde dans une ambiance plus intime dans la résidence d'été d'Enver Hoxha et de son épouse Najmia à Vlora. Dans cette dernière ville du sud se réunit d'abord la rencontre politique, à cette occasion nous pûmes nous entretenir longuement avec le premier dirigeant albanais entouré de Husny Kapo, Ramiz Alia et Piro Kortchi. Ensuite nous fumes conviés à un repas dans une superbe villa d'où l'on pouvait contempler la mer. Nos épouses respectives nous avaient rejoints pour la circonstance. Plusieurs de nos interlocuteurs parlaient français.
Naturellement Baya sympathisa beaucoup avec Najmia Hoxha, Vita Kapo et l'épouse de Ramiz Alia qui est depuis lors décédée prématurément. Jadis, dans des congrès ou conférences internationales de femmes, ma femme avait rencontré Vita et conservait d'elle un excellent souvenir.
Peu après notre retour en France, le décès du Président Ho Chi minh fut salué par notre journal sous le titre « Gloire immortelle à Ho Chi-minh, éminent marxiste-léniniste, grand dirigeant du peuple vietnamien ». Une soirée d'hommage fut organisée à la Mutualité, au cours de laquelle je prononçai un assez long discours. À la tribune se trouvaient des représentants de la Délégation générale du gouvernement de la République du Vietnam en France
Puis, le 25ème anniversaire de l'Albanie rouge fut l'occasion d'un autre meeting réunissant environ deux mille cinq cent personnes, en présence de l'Ambassadeur d'Albanie Javer Malo, du Premier attaché de l'Ambassade de Chine populaire et de représentants de la République démocratique du Vietnam. Sous la présidence de François Marty, qui fit un discours d'ouverture circonstancié, Raymond Casas présenta l'intervention centrale.
En fin d'année, le numéro 39 de notre journal publia un communiqué de l'Agence de presse Hsinhua en date du 7 décembre 1969 annonçant l'arrivée en Chine d'une délégation de communistes marxistes-léninistes de France, conduite par moi-même et reçue par Wou Fa-hsien, membre du Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois, et d'autres dirigeants chinois.

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En Chine pendant la Révolution Culturelle Prolétarienne


La Chine continuait alors à se trouver en pleine Révolution culturelle prolétarienne. A l'arrivée à l'aéroport, nous avions compris d'emblée qu'il y avait partout des innovations mouvementées, un grand chambardement ou la jeunesse occupait la place principale, la première place. Des jeunes filles et des jeunes gens, tous vêtus de costumes identiques bleus, portant casquettes souples mais à visières, avec des écussons présentant le visage du Président Mao ou l'étoile rouge, ou encore un grand soleil flamboyant illuminant tout l'Orient, lisaient en chœur, à haute voix, des citations du petit livre rouge ou chantaient des hymnes révolutionnaires à la gloire du Parti et de son éminent dirigeant. Selon nos interprètes, il y avait une extrême liberté de parole pour critiquer le révisionnisme et ses représentants infiltrés dans les organismes dirigeants du Parti chinois. Celles et ceux qui pouvaient s'exprimer en français ou en anglais nous laissaient comprendre que des hommes comme Lieou Chao chi ou Deng Tsiao ping faisaient partie de ces éléments nuisibles.
Lors d'une première discussion, au lendemain de notre arrivée, je saisis l'opportunité de cette situation de libre parole pour dire sans détour à nos camarades chinois ce que avions à leur reprocher. Devant les représentants du département de liaison et leur principal responsable, avant même notre départ de Pékin pour la province, j'élevais une protestation assez ferme contre le fait que l'hebdomadaire Pékin-Information avait consacré une page entière à la publication de la prose d'un groupe restreint d'intellectuels que nous tenions pour ultra-gauchistes, « Ligne-rouge ». Bien que cette formation soit en France très peu influente, nous supportions mal qu'elle soutienne de constants efforts pour discréditer le P.C.M.L.F. clandestin et sa presse, y compris L'Humanité-rouge. Nous accusions les éléments qui développaient cette activité d'être des Trotskistes. Ils cherchaient à profiter de la rupture idéologique entre les partis communistes d'URSS et de Chine et prétendaient s'appuyer sur la Révolution culturelle pour combattre notre influence grandissante. Mais d'évidence la reprise d'un de leurs articles dans la presse chinoise ne pouvait que contribuer à créer en France une confusion qui nous était hautement préjudiciable.
Le directeur de la section France de l'organisme qui nous recevait, nommé Chen Kien, s'opposa assez fermement à notre position. Le ton monta quelque peu et je dus lui mettre les points sur les « i » en parlant de suspendre ou refroidir nos relations avec son Parti.
Lorsque je me remémore cet incident, j'ai plus envie de rire que de rester sérieux. C'était un affrontement entre une fourmi et un éléphant, entre un infiniment petit et un infiniment grand, j'étais vraiment impertinent. Par contre la délégation chinoise sut faire preuve d'esprit de pondération et de responsabilité en clôturant ce débat par l'assurance qu'elle allait étudier très sérieusement la question soulevée et nous donnerait une réponse précise lors de notre retour dans la capitale.
Le lendemain, Christian Maillet, Michel Gilquin, André Cuisinier et moi-même prenions un avion des lignes intérieures chinoises pour nous rendre à Yenan, la plus célèbre base de la Révolution chinoise, où avait abouti après les terribles difficultés que l'on sait, la fameuse Longue Marche.
Bien qu'elle soit limitrophe du sud de la Chine, cette province du Jiang Si, en ce mois de décembre, connaissait un climat très froid. La température descendait la nuit aux alentours de moins vingt cinq degrés centigrades. Pendant la journée, même si le soleil faisait une discrète apparition, nous ne pouvions espérer quelque réchauffement au-dessus de moins cinq et même moins dix degrés en quasi-permanence.
Certes nos camarades chinois nous avaient tous quatre vêtus de manteaux bleus ouatés ayant d'épais cols boutonnés jusqu'en haut sur le bas de nos visages. Ils nous avaient aussi munis de chapkas en fourrure véritable. Mais nous étions là en pleine période de Révolution culturelle, et la norme était de faire preuve de courage, de résistance physique, bref d'idéologie prolétarienne à toute épreuve.
Dès après notre arrivée à Yenan, les militants chinois qui nous accueillaient, voulurent nous faire visiter le principal musée de la ville consacré à l'histoire de la Longue Marche. Je me souviens des lieux, une longue galerie sans chauffage, sur un sol de pierres, présentant des objets utilisés lors de l'événement historique majeur de la Révolution et lors de la résidence sur place de Mao et de ses plus proches compagnons. Chaque souvenir exposé était accompagné d'une pancarte comportant des explications en idéogrammes que nous traduisait un interprète. Toutes les paroles qui avaient pour but de nous fournir indications et précisions étaient l'objet d'une traduction non simultanée, mais après coup. Ce qui prolongeait notre présence en ce lieu certainement d'une très haute valeur de mémoire. Mais je dois à la vérité de révéler qu'à part Christian Maillet, certainement plus volontaire que les trois autres, nous étions paralysés par le froid. Pour ma part, je me souviens que je n'étais pas en mesure d'écouter quoi que ce soit et que j'attendais avec une impatience douloureuse que cette séance soit terminée.
Ce fut pour moi un soulagement réel que de retourner à l'hôtel où nous étions hébergés. Mais là encore, il n'y avait aucun chauffage. L'explication fournie par nos hôtes consistait à évoquer la nécessité d'endurcir tous les visiteurs, chinois ou étrangers, en leur faisant revivre les mêmes conditions d'existence que celles connues autrefois par les combattants qui avaient établi en ces lieux leur ultime base avant de parvenir à faire triompher la Révolution dans toute la Chine. Le repas d'accueil comme ceux qui suivirent obéirent aux mêmes soucis. Toutefois, un privilège nous fut accordé par rapport aux militants qui habitaient Yenan, nous pûmes boire après chaque repas un ou plusieurs petits verres de maotaï, c'est-à-dire d'alcool de riz, qui nous réchauffaient.
Trois autres visites demeurent dans ma mémoire, comme la réalisation de performances imposées par mes convictions et mon idéalisme.
En vérité nous dûmes gravir la colline de Yenan par un froid glacial, un véritable froid polaire, battue des vents. Deux accompagnateurs chinois m'escortèrent, me poussant dans le dos ou me tirant par un bras. Je précise que le sol était revêtu d'une épaisse couche de neige tassée et glissante.
Monter jusqu'aux habitations troglodytes où avaient vécu durant plusieurs années les dirigeants communistes, et tout particulièrement Mao Zedong, bientôt rejoint par Chiang Ching, ainsi que Chou En lai et Teng Ying tchao, fut moins difficile. L'intérieur de ces grottes au sol en terre battue constituait une protection réelle contre le froid. Certes je n'aurais pas souhaité y passer une nuit entière, mais en milieu de journée, il me sembla que je m'y trouvais mieux que nulle part ailleurs dans cette cité dont la réputation révolutionnaire était largement acquise. Il était évident que Mao et ses camarades avaient connu ici des conditions d'existence très rudes qu'ils avaient acceptées volontiers après les péripéties encore plus dures supportées pendant la Longue Marche. Il n'y avait rien, que de la terre de lœss. Restaient là, de l'époque, une table en bois des plus modestes, un tabouret, quelques objets de cuisine, dans le plus complet dénuement. Et pourtant c'était en cet endroit que le dirigeant chinois avait rédigé un certain nombre de ses textes les plus célèbres contribuant à la poursuite de la Révolution de son peuple et finalement à la victoire sur les occupants japonais et ensuite sur les réactionnaires chinois eux-mêmes. Je ressentais une émotion profonde et me considérais comme particulièrement favorisé par l'exceptionnelle faveur dont je bénéficiais en la circonstance.
La troisième visite marqua l'apogée de ma souffrance du froid. En voiture, nous fîmes je pense une trentaine de kilomètres en gravissant de nouvelles montagnes pour nous rendre à Nanniyuan. Là se construisait un immense camp de travail volontaire par des intellectuels et des fonctionnaires du Parti qui ne disposaient d'absolument rien et pour organiser leur existence ne devaient compter que sur leurs propres forces. Les plus anciens arrivés ici avaient dû coucher au début à la belle étoile, se nourrir de plantes trouvées dans les environs, chasser du gibier, surtout des oiseaux assez rares à cette altitude. Les autres, venus plus récemment, semblaient remplis d'ardeur au travail pour édifier non point un camp, mais une véritable cité dans des conditions reproduisant celles vécues par les soldats de la Longue Marche arrivés à Yenan.
Il a été écrit, surtout ici en Occident, que de tels camps n'étaient autres que des camps de concentration. Je suis en mesure d'apporter un témoignage vécu totalement contradictoire avec cette allégation porteuse de son poids de propagande anticommuniste. Cette expérience de rééducation par le travail ne visait absolument pas à constituer une punition carcérale ou concentrationnaire. À l'intérieur du camp de Nanniyuan, tous les hommes et femmes présents s'occupaient avec ardeur de travaux qu'ils avaient eu à décider par eux-mêmes. Il n'y avait pas là que des professeurs de Faculté ou autres cadres de l'Etat ou du Parti que les gardes rouges avaient désignés comme révisionnistes devant redevenir authentiquement révolutionnaires grâce aux épreuves physiques et morales qui leur étaient imposées. Il y avait de nombreux militants qui s'étaient portés volontaires pour venir travailler dans ces conditions extrêmement pénibles. Je dois dire que mes camarades et moi-même nous ne vîmes aucun de ces fantômes d'êtres humains tels que nous en avions la connaissance par les photos prises lors de la libération des camps de concentration nazis. Je ne déclare pas que ces travailleurs étaient gras et repus, mais ils étaient loin de pouvoir être comparés à des cadavres ambulants, même très loin dans la mesure où justement ils avaient besoin de toutes leurs forces physiques pour exécuter correctement les tâches qu'ils devaient accomplir. Ce n'était pas non plus des travaux forcés, car ces dernières étaient discutées et décidées collectivement. La nourriture était certainement simple, mais suffisante pour conserver une santé normale. Avant la Révolution, chaque Chinois ne disposait pas même d'un bol de riz quotidien et les morts par sous-alimentation étaient innombrables. En vérité sous la domination des puissances occidentales capitalistes, des occupants japonais ensuite, puis des réactionnaires chinois, ce pays immense était un immense camp de concentration. Le camp de Nanniyuan n'avait rien à voir avec les conditions de vie dans l'ancienne Chine. Mais quel froid ! Plus agressif qu'à Yenan, ce qui était peu dire. Des températures descendant au-dessous de 25 degrés presque en permanence du moins en cette saison hivernale. Et pourtant des milliers, peut être des dizaines de milliers d'hommes et de femmes parvenaient à vivre en ces lieux. Ce qui commandait leur résistance à ces extrémités glaciales résidait, comme à l'époque de la Longue Marche, dans leur idéologie en pleine transformation, idéologie que les communistes chinois qualifiaient de prolétarienne. Je peux révéler que devant ce spectacle étonnant, aucun d'entre nous quatre ne ressentit un sentiment de désaveu, mais éprouva au contraire une pulsion révolutionnaire. Et pourtant la Révolution culturelle allait faire ultérieurement l'objet de très vives critiques, que nous allions comprendre. Il est évident qu'à l'époque que nous vivions alors, nos hôtes chinois ne nous racontait pas tout ce qui se passait réellement. Nous ne trouvions donc nullement déplacé de porter avec honneur sur les revers de nos costumes les badges représentant l'effigie de Mao, ce n'était aucunement dans nos esprits du « culte de la personnalité », mais simplement un geste d'adhésion profonde à un combat gigantesque et universel pour parvenir à une société nouvelle, la société communiste.
La nuit suivante, dernière nuit à passer dans cette région, je fus malade et ressentis des douleurs de coliques aiguës. Mon beau-frère Christian Maillet, plus solide que moi certainement, s'occupa de moi avec sollicitude et m'aida à franchir le cap difficile des dernières heures de ce séjour inoubliable et combien stimulant passé à Yenan.
Notre arrivée dans la province du Hounan rut pour moi un soulagement réel, car la température y était nettement meilleure. Nous fîmes le parcours par la route installés dans les lourdes et solides voitures de fabrication soviétique qu'utilisaient encore à cette époque les autorités chinoises de l'État et du Parti. Notre itinéraire passait par Changcha, mais nous nous rendîmes tout d'abord à Chaochan, la ville natale de Mao. Ce gros village n'avait d'intérêt qu'en raison de la présence protégée de la maison familiale du dirigeant chinois, transformée naturellement en musée. Ce genre de référence au souvenir d'une personnalité exceptionnelle n'avait rien de surprenant pour nous, habitués à visiter des maisons natales ou résidentielles, en France, comme celles de Pasteur dans le Jura, ou celles de Victor Hugo à Besançon ou Place des Vosges à Paris, et tant d'autres qu'une simple page ne suffirait pas à citer complètement.
À vrai dire, la maison natale de Mao Zedong correspondait à une ferme ancienne de moyenne importance dans la Chine d'a¬vant la Révolution. Nous y reçûmes toutes les explications souhaitables et même des précisions qui ne nous intéressaient pas spécialement.
Nous eûmes le privilège d'une photographie-souvenir tirée devant la maison.


Enfin je dois indiquer que je possède aussi une série de photographies inédites en France qui me furent offertes par les responsables de ce musée de Chaochan. Il s'agit d'une collection de dix clichés représentant les membres de la famille de Mao Zedong, sa mère, son père, ses frères et sœurs et sa première femme. Ce lot est une source de renseignements généalogiques et biographiques.
Pour s'opposer aux calomnies et mensonges couramment lancés contre Mao par anticommunisme, je crois opportun de publier les noms de tous les membres de sa famille qui furent victimes des ennemis de la Révolution. A commencer par sa propre épouse Yang Kai houe assassinée en 1931 par le Kouomintang. On disait en Chine que Mao avait assisté impuissant à cet assassinat, caché au milieu d'herbes hautes non loin du lieu de martyre. D'après une des photographies, je suppose que cette première épouse lui avait donné deux enfants. Les autres clichés présentent Mao Zé-kiang, sœur de Mao Zedong, qui fut également assassinée par le Kouomintang . Il y a aussi Mao Zé-min, son premier frère cadet, assassiné en 1943, Mao Zé-tang, deuxième frère cadet, assassiné en 1930, Mao Tchou-siong, neveu assassiné en 1946, Mao An-ying, fils de Mao et de Yang Kai houe, mort au combat en Corée.
Notre retour par Changcha pour y prendre un train dans une immense gare spécialement aménagée pour permettre de recevoir les gardes rouges par centaines de milliers et sans doute même par millions, fut l'occasion de quelques autres visites toujours liées à l'ancienne présence de Mao. Le dirigeant de la Révolution chinoise avait été élève dans l'école normale de cette ville, avant de devenir, pour peu de temps il est vrai, instituteur. Désormais il était considéré en Chine comme le plus grand pédagogue de toute l'histoire.
Mais on disait qu'il aimait à se comparer lui-même au buffle des rizières du sud, que conduit paisiblement un enfant assis sur son dos, symbole du dévouement et de la simplicité du peuple.
Le train nous emmena dans la province du Kouangtchéou, dans cette envoûtante ville qu'est Canton. Pour achever ce long périple à travers la Chine populaire, nous dûmes remonter vers le nord, mais nous fîmes d'abord un détour rempli d'enseignements en passant par l'ancienne capitale de la Chine féodale, Nankin, dans la province du Jiang Su. En réalité le nom de cette immense ville signifie « capitale du sud » en dépit de sa position géographique. Elle est réputée pour être, en été, l'un des trois « fours » de la Chine, avec Tchoungking et Wuhan. Cette qualification signifie qu'il y fait une température élevée, c'est une ville éloignée de la mer, tout à fait continentale.
Dès le lendemain de notre retour à Pékin, nous fûmes reçus par Kang Sheng en personne, et nous eûmes avec lui un long entretien. C'était l'époque où Lieou Chao chi avait été dénoncé par la Révolution culturelle comme porteur de l'idéologie révisionniste. Il était certain qu'une lutte de lignes très ardue se livrait au sein même des instances dirigeantes du Parti communiste chinois.
Dès qu'il prit la parole, Kang Sheng, apparemment plus fatigué que lors de la première rencontre que j'avais eue avec lui, se tourna vers moi et m'indiqua de façon catégorique n'appelant aucune poursuite d'explications : « Camarade Jurquet, vous avez mis en cause la publication par Pékin-Information d'un article du groupe « Ligne rouge ». Nous avons étudié à fond toutes les publications de ces éléments. Nous avons constaté que ce sont des trotskistes. C'est vous qui aviez raison, nous ne publierons plus rien provenant d'eux.» J'acquiesçais de la tête et vis sur les visages de mes co-délégués à la fois surprise et satisfaction. Puis l'entretien s'engagea sur d'autres questions.
À ce moment-là je ne savais pas que je ne reverrais jamais Kang Sheng, qu'il allait mourir de sa cruelle maladie, et qu'ensuite il serait critiqué, condamné officiellement et même exclu à titre posthume du Parti communiste chinois.
Le lendemain de cette ultime rencontre nous repartions pour la France. Enfin je dois indiquer que je possède aussi une série de pho¬tographies inédites en France qui me furent offertes par les responsables de ce musée de Chaochan. Il s'agit d'une collection de dix clichés représentant les membres de la famille de Mao Zedong, sa mère, son père, ses frères et soeurs et sa première femme. Ce lot est une source de renseignements généalogiques et biographiques.
Pour s'opposer aux calomnies et mensonges couramment lancés contre Mao par anticommunisme, je crois opportun de publier les noms de tous les membres de sa famille qui furent victimes des ennemis de la Révolution. A commencer par sa propre épouse Yang Kai houe assassinée en 1931 par le Kouomintang. On disait en Chine que Mao avait assisté impuissant à cet assassinat, caché au milieu d'herbes hautes non loin du lieu de martyre. D'après une des photographies, je suppose que cette première épouse lui avait donné deux enfants. Les autres clichés présentent Mao Zé-kiang, sœur de Mao Zedong, qui fut également assassinée par le Kouomintang . Il y a aussi Mao Zé-min, son premier frère cadet, assassiné en 1943, Mao Zé-tang, deuxième frère cadet, assassiné en 1930, Mao Tchou-siong, neveu assassiné en 1946, Mao An-ying, fils de Mao et de Yang Kai houe, mort au combat en Corée.
Notre retour par Changcha pour y prendre un train dans une immense gare spécialement aménagée pour permettre de recevoir les gardes rouges par centaines de milliers et sans doute même par millions, fut l'occasion de quelques autres visites toujours liées à l'ancienne présence de Mao. Le dirigeant de la Révolution chinoise avait été élève dans l'école normale de cette ville, avant de devenir, pour peu de temps il est vrai, instituteur. Désormais il était considéré en Chine comme le plus grand pédagogue de toute l'histoire.
Mais on disait qu'il aimait à se comparer lui-même au buffle des rizières du sud, que conduit paisiblement un enfant assis sur son dos, symbole du dévouement et de la simplicité du peuple.
Le train nous emmena dans la province du Kouangtchéou, dans cette envoûtante ville qu'est Canton.
Pour achever ce long périple à travers la Chine populaire, nous dûmes remonter vers le nord, mais nous fîmes d'abord un détour rempli d'enseignements en passant par l'ancienne capitale de la Chine féodale, Nankin, dans la province du Jiang Su. En réalité le nom de cette immense ville signifie « capitale du sud » en dépit de sa position géographique. Elle est réputée pour être, en été, l'un des trois « fours » de la Chine, avec Tchoungking et Wuhan. Cette qualification signifie qu'il y fait une température élevée, c'est une ville éloignée de la mer, tout à fait continentale.
Dès le lendemain de notre retour à Pékin, nous fûmes reçus par Kang Sheng en personne, et nous eûmes avec lui un long entretien. C'était l'époque où Lieou Chao chi avait été dénoncé par la Révolution culturelle comme porteur de l'idéologie révisionniste. Il était certain qu'une lutte de lignes très ardue se livrait au sein même des instances dirigeantes du Parti communiste chinois.
Dès qu'il prit la parole, Kang Sheng, apparemment plus fatigué que lors de la première rencontre que j'avais eue avec lui, se tourna vers moi et m'indiqua de façon catégorique n'appelant aucune poursuite d'explications : « Camarade Jurquet, vous avez mis en cause la publication par Pékin-Information d'un article du groupe « Ligne rouge ». Nous avons étudié à fond toutes les publications de ces éléments. Nous avons constaté que ce sont des trotskistes. C'est vous qui aviez raison, nous ne publierons plus rien provenant d'eux.» J'acquiesçais de la tête et vis sur les visages de mes co-délégués à la fois surprise et satisfaction. Puis l'entretien s'engagea sur d'autres questions.
À ce moment-là je ne savais pas que je ne reverrais jamais Kang Sheng, qu'il allait mourir de sa cruelle maladie, et qu'ensuite il serait critiqué, condamné officiellement et même exclu à titre posthume du Parti communiste chinois.
Le lendemain de cette ultime rencontre nous repartions pour la France.


