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 Sur Badiou - « penser les crimes de masse»

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Xuan
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   Posté le 20-12-2015 à 23:33:07   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

A propos de la conférence de Badiou du 23 novembre :




Cette conférence suivant les attentats terroristes du 13 novembre mérite certainement une étude attentive de ses différents aspects, et sa conclusion au moins devrait nous inspirer
« Je suis d’un optimisme inébranlable, n’est-ce pas, donc je pense que c’est ce qui se fera. Mais le temps presse. Le temps presse… »

Badiou est un des rares intellectuels qui s’opposent fermement à la société bourgeoise et qui défient l’ordre moral, les ambitions impérialistes et la propagande de guerre imposés par les médias.

Pour autant nous ne devons pas nous en remettre à toutes ses analyses, fussent-elles largement répandues et admises dans la presse alternative, et chez les communistes.

La dérive révisionniste qui s’est prolongée sur des dizaines d’années s’est accompagnée de la prolifération de multiples idéologies trotskystes, anarchistes et autres, qui parfois animées des meilleures intentions n’ont pas pour autant réhabilité le marxisme-léninisme et s’y sont même parfois directement opposées.

En particulier dans la partie « structure du monde contemporain » :
La notion de capitalisme mondialisé doit être reconsidérée pour ce qu’elle comporte de métaphysique et pour sa vision unilatérale et non dialectique de la réalité.
Egalement la notion de dépérissement de l’état – tout aussi séduisante que la première et couramment partagée dans la gauche radicale – repose in fine sur une conception non marxiste de l’état.

NB :
on trouvera la version PDF de cette conférence sur le site "fairevivre" en fichier attaché aux notes de PAM.
Par PAM également un article sur cette conférence :
"Organisation, Classes, Nations : pour reconstruire une subjectivité communiste !"

Les positions de Badiou, ancien Mao de l’UCFML, ont déjà fait l’objet de commentaires sur ce forum en 2007, sous le fil Alain Badiou sur le communisme
Les citations de Badiou sont en bleu, les hyperliens sur ce site sont en noir gras.


___________________



Critique de « structure du monde contemporain »




Nous avons aujourd’hui un capitalisme installé de façon explicite à une échelle qui est l’échelle planétaire. Ce qui fait que ce capitalisme mondialisé est, non seulement, un capitalisme qui a retrouvé son énergie dissolvante, mais qui, aussi, l’a développée de telle sorte qu’à présent on peut dire que, considéré comme une structure globale, le capitalisme constitue une maîtrise pratiquement incontestée de l’ensemble de la planète.

Le deuxième thème, c’est l’affaiblissement des États. C’est une conséquence assez subtile du premier mais qui est tout à fait intéressante à dégager.
Vous savez tous que l’un des thèmes les plus moqués du marxisme a été le thème du dépérissement de l’État. Le marxisme annonçait que la réorganisation de l’État, après la destruction révolutionnaire des Etats-nations dominés par le capitalisme, déploierait en définitive, par un puissant mouvement collectif de type communiste, une société sans Etat, une société que Marx appelait celle de « l’association libre ». Eh bien, nous assistons à un phénomène tout à fait pathologique, à savoir à un processus capitaliste de dépérissement des
Etats.
C’est un phénomène fondamental aujourd’hui, même s’il est masqué par la subsistance, pour un temps historique probablement assez long, de pôles étatiques d’une assez forte puissance. En vérité, la logique générale du capitalisme mondialisé, c’est de n’avoir pas de rapport direct et intrinsèque à la subsistance d’États nationaux, parce que son déploiement est aujourd’hui transnational. Dès les années soixante, on avait mis en évidence le caractère multinational des grandes firmes. Mais ces grandes firmes sont devenues depuis des monstres transnationaux d’une tout autre nature
. [Structure du monde contemporain]



Dépérissement de l’état


Selon le marxisme le dépérissement de l’état advient dans la société communiste, lorsque les classes ont disparu.
Ceci n’est possible qu’après une phase de transition socialiste, où la classe ouvrière devient classe dominante et la bourgeoisie classe dominée, où la dictature du prolétariat remplace la dictature de la bourgeoisie, condition indispensable pour l’émancipation de toute la société (1).
Quelle en est la raison ? C’est que l’état, qui apparaît là et au moment où se manifeste la division de la société en classes, quand apparaissent exploiteurs et exploités (2), n’est pas un arbitre au-dessus des classes mais constitue la machine de guerre de la classe dominante, destinée à briser la résistance de la classe dominée. Il va de soi que cette fonction ne peut disparaître - et avec elle l’état lui-même - que lorsque la lutte des classe a pris fin. (3)

Mais pour Badiou ce scénario est exclu. Selon les thèses anarchistes ou libertaires, le dépérissement de l’état doit commencer dès le renversement de l’état bourgeois. Pour Badiou c’est le capitalisme lui-même qui initie ce dépérissement, faisant l’économie de la révolution elle-même. L’état ne serait plus une nécessité dans la lutte des classes.
Mais en fait c’est la nature de classe de l’état bourgeois que Badiou est en train d’ oublier .

Non seulement les États sont largement devenus ce que Marx pensait déjà d’eux, à savoir « les fondés de pouvoir du capital ». Mais je ne sais pas si Marx a jamais imaginé qu’il avait raison au point que, depuis trente ans, la réalité lui donne. Non seulement les Etats sont des fondés de pouvoir du capital, mais il y a de plus en plus une espèce de discordance entre l’échelle d’existence des grandes firmes et l’échelle d’existence des États, qui fait que l’existence des grandes firmes est diagonale aux États. La puissance des grands conglomérats industriels, bancaires ou commerciaux ne coïncide ni avec la sphère étatique, ni même avec celle des coalitions d’Etats. Cette puissance capitalistique traverse les Etats comme si elle en était à la fois indépendante et maîtresse. [2) L’affaiblissement des États]

Voilà une manière habile de s’affirmer marxiste et de détourner le marxisme de son propos. Qui dit domination dit rapport de domination et non indépendance, y compris vis-à-vis d’états vassaux d’une puissance impérialiste, impliquant des relations politiques et militaires suivies.
Contrairement à ce que prétend Badiou, les rapports du capital envers ses «fondés de pouvoir» impliquent l’entretien de liens réciproques, notamment immortalisés par la Françafrique et toujours maintenus à grand renfort d’interventions militaires.
Les liens consanguins entre les grands corps d’état et les principaux groupes capitalistes sont monnaie courante, et divers think tanks comme Terra Nova ou le Siècle sont des lieux de rencontre privilégiés mais pas uniques entre grands patrons, politiciens et faiseurs d’opinion.
Les faits montrent sans sortir de nos propres frontières que bien loin de dépérir, l’état renforce de jour en jour sa poigne de fer sur le peuple, afin de faire respecter la dictature des classes dominantes, sur le plan juridique, institutionnel, administratifs, policier, militaire, et dans la propagande de masse assénée par les divers empires de presse, radios, TV.
Il intervient également par la surveillance de masse, électronique, téléphonique, vidéo et physique.

Tandis que l’état accroît les contraintes envers les masses, il en soulage davantage les monopoles capitalistes.
Les lois Macron illustrent parfaitement ce processus et son accélération, comme sa nomination au ministère de l’économie a parfaitement illustré l’absence totale d’indépendance entre les milieux d’affaire et l’Etat.