Edité le 25-10-2013 à 13:59:09 par Xuan




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-23-


La Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en Chine populaire offrit une occasion inespérée aux médias français pour développer plus que jamais l'anticommunisme. Dans un concert de désinformation délibérée, les dirigeants révisionnistes du Parti communiste français poursuivirent dans la voie qu'ils suivaient depuis plusieurs années, une voie de mensonges et de propagande calomniatrice. Mao Zedong demeura la cible centrale de toutes leurs attaques. Il était accusé en particulier de vouloir détruire le Parti communiste chinois. Selon ces curieux communistes, qui pensaient sans doute que plus un mensonge est répété plus il devient crédible, le dirigeant de la révolution chinoise victorieuse voulait aussi édifier le socialisme sur les ruines encore fumantes d'une troisième guerre mondiale. Je l'ai déjà dit, mais le redis encore car c'était un de leurs leitmotivs.
Les contradictions internes du P.C.C. furent aussitôt étalées publiquement et jugées de façon exclusivement unilatérale et défavorable aux dirigeants chinois. N'avaient-ils pas osé affronter le Parti communiste d'Union soviétique et la ligne proclamée infaillible qu'il essayait d'imposer au mouvement communiste sur le plan universel ?
En vérité, chaque fois que les communistes sont divisés, l'idéologie de la bourgeoisie en profite au centuple. Ainsi les dirigeants français surent-ils mettre à profit à leur avantage les critiques portées à l'endroit de Lieou Chao chi.
Cette propagande ne pouvait pas ne pas produire dans nos propres rangs des effets pervers. Dans les deux sens. C'est-à-dire pour condamner la prétendue déviation de Mao Zedong par rapport à la ligne antérieure préconisée par Lieou Chao chi et Deng Siao ping, d'une part, mais pour permettre aux petits-bourgeois ultra-gauchistes français de jouer aux gardes rouges d'autre part. Je condamnai sans réserve toutes ces interprétations et ingérences dans les affaires du Parti communiste chinois. J'étais imprégné de l'idéologie, des enseignements stratégiques et tactiques de Mao après avoir lu et relu tous les articles traduits en français qu'il avait publiés au cours de ses luttes révolutionnaires.
Une lutte de lignes apparut dans les colonnes de l'Humanité-rouge par échange de citations du fameux « petit livre rouge ». Les contenus de certaines d'entre elles étaient systématiquement utilisés pour tenter de démontrer implicitement que je n'étais moi-même qu'un vulgaire révisionniste. Il importe de préciser ici qu'à cette époque le Comité de rédaction se réunissait souvent au domicile d'anciens dirigeants de l’UJC (ml), dont les intentions n'étaient pas nettes. Il y avait là le couple Broyelle, qui se fit par la suite une place de choix dans la littérature de propagande anticommuniste chinoise, et même tout simplement anticommuniste.
La lutte entre leurs idées et celles de la Direction centrale clandestine du PCMLF n'était pas facile, car ces gens avaient la plume prolifique et pouvaient profiter des conditions difficiles de notre illégalité pour faire passer insidieusement leurs théories en invoquant leur droit à la remise en cause des instances du Parti détenues par des anciens du Parti communiste français. Ils m'ac¬cusaient d'avoir passé trop de temps dans le PCF pour ne pas être porteur de ses pratiques et principes révisionnistes. Ils procla¬maient que je «portais une valise révisionniste ».
J'écrivis néanmoins un éditorial long et détaillé pour dénoncer l'orientation du XIXe Congrès du Parti communiste français, que je qualifiais de « Congrès de trahison contre-révolutionnaire».
Tous ces faits s'étaient produits dans la dernière période de 1969 et au cours du premier trimestre de 1970. Mais je pense aujourd'hui qu'ils témoignaient de ce qu'allait devenir notre entreprise de refonder un Parti communiste authentiquement marxiste-léniniste. N'avions-nous pas agi de manière trop précipitée ? La création du P.C.M.L.F. n'avait-elle pas été prématurée ? Il est vrai que nous n'avions pas prévu la mise hors la loi de notre formation dans un délai aussi rapide et que nous n'avions pas suffisamment expliqué les mesures à prendre dés que l'on se trouve dans l'illégalité. Seuls Marty et moi même avions une connaissance pratique de la mise en place d'une pyramide de triangles agissant dans le secret le plus absolu. Kang Sheng nous avait assuré que la bourgeoisie ne peut jamais accepter bien longtemps la légalité d'un parti authentiquement révolutionnaire. Notre interdiction signifiait que, si petits soyons-nous, nous avions commencé à inquiéter la classe détentrice du pouvoir.
Cependant, la clandestinité ne favorise en rien l'unité d'une organisation quelle qu'elle soit. Elle entrave les communications et favorise les incompréhensions entre militants et dirigeants éloignés les uns des autres, elle empêche le fonctionnement réellement démocratique d'un Parti, elle provoque des réactions de car¬actère paranoïaque, des suspicions réciproques sans aucun fonde¬ment, elle concourt en définitive à provoquer l'éclatement des structures illégales. N'est-il pas vrai que cette situation engendra de dures contradictions au sein même de la Résistance contre les Nazis pendant toute une longue période ? Et nous n'étions qu'un modeste groupuscule, si sincères soyons-nous.
Je fus informé par Quarante et Gilquin de la formation en février-mars 1970 d'un Bureau politique auto-proclamé « majoritaire » (allusion au mot « bolchevik » qui signifie justement majoritaire) parallèle à la Direction centrale clandestine. J'étais perplexe et ne comprenais pas qu'il n'y ait pas eu possibilité de discussion approfondie avant que cette pratique scissionniste n'entre en vigueur. Il parait d'ailleurs que certains m'accusaient d'être moi-même un scissionniste.
Ces faits eurent des retentissements immédiats dans les rangs des triangles clandestins comme dans les CDHR. Une telle « démocratie » appliquée en période d'illégalité ne me paraissait pas correspondre aux enseignements de Lénine quand il avait traité de la question du centralisme démocratique dans la clandestinité. Toujours est-il qu'il fallait faire face à cette situation et je dois dire que ce ne furent que les efforts conjugués des membres de la Direction centrale clandestine, et particulièrement de François Marty, qui permirent de maintenir notre activité, notre existence, mais avec une diminution assez sensible des effectifs auxquels nous étions parvenus.
Anticipant sur ce que j'aurais à relater des années ultérieures, il est utile que je précise ici que, finalement, Alain Quarante, extrêmement actif, parvint, de février à mai 1973, à regagner la quasi-totalité des militants de base et cadres locaux qui s'étaient laissés abuser. Ce fameux B.P.(m) se trouva alors complètement isolé et vivement critiqué. Celles et ceux qui l'avaient suivi rejoignirent les rangs du PCMLF, sauf quatre ou cinq responsables qui se réfugièrent dans l'inorganisation et dont on n'enten¬dit plus jamais parler.

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Le décès de François Marty


Quinze jours après la fondation du fameux Bureau politique autoproclamé majoritaire, une opération répressive de grande envergure visa nos militants dans trente villes. À Lyon cinq militants, quatre jeunes et Jean Thiriot furent perquisitionnes et arrêtés à l'heure du laitier, puis, après leur transfert à la prison de la Santé à Paris, furent déférés devant la Cour de sûreté de l'État sous l'inculpation de reconstitution de ligue dissoute. Les fonctionnaires du Ministère de l'intérieur avaient trouvé chez eux des tracts du PCMLF édités postérieurement au 12 juin 1968. En ce qui concerne Thiriot il avait été donné par un indicateur infiltré dans sa cellule clandestine, qui avait accompagné la perquisition à son domicile et conduit les policiers directement au meuble où se trouvaient des documents clandestins.
L'année 1971 fut pourtant marquée par de grandes manifestations, surtout à Paris.
Nous avancions la ligne « classe contre classe », susceptible de gêner les rapports des dirigeants révisionnistes du PCF avec les travailleurs, une ligne dont je revendique la paternité théorique à cette époque, en référence à celle qu'avait avancée des dizaines d'années plus tôt le secrétaire général du Parti communiste français, Pierre Semard. Je l'avais exposée pour la pre¬mière fois devant la Conférence Nationale d'Edification prolétarienne organisée clandestinement par le PCMLF le 12 juin 1971.
Nous soutenions à fond tous les mouvements de libération nationale, notamment les patriotes du Sud-est asiatique agressés par les troupes américaines. Avant son arrestation, Jean Thiriot, ex-membre du Comité fédéral du PCF des Vosges, ouvrier bûcheron de profession, vint à Paris nous renforcer. André Druesnes, ouvrier métallurgiste, ex-membre lui aussi du vieux Parti, participa également à notre consolidation centrale. Un jeune militant qui devait devenir un journaliste et écrivain de grande qualité, Jean-Luc Einaudi, nous rejoint aussi, abandonnant ses études dans une école normale d'instituteur pour se consacrer essentiellement aux activités du PCMLF en direction de la jeunesse. Il prit le pseudonyme d'André Colère, puis, plus tard, de Pierre Burnand.
Nos deux camarades ouvriers tinrent des places importantes dans un meeting internationaliste prolétarien réuni à la salle Lancry le vendredi 26 février 1971. Cette initiative fut couronnée de succès en raison de la présence à la tribune, autour de Jean Thiriot, de Kuan Chi Yun, premier secrétaire de l'Ambassade de Chine populaire en France, de Huyn Cong Tarn, journaliste du Sud-Vietnam, de Nguyen Xuan Tha, attaché de la Délégation générale du gouvernement de la République Démocratique du Vietnam en France, de Bodhiusane Thongsay, de l'Union des Etudiants lao et d'In Sophéap, de la jeunesse unie du Front uni national du Kampuchea. Je prononçai l'intervention centrale, et quand je la relis aujourd'hui je me rends compte qu'en plus des adhésions actives aux luttes sociales des travailleurs de mon pays, j'étais avant tout anticolonialiste et tiers-mondiste. Ce qu'aurait du être tout communiste conséquent en France et dans le monde entier.
Puis vint le centième anniversaire de la Commune de Paris. D'autres jeunes militants furent associés à sa célébration, comme Henri Jour, pseudonyme de Georges Z., originaire d'Alger. Dès avant la commémoration officielle organisée par nos soins, nous avions lancé une petite maison d'éditions en publiant successivement « Lénine et l'organisation », puis « Auguste Blanqui, un révolutionnaire des temps d'orage » par André Marty. De la sorte les Éditions du Centenaire de la Commune de Paris voyaient le jour, leur Directeur fut d'emblée Quarante qui s'en sortit parfaitement, bien que n'ayant aucune formation dans ce genre de profession. Simultanément il ouvrit rue de Belleville une librairie portant le titre d'une nouvelle du grand écrivain communiste chinois Lou Sin « Les herbes sauvages ».
Le meeting central concernant le premier événement révolutionnaire prolétarien en France se réunit encore salle Lancry, le 30 avril 1971, en présence de dirigeants de partis et forma¬tions marxistes-léninistes étrangers, comme l'italien Fosco Dinucci à l'avenir politique plus que douteux et le britannique Reg Birch au nom du journal « The Worker ». Nous reçûmes aussi des messages.
Mais, soudain, le 29 juin 1971, brutale comme un coup de tonnerre inattendu, me parvint la nouvelle du décès de François Marty, dans un accident de la circulation. Suzanne, légèrement blessée, m'appela immédiatement par téléphone dès qu'elle fut sortie de l'hôpital. Je sautais dans ma voiture et partis immédiatement pour l'assister. Je parvins au petit matin à Perpignan.
François reposait encore dans sa chambre, sur son lit. Son visage restait tel que je le connaissais et l'aimais. Celui d'un homme simple, intelligent et courageux. Suzanne était encore seule à cette heure matinale, personne n'ayant pu être informé durant la nuit. Dès cet instant je ne quittai plus la veuve de mon camarade et la pièce ou il commençait son dernier sommeil. C'était un coup très dur pour le PCMLF comme pour toutes celles et ceux qui avaient eu le privilège d'approcher et de connaître le défunt. Je compris que désormais ce serait sur mes seules épaules qu'allait reposer la responsabilité principale de la fixation de notre ligne politique et de nos mesures organisationnelles, non sans que je ne sois efficacement aidé par les autres camarades de la Direction centrale clandestine. Mais aucun d'entre nous ne possédait la riche expérience de François Marty.
Nous reçûmes très rapidement un télégramme de condoléances d'Enver Hoxha, puis d'une foule d'organisations du Tiers-monde, l'Union des Etudiants guyanais, la Fédération des Etudiants d'Afrique noire en France (la FEANF), ainsi que des différents partis ou groupes marxistes-léninistes d'Europe.
Les camarades chinois nous présentèrent des condoléances verbales.
Les obsèques furent solennelles et profondément émouvantes dans la mesure ou vinrent y participer de nombreux vieux camarades de la Résistance qui, pour porter le cercueil, mêlèrent leurs bras à ceux des dirigeants de notre parti. Devant le petit cimetière, je prononçai le traditionnel discours d'éloge funèbre tout en contenant difficilement mon émotion.
Suzanne et Baya étaient à mes côtés, près du cercueil.

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   Posté le 24-10-2013 à 00:14:22   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

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Sixième voyage en Chine


Moins de trois mois plus tard, au mois d'août 1971, je reprenais l'avion, en compagnie de Castan et Druesnes, pour me ren¬dre une fois de plus à Pékin.
Il nous fallut consentir quelques jours de transit, bloqués à Karachi, par suite d'un retard qui nous empêcha de prendre la correspondance pour la capitale chinoise. Nous fumes donc hébergés à l'Hôtel d'Air-France, situé dans un immeuble proche de l'aéroport. Confort de type occidental. Il faisait chaud, mais nous pouvions supporter la température ambiante en évitant de sortir aux heures les plus exposées au zénith. Nos chambres étaient toutes équipées de ventilateurs. Nous prîmes option pour la nourriture pakistanaise, de préférence à une nourriture européenne de goût anglais. Les plats au curry constituèrent notre alimentation quotidienne, dont la base ordinaire fut le riz.
Nous risquions de nous ennuyer, mais nous réussîmes à effectuer quelques incursions en ville, à plusieurs kilomètres de notre résidence, en louant des vélos-pousse qu'actionnaient en pédalant des hommes d'une maigreur étique. Deux visites restent particulièrement imagées dans mon souvenir. Celle de la partie publique et touristique de la mosquée de l'Aga Khan. Les murs intérieurs étaient tapissés de feuilles d'or. Mais sur la voie extérieure qui lui donnait accès étaient installés, assis par terre ou sur une murette, plusieurs dizaines de mendiants, dont l'apparence physique rappelait les dessins et photographies que nous avions pu voir en France au sujet de la Cour des Miracles. Des hommes, portant de vieilles gandouras blanches, avec, autour de leurs têtes rasées, des chèches visiblement usagés, arborant des barbes effilées et pointues, tendaient leurs mains décharnées en répétant inlassablement les premiers mots de la chahada, « La il Allah ». Tous étaient aveugles, exhibant à la place de leurs yeux des cavités oculaires profondes et vides qu'avaient creusées le trachome. La présence de cet insondable dénuement à côté de la richesse somptueuse de la mosquée me choqua profondément.
Nous eûmes aussi l'occasion d'approcher en lisière un bidonville qui nous sembla s'étendre à perte de vue. Là aussi stagnait une misère épouvantable. Les étalages de viande en plein air provoquaient l'afflux de grosses mouches qui parvenaient à s'agglutiner en de larges taches noirâtres, trompant la vigilance plus ou moins endormie d'enfants en haillons qui, pour les chasser, ne cessaient d'agiter non sans lassitude de larges feuilles de lentisque. La population innombrable qui vivait en ces lieux inconnus en Occident, même dans les bidonvilles de France que j'avais visités par le passé, constituait l'immense majorité du peuple de cette capitale. Au centre ville s'élevaient des immeubles modernes de plusieurs étages ou de riches villas possédant chacune sa propre mosquée d'usage privé, mais la périphérie, comme une ceinture urbaine à l'infini, était à l'image de ces baraquements en bois, couverts de vieilles tôles. Nous étions ici au cœur même d'une cité du Tiers-monde. Un océan de pauvreté.
Finalement, quand nous commencions vraiment à trouver le temps long, un diplomate chinois vint nous chercher et nous accompagna à l'aéroport où nous prîmes un avion pour notre destination finale. Ce vol n'était qu'hebdomadaire.
Notre séjour en Chine se déroula selon le processus habituel. Mais il y eut cette fois là une surprise. Nos hôtes nous proposèrent de rencontrer Samdech Norodom Sihanouk, chef d'État, au moins en titre, du Kampuchea alors agressé par les forces militaires américaines. Le prince, héritier de la couronne royale de son pays, parlait parfaitement français. Il fut visiblement très heureux de nous recevoir. Je tiens à ajouter qu'il était d'une richesse d'humour supérieure, sachant plaisanter à sa manière tout en tenant compte de sa connaissance développée de l'occident et particulièrement de la France. Évidemment notre entretien porta surtout et avant tout sur la situation de son pays victime de la sauvagerie yankee. L'aviation américaine effectuait des bombardements de terreur sur les campagnes et villes cambodgiennes, et notamment sur toute la région lim¬itrophe du Vietnam. Les pertes humaines, de civils surtout, étaient considérables malgré les dispositons de protection prises par les patriotes khmers.
À un certain moment, comme il ne cessait de s'adresser à moi, en me gratifiant du titre de « Monsieur le Président », je lui demandais à brûle-pourpoint pour quelle raison il me créditait de cette qualité. Souriant avec ironie et bonhomie à la fois, Norodom Sihanouk rétorqua en substance : « Je connais bien le peuple français et je sais combien ses représentants aiment qu'on leur délègue des fonctions de Président. Alors je vous parle ainsi parce que je suppose que vous êtes le Président de l'Humanité-rouge. » Nous nous mîmes tous quatre à rire. Je crois que Madame Tsi Zong hua, qui nous attendait près de l'entrée de la suite réservée au Prince, entendit ces propos et ne put conserver sa réserve diplomatique, pouffant elle même spontanément.
Lorsque nous nous présentâmes sur un rang serré pour l'inévitable photographie destinée à officialiser la rencontre, Samdech Norodom Sihanouk m'offrit une utile leçon de protocole. Je m'étais spontanément placé à sa gauche. Il me fit rectifier en me plaçant à sa droite, parce que, me dit-il, le principal partenaire d'un entretien officiel comme le nôtre devait se mettre traditionnellement à cette place de choix. Mais il s'amusait visiblement de mon incompétence en matière de diplomatie. Il est certain qu'en la circonstance je me tenais comme un béotien, ne sachant pas si je devais m'adresser à lui en lui disant « Votre excellence... » ou «Votre Majesté » ou encore « Monsieur le Prince » ou « Monsieur le Roi » ou « Samdech » dont on m'indiqua que ce mot khmer signifiait justement Prince.
Ce voyage était le sixième que j'effectuai en Chine populaire. Je n'entends pas en relater le contenu politique qui fait désormais partie intégrante de l'histoire du mouvement com¬muniste international, si mouvementée et multiple. Je préfère indiquer quelles en furent les étapes et l'ambiance générale.
Nous étions encore en pleine Révolution culturelle prolétarienne. Cependant je suppose qu'il y avait sinon une accalmie, du moins une période de pause. Peut-être les dirigeants chinois dressaient ils un premier bilan, tout en poursuivant leurs luttes contre le révisionnisme moderne. La suite devait d'ailleurs témoigner que le calme relatif que je constatais alors n'était nullement définitif.
Avant de quitter Pékin, nous fûmes invités à assister à ce que nos hôtes considéraient comme une nouvelle grande victoire de la Révolution culturelle, le recours innové à l'acupuncture pour parvenir à anesthésier des patients devant subir une opération chirurgicale. Le 20 août 1971, avec Castan et Druesne, nous fûmes admis en effet dans un bloc opératoire, revêtus de sarrauts blancs et l'on nous permit de rester aux côtés des chirurgiens et infirmières qui procédèrent à deux interventions successives : l'une concernant un professeur d'éducation physique atteint d'une hernie inguinale, l'autre concernant une paysanne venue d'une commune populaire souffrant d'un goitre thyroïdien qu'il fallait lui enlever d'urgence. Jusqu'à cette époque les anesthésistes recouraient aux pratiques habituelles et connues en Occident et endormaient complètement les patients. Mais pour la circonstance nous vîmes un acupuncteur planter ses fines aiguilles en différents endroits des corps des deux malades et les titiller un moment de façon manuelle en s'adressant aux opérés. Successivement les deux personnes allongées sur le billard indiquèrent qu'elles ne sentaient plus rien. Le chirurgien put alors se mettre à l'ouvrage et chaque opération dura un certain temps dont la durée échappe désormais à ma mémoire. J'eus le loisir de parler, par interprète inter¬posé, avec ce professeur comme avec cette femme. Dois-je révéler aujourd'hui ce qui sera reçu comme une supercherie ou une imposture par nombre de médecins occidentaux ? Ces deux opérés récitèrent à haute voix des citations du Président Mao Zedong. Il n'empêche que de mes yeux et de mes oreilles j'ai vu et j'ai entendu ce que je raconte avec honnêteté. Je ne crois absolument pas aux miracles. Je suppose simplement que de tels comportements relevaient essentiellement du psychisme. En Afrique, jadis, des hommes aussi sérieux que Michel Leiris et les savants ethnologues qui l'accompagnaient ont pu assister à des scènes tout aussi inimaginables comme par exemple la marche de personnages en transe sur des braises incandescentes, rythmée avec des chants ou incantations exprimant leurs croyances. Le lendemain de notre passage à l'hôpital nous quittâmes la capitale chinoise. Notre périple de visites nous conduisit d'abord dans la province du Liaoning, à Moukden, non loin de la Corée du Nord. Nous parvînmes aux abords d'un immense cimetière où reposaient les restes de militaires chinois qui s'étaient portés au secours du peuple coréen quand il avait été attaqué par les Américains. Un monument aux morts, très sobre, simple mur sur lequel étaient gravés en idéogrammes d'innombrables patronymes que nous ne savions pas lire, exal¬tait leurs sacrifices et leur solidarité de combat avec les patriotes coréens. Ce fut un moment de visite émouvant, avec pour per-spective visuelle, derrière cet édifice, à perte de vue des tombes toutes identiques. Un peu comme au cimetière de Douaumont près de Verdun. On avait qualifié de « volontaires chinois » ces soldats de l'Armée Populaire tués par d'effroyables bombarde¬ments américains. Le général yankee Mac Arthur n'avait pas hésité à préconiser le recours à des bombes atomiques pour refouler les « envahisseurs communistes ». Les criminels de Hiroshima et de Nagasaki s'étaient montrés plus arrogants que jamais. Finalement la République démocratique de Corée avait réussi à repousser ses agresseurs au delà de ses frontières d'origine. Avec l'aide des troupes chinoises, les communistes nord-coréens avaient sauvegardé l'indépendance et la souveraineté de leur pays.
A Moukden, les gardes rouges avaient édifié une statue du Président Mao d'une hauteur considérable, sur un socle tout aussi élevé. Je crois me souvenir que le personnage sculpté tendait un bras et une main soit pour désigner l'ennemi à vaincre, soit pour indiquer la voie juste à prendre, soit pour toute autre raison que mon esprit d'occidental ne pouvait probable¬ment pas imaginer.
Mais ce que je désire rapporter de cette approche d'un mon¬ument que l'on aurait pu créditer du fameux crime de « culte de la personnalité » consiste justement à révéler ce qu'indiquèrent alors les officiels chinois qui nous accompagnaient.
Ils nous expliquèrent que le Président Mao était opposé à l'édification de tels monuments, qu'il avait demandé qu'ils soient démolis partout où ils étaient apparus. Il n'en acceptait pas le principe et récusait catégoriquement toute initiative visant à faire de lui un héros exceptionnel. Déjà par le passé il avait fait interdire que son patronyme soit attribué à des villes, à des communes populaires, à des rues, à des monuments, à des universités, à des unités civiles ou militaires. Il est évident que ces assurances étaient en complète contradiction avec les accu¬sations portées en Occident par les bourgeoisies anticommu¬nistes comme par les partis révisionnistes.
Après la capitale de la province du Liaoning, nous effectuâmes d'intéressantes mais fatigantes visites des hauts fourneaux de Anshan, puis des mines à ciel ouvert de Fouchouen.
De retour à Pékin, en attendant la rencontre « au sommet » avec le responsable du Bureau politique qui allait être chargé de nous recevoir et de nous écouter, nous pûmes découvrir l'Université Tchinghoua, où nous fûmes reçus par des professeurs de très haut rang et des élèves. Plusieurs enseignants nous racontèrent comment ils avaient eu à pratiquer leurs autocritiques et à condamner leur idéologie partiellement contaminée par le virus du bien-être bourgeois et les idées perverses du révisionnisme. Ils remercièrent devant nous les élèves qui les avaient critiqués et leur avaient imposé de reconnaître leurs « méfaits » antérieurs. Une pile nucléaire qu'ils avaient fabriquée eux-mêmes, nous fut présentée comme le témoignage de l'esprit scientifique d'avant-garde des étudiants et de la rééducation de leurs maîtres.
Vint enfin le jour où nous devions être reçus par une personnalité de haut niveau représentant la direction du Parti com¬muniste chinois. Dès la veille nous avions été informés que ce serait le Premier Ministre Chou En lai, qui nous rencontrerait en tant que membre du comité permanent du Bureau politique du comité central du Parti communiste chinois.
De même qu'à l'occasion de ma visite à Mao Zedong en 1964, j'éprouvai une espèce d'anxiété, d'autant plus stressante que je savais qu'en ma qualité de chef de délégation, me reviendrait la charge de présenter un exposé concernant la situation politique en France et dans le monde telle que l'analysait le Parti communiste marxiste-léniniste de notre pays.
Nous dûmes attendre jusque vers 20 heures. Ce qui ne fut pas sans aiguiser la tension présente dans mon esprit. Enfin nos amis chinois nous poussèrent dans les voitures, eux-mêmes visiblement impatients et agités. Le trajet jusqu'au siège de l'Assemblée Nationale populaire de Chine, non loin de l'immeuble en longueur du Comité central, fut rapide, la circula¬tion à cette heure ayant sensiblement diminué d'intensité. Les masses énormes de cyclistes se rendant ou revenant de leurs lieux de travail apparaissaient surtout aux heures de pointe du matin, de midi et de dix-huit heures.
Chou En lai vint spontanément au devant de nous et nous fit entrer dans un immense salon, me priant de m'asseoir à sa droite dans un profond fauteuil recouvert d'une housse au ton neutre. Entre lui et moi même était installée une tablette portant tasses et soucoupes posées sur une nappe de dentelles. On nous servit du thé vert, sans doute de la meilleure qualité, mais sincèrement je n'étais pas très compétent en la matière.
Je retrouve la date exacte de cette réception qui couronnait toutes les séances de travail antérieures tenues avec les représentants du département des liaisons internationales du Parti communiste chinois. Je tiens à la citer, le 7 septembre 1971, parce qu'elle constitue un point de repaire historique par rapport aux multiples événements qui devaient suivre, et permet aussi d'apprécier quel pouvait être alors l'état de santé de l'homme exceptionnel que j'avais à mes côtés comme interlocuteur et qui n'avait plus que cinq ans à vivre. Avec lui, la délégation nous recevant comprenait Kiang Tsing, Tchang Tchouen-kiao et Wou Fa-hsien, membres du Bureau politique, Ki Teng-kouei, membre suppléant du Bureau politique, Keng Piao, membre du Comité central, et aussi neuf fonctionnaires de différents départements du Comité central.
Quel homme que ce Chou En lai ! Sa personnalité était concentrée dans son regard et dans son sourire. Sa simplicité nullement affectée me remit immédiatement à l'aise. Contrairement à ce que l'on raconte volontiers en France, il ne parlait pas notre langue, ou ne pouvait en exprimer que quelques mots. Le ton de sa voix était plutôt grave, sans doute jamais élevé, je dis sans doute parce qu'il m'était difficile d'en juger de manière sûre.
Suivant la formule consacrée, nous eûmes « une conversation cordiale et amicale« ». En fait il s'agissait surtout d'un résumé précis des entretiens échangés avec les camarades du département. A ce sujet je dois noter que le principal respons¬able avec lequel nous avions eu à travailler n'était autre que Keng Piao dont j'aurais à reparler plusieurs fois ultérieurement. Chou En lai sut discerner les points essentiels de nos conversa¬tions et fournit quelques indications complémentaires.
Au bout d'un assez long moment, près d'une heure si mes souvenirs sont exacts, il nous invita à déjeuner avec lui et les autres représentants chinois.
J'eus vite fait de constater qu'il était l'exemple même de la sobriété.
Lors de la boisson d'apéritifs, ou pendant le repas, ou au dessert lorsqu'on servait des petits verres de maotaï, il se levait et faisait le tour de la table pour trinquer avec chacun des invités,
ensuite il portait son verre à ses lèvres, absorbait une très faible quantité du liquide, ou rien absorbait pas du tout et se rasseyait.

La Révolution culturelle se poursuivait, mais avait commencé à revêtir des aspects nouveaux. Ses manifestations n'é¬taient plus aussi violentes qu'à ses débuts. En tout cas, Chou En lai soutenait son principe et adhérait pleinement aux idées, propositions et décisions de Mao. Je ne pense pas que l'on puisse contester la position idéologique à laquelle il adhéra jusqu'à sa mort, même s'il peut être crédité d'avoir beaucoup agi pour éviter des actes irréparables concernant d'autres dirigeants mis en cause par les gardes rouges, tel, en premier, Deng Tsiao ping. Ce qui lui vaut d'être accusé, en France tout au moins, par quelques esprits gauchistes d'avoir été un conciliateur. Assertion stupide et sans aucun fondement valable.
Mais l'histoire du parti communiste chinois appartient au peuple et aux militants chinois et je ne saurais en aucune façon me substituer à eux pour la raconter et l'analyser. Je tiens simplement à affirmer l'immense impression que me fit le premier ministre Chou En-lai.
Cependant, l'avenir allait me démontrer que je m'étais trouvé en présence d'hommes et de femmes qu'opposaient des contradictions antagoniques, mais nul d'entre eux n'avait laissé transparaître le moindre signe qui eut pu alerter ma conscience sur ce point. Une « lutte de lignes »les opposait farouchement.
Notre retour à Paris s'opéra par le même trajet que l'aller, mais évidemment en sens inverse et sans que le transit de Karachi ne dure plus d'une heure.

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Xuan
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Dans notre pays, les « petits Lénine » ou les « Mao en puissance » devenaient de plus en plus nombreux dans les milieux étudiants et intellectuels. Et tout spécialement dans la capitale où le nombre d'étudiants est toujours très supérieur à ceux des différentes villes universitaires de province. Mais il était impossible d'agir comme s'ils n'existaient pas. Les deux crises successives auxquelles j'avais dû faire face, appuyé par une modeste équipe de militants possédant une éducation politique efficace, avaient sensiblement affaibli le Parti.
Notre ligne du moment restait essentiellement fondée sur le principe « classe contre-classe ». D'autres groupes issus de l'UJC (ml), notamment la « gauche prolétarienne » s'activaient à développer d'incessants efforts pour gagner la classe ouvrière. Tous arboraient l'effigie de Mao Zedong, mais aucun n'était effectivement reconnu comme communiste par le Parti communiste chinois. Ce qui me semblait normal, car ils n'étaient nullement communistes.
Je considérais que l'essor des groupes gauchistes était la conséquence directe du vide laissé par le Parti communiste français dans des secteurs entiers où il aurait pu et dû être présent. La faillite du révisionnisme moderne s'affirmait chaque jour davantage. Il faut croire que leurs activités inquiétaient les politiciens français ou les services de renseignement. Car l'hebdomadaire d'extrême-droite Minute se livra à une campagne délirante contre eux, notamment contre Krivine et Geismar. J'ai souvenir que ces journalistes fascisants me mirent en cause aussi nominalement dans leur numéro du 8 mars 1972, en écrivant : « De même l'Humanité-rouge, plus ou moins contrôlée par les cadres ex-cocos Bergeron, Casas, Combe, Jurquet est devenue PAN ( Panthéon, Assas, Nanterre) qui revendique un bon nombre d'attentats. » C'était évidemment un mensonge inventé de toutes pièces, et donc une grave provocation, car notre ligne idéologique rejetait catégoriquement le terrorisme et nous n'avions rien à voir avec quelque attentat que ce soit.
Le 22 avril l'Humanité-rouge organisa un nouveau meeting à la Mutualité pour assurer les patriotes des trois pays d'Indochine d'une inflexible solidarité. Des représentants vietnamiens, laos et khmers y assistèrent en acceptant de figurer sur la tribune. Sous la présidence de Suzanne Marty, je prononçai le discours nécessaire.
Moins de deux semaines plus tard, nous tînmes dans la petite salle de la même Mutualité un nouveau meeting sur le thème de la « lutte de classe ». Je prononçai encore l'intervention centrale, ayant à mes côtés le cheminot Aimé Delrue, de Clermont-Ferrand.
En juin 1972, je partis pour la première fois en Algérie . Mon objectif visait à effectuer plusieurs recherches à la Bibliothèque nationale qui avait rouvert ses portes, après avoir été incendiée par les criminels de TO.A.S. avant la fin de la guerre. Je désirais écrire une histoire des rapports des nationalistes algériens et des communistes français, mais certains documents nécessaires n'étaient pas disponibles à la Bibliothèque nationale de la rue de Richelieu, ni dans son annexe de Versailles.
Je ne restai pas longtemps dans la capitale algérienne. Mes recherches demeurèrent vaines.
Dés mon retour à Paris, je dirigeai la réalisation d'un numéro spécial de l'Humanité-rouge destiné à commémorer le dixième anniversaire de la victoire du peuple algérien sur le colonialisme français, le 5 juillet 1962. Exceptionnellement composé en trois couleurs, vert , rouge et noir, cette édition nécessita vingt quatre pages. Ce numéro est devenu depuis lors un document de collection qui est à peu près introuvable.
J'entrepris ensuite de réaliser un projet déjà ancien en écrivant un texte assez détaillé destiné à dénoncer ce que je baptisais le « gauchisme moderne ». En effet les agissements intempestifs des groupuscules, finissaient par m'irriter tout autant que les prises de position des dirigeants du vieux parti communiste français qualifiés de « révisionnistes modernes ». Les scissions fomentées contre l'unité du EC.M.L.E ne me semblaient reposer sur aucune base de principe.
Leurs protagonistes lançaient des anathèmes ronflants, mais ne justifiaient leurs critiques que par des arguments organisationnels et des affirmations relevant d'une certaine excitation idéologique. Le moment était donc venu de nous démarquer non seulement du révisionnisme droitier, mais aussi du gauchisme tout aussi dangereux. Je mis le point final à cet articlé le 9 juillet 1972 et le fis éditer immédiatement par l'Humanité-rouge. Sa diffusion provoqua la colère d'un grand nombre des farouches activistes qui se réclamaient de la Grande révolution culturelle prolétarienne en Chine et se prenaient pour de véritables gardes rouges en France. Je reçus des lettres de protestation allant de critiques enflammées à des injures plus ou moins grossières. J'avais passé au crible les groupes trotskistes ainsi que les formations anarchistes ou sociale-démocrates autoproclamées « de gauche », mais, dans un esprit de recherche de résolution des contradictions au sein du peuple, j'avais laissé de côté « Ligne rouge », « Front rouge » et « Le Travailleur ». Je désirais les critiquer dans le cadre d'une étude spécialement consacrée au « parti de type léniniste ». Je ne pus m'appliquer à ce travail de fond que beaucoup plus tard, fin 1974 et en 1975, en utilisant la revue Prolétariat et la préparation du IIe Congrès du PCMLF à l'aide des Cahiers rouges publiés en avril et mai 1975-
L'actualité restait brûlante et les événements ne cessaient de s'accélérer.
Le 31 octobre, nous eûmes à réunir à la Mutualité un nouveau meeting de soutien aux peuples d'Indochine, en coopération de fait avec les représentants du GRUNK, Gouvernement royal d'unité nationale du Kampuchea, et en présence de diplomates chinois et vietnamiens.
Trois jours plus tard, l'annonce d'une prochaine visite du dictateur fasciste de l'Indonésie nous mobilisa totalement. L'Humanité-rouge titra « Dehors le boucher Suharto ! » et le Parti en tant que tel organisa une manifestation de protestation. Il me fallut pourtant m'absenter encore une fois pour répondre à l'invitation de la Présidence du Comité central du Parti du Travail d'Albanie à l'occasion du 60ème anniversaire de l'indépendance. Les manifestations commémoratives devaient se dérouler dans le sud de ce pays, à Vlora, les 27 et 28 novembre 1972. Les dirigeants albanais me firent effectuer au préalable une randonnée touristico-politique, en compagnie d'autres militants étrangers. J'en garde des souvenirs forts dans la mesure où ce pays est extrêmement pittoresque et conserve des constructions datant de plusieurs siècles. Je fus impressionné par Argirokastro, dominé par une citadelle immense, puis Saranda, en bord de mer, donnant accès sur Butrinti, où je pus admirer une nouvelle fois des ruines gréco-romaines et un musée archéologique avant d'observer de loin l'île grecque de Corfou. À Vlora j'assistai à l'inauguration d'un monument destiné à célébrer l'indépendance acquise en 1912. Puis nous nous rendîmes à Tepelena, encore riche de ruines antiques, à Berat, ville du XIVe siècle dite « aux mille fenêtres », Stalin, d'où je vis les derricks et raffineries de pétrole albanais. On nous emmena enfin à Shkodra où nous visitâmes une usine automatisée offerte par la Chine. A l'entrée était placé un tronc d'arbre imposant et long, puis au bout d'une longue chaîne débouchaient des sacs en papier prêts à être utilisés. Il y avait aussi une hydrocentrale électrique fournissant 250 000 kilowatts. Le périple s'acheva à Kruja, très belle cité construite à flanc de montagne célèbre pour son château médiéval, le château de Skanderbeg, héros qui s'était opposé héroïquement aux envahisseurs Ottomans.
De retour en France, j'eus à dénoncer la capitulation des communistes révisionnistes devant les dirigeants du Parti socialiste. Ils avaient signé un accord d'union de la gauche, qui n'était qu'une union électoraliste sans principe, sur la base d'un programme commun de contenu typiquement social-démocrate.

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Avec le Peuple palestinien


Le 8 décembre 1972 se produisit un événement d'une extrême gravité. Le représentant officieux des Palestiniens en France, le Docteur Mahmoud El Hamchari fut exécuté en plein Paris par des agents du Mossad, le service secret israélien. Au moment ou il montait sans sa voiture, ses assassins actionnèrent une commande à distance pour faire exploser une charge qu'ils y avaient préalablement déposée. Dans tous les milieux antiracistes et anti-impérialistes, l'émotion fut à son comble.
À cette époque, la position de tous les groupes palestiniens restait fondée sur une charte de l'Organisation de Libération de la Palestine, l'O.L.P., qui permettait de préserver leur unité politique stratégique. Ce texte militait en faveur d'une Palestine libre, démocratique et indépendante dans laquelle vivraient pacifiquement des Arabes chrétiens, musulmans et juifs. Naturellement cette position revenait à rejeter l'existence de l'État d'Israël. Il ne retenait que les différences de religions pour les dépasser dans un Etat arabe palestinien unique. Des divergences aiguës divisaient les différents groupes palestiniens essentiellement sur la question de la tactique. À plusieurs reprises, j'avais été sollicité par les courants les plus activistes comme le FPLP du Docteur Georges Habache ou le FDPLP de Nayef Hayatmeh, qui désiraient que nous les soutenions. Mais j'avais toujours opposé à leurs démarches notre volonté de non-ingérence dans les affaires intérieures de leur peuple. Je m'en tenais strictement au soutien de leur position commune exprimée par le Conseil national du Fatha, dont le représentant reconnu n'était autre que Yasser
Arafat.
Proposition fut avancée par les formations arabes et palestiniennes présentes à Paris d'organiser un grand meeting de protestation contre l'assassinat, après les funérailles du leader palestinien.
Lors de ces dernières, je conduisis une délégation du PCMLF, sous couvert de l'Humanité-rouge, au cimetière musulman de Bobigny. Il me semble que les groupes extrémistes pales¬tiniens et français avaient passé accord pour assurer leur encadrement de cette cérémonie, alors que Hamchari était loin d'être un militant radical appartenant à leur tendance.
Il y avait aussi des autorités religieuses musulmanes. Des imams prononcèrent les prières rituelles en arabe coranique. Je respectai totalement et sincèrement ces pratiques.
Quelques jours plus tard se tint une rencontre de différentes formations françaises et arabes pour décider des formes et de l'orientation exactes du meeting prévu. J'y représentai moi même l'Humanité-rouge. La discussion fut difficile en raison des tentatives des représentants de la « Ligue communiste révolutionnaire » de prendre en main toute l'organisation nécessaire dans le but de « récupérer » politiquement ce qu'avaient contrôlé jusqu'alors les dirigeants de La Cause du peuple. J'arrivais là un peu en arbitre. Inutile de dire que les trotskistes ne me fai¬saient pas les yeux doux. Il y avait aussi Gilbert Mury, qui s'en remettait inconditionnellement aux Palestiniens. Contraints à la défensive, les représentants de Krivine crurent habile de con-tester la présence de gaullistes, réunis sous le sigle du « Front des jeunes progressistes ». Ceux ci firent valoir qu'ils étaient les derniers à avoir été en relations militantes avec le dirigeant assas¬siné. J'intervins alors pour indiquer que « l'Humanité-rouge » n'entendait exclure personne de manière sectaire. Nous nous en tenions à la nécessaire protestation contre le crime politique commis et naturellement au soutien sans réserve de la juste cause du peuple palestinien. Finalement, se sentant en minorité, les représentants trotskistes décidèrent de se retirer. Si bien qu'au bout d'un moment décision fut arrêtée que je prendrai seul la parole au nom de toutes les associations françaises, sans que soit mentionné ni mon nom ni mon organisation. J'avais bénéficié du soutien actif des militants arabes et de l'indif¬férence au moins apparente de La cause du peuple.
Le meeting réunit une salle pleine à craquer au théâtre Marcadet le jeudi 11 janvier 1973 à 20 h 30. Il fut annoncé comme destiné à protester contre la prochaine venue en France de Golda Meir, chef de l'Etat israélien, et pour rendre un hommage à la mémoire du représentant de l'Organisation de Libération de la Palestine Mahmoud El Hamchari. Spontanément je me mis à travailler au contact d'Alain Geismar. Je rédigeai mon discours et voulus le soumettre à nies partenaires, mais aucune d'entre ces associations n'en remit en cause le moindre passage. Je le prononçai non sans avoir précisé que je parlais au nom de La Cause du peuple, de l'Humanité-rouge, de la Gauche ouvrière et paysanne, du Mouvement des Travailleurs arabes, du groupe de Soutien à la révolution palestinienne, de Front rouge, des Comités Indochine-Palestine et du Front des Jeunes progressistes. La salle était extrêmement chaude et tendue. Le service d'ordre assez musclé mis en place par la Cause du peuple et l'Humanité-rouge préconisaient que nous terminions rapidement pour éviter une agression des militants du « Bétar », dont certains groupes avaient été repérés dans le quartier. Des orateurs arabo-palestiniens se succédèrent aussi à la tribune parlant en français et dans leur langue maternelle. La présidence était assurée par Della Suda, universitaire connu.
Dans mon discours j'eus soin de souligner que nous n'étions en aucune façon antisémites au sens raciste du terme et qu'il convenait de ne pas confondre racisme et anti-sionisme. A un autre moment, tout en m'excusant de ma mauvaise prononciation de l'arabe, je récitai la « chahada » pour Mahmoud El Hamchari et déclenchai aussitôt des youyous de la part des nombreuses femmes arabes présentes et des applaudissements de tout l'auditoire.
Je pris congé de Geismar et des Palestiniens présents sur la tribune. Des militants du service d'ordre m'escortèrent à la sortie et me raccompagnèrent jusqu'au métro. Là, seul mon garde du corps habituel, Daniel Kupferstein, demeura avec moi. Nous évoquâmes ensemble la schoah et le fait que sa propre grand-mère avait fini sa vie à Auschwitz. Il condamnait sans ambiguïté aucune l'attitude des gouvernements israéliens à l'égard du peuple palestinien qui, disait-il avec pertinence, n'était en rien coupable des crimes contre l'humanité commis par les Nazis. Naturellement je partageais entièrement cette opinion et me sentais aussi proche des patriotes palestiniens que je l'avais été naguère des juifs victimes du nazisme. Pour moi, sur le plan de mon idéologie personnelle, je menais un combat identique qui se perpétuait.
Ici, plus de vingt cinq ans après cet événement, je crois le moment venu de faire le point de ma pensée profonde en ce qui concerne l'histoire des relations entre Arabes palestiniens et Juifs israéliens, qui se poursuit de manière toujours aussi tragique. Ce ne sont pas mes mariages successifs avec une jeune fille d'origine juive polonaise, devenue la mère de mes trois enfants, puis avec une militante révolutionnaire algérienne, Myriam puis Baya, qui ont influencé de façon déterminante mes prises de position sur la situation au Proche-Orient. Par contre ce sont bel et bien mes convictions antiracistes et anticolonialistes qui n'ont pas changé et ne changeront jamais jusqu'à mon souffle ultime, qui se sont exprimées dans mes articles, mes actes, mes déceptions et mes espoirs.
Le conflit israélo-palestinien n'a jamais cessé d'être à mon cœur une insurmontable douleur. Mais je n'ai pas adopté à son égard une attitude neutre ou conciliatrice. J'ai soutenu les justes droits nationaux du peuple palestinien et les soutiendrai jusqu'à ce qu'ils soient reconnus.
Cette position ne contredit pas le fait que je suis resté toute ma vie un ennemi acharné de l'antisémitisme. Il n'y avait aucune raison que des Juifs entendent faire supporter le poids de leur passé tragique, et singulièrement de la shoah, à d'autres que les nazis et autres fascistes allemands et européens. Comme l'avaient écrit André Breton et Paul Eluard, « Persécuté persécuteur », voila un enseignement horrible de ce siècle, voila ce que de ma vie je n'ai pu supporter et contre quoi j'ai perpétué mes engagements antiracistes. Je ne peux accepter que des Juifs se comportent en Israël vis-à-vis des populations palestiniennes autochtones comme les colons se sont comportés en Algérie vis-à-vis des populations arabo-berbères.
J'aurais pu depuis longtemps solliciter la plantation d'un olivier symbolique sur je ne sais plus quel mont d'Israël en hommage à mes parents en leur qualité de « justes ». Il eut suffi de saisir de la question l'institut Yad Vaschem que préside l'ancien déporté d'Auschwitz Samuel Pisar. Les personnes d'origine juive n'auraient pas fait défaut pour solliciter cette reconnaissance historique, à commencer par les hommes qu'ils cachèrent lorsqu'ils étaient encore enfants dans les années 1942 à 1944 : Hans Hirscherg et Kurt Levy, tous deux Allemands, et les deux petits frères Salomon, Français de Paris. Je possède une lettre de remer¬ciement adressée à mon père par le premier de ces jeunes gens après 1945. Dans mes archives se trouve aussi une lettre allant dans le même sens émanant de l'Alliance des Scouts israélites de France. Mais je n'ai jamais voulu effectuer la moindre démarche pour obtenir la reconnaissance de la qualité de « justes » en faveur de mes parents, aussi longtemps que les droits nationaux et sociaux des Palestiniens ne sont pas reconnus et définitive¬ment établis. Et que l'on comprenne bien que je ne mets pas dans le même sac d'infamie tous les habitants d'Israël.
Au moment de l'assassinat du général Rabin par un jeune fasciste israélien, j'ai ressenti une émotion terrible en voyant pleurer sa petite fille et en écoutant les paroles qu'elle adressait à son grand père. Ma femme Baya et moi-même n'osions pas nous regarder parce que chacun de nous pleurait de son côté. Nous avons alors écrit une lettre à Madame Rabin et elle nous en a remercié par l'intermédiaire du Consulat d'Israël à Marseille. Je n'avais pas apprécié la politique de ce chef social-démocrate, général durant la guerre des six jours. Mais je ne l'identifiais pas à un fasciste et j'estimais qu'il avait eu du courage en engageant les négociations de paix avec Arafat.
De la même façon, quand parmi des victimes innocentes d'un attentat terroriste du Hamas, j'ai écouté la fille du général Peled expliquer que la mort de sa propre fille ne changerait en rien ses convictions totalement favorables à la reconnaissance des droits des Palestiniens, j'ai aussi ressenti une intense douleur en même temps qu'une colère irrésistible contre les fascistes de tous bords, quelles que soient leurs nationalités ou leurs religions. Certains terroristes intégristes qui lancent des grenades ou bombes contre des cars israéliens transportant des enfants et des adultes ne sont pas de simples Palestiniens, mais des Palestiniens fascistes, de même que les Israéliens comme le rabin Baruch Goldstein ou l'assassin du général Rabin ne sont pas de simples Israéliens mais des Israéliens fascistes.
Avec quelques personnalités aux patronymes juifs ou chrétiens, j'ai participé en son temps au lancement organisationnel de l'Association médicale franco-palestinienne, l'AMFP, et je connais de nombreux Palestiniens qui savent parfaitement distinguer entre leurs revendications nationales et l'antisémitisme qu'ils con¬damnent. En tout cas je peux affirmer que mon vieil ami Anwar Abu Ai'sche, qui exerce des fonctions importantes à Gaza, lui qui fut blessé lors d'un attentat du Mossad en Espagne, condamne sans réserve le racisme quel qu'il soit, et singulièrement l'antisémitisme. Il sait faire la distinction entre les problèmes opposant Israël et son propre peuple, le peuple palestinien d'une part et les questions brûlantes du racisme.
Le jour où Palestiniens et Israéliens se serreront leurs mains sans arrière-pensées et décideront des mesures concrètes leur permettant de vivre en bonne harmonie et bon voisinage sera l'un des plus beaux jours de ma vie. Je ferai alors solliciter la qualité de « justes « en faveur de mes parents.

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Xuan
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Le 13 janvier 1973, je participai à une manifestation assez violente, au quartier latin, contre la présence à Paris de Golda Meir. Les CRS chargèrent brutalement, mais je réussis à me soustraire à leurs coups. Je ne nourrissais aucune haine envers cette grand-mère sioniste, qu'a si cordialement évoquée Marek Halter dans « Le fou et les rois », mais sa politique ne comportait pas l'ouverture historiquement indispensable vis-à-vis des Palestiniens. Comme si Arabes et Juifs n'étaient pas les descendants d'un même aïeul, cet Abraham, patriarche biblique, qui eut d'abord un fils de sa servante arabe Agar, nommé Ismaël et ensuite un autre fils de son épouse juive Sarah, nommé Isaac. Les Juifs et les Arabes ont pour ancêtres respectifs deux demi-frères, et pour ancêtre commun leur père.
Puis, le 27 janvier 1973, sous la signature de Larverne, pseudonyme d'Aimé Delrue, notre périodique publia un article sur un fasciste dont nous ne supposions pas alors qu'il allait occuper une place inquiétante au cours des années ultérieures. Le titre de ce papier était « Qui est Le Pen ? ». Son contenu est d'actualité au moment où j'écris ces lignes, en mars 1998. Notre rédacteur lançait contre cet individu l'accusation d'avoir pratiqué la torture en Algérie, en l'étayant de faits précis et concrets. Larverne faisait suivre son pseudonyme de la mention « ancien responsable régional et membre du Conseil national de Jeune Résistance, adhérent des organisations M.L. depuis 1964 ». À remarquer au passage qu'il n'y eut aucun démenti de l'intéressé, ni procès intenté par lui comme ceux auxquels il recourt systématiquement maintenant, vingt-cinq ans plus tard. Sans doute croit-il que le temps efface les réalités les plus criminelles de l'Histoire.
Peu après, le coup d'envoi d'une campagne soutenue en faveur des patriotes khmers agressés par les Américains fut donné à l'occasion de l'assassinat à la cité universitaire d'un jeune cambodgien nommé Sok Kim Huot. Un cessez-le-feu au Vietnam venait d'être enfin proclamé, les soldats yankees n'ayant pas réussi à vaincre les patriotes du Sud-Vietnam, mais persévérant cependant dans leurs tentatives de réduire les autres peuples de la région, lao et khmer en particulier.
Désormais nous allions remplacer nos activités de soutien indéfectible aux patriotes vietnamiens par la même attitude vis-à-vis des patriotes khmers.
Mais en France aussi la situation de notre petit parti devenait de plus en plus difficile. Non que la répression s'acharne sur lui, le Ministre de l'intérieur qui avait succédé à Marcellin avait parfaitement compris, à mon avis, que nous ne représentions aucun danger réel pour les intérêts immédiats de la bourgeoisie dont il avait pour mission d'assurer la défense. Finalement nous ne gênions que les dirigeants révisionnistes, par nos dénonciations constantes de leurs décisions et de leur stratégie réformiste.
Mais en approfondissant ma réflexion sur notre tactique vis-à-vis de leur Parti, j'en vins à penser que depuis des années, en réaction aux agressions physiques, aux mensonges et autres accusations lancées contre nous par leurs dirigeants, nous n'avions pas su retenir la violence verbale et écrite de notre riposte. Avions nous adopté une attitude susceptible de nous faire écouter, sinon entendre et comprendre, par les membres de base du PCF ? Je relus de nombreux articles dont j'avais d'ailleurs écrit la plupart et pensai que nous n'avions pas su dépasser un certain sectarisme plus formel que réel. Il importait que nous opérions sur ce plan une juste rectification et que nous cessions de tenir tout adhérent de base du Parti communiste français pour un ennemi, et non pour un ami qui se trompe ou qui est trompé. Aux injures des membres de leur Comité cen¬tral nous devions riposter par des arguments, par des critiques, sans nous départir du calme indispensable seul susceptible de nous faire écouter. Pour ces raisons, je rédigeai une « Lettre fraternelle adressée aux militants de base, sympathisants et électeurs du parti communiste français, à tous les travailleurs qui (croyaient) encore à des changements possibles par la voie pacifique des urnes ». Je soumis mon texte au Bureau politique clandestin de notre organisation, et le fis signer par « des mili¬tants qui (avaient) fondé en décembre 1967 le parti commu¬niste marxiste-léniniste de France interdit le 12 juin 1968 ». C'était là un tournant politique et tactique réel. Mais je doute aujourd'hui qu'il ait été compris par tous nos adhérents, dans la mesure où nombre d'entre eux n'avaient rejoint nos rangs qu'en raison de leur animosité vis-à-vis du Parti communiste d'Union soviétique et de son corollaire en France le Parti communiste français. Je pense qu'il y a eu dans les années 60, 70 et 80 un immense contre-sens politique prenant appui sur la controverse idéologique apparue au sein du mouvement communiste international.
Sans doute impulsé par mes réflexions, j'en vins alors à considérer l'indispensable nécessité de réaliser l'unité de toutes les formations qui se réclamaient des principes du marxisme-léninisme, en dehors du vieux parti communiste français, mais ne cessaient de s'entredéchirer en pratiquant un sectarisme outrancier. Il importait de façon urgente que nous sortions les uns et les autres de nos isolements groupusculaires respectifs. Aussi j'écrivis plusieurs textes, publics ou internes, destiné à précipiter la réalisation de cette unité. Il y eut bientôt des réactions posi¬tives, dues aux efforts inlassables de Quarante. Comme ceux de Nantes ou de Chambéry, tous les groupes dit du « Travailleur » qui avaient fait scission pratiquèrent une large démocratie interne, approfondirent leurs prises de position, étudièrent les nôtres et finalement décidèrent de façon unanime et autocritique de demander leur réintégration au sein de notre PCMLF. Cette scission fut alors liquidée. Par ailleurs, lors d'un meeting de fascistes convoqué à la Mutualité, les services d'ordre de notre parti et de la Ligue communiste révolutionnaire, coordonnés sous la direction commune de Jean-Luc Einaudi et Récanati, se trouvèrent engagés côte à côte dans des actions violentes contre les forces de police chargées de protéger l'initiative d'extrême-droite au nom toujours facile de la démocratie . Des dizaines de cocktails Molotov avaient été préparés et la surprise des CRS ou gardes mobiles fut totale. J'étais présent sur place, mais, un peu trop âgé peut-être, ou tout simplement incapable de courir en raison de ma patellectomie, je fus plus spectateur qu'acteur. Je vis une fourgonnette de police effectuer un virage à 180 degrés, sur deux roues, dans le crissement aigu de ses pneus, dont les grillages latéraux avaient reçu plusieurs bouteilles incendiaires et se trouvaient en feu. On me dit que c'était des camarades espagnols qui avaient repoussé de la sorte ce véhicule. La foule des antifascistes, de nombreux jeunes gens, se structura bras à bras sur plusieurs rangées de profondeur et fonça délibérément, au pas de course, sur les protecteurs des fascistes. Au cours de cette offensive effrénée, de nombreux policiers, enfoncés et séparés les uns des autres, furent renversés et piétines. On évoqua publiquement le nombre de soixante dix victimes des « gauchistes «, en réalité de jeunes antifascistes.
Le soir même la Ligue communiste révolutionnaire fut dissoute et interdite par le Ministre de l'Intérieur. En ce qui concerne le PCMLF, aucune mesure de ce genre ne pouvait être prise, et pour cause, puisque nous étions illégaux depuis cinq ans. Alain Krivine, leader de la LCR, fut arrêté.
Je jugeai opportun de ne pas rester à Paris et rejoignis Marseille, accompagné par deux militants chargés de ma protection.
Dans ma ville bien-aimée, le soir même, se réunissait un meeting de protestation à l'initiative d'une tendance du PSU et d'autres organisations.
Les militants locaux du PCMLF avaient donné leur accord. Je décidai de me rendre à cette réunion. Et découvris, surprise, qu'elle était présidée par mon vieux camarade du PCF Jean Espana que j'avais connu naguère au sein du Mouvement de la Paix. Il avait été exclu lui aussi un an auparavant.
Ignorant ou non la ligne dont j'allais pouvoir faire l'exposé, les trotskistes présents dans la salle voulurent s'opposer à ce que la parole me soit accordée. Mais, soutenu par les adhérents du PCMLF et par les membres du PSU présents, je finis par imposer ma présence et mon intervention. Il est vrai qu'Espana m'appuya en la circonstance. Mais il ne me donna que cinq minutes de paroles, comme, disait-il, à chaque intervenant.



Les cris de quelques excités ne m'empêchèrent nullement d'aller au bout de ce que j'avais à dire et je réussis à parler pendant onze minutes. Je proclamais que l'Humanité-rouge protestait contre l'interdiction de la LCR et demandait la libération immédiate de son leader.
Les applaudissements couvrirent largement l'hostilité de ceux qui n'en croyaient pas leurs oreilles. Un mao défendant un « trotsk », on n'avait jamais vu ça ! En vérité tous ces militants ignoraient le principe tactique du grand dirigeant chinois : savoir ne frapper qu'une seule cible à la fois, la cible principale et conserver ses forces pour ne frapper la cible secondaire que lorsqu'elle deviendrait à son tour principale après la défaite de la première. Dans les circonstances du moment, notre cible principale n'était évidemment pas la LCR, mais le gouvernement qui avait toléré sinon encouragé la tenue d'un meeting fasciste à Paris.
Le lendemain s'engagèrent des pourparlers efficaces avec les militants appartenant encore au PSU, et, dans toute la France, bon nombre d'entre eux rejoignirent les rangs du PCMLF. En fait cette formation, née pendant la Révolution algérienne, venait de se scinder en deux tendances : la majorité de ses adhérents dirigée par Michel Rocard rejoignait le Parti socialiste, et la minorité, animée par un nommé Pierre Bauby, demandait son entrée au PCMLF.
Deux événements intéressants jalonnèrent encore cette année.

Après des discussions approfondies, décision fut arrêtée de publier une revue théorique, dont la direction politique me fut attribuée sous le pseudonyme de Gaston Lespoir. Le premier numéro sortit au cours du deuxième trimestre de 1973 sous le titre Prolétariat, dont la page de couverture présenta un beau dessin sur lequel le patriote vietnamien Nguyen Van Troï saluait de son poing levé au moment de son exécution capitale par les soldats américains.

Ce périodique était appelé à durer plus de six ans, connais¬sant un succès relatif mais certain jusqu'au moment ou le PCMLF commença à entrer dans la voie de la dégénérescence, submergé par la vague social-démocrate des années 80.
En fin d'année, le 12 novembre 1973, j'arrivai pour la septième fois en République populaire de Chine.

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Septième visite en Chine


L'Humanité-rouge publia le 22 novembre 1973, en première page, un large encadré comportant la photographie transmise par l'agence Hsinhua de l'accueil que m'avait réservé à l'aéro¬port de Pékin un dirigeant chinois que je tenais et tiens toujours pour prestigieux. Cet homme, Keng Piao, était alors membre du Comité central du parti communiste chinois et responsable du département de liaisons internationales. D'assez haute taille, en tout cas beaucoup plus grand que moi, il semblait habillé à l'européenne, avec un long manteau foncé. Mais sous ce dernier il portait une veste chinoise classique dite en Occident « à col mao », II semble me souvenir qu'il n'avait aucun couvre-chef sur la tête, ni casquette ni bonnet de fourure, ce qui témoignait d'une rude résistance au froid. Parce qu'en novembre, dans la capitale chinoise, on ne peut vraiment pas dire que le fond de l'air n'est pas rigoureux et glacial.
Keng Piao arborait une belle chevelure blanche, coupée court et ce qui provoquait la sympathie spontanée résidait sur son visage qui exprimait à la fois la joie et le sérieux . Son regard était direct.
Il avait été ambassadeur en Albanie et dans d'autres pays. Mais j'appris aussi ce qui représenta à mes yeux le point le plus fort de sa personnalité qu'il avait conduit le premier assaut pour la traversée des gorges du fleuve Tatou, osant le franchir à l'aide de cordes et de lianes sous le feu nourri de l'ennemi au cours de la Longue marche. Un épisode célèbre de l'histoire de la guerre révolutionnaire.
J'étais accompagné de « Sophie », militante de très grande qualité, issue de milieux catholiques.
Elle avait fondé avec quelques camarades, le C.I.L.A, centre international des luttes anti-impérialistes. Elle avait disposé d'un siège situé rue de la Réunion, où elle avait reçu de nom¬breux délégués venant de pays lointains ou plus rapprochés. Sa seule activité mériterait à elle seule un ouvrage ou une thèse, d'autant qu'elle assura aussi un travail spécial dans le domaine du « front uni ».
Beaucoup plus tard, au moment des ultimes crises du PCMLF, elle me critiqua pour la fermeté dont je crus devoir faire preuve envers des camarades fractionnistes, pendant la crise de Bretagne où trois cents militants finirent par nous quit-ter pour s'orienter, pas tous il est vrai, vers les sirènes de la social-démocratie. Je n'en conserve pas moins de Sophie le sou¬venir d'une femme extrêmement intègre, compétente, sincère et dévouée, qui évidemment n'était pas passée par la même for¬mation idéologique de départ que les vieux communistes dont j'étais.
Le 18 novembre, des automobiles nous emmenèrent aux alentours de la capitale chinoise, notamment sur la longue muraille. Là après quelques pas difficiles, parce que les montées par escaliers de pierre alternent avec les descentes et les rares par¬ties plates, nous pûmes nous arrêter dans une maison destinée à recevoir les visiteurs des lieux. Un repas inattendu nous fut servi, consistant à préparer nous mêmes le mets voulu, viande ou pâtes ou encore choux, en le faisant cuire dans les rigoles cir¬culaires d'une marmite possédant un foyer intérieur très chaud alimenté avec de petits morceaux de charbon de bois. Cet instrument fort pittoresque n'était autre qu'une marmite mongole. Nous prenions avec des baguettes le mets désiré pour le tremper dans l'eau bouillante quelques instants et nous pouvions ensuite l'assaisonner avec toutes sortes de sauces servies sur la table dans de petites soucoupes, de la plus pimentée à la plus douce.
L'après-midi fut consacré à la visite des tombeaux des Mings auxquels conduit la route où se suivent, de chaque côté, des ani¬maux de toutes espèces, sculptés dans la pierre blanche, chevaux, dromadaires, etc.
Le 21 novembre, nous atterrîmes sur l'aéroport de Tsi'An dans la province de Kuangsi, et, le lendemain, nous allions visiter les fameux monts Tsingkiang célèbres parce que Mao Zedong y avait résidé, livré bataille et composé un poème très connu des Chinois. Là on nous offrit des pièges de bambou taillés de telle sorte qu'il était impossible de les déterrer et qu'ils pouvaient blesser grièvement le pied ennemi qui se laissait attraper au passage. Nous résidâmes vingt quatre heures à Tcheping.
De là nous fûmes acheminés à Shanghai.
Dans cette ville immense l'architecture chinoise variait déjà entre le traditionnel et le moderne. Les quais et autres structures du port s'étendaient à perte de vue, le Yang Tsekiang avait une largeur de plusieurs kilomètres et l'on aurait pu croire qu'il n'était autre que l'océan. D'innombrables engins de navigation l'encombraient, des plus petites embarcations et des jonques aux énormes paquebots et cargos de haute mer. La population chinoise donnait l'impression d'un encombrement permanent des rues. Elle était encore vêtue de costumes bleus, quelquefois noirs et des soldats et officiers sans galons étaient remarquables par leurs uniformes verts ou beiges et leurs casquettes militaires. Au milieu des carrefours traversés par d'énormes nappes de cyclistes, des policiers trônaient sur un piédestal et ne cessaient d'agiter leurs bras gantés de blanc ou des bâtons également blancs pour régler la circulation. Les grands magasins étaient remplis d'acheteurs qui se pressaient autour des étalages. Les mères de famille étaient accompagnées d'enfants en bas âges qui couraient dans les allées. Les vendeuses comptaient avec une incroyable rapidité à l'aide de bouliers que je n'ai jamais vus ailleurs qu'en Chine.
Des photographies derrière lesquelles j'ai heureusement consigné les dates auxquelles correspondent les clichés qu'elles représentent, me permettent de noter que nous nous trouvions le 27 novembre 1973 à Hangtchéou, ville et véritable station de tourisme située au bord d'un lac immense du même nom. Un site exceptionnel, où l'on nous fit faire une promenade sur l'eau jusqu'à une île embellie par des pagodes aux superbes décorations, avec des passerelles, des bambous, des nénuphars, des lucarnes, des musées et, ce dont je me souviens très bien, des oiseaux chanteurs et parleurs dont nous ne pouvions pas comprendre les mots et phrases prononcés en chinois. On nous montra même une pie qui chantait facilement sur commande. Ces oiseaux là ne comprenaient pas le français...
Le lendemain nous eûmes le privilège exceptionnel de pouvoir visiter la pagode des harmonies qui devait compter douze étages, puis on nous emmena au temple de Ling Ying, en longeant d'abord une falaise entièrement sculptée de bouddhas et autres personnages. Nous fîmes halte à la source minérale de la fontaine du tigre, où l'on nous offrit un gobelet d'eau. Tous ces sujets composaient une galerie d'art vraiment inattendue. Jusqu'au bouddha de la rigolade, telle fut la traduction qui nous fut offerte. Cet énorme personnage de rocher, était affalé dans un renfoncement et riait sans retenue entre ses deux longues oreilles. Il exposait sans nulle pudeur excessive un énorme nom¬bril, et tenait une espèce de chapelet. Autour de lui s'égayaient plusieurs personnages de plus petites tailles.
Enfin parvenus au temple, nous fûmes transportés d'admiration.
Des personnages immenses, taillés dans du bois, recouverts de peinture de couleurs diverses mais toujours harmonisées entre elles, semblaient monter là une garde sévère et impressionnante. En passant derrière eux, nous découvrîmes d'autres bouddhas, de plus petites tailles, mais tous recouverts de feuilles d'or. J'étais complètement subjugué. Ce qui ne signifie pas que j'étais prêt à devenir bouddhiste, mais simplement que j'admi¬rais sans retenue ces merveilles d'art chinois déjà ancien. Quelle civilisation ! Elle avait atteint là des sommets de création artis¬tique, une fois encore sans doute au nom de la ferveur religieuse, et peut être aussi de certaines superstitions.
Après notre retour à Pékin, commencèrent immédiatement nos discussions avec les représentants du département de liaison internationale du comité central du parti communiste chinois. Keng Piao dirigeait la délégation chinoise, assisté de Feng Shuen et de tout le personnel nécessaire pour la traduction et aussi je pense pour prendre en note tous les propos échangés. Je suppose qu'était aussi présent Yang Zu gong, un homme appelé à devenir membre de l'Académie des Sciences humaines de la Chine, que je devais rencontrer ultérieurement à Marseille.
D'assez longue date j'avais préparé le plan de mon intervention, les notes qui servaient à me rappeler tout ce que j'avais à dire, mon rapport devait durer au moins deux jours compte tenu des lenteurs imposées par le recours à un interprète. Dés cette époque ce fut « la petite Tchi » qui exerça cette délicate fonction. Elle s'en sortit, du moins côté français, du mieux possible. Aucune fausse note. Côté chinois je ne suis pas en mesure de juger. Parfois nos interlocuteurs chinois nous posaient une ques¬tion, interrompant quelques instants mon rapport. Nous termin¬ions vers midi, partions déjeuner, chaque délégation de son côté. Sophie et moi, face-à-face, échangions nos impressions, envisagions certaines précisions à ajouter, quelquefois une rectification. Puis nous revenions dans la salle de conférence après avoir essayé de faire une courte sieste, que, personnellement, je ne parvenais jamais à réussir. J'étais un insomniaque de la sieste chinoise.
Ensuite, comme chaque fois, ce fut notre principal interlocuteur qui prit la parole pour nous présenter un rapport au nom du comité central du Parti communiste chinois, répondre aux questions précises que nous avions pu poser et prendre avec nous les décisions qui couronnaient notre rencontre.
Dernière étape de notre séjour politique, une rencontre organisée une fois encore avec le premier ministre Chou En lai. dans une grande pièce de réception du siège de l'Assemblée nationale populaire, suivie par un « banquet » dont le menu répondait comme d'habitude aux meilleures traditions de la gastronomie chinoise.
Avant la fin de l'année nous fumes de retour dans nos pénates respectives, pleinement heureux du travail accompli. Et prêt à militer de plus belle pour faire avancer l'influence de nos idées.
Sophie fut pour moi une compagne de voyage et de compétence politique des plus précieuses.

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1974 - attentat raciste à Marseille


En France, comme d'ailleurs dans le monde entier, la tension ne cessait de s'exacerber. Sur tous les plans. De fait on était au début de la grande crise économique qui n'a cessé de s'approfondir depuis lors. Licenciements, chômage, crise du logement, racisme, xénophobie, spéculation, corruption, toutes les tares du capitalisme convergeaient au détriment des intérêts des travailleurs. Je comprenais qu'il devenait indispensable de soutenir des efforts de plus en plus persévérants.

Avec le jeune camarade Pierre Burnand, nous analysions cette situation comme un processus de fascisation et nous en rendions partiellement responsable la politique suivie par les dirigeants du Parti communiste français qui obéissaient aux directives des faux communistes ayant pris le pouvoir en Union soviétique. Sous le pseudonyme d'André Colère, ce jeune militant avait publié une brochure ayant pour titre « La fascisation en France » et lorsque je relis ses pages, je considère qu'elles comportaient beaucoup plus de vérités que d'exagérations et autres erreurs. Pour nous il n'y avait « qu'une seule solution, la révolution prolétarienne ». Et même si ce mot d'ordre était gauchiste dans la mesure où les masses populaires de notre pays n'étaient pas encore prêtes à s'en emparer, je pense qu'il était juste sur le fond et prématuré dans la forme. La stratégie révolutionnaire ne doit jamais se départir d'un juste objectif, si par ailleurs la ou les tactiques successives mises en œuvre pour la faire avancer doivent être conçues en partant des réalités de chaque instant, du niveau atteint par la conscience et la volonté des niasses. Oui, Mao avait raison de dire que ce sont les masses qui font l'histoire. Mais il précisait « à condition d'avoir un bon pilote ».

De toutes façons, si nous avons lancé quelques slogans trop avancés, il n'en demeure pas moins que ce que nous dénoncions par rapport à la politique des révisionnistes de Moscou se trouve désormais confirmé, ô combien ! par le déroulement tragique des événements. L'effondrement du socialisme transformé en social-impérialisme en U.R.S.S. et la dislocation complète qui s'en suivit constituent la preuve historique intangible que les Khrouchtchev, Brejnev, Gorbatchev n'ont pas tenu compte des enseignements et principes du marxisme-léninisme et conduit de la sorte leur pays et leur peuple à la catastrophe. Ils se sont agenouillés devant l'impérialisme américain. Je ne dis pas que leur trahison a été délibérée, mais j'affirme qu'elle a été objective et que la disparition du socialisme et de l'Union soviétique en a été la conséquence directe. Ces gens ne représentaient plus les intérêts de classe de la classe ouvrière, des paysans et du peuple de leur immense pays.

Le 14 décembre 1973, rue Dieudé, à Marseille, où je me trouvais momentanément auprès de Baya, un attentat raciste ignoble souffla l'immeuble dans lequel était installé le Consulat de la République démocratique et populaire d'Algérie. Prévenus par téléphone, nous nous trouvâmes sur les lieux moins d'une heure plus tard. La police interdisait l'accès des ruines, mais Baya sut imposer notre passage en excipant d'une prétendue qualité d'assistante sociale algérienne. Il y avait eu d'emblée quatre morts, et probablement une dizaine de blessés. Après en avoir décidé avec les responsables algériens présents, nous partîmes pour les hôpitaux où se trouvaient les victimes encore vivantes. La mission de mon épouse consistait à calmer les familles, les femmes notamment, avec lesquelles elle pouvait entrer en relation aussi bien en arabe qu'en kabyle. Pour ma part je faisais le chauffeur et me tenais à la disposition de Baya pour intervenir ici ou là suivant les nécessités.
Ce fut une de ces soirées que l'on n'oublie jamais. Un seul exemple peut en donner l'idée. Le jeune Karim Moukemden était dans le hall du consulat au moment de l'explosion, faisant la queue pour obtenir un papier destiné à l'un de ses voisins. Le concierge chargé de réceptionner les visiteurs, nommé Ben Bella sans avoir aucun lien de famille avec l'ancien chef de l'État algérien, s'était retrouvé sous les décombres mais vivant. Dans une situation d'autant plus difficile qu'il était partiellement hémiplégique. Et soudain il avait entendu du bruit à un mètre de lui et avait aperçu la tête noire et frisée d'un jeune homme, c'était Karim qui gémissait. Ne pouvant rien faire avec ses mains et ses bras, Ben Bella avait alors eu l'idée de dégager le jeune homme en le tirant avec ses dents qui mordaient le haut de la veste de l'adolescent. Les secours arrivés avaient enfin sorti les deux hommes des décombres, mais Ben Bella n'avait tiré qu'un corps sans jambes. Agé de dix-sept ans, Karim dût être amputé des deux moignons déchiquetés qui lui restaient. Baya et moi soutînmes sa mère et sa sœur à l'hôpital de la Conception. Je pris l'habitude de me rendre auprès de lui chaque jour pendant toute la durée de mon séjour à Marseille. Ce jeune garçon, dont le père était décédé depuis un certain temps, parlait très bien français, il était élève dans un collège ou lycée professionnel. Baya s'occupa aussi des autres blessés, dont le plus grièvement atteint devait bientôt mourir.

Nous apprîmes alors que depuis trois ans, les assassinats de caractère raciste avaient fait plus de cent morts. Mais les médias n'en parlaient pas ou déformaient les réalités.

Les obsèques des victimes dont les corps furent rapatriés en Algérie, furent suivies par une foule importante, de la morgue de l'hôpital jusqu'à la place d'Aix, et traversèrent donc tout le centre de la ville. Au moment de la levée des cercueils, toutes les femmes présentes se mirent à pousser des youyous et à prononcer des paroles religieuses, sans doute la chahada. Je me trouvais présent avec Baya et son petit fils Bernard Mourad Allaouchiche à ses côtés. Voyant sa grand-mère partir en courant et criant de toutes ses forces comme les autres femmes, cet enfant de douze ans, un peu affolé, me demanda ce que faisait sa mamie et je le lui expliquai tout en retenant ma propre émotion. Quinze mille personnes, en majorité immigrées, mais aussi des marseillais antiracistes suivirent ce convoi funèbre dans un silence de recueillement impressionnant qui s'était spontanément rétabli dès le démarrage des voitures mortuaires. De retour à Paris, je veillais naturellement à ce que notre Humanité-rouge consacre plusieurs pages à cet événement criminel et tragique. Le Parti révisionniste et sa presse ne lui accordèrent pas de larges places. Ils étaient alors aux prises avec de profondes difficultés du fait de leur signature du fameux programme commun avec le parti socialiste et se trouvaient obligés de faire face à différentes critiques venant de leurs propres adhérents de base.

En plus des activités constantes de nos militants, l'année 1974 fut riche des lancements de différentes initiatives, de meetings et de commémorations.
Dans l'édition du 7 mars, en première page, parut une lettre que j'avais adressée au Président de la République Georges Pompidou pour lui demander de faire interdire la projection publique d'un film antichinois réalisé par Jean Yanne. Ma démarche resta sans aucune suite. Mais nos camarades manifestèrent avec vivacité contre ce film financé par le capitaliste Dassault, dans lequel la République populaire de Chine était assimilée à l'Allemagne nazie et Mao à Hitler. Des dizaines de milliers de tracts de dénonciation furent diffusés aux abords des salles où «Les Chinois à Paris » était projeté. Les affiches de publicité furent badigeonnées de nos mots d'ordre. Au cinéma «Le Rex », l'une des plus grandes salles parisiennes, un groupe de militants aspergea d'encre noire le grand écran, le rendant définitivement inutilisable, les vitrines du hall d'entrée furent brisées et lorsque des cars de policiers arrivèrent sur les lieux, les protestataires avaient disparu. Au cinéma « Le Paris », propriété du milliardaire Dassault, cent cinquante manifestants forcèrent les barrages de policiers, bloquèrent les escaliers, interrompirent la projection et donnèrent lecture d'une déclaration s'achevant par le slogan « Vive la République populaire de Chine ! ». Ils réussirent à repartir en bon ordre malgré l'arrivée d'une foule d'agents en renfort des premiers. Seuls cinq militants qui formaient la fin du cortège furent appréhendés et matraqués.

Dans le même temps nous assurions un soutien très actif aux patriotes du Cambodge, agressés criminellement par les forces militaires américaines. Des bombardements opérés par des forteresses volantes, visaient à détruire complètement toutes les villes et tous les villages de ce petit pays du Sud-est asiatique, causant des centaines de milliers de morts parmi les populations civiles. Au mois de mars 1974, les progrès foudroyants réalisés par les « Forces armées populaires de Libération nationale du Cambodge » avaient déjà libéré la quasi-totalité du territoire, les complices et collaborateurs des Américains étaient retranchés dans la capitale Phnom Penh et se protégeaient, réfugiés dans de profonds bunkers, exactement comme l'avaient fait, trente ans plus tôt, les chefs nazis rassemblés autour de Hitler.

Par ailleurs, le CILA, centre d'information sur les luttes anti-impérialistes, venait de réaliser une excellente brochure sous le titre « Indépendance pour les colonies françaises », qui connut une diffusion rapide et complète.
Le défilé du Premier Mai que nous organisâmes fut précédé d'innombrables manœuvres d'obstruction provenant de tous les groupes qui ne nous pardonnaient pas d'exister. Des groupes trotskistes certes, comme la Ligue communiste révolutionnaire ou Lutte ouvrière, mais aussi de groupes dits « maoïstes », comme les scissionnistes de Front rouge qui venaient de s'auto proclamer Parti communiste révolutionnaire (marxiste-léniniste) et se montraient très agressifs à notre égard ou d'autres groupes constitués presque exclusivement d'intellectuels et d'étudiants.
Par ailleurs la tendance « Gauche révolutionnaire » issue du Parti socialiste unitaire (PSU) préparait activement dans toute la France son ralliement au PCMLF.

Il y eut environ 5 000 participants à notre défilé, très coloré parce que couvert d'innombrables banderoles et de drapeaux rouges.
L'Humanité-rouge, une fois encore, consacra une partie de ses éditions à démasquer la véritable personnalité de François Mitterrand. Les principaux éléments de la biographie du futur Président de la République que nous rendîmes publics, après en avoir vérifié la véracité, ont tous été largement repris par des auteurs et autres journalistes de tous bords peu avant et après la mort de cet homme politique comparable en plusieurs points à Talleyrand. Si je ne mets pas en doute les rapports de son épouse Danielle avec la Résistance, je demeure plutôt circonspect et soupçonneux sur sa qualité réelle de Résistant après son passage à Vichy. En tout cas il fut, en sa qualité de Ministre de la Justice, l'homme qui fit refuser par le Président René Coty la grâce demandée par le militant communiste et patriote algérien Fernand Iveton, arbitrairement condamné à mort. Le quotidien Libération en a apporté la preuve définitive sous la plume de Jean-Luc Einaudi dans son édition du 1er juin 1998.

Annie Brunel, nouveau pseudonyme de Sophie, put annoncer en juin 1974 la mort du programme commun que nous avions contribué à dénoncer. Après les élections présidentielles, le Comité central révisionniste avait été dans l'obligation de constater le complet échec de sa politique opportuniste vis-à-vis du Parti socialiste et des radicaux dits de gauche. La ligne politique choisie par les dirigeants révisionnistes n'enregistrait qu'un seul résultat indiscutable, la remontée du Parti socialiste antérieurement exsangue et l'essor du prestige de Mitterrand.

Une série de commémorations intervint en fin d'année. Le 1er octobre 1949, Mao Zedong avait pu proclamer sur la place Tien An men que « la Chine était debout ». Le 25ème anniversaire de cet événement historique de portée mondiale fut l'occasion pour l'Association des Amitiés franco-chinoises de convoquer une manifestation commémorative occupant toutes les salles du Palais de la Mutualité. Plus de dix mille visiteurs s'y rendirent, ce fut un succès qui dépassa largement ce que nous avions prévu. L'ambassadeur de Chine en France, Tsing Tao, honora le meeting de sa présence, accompagné du personnel de son organisme.
J'étais encore à cette époque-là membre de la Présidence d'Honneur de cette association de masse, aux côtés de personnalités amies de la Chine comme Madame Irène de Lipkowski, Maurice Schumann, Joris Ivens, Hélène Marchisio, Régis Bergeron, et même Michel Rocard. Le fait que, dirigeant du PCMLF, je sois présent dans cet organisme honorifique n'avait en rien nui au succès de l'initiative, tout au contraire. Je dis cela aujourd'hui parce que l'on ne savait pas en dehors de nos rangs qu'un certain nombre de nos responsables pensaient qu'il convenait que je me retire de cette Présidence soit pour ne pas y côtoyer des personnalités d'horizons politiques différents du nôtre, soit pour ne pas nuire à la « neutralité « d'une telle association. J'estimais pour ma part que ces camarades étaient tout simplement porteurs d'une idéologie erronée empreinte d'opportunisme. Un numéro spécial de l'Humanité-rouge célébra cette date anniversaire.

Début décembre, nous organisâmes un meeting réunissant 1500 personnes à la Mutualité pour démasquer le social-impérialisme soviétique, parce que Brejnev était venu en France visiter le Président de la République. Simultanément, le 6 décembre 1974, nous avions réussi à regrouper, à l'appel du PCMLF, un millier de manifestants sur le boulevard Saint-Germain, qui lancèrent des slogans pendant une demi-heure avant de se disperser pour échapper aux forces de police : «Brejnev hors de France ! », « À bas le social-impérialisme ! »
En cette fin d'année, notre organe hebdomadaire publia une déclaration de soutien à Abraham Serfaty signée par nos camarades « juifs antisionistes ».

Quelques temps après, les frères Crespy, Juifs d'origine turque, athées et communistes avant tout, tombèrent dans une embuscade tendue à leur encontre à Sarcelles par des jeunes Juifs du Bétar qui, tels de véritables fascistes, les massacrèrent à coups de poings et de pieds.
J'étais indigné. Je le répète, je n'accepte pas l'équation «antisionisme égale antisémitisme » lancée par les Juifs réactionnaires en France comme de par le monde.
Je considérais qu'au sein même des communautés juives existaient des différences de classes, des Juifs riches et des Juifs pauvres, des capitalistes et des prolétaires, et, singulièrement, même des Juifs fascistes comme les agresseurs de mes deux camarades.


Edité le 28-10-2013 à 23:24:08 par Xuan




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la théorie des trois mondes et son interprétation erronée au IIe Congrès


Depuis avril 1973, j'étais en relations avec les représentants de la mission du Gouvernement Royal d'Union Nationale du Cambodge, ou G.R.U.N.C. Le chef de mission de cet organisme était Ok Sakun et son conseiller In Sokan.
Son siège se trouvait dans un appartement situé place de Barcelone dans le seizième arrondissement de Paris. Ces amis savaient que j'avais rencontré Samdech Norodom Sihanouk en septembre 1971, ce qui n'était pas sans me conférer à leurs yeux une certaine respectabilité.
L'année 1975 offrit au PCMLF de nombreuses occasions de resserrer ses liens militants avec les patriotes khmers. Le 5 février l'Humanité-rouge donna connaissance d'un appel lancé par Khieu Samphan pour dénoncer les bombardements de terreur opérés par l'aviation américaine sur les villes et campagnes du Cambodge.

Le 7 mars, notre journal rendit publique la nouvelle de l'arrivée à Pékin de Ieng Sary, conseiller spécial auprès du GRUNK. Et le 25 du même mois, accompagné d'Henri Jour, Camille Granot et Claude Lebrun, je participais, à Paris à l'hôtel Lutétia, à une réception officielle du FUNK, Front Uni National du Kampuchea, destinée à célébrer le 5ème anniversaire du début de la guerre patriotique contre l'agression américaine. Les dirigeants khmers préféraient utiliser le terme « Kampuchea » pour désigner leur pays plutôt que « Cambodge » qui n'était en fait qu'une traduction en français datant de l'époque coloniale. Nous prononcions le premier de ces noms « Kamputie ».

Dès cette date des combats décisifs se déroulaient pour le contrôle de l'aérodrome de Pochentong, près de la capitale et les marionnettes politiciennes mises en place par les Etats-Unis à Pnom Penh n'étaient plus en mesure de résister à leur propre peuple en armes. Les hommes que le 2ème Congrès national du Kampuchea réunissant les délégués du FUNK, du GRUNK et des FAPLNK (Forces Armées Populaires de Libération Nationale du Kampuchea) avait désignés sous le qualificatif de « sept traîtres » s'enfuyaient précipitamment sous la protection des « mannes », unité d'élite de l'armée américaine. Il s'agissait des fascistes nommés Lon Nol, Sirik Matak, Son Ngoc Thanh, Cheng Heng, In Tam, Long Boret et Sosthène Fernandez, qui, le 18 mars 1970, avaient destitué le prince Norodom Sihanouk, au prix de massacres délibérés de bonzes, hommes, femmes et enfants.

La prise de Phnom-Pehn devint une réalité en quelques heures le 17 avril et la mission du Grunk en France en diffusa aussitôt la nouvelle. Immédiatement je rédigeai un message de félicitations que je lui adressai par porteur.

Nous avions organisé une soirée de solidarité internationale le lundi 14 avril à la Mutualité où s'étaient succédé à la tribune Madame Poe Mona, intervenant au nom du Comité FUNK de France, Ezzedine Kalak, au nom de l'Organisation de Libération de la Palestine, une oratrice du CILA, très probablement Sophie, mais aussi un délégué de l'UJP, organisation de jeunes gaullistes, Jean-Michel Nolleau, qui s'affirmait hostile aux deux superpuissances, Etats Unis et Union soviétique.

Depuis des années j'étais indigné par la position adoptée par l'U.R.S.S à propos de la situation au Kampuchea après le putsch de Lon Nol.
Loin de condamner le caractère fasciste de cet événement et son organisation par les services spéciaux américains, les Soviétiques avaient reconnu le nouveau gouvernement et condamné la guerre révolutionnaire déclenchée par le peuple khmer en la qualifiant de « guerre fratricide ».
Seule la Chine populaire avait accordé un soutien sans réserve aux forces combattantes patriotiques khmères.
Mais je ne me doutai pas du tout, à cette époque, que d'autres formes d'intervention impérialistes allaient succéder à celle des Américains vaincus, avec l'actif soutien des sociaux-impérialistes soviétiques.

Nous connaissions alors un développement positif, nos activités se multipliaient sans cesse, nous estimions devoir intervenir dans un nombre de plus en plus élevé de domaines de la vie politique, sociale et culturelle.

Nous avions pris connaissance d'une théorie nouvelle que d'aucun attribuaient à Mao Zedong et d'autres à l'homme que la Révolution culturelle n'avait pas épargné, l'accusant d'être un révisionniste tout comme Lieou Chao chi.
Pour notre part nous pensions que Deng Siao ping, rétabli dans des fonctions dirigeantes, n’était qu'un porte-parole de cette fameuse « théorie des trois mondes ».
Par delà ses désaccords avec Mao, l'ex-secrétaire général du Parti communiste chinois restait à nos yeux un ancien de la longue marche. Cet aspect de sa biographie ne lui garantissait nullement une infaillibilité, mais devait être pris en compte pour que l'on puisse porter une appréciation d'ensemble sur sa vie politique de combattant communiste.

Le premier monde était constitué par les deux superpuissances, Etats Unis d'Amérique et Union des Républiques Socialistes Soviétiques, engagées dans une guerre froide qui menaçait de se transformer très rapidement en troisième guerre mondiale;
le second monde était formé par les Etats capitalistes que leur développement encore insuffisant tenait à l'écart des grandes décisions internationales, notamment dans le domaine des armements nucléaires ;
enfin le troisième monde ou Tiers-monde comprenait tous les autres pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine dont l'exploitation et le pillage économique par les pays impérialistes ne cessaient d'accentuer le décalage entre eux et les autres sur tous les plans.

Cette analyse satisfaisait complètement mon souci de comprendre les phénomènes internationaux. Mon hostilité fondamentale visait en premier les Etats-Unis, mais elle concernait aussi les « révisionnistes » soviétiques devenus dans ma pensée de véritables traîtres en train de liquider délibérément le socialisme fondé par Lénine et construit par Staline et les peuples de cet immense pays.
Je comprenais que le gouvernement conservateur de la France demeurait un ennemi de classe des travailleurs, mais j'admettais qu'il lui arrivait de s'opposer aux deux super-grands en différentes circonstances précises. La France réactionnaire n'avait elle pas reconnu la République populaire de Chine et le général De Gaulle lui même n'avait-il pas dû accorder l'indépendance à l'Algérie, certes sous la pression irrésistible de la guerre révolutionnaire de libération nationale soutenue au prix de sacrifices immenses par le peuple de l'ancienne colonie ?

Si l'on désire raisonner de façon dialectique, en partant des réalités, reconnaissons que ce n'est pas toujours facile surtout pour les esprits d'un peuple formé par la pensée rationaliste de Descartes. Les cartésiens ne sont pas des dialecticiens. Mon père, mon grand père et mon arrière grand père paternel avaient été des laïques combattants, convaincus de l'exclusive justesse philosophique du rationalisme cartésien. Je conservais beaucoup de leurs convictions, mais en essayant d'appliquer le matérialisme dialectique à mon processus de pensée je supposais dépasser le niveau atteint par les idées de mes ascendants.

Ce fut dans cette période que se réunit clandestinement le IIe Congrès national du Parti communiste marxiste-léniniste de France. En province, avec les complicités indispensables, mais très sincèrement je ne me souviens plus de la désignation géographique de ces lieux. Peut-être était-ce près de Luynes, non loin d'Aix-en-Provence, dans des constructions fort modestes édifiées sur une colline en pleine forêt, qu'un prêtre progressiste avait mis à notre disposition. En tout cas je pense que ce fut du 13 au 20 mars 1975- Les délégués furent acheminés dans des conditions de sécurité extrêmement sérieuses. En voitures puis à pieds. Je pense que nous fûmes assez nombreux. Toutefois je peux me tromper car ce souvenir demeure assez flou dans ma pensée.

Deux conférences nationales avaient précédé cette instance, l'une en 1971, l'autre en 1973, ainsi que plusieurs centaines d'assemblées générales de cellules d'entreprise, de quartiers ou de villages réunies en 1974 et 1975 et enfin plusieurs dizaines de conférences régionales en 1975. 350 interventions de délégués témoignèrent du contenu hautement démocratique de ce second congrès. Il est désormais possible de prendre connaissance du rapport politique et des documents votés lors de ces assises en demandant à la Bibliothèque nationale les numéros 10 et 11 (avril et mai 1975) du Cahier rouge, revue théorique du comité central du P.C.M.L.F.

Je tiens à indiquer d'emblée que du point de vue tactique, une mauvaise appréciation de la théorie des trois mondes résultant de ma propre interprétation ratifiée par ce IIe Congrès allait nous conduire à la mise en œuvre d'une ligne politique erronée.

Je crus le moment venu d'accepter une alliance temporaire avec des formations de droite qui condamnaient comme nous les deux superpuissances. Il est vrai que nous estimions à ce moment-là que la troisième guerre mondiale était imminente et que, sans doute, ce serait le social-impérialisme soviétique qui en prendrait l'initiative. Dans mon esprit demeurait l'enseignement de la Résistance, au cours de laquelle je m'étais trouvé au contact direct de gaullistes, en unité de combat sans réserve avec eux. Je pensais donc qu'en cas de nouvel affrontement pourrait se renouveler une situation analogue.

Ce fut dans de telles dispositions d'esprit qu'avec Henri Jour, je rencontrai à son siège un homme qui, Ministre des Affaires étrangères pendant quelques mois, s'était manifesté par son animosité contre les Américains, Mr Michel Jobert. Que pouvions-nous donc faire ensemble ? « Au moins ne pas nous insulter réciproquement » me dit-il sur le ton ironique mais bon enfant dont il avait le secret. Cette relation n'alla pas plus loin.
Par contre, en application de la ligne du IIe congrès, Camille Granot et d'autres dirigeants du P.C.M.L.F., sous ma propre responsabilité, participèrent à un meeting au quartier latin non seulement avec des militants de l'Union des Jeunes pour le progrès (gaullistes de gauche), mais aussi avec Albert Renouvin, dirigeant de la « Nouvelle Action française ».

Presque aussitôt après, dés le second trimestre de 1975, une campagne de critique qui dura près de deux ans, venue de nos adhérents de base aboutit lors du IIIe Congrès à ce que je fus dans l'obligation de présenter une autocritique.
Notre ligne tactique était opportuniste et erronée, il fallut en convenir.
Elle fut qualifiée de «bourgeoise » à l'unanimité.
Naturellement toutes les forces gauchistes qui faisaient du PCMLF depuis des années leur cible principale trouvèrent en la circonstance matière à multiplier leurs attaques contre nous. Les premières mesures de rectification concrète commencèrent dés le troisième trimestre de 1975.

En vérité j'avais lancé de notre côté une vaste campagne « pour un parti marxiste-léniniste unique », consacrant à cette question décisive de nombreux articles. De plus dès le début de l'année 1975, nous avions commencé à publier l'Humanité-rouge plusieurs fois par semaine sous le nouveau sigle « Publication des Communistes marxiste-léninistes de France ». Le numéro de lancement était sorti des presses le 16 janvier. Le numéro Un du quotidien, de format réduit, sur huit pages en général, sortit à son tour le premier Mai 1975. Des moyens financiers beaucoup plus importants devenaient nécessaires, aussi fut ouverte une nouvelle souscription nationale ayant pour but de nous rapporter 20 millions de francs de l'époque à la date du 1 er Juillet suivant.

Tous les plumitifs anticommunistes et anti-chinois ont longtemps nourri l'obsession de faire la démonstration que nous étions financés par le Parti communiste chinois comme le PC.F. l'était par le Parti communiste d'Union soviétique. Comme ces gens ne parvenaient pas à nous casser sur le plan politique et idéologique, ils tentaient de se rabattre sur des arguments de bas étages. Naturellement les dirigeants révisionnistes français n'étaient pas les derniers à se joindre au chœur de ces piètres diffamateurs.
La simple vérité, vérifiable dans les collections de l'Humanité-rouge, reste que nos souscriptions rapportaient des sommes appréciables et contribuaient au développement d'une idéologie communiste authentique.

D'ailleurs il est extrêmement intéressant de prendre connaissance sur cette question des échanges assez vifs qui opposèrent en leur temps Maurice Schumann, Ministre des Affaires étrangères et Etienne M.Manac'h, Ambassadeur de France à Pékin au Ministre de l'Intérieur Raymond Marcellin. Dans le tome II de ses « Mémoires d'extrême-Asie - La Chine », l'Ambassadeur en traite aux pages 171, 172, 385 et 386 et les accusations lancées par le politicien paranoïaque du complot mondial sont ramenées à leur vanité dérisoire.

J'effectuai un nouveau voyage en République populaire de Chine du 6 juin au 29 juin 1975, en compagnie d'Alain D. dont le pseudonyme, Quarante, était connu de tous nos militants. Outre sa culture politique et ses qualités d'organisateur, il m'accompagnait parce qu'il était le principal responsable du lancement et de la gestion de nos éditions et de notre librairie.

Mais ce huitième voyage mérite à lui seul un chapitre.

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   Posté le 28-10-2013 à 23:38:49   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

-32-
huitième voyage en Chine


Le samedi 7 juin 1975, débuta la première partie de la rencontre entre nos deux partis.
Le Parti communiste chinois n'eut jamais à notre endroit la moindre attitude de supériorité ou de domination. Nous indiquions combien nous étions peu nombreux et combien nos actions dans notre pays demeuraient peu efficaces, mais les représentants chinois nous répondaient chaque fois que leur propre parti s'était trouvé dans des conditions similaires à l'époque de sa fondation et de ses premières initiatives. Il considérait que ce qui était déterminant résidait dans la justesse de la ligne idéologique et politique. Si celle ci était juste, nous connaîtrions inévitablement un développement ultérieur, participerions à de grandes lutte, essuierions des échecs et finirions par remporter des succès décisifs. Les dirigeants du Parti communiste français, révisionnistes obéissant à la baguette soviétique, même s'il comptait encore un nombre très supérieur d'adhérents par rapport au nôtre, étaient voués à la défaite exactement comme l'étaient les dirigeants de Moscou qui avaient détourné d'une juste voie le grand pays du socialisme issu de la Révolution d'octobre.
En tant que chef de la délégation invitée, j'eus à parler le premier.
Le même jour, à vingt heures, première soirée cinématographique, organisée spécialement à notre intention. Film en couleurs « Etoile étincelante ». Le sujet était émouvant, racontant l'histoire d'un enfant, orphelin dont les parents avaient été assassinés par les occupants japonais et qui de ce fait était devenu l'un des fameux « petits diables rouges », les enfants soldats de l'armée révolutionnaire. Je me souviens d'une particularité de cette production parce qu'elle s'appuyait sur un fond sonore comportant des paroles chinoises sur l'air de « Frère Jacques ».
Le Dimanche, nous n'eûmes pas de séance de travail, mais une journée de promenade à la « colline parfumée », en passant par le lac de l'impératrice devenu le lac de l'amitié. Ces sites que j'avais déjà visités comportaient des vestiges du 7ème siècle, notamment un temple occupé par un « Bouddha couché» d'une grande beauté, mesurant six ou sept mètres de long.
Le soir, après notre retour et notre repas en tête-à-tête, nous nous rendîmes de nouveau dans un cinéma pour voir le film «La montagne aux azalées ». Cent minutes de retransmission d'un opéra de Pékin à thème révolutionnaire contemporain. En couleurs. Des scènes toujours émouvantes certes, mais un spectacle en définitive peu accessible au spectateur ne comprenant pas le chinois.
Le lendemain matin, reprise de nos entretiens politiques en présence de Keng Piao.

L'après-midi, nous nous rendîmes au siège des Editions chinoises en langues étrangères, où nous accueillit une délégation de Guozi Shudian. Nous fîmes avec nos interlocuteurs un premier examen de la gestion commerciale de la maison que nous avions lancée, les Editions du Centenaire de la Commune de Paris, ainsi que de la librairie que nous venions d'ouvrir rue de Belleville, « Les herbes sauvages ». Nous avions des intérêts communs avec les organismes chinois dans la mesure où notre librairie disposait en France d'un monopole de fait, ou presque, de la diffusion du livre chinois édité en français.
Le mardi 10 juin je poursuivis l'exposé de mon rapport. Puis, après le repas et la sieste devenant presque coutumière, nous partîmes visiter l'imprimerie des Éditions en langues étrangères. 1600 ouvriers, éditions en 50 langues différentes en un lieu où ne travaillaient en 1951 que quelques dizaines de personnes. Il s'agissait, nous dit-on, de la plus grande imprimerie de Chine, dans laquelle étaient aussi édités les périodiques les plus connus. Au demeurant la Chine s'était déjà dotée de machines ultramodernes susceptibles de tirer à une grande vitesse en polychrome. On nous offrit un superbe album d'art sur l'époque des Ming.
Le soir à 19 heures, nouveau film, dans une autre salle que les deux premières où nous étions déjà allés. Le film en couleurs « De victoire en victoire » passa sur un écran panoramique. Il comportait des images de masse vraiment très réussies. Je fus beaucoup plus intéressé que par le film reprenant un opéra de Pékin.

Le 11 juin, le matin, je poursuivis encore mon exposé, en abordant cette fois nos relations internationales, notamment celles avec les représentants du Kampuchea, de l'Algérie et de la Palestine.
Le soir, cinéma, c'était devenu une habitude. Le film : « Opération de reconnaissance sur l'autre rive du Yang Tse » était en couleurs. Il comportait des séquences très chinoises et très émouvantes : comme celle où une jeune fille pleure sur le corps de son père abattu par des soudards de Tchang Kaï chek.

Egalement des gros plans très saisissants de deux vieilles personnes, un homme et une femme, accueillant chez eux dans une misérable baraque les soldats de la IVe armée rouge. Des scènes de masse, montrant des foules de soldats, des régiments communistes, s'élançant à l'assaut de positions ennemies. C'était à mon avis du très grand cinéma, dont certaines images me faisaient irrésistiblement évoquer les productions de Serge Eisenstein ou même « Les raisins de la colère » ce film de John Ford d'après le roman célèbre de John Steinbeck qui a fait le tour du monde. Mais évidemment ici, dans ces films chinois, le fond du sujet était encore plus profond et tragique.
Levés à 5 h 45 le lendemain matin, nous étions amenés à l'aéroport de Pékin et prenions place dans un Iliouchine. Notre destination était Tchoungking, que je ne connaissais que par ce qu'en avait écrit Han Suyin dans l'un de ses romans. Nous y fiâmes accueillis comme de coutume par le Secrétaire du Comité du parti de la ville.
Cette ville n'avait jamais été occupée par les Japonais, mais ils l'avaient cruellement bombardée. Quant aux impérialistes américains, britanniques et français, ils en avaient fait le point le plus haut de leur occupation sur le fleuve Yang Tse afin d'appuyer leur pillage de l'intérieur de la Chine. Après 1945, ils n'y avaient conservé qu'une ambassade américaine et des troupes de mercenaires.
À 15 h 30 visite d'une usine d'armements légers employant seize mille ouvriers, dont de nombreux jeunes. Installé dans des souterrains sous une énorme falaise rocheuse, ce centre s'étendait à perte de vue en tunnels parallèles reliés entre eux transversalement. Quatre cent mille fusils de 3 kg 700, pouvant tirer vingt balles au coup par coup, ou en rafale, avec une portée de huit cent mètres, en sortaient chaque année. Ainsi que quatre cents mitrailleuses de marine antiaériennes doubles d'une portée de deux mille mètres, sur tourelle tournante, cinq cents coups à la minute, et trois cents mitrailleuses lourdes quadruples de défense anti-aérienne.
Pourquoi je fournis tous ces détails aujourd'hui largement dépassés ? Parce qu'à l'époque ces armements étaient exclusivement destinés à aider les peuples révolutionnaires du monde entier. Ils étaient expédiés aux Vietnamiens, aux Khmers, aux Laotiens, aux Palestiniens. Des usines similaires avaient été montées l'une au Vietnam, l'autre en Albanie. Les ouvriers présents nous accordèrent une réception enthousiaste et amicale.

Le Dimanche 15 juin 1975 à 9 heures du matin nous visitâmes le siège du bureau de liaison du Parti communiste chinois avec le Kouomintang de 1939 à 1947. En ces lieux travaillaient durant cette période, sous la surveillance constante de la police et des espions, Chou Enlai, Ye Kien ying et Tong Pi wuh. Ils disposaient aussi de bâtiments en ville, mais celui-ci était plus systématiquement utilisé par ces dirigeants, qui s'installaient au rez-de-chaussée et au 2ème étage. Le 1er étage restait occupé par des gens de la police. En ce temps-là la pratique des micros destinés à écouter les conversations d'autrui n'existait pas encore. Aussi les services de renseignement opéraient-ils plus ouvertement. Parfois les militants communistes découvraient des policiers en train d'écouter à leurs portes, ou en faction devant l'entrée pour noter les entrées et les sorties de chacun d'entre eux. Pour bien comprendre ce dont il s'agissait, il importe de savoir qu'environ cent camarades travaillaient en ces lieux. Certains d'ailleurs ne sortaient jamais parce qu'ils étaient affectés à des tâches totalement clandestines. Les communistes conjuguaient en permanence le travail légal et le travail illégal.

L'après-midi nous avons effectué une visite bouleversante : le camp de concentration des prisonniers politiques édifiés par les bandits du Kouomintang sur une superficie de 20 000 kilomètres carrés dans la proche banlieue de Tchoungking.
Le 27 novembre 1949 ses gardiens, des tortionnaires qui ne le cédaient en rien à leurs homologues des camps nazis, le détruisirent presque intégralement à l'approche de l'armée populaire, dans le but de faire disparaître toute trace de leurs crimes. Cependant ils n'eurent pas le temps d'incendier complètement deux des vingt prisons du camp : la fameuse citadelle de Mr. Pai, du nom de son donateur, dressée sur une colline vertigineuse, ainsi qu'une autre, celle de Tcha Tse doung, où se trouvaient entassés 200 détenus, hommes et femmes, tous communistes. Nous avons pu visiter les chambres de tortures, où les instruments criminels des tortionnaires avaient été laissés sur place en leur état d'origine.
Il y avait 7 camps de concentration du Kouomintang en Chine, mais celui de la citadelle de Mr Pai, dissimulé sous le nom d'« office de coopération sino-américaine pour le développement des techniques spéciales » représentait en réalité la coopération américano-tchangkaichékiste dans la pratique des tortures et dans le perfectionnement de l'espionnage des agents du Kouomintang.
Nos hôtes locaux nous expliquèrent que ces deux anciennes prisons avaient servi à enfermer à leur tour les criminels du Kouomintang, du moins ceux qui avaient pu être pris après la victoire de la Révolution. Toutefois ces gens avaient été libérés après accomplissement de leurs peines et vivaient pour la plupart en Chine. Ceux qui désiraient quitter le pays y étaient autorisés et certains s'étaient rendus à Hong Kong. C'était là la raison de la transformation de ces deux prisons en musées où se trouvaient exposés objets et photographies permettant d'expliquer aux jeunes générations quelles étaient les pratiques du Kouomintang. Ici étaient morts de nombreux héros communistes qui avaient préféré perdre la vie que la garder au prix d'une trahison. Des hommes et des femmes.
Cette visite me remplit d'émotion et me rappela celle que j'avais accomplie plusieurs années auparavant au camp nazi de Mathausen. Elle me remit aussi en mémoire que les colonialistes français avaient utilisé en Algérie des villas pour en faire des centres de torture, comme la villa Susini.
De ce camp de concentration je réussis à ramener la copie d'un poème écrit en chinois par Ye Ting, commandant de la IVe Armée. Le voici, traduit en français :
« Poème écrit dans la prison de Tcha Tse doung ou prison des galeries de poussier.
Sortir est totalement impossible pour tout être humain.
Mais un trou reste ouvert à tout chien.
« Sors, chien ! Et tu auras la liberté ! » murmure une voix.
« Liberté, je te désire ardemment, mais je sais bien que l'Homme ne doit pas sortir par le même trou que le chien ».
Je ne vis que pour le jour inéluctable où la flamme souterraine nous emportera, moi même et ce cercueil où je demeure emprisonné.
J'aurai ainsi une existence éternelle, par le feu et le sang brûlant.
21 novembre 1942 Un habitant enfermé. »


Lors des négociations de Tchoungking entre le Président Mao Zedong et les chefs du Kouomintang, après la capture de Tchang Kaïchek, le premier accorda sa remise en liberté au chef du Kouomintang, mais exigea et obtint la libération de Ye Ting. Malheureusement celui-ci mourut bientôt dans un accident de l'avion qui le ramenait à Yenan avec 19 autres camarades communistes.

Le Lundi 16, après avoir bénéficié du passionnant cours d'histoire « sur le tas » que nous avait réservé la visite de Tchoungking, nous quittâmes cette grande ville au passé révolutionnaire en embarquant à 8 heures sur « l'Orient rouge» n° 26, accosté à l'embarcadère situé sur le Tsia lin à quelques distances du Yang Tse. Nos hôtes du comité municipal du Parti communiste chinois nous accompagnèrent et nous échangeâmes des saluts jusqu'à ce que nous nous perdions de vue. Ces femmes et ces hommes étaient des survivants et des descendants de ces communistes héroïques de l'époque d'avant la Révolution et la visite de leur immense ville nous avait fait comprendre le caractère extrême, pour eux comme pour leurs ascendants, de la guerre révolutionnaire.
Nous voguions désormais sur l'un des plus importants fleuves de Chine, à bord d'un navire conçu spécialement pour le transport de passagers, offrant des chambres particulières confortables.

Inspiré par la joie partagée de ce voyage, le camarade Li Paï écrivit un poème au dos d'une enveloppe de paquet de cigarettes. Il accepta de le transcrire en idéogrammes dans mon cahier de notes et le signa en précisant la date du 16 juin 1975. Voici ces vers traduits dans notre langue :

« Pour les camarades français, en souvenir de leur visite à Tchoungking.
Fine et élancée sur ses montagnes, la ville danse, enrobée de voiles légers.
Sur le long Yang Tse, imposant et majestueux, rouges, les vagues se succèdent.
Ensemble, aujourd'hui, nous buvons l'eau du fleuve.
Ensemble, demain, nous chanterons la Commune ! »


Il signa « Li Siao-paï, poète chinois révolutionnaire »
Il nous fournit quelques explications de son texte. « Nous buvons l'eau du fleuve » signifiait que nous étions au coude à coude en vivant les mêmes difficultés et en remportant les mêmes succès. C'était là une réminiscence d'un poème destiné aux camarades vietnamiens « nous buvons l'eau de la même rivière », cette dernière étant la rivière Tanlan coulant sur la fron¬tière sino-vietnamienne. En qualifiant les vagues de « rouges» il faisait certes allusion à la couleur de l'eau après les pluies des derniers jours, mais ici ce mot revêtait une signification plus avancée, ces vagues étaient combatives, à l'offensive.

Li nous assura que le Yang Tse était le fleuve le plus caractéristique de la nation chinoise, mais d'autres hôtes chinois contredirent ce point de vue en déclarant que le symbole de la Chine n'était autre que le Hoang Ho, le fleuve jaune.

Deux heures plus tard nous atteignîmes la commune de Tchang chiau, ou, en français, «longévité«, un important district de production de riz, où nous pûmes apercevoir des usines et des pagodes. Mais le bateau ne s'arrêta pas.
À 16 h 30, nous débouchâmes soudain sur une merveilleuse pagode élevée sur le flanc d'un immense rocher. C'était la pagode Chi pao « qui conduit au ciel ». Sur le sommet du rocher se dressait aussi un temple enlacé par un escalier en colimaçon reliant onze étages. À chacun de ces derniers se trouvaient des statues de Bouddha et des indications en idéogrammes expliquant comment avait été élevé cet édifice. Il s'agissait d'un lieu historique d'importance. Une légende populaire racontait qu'autrefois, il y avait très longtemps, ce temple disposait d'un trou par lequel glissaient des grains de millet. Les bonzes le nommaient le « trou des trésors«. Bien qu'exigu, ce trou fournissait chaque jour une quantité de grains suffisante pour nourrir les bonzes à leur faim, y compris leurs éventuels invités. Mais les bonzes voulurent élargir le trou pour recevoir davantage de grains et faire fortune. Ils se mirent à l'œuvre, mais aussitôt le trou se referma et aucun grain ne tomba plus. Le trou magique avait puni leur concupiscence.

Nos amis nous firent un cours d'histoire sur les trois royaumes combattants, de 220 à 280 après Jésus-christ, puis la dynastie des Souei de 581 à 618, celle des Tangs de 618 à 907, les cinq dynasties et les cinq royaumes de 907 à 979, la dynastie des Song de 960 à 1279, celle des Liao de 916 à 1125, celle des Hsia de l'Ouest de 1038 à 1227, celle des Kin de 1115 à 1234, celle des Yuan de 1271 à 1368, celle des Ming de 1368 à 1644 et enfin celle des Tsing de 1644 à 1911. Je ne me souviens d'aucune de ces dates ni des noms précis des dynasties sauf les deux dernières, mais je recopie les notes que j'avais consignées à leurs sujets sur le moment.

Nous fîmes escale à Wan chien ou « Dix mille ». C'était une ville qu'avait visitée le Président Mao en 1958. Honneur et consécration pour ses habitants.
Des centaines de travailleurs étaient assis sur les escaliers très larges qui montaient du port jusqu'à la commune proprement dite. Notre bateau y débarqua un certain nombre de passagers, chargés d'innombrables paquets, que nous n'avions pas vus depuis notre départ, d'autres voyageurs embarquèrent à leur place. Le site était merveilleux, la montée de ces escaliers du fleuve jusqu' aux premières maisons de la commune était d'une beauté inédite, imprévue.
« L'Orient rouge » reprit son avancée et stoppa vers vingt heures en s'ancrant dans le fleuve en un point nommé Ta Wu ti, le lieu de la pêche.
Je m'endormis aussitôt d'un sommeil profond favorisé par le silence de la nuit et la lancinante musique du fleuve.
La remise en route me réveilla, j'entendis le bruit de la remontée de la chaîne au bout de laquelle était fixée l'ancre et la remise en marche du moteur. Il devait être autour de 5 heures du matin. Nos compagnons de voyage nous incitèrent à monter sur le pont à six heures pour profiter du spectacle du lever du soleil sur le fleuve.
Li Pai et Tang Bo sing, l'interprète, étaient déjà là.

Enfin à 8 heures «l'Orient rouge » aborda la première des gorges du Yang Tse. A son entrée je vis à gauche la colline de Pai Ti chang sur laquelle était encore édifié un temple. Une fois que nous fumes engagés dans la gorge, le panorama me parut réellement grandiose. De chaque côté du fleuve, les montagnes étaient si élevées que leurs sommets disparaissaient dans le halo des nuages. Le fleuve restait assez large, nettement plus large que le Tarn ou le Verdon dans les gorges que traversent ces rivières en France. Peu avant la sortie de cette gorge, nous vîmes un hameau de 27 foyers ou les maisons étaient couvertes par des toits de chaume. Les paysans, brigadistes installés là, cultivaient des champs en terrasses et paraissaient totalement isolés dans la montagne. Comment donc parvenaient-ils à entrer ou ressortir de leur village ?
De nombreux singes vivaient dans ces montagnes et forêts, mais nous ne parvenions pas à les voir alors qu'ils criaient de plus belle au moment de notre passage. Ces profondeurs étaient aussi fréquentées par des tigres, des renards et des loups. Mais... nous n'aperçûmes pas la moindre queue de l'un d'entre eux !

Une fois sortis de la gorge, nous croisâmes des jonques, peu nombreuses, sur le fleuve dont les flots brillaient sous les rayons du soleil et prenaient une couleur argentée.
Avant la libération, ces parages n'étaient pas utilisables pour des bateaux de l'importance de celui sur lequel nous naviguions, il avait fallu faire sauter des rochers pour aménager le cours du fleuve et permettre une sensible amélioration du trafic fluvial.
Cette première gorge était longue d'environ huit kilomètres.
Mais la seconde à laquelle nous allions parvenir occupait 44 kilomètres. Quant à la troisième elle allait faire 66 kilomètres.
La seconde gorge commençait à Wuh chan, montagne élevée que nous vîmes de loin comme un immense barrage sur le cours du fleuve. Le halo des nuages était très exactement celui reproduit par les peintres chinois traditionnels. Sur le sommet, il y avait encore un édifice religieux, le temple de la fée. Du pied de la montagne jusqu'à ce temple, il fallait parcourir 7 kilomètres et demi. Le décor de fond de cette première montagne était constitué par une autre montagne paraissant bleutée dans les vapeurs de la matinée. Les flancs abrupts qui encadraient le fleuve s'élevaient à environ mille mètres, mais parfois les sommets apparaissaient dentelés et à des hauteurs encore plus impressionnantes. On pouvait apercevoir des hameaux, des sentiers, des champs en terrasses qui nous semblaient tous vertigineux. Comment vivre dans une telle région ?

Je compris, tout en croisant de nouvelles jonques, que la peinture traditionnelle chinoise était une peinture tout à fait figurative et réaliste. Incrustées dans la falaise, des cavités énormes, des grottes suspendues dans le vide surplombaient le fleuve. A l'aide de jumelles de marine prêtées par l'équipage, nous pûmes distinguer l'une de ces grottes aménagées à l'entrée par des murettes de maçonnerie. On nous expliqua, qu'en cas de nécessité cet endroit pouvait devenir le refuge de 10 000 soldats.
Vers midi le soleil étincelait enfin. Les pluies des deux derniers jours avaient cessé, le ciel était d'un bleu éclatant. Au milieu de la deuxième gorge, nous passâmes de la province du Setchouan dans celle du Houpei, dont le chef lieu était Wuhan, l'un des « trois fours » de la Chine, ainsi nommé en raison de la température élevée qui y sévit en quasi permanence. Il importe de ne pas confondre la province du Houpei avec celle du Hopei où se trouve Pékin.
Nous ne prîmes notre déjeuner que vers treize heures afin de pouvoir préalablement profiter des splendeurs touristiques de la troisième gorge, nettement plus longue que les deux autres. Nous pûmes y admirer la falaise du foie de bœuf et du poumon de cheval. C'étaient les couleurs et dispositions des rochers qui avaient inspiré ces qualifications. Nous vîmes aussi une falaise qu'une canonnière britannique avait mitraillée et abimée, elle était en effet criblée de trous provoqués par les balles. Cet acte guerrier n'avait eu d’autre raison que la simple malveillance. Nos hôtes chinois ne firent aucun commentaire.

Après la traversée de la troisième gorge, nous débarquâmes à Yitchang. Une ville extrêmement panoramique, et même étrange pour nous, parce que nous y parvenions, par coïncidence, juste un jour de marché. Une foule indescriptible de paysans, jeunes, vieux, hommes, femmes et enfants inondait des ruelles ou s'étalaient des marchandises de toutes sortes, des légumes, des fruits, des boissons, des marchandises diverses certes très modestes mais utilitaires.
J'avais une conscience lucide d'être un privilégié pour avoir eu la possibilité de parcourir deux jours durant l'un des plus long fleuves d'Asie, auquel se trouvait liée une grande partie de l'histoire du peuple chinois.

Je ne me doutais pas alors qu'en 1998 l'ensemble de cette région serait concernée par de gigantesques travaux destinés à édifier le plus grand barrage du monde, ni que, la même année, et les années suivantes, des inondations catastrophiques y provoqueraient plusieurs milliers de morts et l'évacuation de plusieurs centaines de milliers d'habitants.

Nous gagnâmes ensuite l'aéroport militaire de Yitchang, d'où en une heure et demie de vol nous parvînmes à Nanchang dans la province du Kiangsi. Le lendemain matin, visite de la fameuse exposition consacrée à l'insurrection victorieuse menée par Chou Enlai en 1927.

Puis nous partîmes, d'abord en train pendant quatre heures jusqu'à Kioukiang et Tsiantsian et en voiture de Tsiantsian à Louchan, centre de repos. On en avait effectivement bien besoin, surtout moi qui ne bénéficiais pas de la même résistance physique que mon camarade plus jeune.
Louchan que nous atteignîmes après avoir parcouru la route aux quatre cents virages, était l'une des anciennes résidences de Tchang Kaï chek. C'est de là qu'avec son état-major il avait lancé les offensives d'encerclement contre les communistes. En hiver il n'y avait que huit mille personnes, mais en été deux cent cinquante mille travailleurs venaient s'y reposer. Cinq communes populaires, dont une en montagne et quatre dans la plaine suffisaient pour fournir le ravitaillement alimentaire nécessaire. L'altitude, de 1200 mètres, donc peu élevée, assurait un air excellent. Du haut de la ville on surplombait le Pô yang, lac immense qui possédait 14 milliards de mètres cubes d'eau et se plaçait par sa superficie au second rang des lacs chinois.

Durant l'après-midi nous prîmes du repos dans un parc intitulé « le sentier fleuri ». Nous pûmes y admirer quelques prodiges traditionnels de l'horticulture chinoise. Mais le soir à 20 heures nous fûmes amenés dans un cinéma pour voir un film un peu ancien « L'éclaireur », film de guerre contre le Kouomintang. Scénario classique, bonnes séquences, gros plans excellents. Le cinéma chinois me semblait posséder une grande maîtrise de sa technique et de son art au point de vue de la forme. Pour le contenu, toujours inspiré par des thèmes révolutionnaires contemporains, on pouvait en discuter, mais il ne me paraissait pas correspondre vraiment à la nécessité d'éduquer les jeunes générations. Cette tâche, mal abordée à mon avis, me paraissait devoir être la mission profonde et la plus haute responsabilité du septième art.

Le 19 juin, succession de visites, d'abord d'une grande salle où s'étaient réuni d'importantes sessions du comité central. Enfin dans une pièce de repos, il y avait, affichés sur les murs, des poèmes ou des phrases calligraphiées par des poètes chinois célèbres, par Tong Pi wuh et aussi par des étrangers comme Ho Chi minh. Nous vîmes encore trois grands tableaux représentant des apôtres de Bouddha, 500 personnages en tout, ce qui me sembla assez prodigieux. Ces toiles qui mesuraient de 3 à 3 mètres et demi de hauteur, avaient été peintes voilà deux siècles par un artiste qui en avait produit 200en sept années, faisant preuve d'une imagination extraordinaire.
Arrivés à Nanchang, après le souper, nous fûmes invités à voir le film « La montagne aux pins verts ». Un bon scénario sur la lutte entre deux lignes dans une brigade de production agricole. Très symbolique. Les images de deux charretiers dont l'un frappait violemment les chevaux avec son fouet et l'autre le faisait seulement claquer en l'air sans faire aucun mal aux animaux. Ce film paysan me sembla très pédagogique, et bien évidemment d'une facture totalement inconnue en Occident.
Dans un musée, nous découvrîmes un ensemble de statues en terre d'argile représentant les souffrances et la révolte des mineurs d'Anhoueï. Ces sculptures étaient saisissantes, mais n'existaient pas en reproductions en cartes postales ni dans quelque album imprimé.
À 12 h 15, repas entre nous deux. Puis, comble de chance, nous pûmes traverser en avion un mince couloir entre deux orages et transiter par Wuhan. Il y eut pas mal de trous d'air et de secousses, mais finalement en 3 h 30 nous parvînmes à Pékin. Ici la température n'était que de 30 degrés alors qu'au départ de Nantchang elle atteignait 38 degrés.

Nous avions effectué des milliers de kilomètres en avion, en nain, en bateau, en voiture, j'étais enchanté de ce périple rempli d'enseignements idéologiques et historiques. La gentillesse permanente et l'humeur agréable des hôtes chinois partout, où nous étions passés me semblait inoubliable. C'était la dictature du prolétariat !
Une dictature où les cadres communistes ne cessaient de se- remettre en question et de solliciter de leur entourage et de leur peuple qu'ils les critiquent pour les aider à améliorer encore leur travail.

Dès le premier soir suivant notre retour, nous eûmes un nouvel entretien approfondi avec les représentants commerciaux de Guozi Shudian. Les possibilités d'achat qu'ils nous proposaient étaient des plus séduisantes. Les marges de bénéfices bruts qu'ils nous laisseraient étaient importantes. Nous pourrions tenter la mise en vente de rouleaux de bambou et autres papiers peints par l'entremise soit de notre maison d'éditions soit de notre librairie. Quant aux livres chinois qui, édités en français, n'étaient pas encore très nombreux, nous n'en assurerions le règlement d'achat qu'après en avoir écoulé une certaine quantité. En plus, des deux côtés, chinois et français, nous allions rechercher une formule permettant à notre propre entreprise d'éditer par ses propres forces des ouvrages traduits du chinois en français. Nous pourrions trouver aussitôt une clientèle dans les organes chinois de diffusion de livres en direction des pays francophones.

Nos entretiens politiques avec la délégation du département qui nous recevait sous la direction de Keng Piao au nom du comité central du Parti communiste chinois, commencèrent le 24 juin.
L'après-midi nouvelle rencontre avec les éditions en langues étrangères. Accord définitif conclu pour que les Editions du centenaire publient en France des romans traduits du chinois. Nous nous entendîmes rapidement sur la désignation de la personne à qui nous demanderions les traductions et que nous rémunérerions normalement pour ce travail.
Le soir, après notre repas en tête-à-tête, cinéma : un film tourné par une société de Hong Kong sur le festival Afrique, Asie, Amérique latine de ping pong en 1973. Certes d'intéressantes séquences, mais d'autres trop longues, comme par exemple le théâtre présenté aux participants venus des trois continents.

Le jour suivant nous nous rendîmes au Pont Lou-ko, fameux à plus d'un titre. C'était le pont Marco Polo, construit en 1189 ! Il était orné de centaines de têtes de lions en pierre, cent quarante de chaque côté. Enfin il avait été le théâtre de l'incident du 7 juillet 1937, en devenant le premier endroit attaqué à Pékin par les Japonais qui déclenchaient la guerre impérialiste anti chinoise.
Nous visitâmes encore l'Ecole secondaire de Pékin, dans le quartier de Ho-ping li au nord-est.

Le Lundi 30 juin 1975, réception officielle de veille de départ, le représentant de la direction du Parti communiste chinois étant cette fois ci le vieux Maréchal Ye Kien ying. Il était assisté de Wu Teh, maire de Pékin, et, naturellement, de Keng Piao, en sa qualité de chef du département de liaisons internationales.

Le maréchal Ye Kieng ying nous déclara que la « vieille garde » qui avait fait triompher la révolution chinoise allait bientôt s'effacer et que la question de son remplacement le préoccupait beaucoup tout comme le Président Mao lui-même.
Il lut le toast en notre honneur qu'il avait préparé par écrit.
J'improvisai une réponse à laquelle j'avais d'ailleurs réfléchi depuis plusieurs jours.
Le lendemain le Renmin Ribao publiait, photographie à l'appui, un court compte-rendu de cette cérémonie.
Une délégation du département nous accompagna à l'aéroport, conduite par Keng Piao.

Arrivée à Roissy et débarquement sans aucun problème le 2 juillet au matin comme prévu. Camille Granot était venue nous attendre avec l'automobile de l'imprimerie. Elle nous fit le récit des plus récentes nouvelles de ce qui se passait en France et des activités que le parti avait soutenues pendant notre absence.

Nos amis khmers nous avaient informés que leur pays était désormais engagé dans une phase aiguë de reconstruction après les terribles dévastations dues à la guerre d'agression des Américains.
Par ailleurs une bagarre avait opposé le service d'ordre central du Parti révisionniste français à des militants de notre parti qui dénonçaient le social-impérialisme soviétique. L'un des nôtres avait été blessé assez gravement à un œil et son état était considéré comme sérieux. Il risquait d'être énucléé. Je me rendis à l'hôpital des Quinze vingt où il était soigné. Ce marxiste-léniniste n'était autre qu'un ouvrier, ancien adhérent du P.C.F. qui avait rejoint nos rangs depuis presque deux ans. Il avait un moral excellent et faisait face avec courage à son état. L'ophtalmologue qui le soignait m'indiqua qu'il avait 50% de chance de conserver son œil, mais qu'il y avait aussi 50% de possibilité qu'il soit nécessaire de le réopérer pour le lui enlever définitivement. En définitive l'œil de ce camarade fut sauvé.

Sur invitation de nos camarades albanais nous avions envoyé un groupe de jeunes passer un mois de vacances dans le «pays des aigles ». Par souci d'économie, nous avions loué les services d'une société d'autocars. Les billets d'avion auraient coûté trop cher. Malheureusement un tragique accident survint pendant leur retour dans la nuit du 16 au 17 août à Zadar en Yougoslavie. Le bilan des victimes fut de trois blessés et trois morts. Nous avions ainsi perdu nos camarades Richard Seimandi, Viviane Giacomini et Monique Miège. Ces trois jeunes étaient originaires de Marseille, Clermont Ferrand et Grenoble. Richard 27 ans, était secrétaire politique de la cellule Georges Politzer de la vallée de l'Huveaune à Marseille. Viviane, 21 ans, appartenait au cercle marxiste-léniniste des Jeunesses communistes ML de Marseille. Monique, 34 ans, était militante d'un comité de défense de l'Humanité rouge de Grenoble. Je partis aussitôt à Marseille où leurs corps avaient été rapatriés. Le Samedi 23 août eut lieu la cérémonie des levées de corps en présence de 3 à 400 personnes. J'eus la lourde et pénible charge de prononcer à cette occasion une allocution au cimetière Saint-Pierre, en présence de leurs familles éplorées. Je réussis à retenir le temps nécessaire l'émotion très profonde qui serrait ma gorge, mais je n'en fus finalement que plus bouleversé.

Du 16 au 28 septembre 1975, une compagnie de théâtre algérienne, l'Action Culturelle des Travailleurs du quartier de Bab el Oued d'Alger présenta deux pièces de Kateb Yacine au théâtre des Bouffes du Nord : « Mohammed, prends ta valise » et « La guerre de 2 000 ans ». Je m'y rendis dès la première avec Baya, qui retrouva dans la secrétaire administrative de la troupe l'une de ses plus anciennes amies du parti communiste algérien, Leila M. Du coup ce fut pratiquement chaque soir que nous nous rendîmes au spectacle, et, lors du repas d'adieu des artistes, la veille de leur départ pour rentrer en Algérie, nous fûmes invités à leurs côtés et mêlâmes nos voix aux leurs pour chanter une quantité de chants révolutionnaires et patriotiques algériens.

Le 2 décembre, Baya et moi offrîmes un repas kabyle à nos amis Joris Ivens et Marceline Loridan. Ce fut une soirée vraiment exceptionnelle par l'intérêt de la conversation avec ce couple de réalisateurs-metteurs en scène qui allait sortir incessamment 5 films de long-métrage sur la Chine. À 78 ans, Joris demeurait le plus grand cinéaste documentariste prolétarien du siècle. Il avait promené sa caméra dans le monde partout où les peuples révolutionnaires combattaient des envahisseurs ou des oppresseurs, dans les mines, en Espagne, au Vietnam, au Laos, en Chine. Marceline pour sa part possédait à son actif d'avoir réalisé le film « Palestine vaincra ».
Nos deux amis partageaient une considération exceptionnelle pour Mao, bien entendu, mais aussi essentiellement pour Chou En-lai auquel Joris avait fait transmettre clandestinement une caméra lors de la Longue marche. Leurs justes sentiments pour les dirigeants chinois ne leur interdisaient nullement de critiquer certaines productions cinématographiques de la Chine.

Tout ce que je viens de raconter peut paraître long et ne pas susciter l'intérêt de certains lecteurs que fatiguent les détails. Mais il s’agit de préserver un témoignage que personne d'autre ne rédigera ni ne publiera. Ce que je recherche consiste à fournir des informations concrètes aux futurs historiens, là est mon souci essentiel.

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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
Xuan
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   Posté le 28-10-2013 à 23:43:43   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

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La mort de Chou en Lai et de de Mao Tsé toung


Au cours de cette période, le Parti communiste chinois se trouva engagé dans le début d'un processus de changements profonds du fait de la disparition successive et rapide de ses principaux dirigeants.

Plusieurs dizaines de millions de combattants et de civils avaient succombé de 1920 à 1949. Mais quelques milliers de survivants, notamment des hommes et des femmes qui avaient participé à la fameuse « Longue marche », puis à la vie très dure à Yenan, avaient formé l'encadrement des premières structures de la République populaire de Chine. Ces dirigeants comptaient désormais des âges assez avancés et souvent leurs santés se ressentaient d'existences particulièrement mouvementées, rudes et éprouvantes. Désormais une nouvelle génération de communistes allait progressivement succéder à celle des années héroïques. La longévité exceptionnelle de Deng Xiaoping ne contredit pas cet avis, car, né en 1904, il était sans doute l'un des plus jeunes, puisque Mao Zedong avait vu le jour en 1893, Chou En-lai en 1896, Chu Teh en 1896 également.

Le décès de Chou En-lai se produisit le 8 janvier 1976. Lui aussi souffrait d'un cancer qui finit par emporter sa résistance. Il avait 78 ans. C'était un événement relativement imprévu pour moi, bien que je sache qu'il était atteint de cette cruelle maladie. En vérité je m'attendais à apprendre la disparition de Mao Zedong avant celle de son plus proche compagnon de route. Parce que le Président Mao était plus âgé et, lorsqu'il passait sur les écrans de télévision, paraissait très fatigué.

L'Humanité-rouge consacra l'essentiel de plusieurs numéros successifs au Premier Ministre de la République populaire de Chine. L'édition du 10 janvier présentait en première page son portrait, debout derrière une tribune et des micros, en train de prononcer un discours. En signe de deuil, cette photographie était entièrement encadrée de noir. En gros caractères d'imprimerie, le titre annonçait « Le camarade Chou En Lai est mort». En page trois figurait la dépêche nécrologique de l'agence Chine nouvelle rendant public le décès. À côté d'une photographie de groupe datant de 1971 où je me trouvais à la droite de Chou En Lai, était publié le télégramme de condoléances que je venais d'adresser au Président Mao pour le Comité central du Parti communiste chinois. Le voici intégralement : « Très profondément bouleversé décès Chou En Lai vice-président Parti communiste chinois, premier Ministre gouvernement République populaire Chine-stop-Au nom communistes marxistes-léninistes et prolétariat avancé de France, vous exprime profonds sentiments condoléances affligées–stop-Vie et œuvre révolutionnaires très grand dirigeant communiste Chou En Lai constitue exemple immortel pour prolétariats et peuples révolutionnaires monde entier –stop- Nous nous inclinons avec ferveur et solennité devant cercueil camarade Chou En Lai vivant pour toujours dans nos cœurs et dans nos luttes de communistes-stop-Vive socialisme et communisme avenir radieux du monde entier efficacement préparé par Chou En Lai en étroite union avec Président Mao Zedong parti communiste et grand peuple chinois ».

L'événement était considérable aussi bien pour le peuple et les communistes chinois que sur le plan international. Si Mao était reconnu comme le théoricien qui avait victorieusement appliqué les principes du marxisme et du léninisme aux conditions spécifiques et historiques de la Chine, Chou représentait aux yeux du monde entier non seulement son second, mais surtout celui qui avait mis en œuvre des qualités remarquables pour apporter aux problèmes les plus délicats les solutions les meilleures. Chou En lai avait participé à la Conférence de Genève qui avait mis fin à la sale guerre d'Indochine opposant le colonialisme français au peuple vietnamien. Le président du conseil des Ministres français Pierre Mendès-France s'était publiquement félicité de sa rencontre avec le dirigeant chinois. Chou En lai avait aussi tenu un rôle important pour assurer le succès de la fameuse Conférence internationale des peuples du Tiers-Monde réunie en Indonésie à Bandoung. Il n'est pas possible d'énoncer en quelques lignes tous les mérites de ce dirigeant communiste et chef de gouvernement dont le nom demeurera indissociable de celui du Président Mao à travers les siècles futurs.

Une manifestation de deuil et d'hommage se déroula le 15 janvier 1976 à l'initiative des communistes marxistes-léninistes de France et de l’Humanité-rouge. À Paris, un rassemblement réunit d'abord à 12 h 30 place Gambetta toutes les personnes désireuses de défiler à l'intérieur du cimetière du Père Lachaise pour honorer sa mémoire. La nouvelle venait d'être diffusée que, suivant son désir, le corps de Chou En lai avait été incinéré et ses cendres dispersées en différents endroits, sur la terre comme dans les fleuves de Chine.

Ensuite, l'Association des Amitiés franco-chinoises organisa le 19 janvier une soirée d'hommage à sa mémoire dans une des salles de la Mutualité. Sur la tribune se côtoyaient des personnalités d'idéologies et appartenances politiques ou philosophiques diverses. Je note simplement qu'il n'y avait aucun représentant du Parti communiste français. Plusieurs allocutions furent prononcées par certaines des personnes présentes sur la tribune, Madame de Lipkovski, Mme Marchisio, M. Maurice Schumann. Mais je me souviens surtout de celle émue et très émouvante de Joris Ivens. Il évoqua ses quatre rencontres avec Chou En lai en 1938, en 1958, en 1965 et en 1971-1973. Il cita des vers de Mao Zedong que Chou En lai appréciait particulièrement et qu'il avait pu entendre une dernière fois quelques jours avant sa mort :
« Rien d'impossible au sein de l'univers Pourvu qu'on ose escalader la cime ».
L'ambassadeur de France en République populaire de Chine, Son Excellence Etienne Manac'h, en poste à Pékin, avait tenu à envoyer un message à cette soirée de l'Association des Amitiés franco-chinoises.

Au mois de juillet 1976 décéda à son tour le vieux chef d'État-major de la « Longue marche » Chou Teh (ou Zhu De), que je n'avais jamais rencontré. Par contre mon épouse avait eu l'occasion de me parler de cet éminent révolutionnaire chinois très proche du Président Mao dans la mesure où elle avait assisté en 1949 à un Congrès des femmes d'Asie. À cette occasion tous les dirigeants communistes chinois, de même que madame Sung Ch'ing-ling, veuve du Président Sun Yat sen, avaient rendu visite aux femmes congressistes venues de 92 pays. Baya avait eu alors la possibilité d'échanger quelques propos avec le glorieux maréchal ainsi qu'avec sa femme. Elle m'avait souvent relaté l'impression de modestie sincère que lui avait laissé cet homme, de même d'ailleurs que tous les autres.

La mort du Président Mao Zedong survint quelques mois plus tard, à la fin de l'année, le 9 septembre 1976. Je m'y attendais depuis un certain temps, mais je n'en fus pas moins bouleversé pour autant. Je suppose aujourd'hui que l'émotion que je ressentis avait un caractère prémonitoire. J'avais conscience que la période vécue jusque-là prenait fin et que des événements nouveaux, imprévus, allaient bouleverser la Chine, le monde. La perception que j'avais des tâches à accomplir tant en France que sur le plan international n'allait-elle pas se trouver remise en question ? J'avais en moi l'expérience des événements ayant suivi la mort de Staline.

Je considérais depuis plusieurs années que Mao Zedong n'était autre que le «Lénine de la Chine ». J'avais lu tous les textes écrits par lui, traduits en français. Quatre tomes d'œuvres choisies. Le cinquième ne fut diffusé qu'en 1977, après sa disparition. Mon adhésion à sa pensée philosophique de même qu'aux principes stratégiques et tactiques qu'il avait formulés était entière, absolue. Elle n'était en réalité que la continuation de mon adhésion au marxisme et au léninisme.

Georges Marchais, alors secrétaire général du Parti révisionniste français, n'eut pas même la décence de ne pas adresser de condoléances au Parti communiste chinois, qu'il ne cessait de diffamer en diffusant à son sujet d'énormes mensonges. Mais le comité central du P.C.C., faisant preuve d'une dignité normale, refusa son télégramme et le lui fit retourner.
L'Humanité-rouge édita un numéro spécial, daté des jeudi 9 et vendredi 10 septembre 1976, dont la première page, entièrement encadrée de noir, présentait le portrait traditionnel du défunt sur une surface double des pages habituelles. Sur toute la largeur de la page, en lettres majuscules de grandes dimensions était annoncé un « défilé national de deuil à Paris Samedi à 15 heures de la République au Mur des Fédérés ».

« La pensée-maozedong est immortelle » fut le titre d'un long article que je publiai dans une nouvelle édition spéciale datée du même jour, mais sortie avec plusieurs heures de retard sur la première. L'accompagnait une photographie montrant des travailleurs rassemblés devant l'Ambassade de Chine, portant des pancartes sur lesquelles était collée l'effigie du leader chinois. Ce numéro comportait quatre grandes pages, dont les deux intérieures présentaient près de vingt photographies sous le titre « Le camarade Mao Zedong le plus grand marxiste de notre époque».

Je reviens sur l'éditorial que j'avais écrit d'un seul jet, dans la fébrilité de l'événement mais aussi avec la force de mes convictions. Je ne peux évidemment pas le reproduire ici, mais tiens à en indiquer les principaux sous-titres : « sa vie, son œuvre, l'expérience historique de la dictature du prolétariat, sur la contradiction, sur l'art militaire, sur la culture, sur le révisionnisme moderne, le peuple chinois continuera l'œuvre grandiose de Mao Zedong, nous faisons entière confiance aux communistes et au peuple chinois ». Voici comment je concluais : « La disparition du camarade Mao Zedong, géant de l'histoire du mouvement révolutionnaire chinois et mondial, nous accable de chagrin. Mais nous savons qu'appartient justement à la pensée-maozedong l'idéologie consistant à vouloir et savoir transformer notre douleur présente en force révolutionnaire.
L'œuvre immortelle de Mao Zedong est plus élevée que toutes les montagnes de Chine et du monde. Elle va se poursuivre, irrésistiblement.
Que dans toutes nos réflexions, dans tous nos efforts, dans toutes nos actions, vive toujours la pensée invincible de Mao Zedong, le plus éminent marxiste-léniniste de l'époque contemporaine. »

Le 17 septembre, l'Association des Amitiés franco-chinoises organisa une soirée d'hommage comme celle dont elle avait déjà eu l'initiative lors du récent décès de Chou En lai. Mais cette fois ci la cérémonie eut lieu dans la grande salle du Palais de la Mutualité. Devant environ deux mille personnes, et en présence de l'Ambassadeur et des diplomates chinois en fonction à Paris, prirent la parole successivement différents membres de la Présidence d'Honneur de l'Association et d'autres personnalités amies de la Chine.
Simultanément avec toutes ces cérémonies, nos activités étaient nombreuses, variées et parfois exténuantes.

Après qu'ait été surmontée et inversée la scission du fameux « Bureau politique (majoritaire) » subsistait celle du Parti communiste révolutionnaire (marxiste-léniniste).
De plus de nouvelles organisations se réclamant comme nous du marxisme-léninisme et de la pensée-maozedong étaient apparues, fondées la plupart du temps par des intellectuels parisiens. La révolution culturelle prolétarienne en Chine avait vraiment ouvert très largement les écluses des débordements d'une quantité de petits Lénine et de petits Mao. Il s'agissait en réalité d'un courant libertaire, dans lequel pouvaient s'exprimer et exploser l'individualisme et l'égocentrisme de nombreux jeunes gens issus de familles conservatrices et anticommunistes, antisoviétiques essentiellement. Cette situation ne laissait pas de m'inquiéter. Comment parvenir à édifier un véritable parti communiste en dépassant toutes ces fantaisies néfastes et sans nul rapport avec l'idéologie de classe du prolétariat ?

Par ailleurs j'avais été convaincu, sous la pression démocratique de nos adhérents de base comme à travers des discussions avec les membres du Bureau politique et du Comité de rédaction de notre quotidien, notamment avec Alain Quarante, que la ligne du IIe Congrès du PCMLF comportait une orientation erronée. Tenter de s'allier avec des formations de droite comme celles de Michel Jobert ou d'Olivier Germain-Thomas, même si ces hommes de la grande bourgeoisie française adoptaient des points de vue positifs en dénonçant les deux superpuissances, faisait fi de la contradiction principale dans notre pays entre bourgeoisie et prolétariat. Sous prétexte de prise en considération de la situation internationale et d'adhésion à la théorie des trois mondes, devons-nous ignorer les luttes de classes au sein même de notre pays ?
J'avais bien fait de ne pas apparaître personnellement lors des rencontres ou réunions avec la jeunesse dorée que séduisait dans la politique de la Chine son opposition à la fois aux Américains et aux Soviétiques. Depuis deux ans j'avais eu le temps de réfléchir très sérieusement à cette question. Je décidai donc d'assumer personnellement la responsabilité de cette bêtise et préparai l'autocritique approfondie nécessaire du moins, pour l'instant, dans les activités pratiques que nous entreprenions.

Ainsi, dès le début de l'année 1976, je considérai que l'initiative prise au nom de l'Humanité-rouge et en réalité par le Parti communiste marxiste-léniniste de France en convoquant un « Rassemblement national ouvrier » à Paris pour le 14 février 1976 me donnerait l'occasion d'une rectification concrète. Les nombreux censeurs qui nous qualifiaient de révisionnistes ou d'autres noms d'oiseaux seraient alors amenés à davantage de modération dans leur animosité vis-à-vis de nous, de moi-même, l'homme à abattre, tout particulièrement.

Une campagne d'environ un mois mobilisa nos militants à travers toute la France sur l'objectif de cette journée ouvrière. Dans de nombreuses entreprises, les marxistes-léninistes, organisés ou non en cellules ou en CDHR, popularisèrent nos mots d'ordre revendicatifs en les adaptant à leurs situations respectives. Notre quotidien publia chaque jour les exemples de luttes engagées par des travailleurs contre le patronat et contre le gouvernement.
Le résultat dépassa amplement nos espérances.
Nous avions loué toutes les salles du Palais de la Mutualité.
Dix mille travailleurs participèrent à ce Rassemblement, venus des quatre coins du pays et d'usines aux activités diverses.

Le Bureau politique du PCMLF et le Comité de rédaction de l'Humanité-rouge avaient fixé trois axes précis au contenu politique de la journée : la lutte classe contre classe, la défense du principe de la dictature du prolétariat que le récent Congrès du PCF venait de rejeter, l'édification d'un authentique parti marxiste-léniniste unique.

Un numéro spécial de l'Humanité-rouge popularisa ce Rassemblement national ouvrier. Tiré sur grand format, son titre était identique à celui d'origine de l'Humanité nouvelle d'avant l'interdiction, surmonté d'un sigle réunissant les cinq visages de Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao Zedong, et sous-titré en plus petits caractères du mot d'ordre « Prolétaires de tous les pays, nations et peuples opprimés, unissez-vous ! ». En caractères plus importants était mentionnée sa qualité de «Quotidien des Communistes marxistes-léninistes de France ».

Le meeting central constitua le moment le plus fort du Rassemblement.
Il se déroula devant une salle archi comble, de nombreuses personnes étant obligées de rester en dehors faute de places, la tribune était surmontée d'une banderole portant le mot d'ordre « En avant pour un Parti marxiste-léniniste unique ». Une autre banderole accrochée sur le devant du podium portait « Vive la dictature du prolétariat ! ». Les militants siégeant à la présidence ne furent pas systématiquement et comme d'habitude les dirigeants, mais de simples ouvrières et ouvriers venus soit de la banlieue parisienne soit de province. En consultant la photographie d'époque, je crois pouvoir assurer qu'ils étaient plus de vingt.

Prirent successivement la parole sans limitation de durée : le premier, un orateur du Parti communiste révolutionnaire (Marxiste-léniniste) qui s'était rallié au Rassemblement en dernière minute, après de nombreuses tergiversations. Il fut accueilli par le cri unanime de « Unité ! Unité ! » jailli spontanément de toutes les poitrines, sans distinction d'appartenance. Celui qui lui succéda à la tribune fut un orateur représentant « La Cause du peuple », dont les propos furent chaleureusement applaudis. Vint enfin mon tour de parler au nom des Communistes marxiste-léninistes de France, en fait le parti illégal, et de l'Humanité-rouge. Au cours d'un long discours, je fustigeai d'abord la politique « contre-révolutionnaire » des dirigeants du Parti communiste français qui venaient de renier officiellement lors de leur XXIIe Congrès, réuni quelques jours plus tôt, le principe de la « dictature du prolétariat ». J'expliquai ensuite le contenu de cette forme d'Etat, considérée comme l'inverse absolu de la dictature de la bourgeoisie. Puis, rappelant les raisons historiques de la fondation du Parti communiste marxiste-léniniste de France, j'en vins à développer l'idée de l'indispensable nécessité de son unité et exposai où en était le processus d'unification des différentes formations se réclamant du marxisme-léninisme et des principes de la pensée de Mao Zedong. À ce moment de mon intervention, j'eus soin de présenter notre programme immédiat conforme sur le plan tactique à la stratégie « classe contre classe «. Enfin j'abordai les questions soulevées par la situation internationale, caractérisée par l'unité et l'opposition entre les deux superpuissances, l'Union soviétique s'avérant dans la période considérée comme la plus agressive et la plus dangereuse pour les nations et les peuples du monde entier.

Il faudrait écrire un véritable volume pour raconter les péripéties successives et multiples qui jalonnaient les efforts que nous soutenions pour essayer de parvenir à ce parti unique, auquel en définitive nous n'arrivâmes jamais. Regrouper tous les groupuscules qui étaient apparus à la gauche du vieux parti communiste auquel j'avais adhéré pendant la Résistance, du fait même qu'il offrait désormais un vide immense à combler par les forces aspirant à un changement de société par le renversement du capitalisme constitua sinon un objectif utopique, du moins un but impossible à réaliser dans les conditions des années 70 et 80.
La dégénérescence du Parti soviétique et la désagrégation progressive de l'Union soviétique avait pour conséquence immédiate que le Parti communiste français était engagé dans un processus identique, ses résultats électoraux comme ses effectifs militants témoignant de reculs sensibles d'année en année. Mais cette situation était elle favorable à l'essor de forces essayant de rester fidèles à un passé que le vieux Parti lui-même reniait et condamnait en se mettant à hurler avec la meute des loups anticommunistes ? La dégénérescence du PCF portait tort à l'ensemble des forces encore révolutionnaires.

Je considère aujourd'hui que l'effondrement final du premier pays du socialisme ne favorisa nullement l'apparition de conditions historiques favorables au développement des groupes ou petits partis s'accrochant aux principes du marxisme, du léninisme, et reconnaissant la valeur de la pensée-maozedong. Tout au contraire. C'est l'intégralité des forces se réclamant du communisme qui en subit les graves conséquences.

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Xuan
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grève des foyers Sonacotra


J'exprime souvent à des universitaires, des historiens ou des étudiants le mécontentement que j'éprouve devant l'occultation, de facto, de la grande grève des résidents des foyers Sonacotra qui commença au foyer Allende dès 1974, s'étendit en septembre 1975 au foyer Romain Rolland à Saint-Denis ainsi qu'à de nombreux autres foyers de la banlieue parisienne et dura cinq ou six ans.
Je n'ai pas connaissance d'une maîtrise ou d'une thèse d'histoire ou de sociologie qui prenne pour sujet ce mouvement. Et pourtant il s'agit d'une action d'une ampleur considérable et d'une nature sociale et idéologique exceptionnelles. Les grévistes engagés un peu partout dans toutes les villes de notre pays se comptèrent, en cinq ou six années, par dizaines de milliers. Ils appartenaient à vingt et une nationalités différentes, les immigrés maghrébins et africains constituant certes le gros de ces travailleurs en lutte.

Leurs revendications concernaient essentiellement leurs conditions de vie dans les foyers ayant vocation de leur louer des logements. Dès leurs déclenchements je pensai qu'il importait que les communistes leur apportent un soutien sans réserve. Pour moi ces hommes faisaient partie intégrante de la classe ouvrière de mon pays. Ils étaient, au sens marxiste le plus pur, des prolétaires. Mes camarades eurent exactement la même réaction que moi-même. Quelques jours après les premiers événements de Saint Denis, une rencontre fut organisée par la cellule locale du PCMLF entre le représentant des grévistes du foyer Romain Rolland, l'Algérien Mustapha Cherchali et moi-même.

J'étais encore illégal et des précautions particulières furent prises dans la mesure où nous ne connaissions pas encore mon interlocuteur. J'eus vite fait de comprendre que j'avais affaire à un homme qui possédait toutes les qualités d'un militant et d'un cadre. Je ne sus que par la suite qu'il était aussi un ancien moudjahid qui avait combattu pour la Révolution de libération nationale de son peuple. Il accepta volontiers que je l'interviewe et me démontra de la sorte qu'il accordait une confiance sérieuse aux marxistes-léninistes de France. La décision commune fut arrêtée entre nous qu'il nous communiquerait tout document susceptible d'aider au développement des luttes. Il acceptait, et souhaitait même que l'Humanité-rouge fournisse un soutien journalistique permanent aux grèves qui allaient s'enclencher un peu partout dans d'autres foyers suivant les premiers exemples de foyers en grève. En vérité la première grève datait déjà de septembre 1974 et s'était produite au foyer Allende de Saint-Denis. Les résidents avaient refusé de continuer à payer les loyers exigés d'eux et en avaient bloqués les versements chez un avocat. Les résidents du foyer de l'avenue Romain Rolland s'étaient mis en grève à leur tour en février 1975. Mais après la rupture de négociations avec la direction des foyers en avril, une tentative de faire cesser la grève émana de la CGT et du PCF de Saint-Denis, soutenue par quelques délégués du foyer Allende. Cependant les résidents continuèrent le mouvement et 11 de leurs délégués furent traduits en justice au mois de juillet 1975. Ces hommes furent condamnés en septembre à être expulsés pour le mois de janvier 1976.

Je ne vais pas écrire ici la thèse qui mériterait d'être publiée depuis longtemps, je ne peux relater tous les détails de ce mouvement qui connut par la suite une extension générale dans toute la France. Je tiens simplement à révéler que devant Cherchali, je pris un engagement de non-ingérence dans les affaires des grévistes et surtout de n'exercer aucune tentative de récupération de leur action. Ces positions étaient déterminantes pour le soutien et la réussite de leur mouvement. Car aussi bien le Parti communiste français, dont des adhérents dirigeaient la municipalité de Saint-Denis, que les organisations locales de la C.G.T. manœuvrèrent pour prendre la direction des opérations, en quoi ils échouèrent. L'idéologie de supériorité qui avait prévalu dans la direction et dans les rangs du vieux parti pendant la Révolution algérienne se poursuivait dans des conditions nouvelles. Leurs homologues de Gennevilliers ou Bobigny ou se situaient d'autres foyers Sonacotra agirent de la même façon et de la sorte les révisionnistes se mirent bientôt à dos la masse de ces travailleurs immigrés. La contradiction opposa le fait que les dirigeants de la CGT refusaient de reconnaître le Comité de coordination qui regroupait les délégués des grévistes de tous les foyers en grève. Ils se croyaient seuls habilités à pouvoir négocier avec la Sonacotra par-dessus la tête des ouvriers en grève, mais ces derniers n'acceptèrent jamais que qui que ce soit parle à leur place.

De plus, dès que les révisionnistes comprirent que nous étions en relation avec ces ouvriers honteusement exploités et méprisés, ils les tinrent pour « gauchistes«. Depuis 1968, il était de bon ton de faire la chasse aux « gauchistes ». Aussi ce fut seulement dans l'Humanité-rouge que les grévistes de 35 foyers de la région parisienne purent commencer à faire connaître, côté francophone, leurs revendications. Pour ce qui les concernait eux-mêmes, disons que « le téléphone arabe » fonctionna remarquablement. Notre édition du 10 janvier 1976 publia la plate-forme revendicative élaborée par le Comité de coordination des grévistes des foyers Sonacotra, approuvée à l'unanimité par les délégués des foyers en lutte, et massivement diffusée en tract par eux-mêmes dans tous les autres foyers.

Pour notre part notre modeste soutien consista à reproduire in extenso toutes leurs déclarations et autres résolutions dans notre presse centrale comme dans des bulletins ou tracts édités par nos cellules ou par les CDHR. Naturellement nous fûmes nombreux à assister à tous leurs meetings et à les accompagner dans toutes leurs manifestations publiques. Mais nous veillions de façon très sévère à ce qu'aucun de nos militants ne se permette de leur donner quelque directive ou conseil que ce soit.

Les différents groupes autoproclamés mao se mirent de la partie. Ils apportèrent aussi leur aide aux grévistes, qui leur imposèrent bien entendu de ne pas s'ingérer dans leurs affaires. Le Comité de coordination eut sur cette question une tactique inflexible, vigilante et efficace, dont nous expliquâmes partout la parfaite légitimité.

Un premier meeting tenu au Palais de la Mutualité réunit les représentants de travailleurs immigrés appartenant à onze nationalités venus de 47 foyers en grève. La grande salle était archicomble et nombre des quatre mille participants ne purent y entrer. Je m'y rendis et restai volontairement dans la foule sans chercher à faire remarquer aux organisateurs que je me trouvais sur place. Question d'idéologie et donc de principe.

La riposte du gouvernement décidé à soutenir la Sonacotra ne se fît pas attendre. Dès les 7 et 16 avril, répondant à la requête de cette dernière, il fit arrêter 16 résidents réunis au foyer de Champigny et leur notifia leurs expulsions non seulement des foyers mais même de France.

Aussi le 18 avril, le Bureau politique du PCMLF adressa-t-il au Comité de coordination des grévistes un message de solidarité et de soutien concret, appuyant son initiative d'appeler à une grande manifestation. Répondant ainsi à l'appel des résidents en grève, quinze mille manifestants défilèrent de Barbes à Ménilmontant, derrière d'innombrables banderoles exprimant les revendications des intéressés et exigeant le retour des travailleurs immigrés expulsés. Du début à la fin de cette manifestation, je marchai tout simplement au milieu des travailleurs immigrés, sans même rejoindre le groupe particulier de l'Humanité-rouge. Des pelotons noirs de CRS stationnaient tout au long du parcours, mais les manifestants avaient la consigne d'éviter toute provocation. Ils firent preuve d'une admirable discipline et nul incident ne fut à déplorer. Les travailleurs immigrés savaient très bien s'organiser dans l'action.

La lutte se durcit alors considérablement. La Sonacotra et le gouvernement durent comprendre qu'ils avaient affaire à un mouvement large et profond. Tout fut mis en œuvre pour endiguer son développement. Des interventions paternalistes d'élus du PCF et de cadres CGT à l'intérieur de certains foyers ne parvinrent pas à convaincre les travailleurs qu'ils devaient cesser leur lutte et négocier sur les bases imposées par la Sonacotra. Ces cadres révisionnistes étaient impressionnés par les menaces de répression du pouvoir et se laissaient aller à préconiser des solutions défaitistes. Ces curieux « amis » passèrent des accords de sommet avec les représentants de la Sonacotra dans certains foyers, mais les grévistes de base, une fois informés, récusèrent toutes ces magouilles. À noter, au passage, que souvent les gardiens ou concierges des foyers n'étaient autres que d'anciens sous-officiers ayant participé aux différentes guerres coloniales. Mais les grévistes n'avaient aucune peur, qu’avaient-ils donc à perdre dans leurs luttes sinon les chaînes avec lesquelles on essayait de les transformer en esclaves. Je trouvais tout à fait appropriée à leur cas la fameuse phrase de Karl Marx à ce sujet.

Outre celui des organisations révisionnistes, le cynisme le plus évident émana de l'Amicale des Algériens en Europe. Celle ci fit publier par le seul quotidien édité en Algérie, El Moudjahid, que grâce aux activités du PCF et de la CGT les résidents étaient en voie d'obtenir satisfaction. C'était là un mensonge pur et simple, contraire à la réalité à 100 %. L'article en cause était digne de la vieille démagogie du colonialisme. Voilà pourquoi, excédé par ces attitudes, le Comité des résidents finit par dénoncer publiquement la triple alliance paternaliste du PCF, de la CGT et de l'Amicale des Algériens.

L'attitude des permanents de l'Amicale me perturbait d'autant plus que je connaissais certains d'entre eux qui avaient été jadis de courageux patriotes dans la guerre contre le colonialisme français.
Ne parvenant pas à ramener son ordre exploiteur, la Sonacotra fît notifier par huissiers 190 expulsions visant les principaux militants de la grève dans différents foyers.
Ensuite, comme toutes ces mesures n'étaient suivies d'aucun résultat effectif, l'organisme contesté finit par envisager un moment de négocier avec les véritables représentants des grévistes. Puis, se retournant brusquement, refusa de nouveau toute rencontre avec le Comité de coordination.
L'été fut un moment difficile à traverser pour les grévistes, parce que de nombreux locataires quittaient temporairement leur résidence pour partir en vacances. Mais la détermination des responsables fut telle qu'ils réussirent à poursuivre la grève des loyers.

Et, le 23 octobre 1976, un nouveau grand meeting de rentrée, se tint sous le mot d'ordre exigeant le retour de 18 expulsés. L'Humanité-rouge appela à collecter 10 000 francs lourds pour soutenir ce meeting. Elle en obtint rapidement le versement grâce au dévouement inlassable de ses militants de base. De son côté la Sonacotra avait fait prononcer des saisies-arrêts sur les salaires des grévistes qui continuaient à verser les mensualités dues chez un avocat.
Des poursuites aboutirent à une séance du Tribunal de Montreuil qui renvoya sa décision au 27 janvier 1977.

J'ai relaté ainsi les faits essentiels de cette lutte exemplaire au cours d'une seule année, mais ce combat de classe de travailleurs doublement exploités et opprimés, en tant qu'ouvriers comme en tant qu'immigrés, allait se poursuivre héroïquement au cours des années suivantes. Tout ce que je peux en souligner, à titre personnel, reste que les marxistes-léninistes apportèrent à leurs frères immigrés un soutien constant et inconditionnel, sans jamais s'ingérer dans leurs affaires intérieures et sans jamais faire preuve à leur endroit du moindre paternalisme. Ils étaient nos camarades de combat, engagés dans leur propre secteur de lutte et nous estimions qu'ils apportaient au prolétariat français un exemple remarquable sur le plan de la stratégie et de la tactique. J'aurais certainement l'occasion de revenir sur leurs actions au cours des années ultérieures.

Tous ces événements ne cessaient de me convaincre de la nécessité indispensable de poursuivre mon travail d'histoire sur la ligne politique et tactique suivie par le Parti communiste français pendant la Révolution algérienne. Mes deux premiers volumes, publiés en 1973 et 1974 avaient obtenu un succès relatif de diffusion, les premiers tirages de 3000 exemplaires avaient été assez rapidement épuisés. Le second tome s'était particulièrement bien vendu en Algérie, où étudiants et intellectuels se l'étaient procuré avec curiosité. Aussi je choisis une courte semaine de la fin juin 1976 pour me rendre une nouvelle fois à Alger en vue d'y effectuer des recherches et de rencontrer d’anciens acteurs des événements de l'époque dont je devais entreprendre l'écriture.
Pendant trois jours je pus rencontrer Mahfoud Kaddache, qui avait l'amabilité de venir me chercher et de me raccompagner en voiture. Il m'aida à consulter à la Bibliothèque nationale ainsi qu'à la Faculté des Lettres tous les documents dont je formulais la demande. Il m'aida aussi en m'orientant dans mes recherches.
Je mis encore plus de deux ans pour inscrire le point final du tome trois de mon travail sur l'Algérie, qui portait essentiellement sur la période de la seconde guerre mondiale et des massacres du Constantinois au mois de mai 1945.

Je comprends maintenant, en observant mes activités multiples de cette époque, qu'en réalité j'étais beaucoup plus attentif aux questions internationales qu'à ce qui se passait en France. En ce sens le mouvement des résidents des foyers Sonacotra portait à mes yeux cette spécificité d'être le fait de travailleurs venus des anciennes colonies françaises. Un «plus » par rapport aux luttes propres à la classe ouvrière de mon pays.
Je n'entends pas ici déclarer que je ne m'intéressais pas aux mouvements revendicatifs dans les entreprises de mon pays. Je pense simplement que j'attachais davantage d'importance à la situation internationale. Je laissais volontiers à d'autres camarades la responsabilité de suivre les tâches découlant de notre engagement dans les luttes de la classe ouvrière française.

Peut-être dois-je présenter une autocritique à ce sujet, encore qu'à mon humble avis le PCMLF et l'Humanité-rouge occupèrent honorablement la place qui leur incombait en la matière. Mes éditoriaux et rapports politiques traitèrent en temps voulu les questions soulevées par les reniements du parti révisionniste et sa dérive social-démocrate. Je n'ai jamais épargné les « programmes communs » successifs et la fameuse « Union de la gauche » baptisée aujourd'hui à la fin du siècle « gauche plurielle ». Au demeurant, je n'étais pas seul à décider et à rédiger.

Après l'assassinat du Docteur Mahmoud El Hamchari, nos relations avec les Palestiniens présents à Paris se trouvèrent renforcées du fait qu'ils avaient eu connaissance de notre ligne lors des obsèques comme lors du meeting de Ménilmontant. Mais rien ne fut facile, du moins jusqu'au moment où je pus rencontrer personnellement Ezzedine Kalak. Pourquoi ? Tout simplement parce que d'une part les Palestiniens étaient divisés entre eux, d'autre part les groupuscules ou individus de tendance gauchiste étaient déjà en rapport avec eux. Un concours de circonstances fit qu'un local que j'avais loué rue de la Réunion pour y réunir le comité de rédaction de l'Humanité-rouge finit par être abandonné à la représentation de l'O.L.P, encore tout à fait officieuse en France.
Mais début janvier 1976, le Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations Unies décida par 11 voix contre une, celle des Etats-Unis et trois abstentions, celles de la France, de la Grande-Bretagne et de l'Italie, d'inviter l'O.L.P à participer à ses débats avec les mêmes droits qu'un Etat membre.

Au mois de mars le peuple palestinien observa une grève générale de deux jours dans l'ensemble de son pays, cette manifestation était nommée la « Journée de la Terre«. Un meeting se tint à Paris à la grande salle de la Mutualité, organisé par la GUPS, organisation des Etudiants palestiniens. Ezzedine Kalak y fit une intervention très appréciée. Parmi les organisations soutenant cette soirée figurait l'Association Médicale Franco-Palestinienne. Puis le 16 mai cette association organisa à son tour son propre meeting auquel participa encore le représentant de l'OLP en France avec à ses côtés Ilan Halévi, Juif né en Palestine, collaborateur d'Israël Shahak, Président de la Ligue des droits de l'homme en Israël. Sa présence démontrait une réalité d'une extrême importance historique : des Juifs d'Israël et du monde entier soutenaient les revendications nationales légitimes des Palestiniens. De plus cette présence fournissait un exemple éclatant de l'absence d'antisémitisme chez les leaders palestiniens. Le combat de ces derniers était une lutte nationale mais nullement une attitude motivée par le racisme.

Naturellement je me rendis à chacune de ces manifestations accompagné des principaux responsables du PCMLF et de l'Humanité-rouge.
Désormais nos activités de soutien aux justes revendications nationales du peuple palestinien ne cessèrent plus. Les dirigeants du Parti révisionniste accusèrent les responsables palestiniens de travailler exclusivement avec des gauchistes et pendant toute une période refusèrent de leur apporter le moindre soutien internationaliste. Fallait-il s'en étonner ? Certainement pas.
J'eus à organiser aussi la solidarité avec d'autres peuples engagés dans des luttes meurtrières et irréversibles contre des oppresseurs fascistes à la solde des impérialistes américains.

D'abord, et depuis plus de dix années, avec les communistes indonésiens. Nos relations demeuraient discrètes pour ne pas dire clandestines. Je m'en étais réservé l'exercice exclusif, mais à un certain moment je dus recourir au concours d'un second militant.
Nous eûmes à assumer la tâche de faire entrer sur le territoire français des dirigeants rescapés des massacres anticommunistes du sinistre général Suharto.
Finalement ce camarade sut travailler avec beaucoup de finesse, se rendit sur la frontière franco-allemande, repéra un point de passage, aida à l'exécution opérationnelle de l'entrée dans notre pays. Est-il utile que j'en relate davantage ? C'est avant tout aux camarades indonésiens, s'ils le désirent, de raconter leurs activités.
Le général fasciste indonésien qui travaillait sous la direction de services spéciaux américains lança une opération de conquête militaire criminelle contre le peuple du Timor oriental, dés que celui-ci eut proclamé son indépendance après la décision du gouvernement portugais de renoncer à ses possessions coloniales. J'eus encore à m'occuper de la solidarité politique à accorder aux représentants de ce peuple héroïque, mais victime d'une agression de longue durée. Ramos Horta, ministre du gouvernement indépendant du Timor oriental, vint en France pour plaider la juste cause de son petit pays. L'Humanité-rouge lui ouvrit ses colonnes et nous fîmes ce qui était dans nos possibilités pour lui apporter notre soutien.

Vers la fin de l'année, au milieu de décembre, des fascistes montèrent une agression contre tout un groupe de militants marxistes-léninistes brésiliens. Onze camarades parvinrent à leur échapper. Malheureusement trois autres furent tués. Parmi lesquels Pedro Pomar, dont je supposais qu'il était le Président de ce Parti fidèle au passé révolutionnaire des communistes de cet immense pays. Je l'avais rencontré plusieurs fois tant à Tirana qu'à Pékin, où il se remettait des tortures subies antérieurement.

Vraiment durant cette année s'étaient éteints beaucoup trop d'éminents révolutionnaires, en Chine comme de par le monde.

Les difficultés connaissaient une croissance constante. Les luttes idéologiques et politiques ne cessaient de s'exacerber. La plus grave atteignit de nouveau de plein fouet le mouvement communiste marxiste-léniniste. Elle fut d'une telle ampleur et d'une portée si nocive qu'il est indispensable de lui consacrer un chapitre spécial.

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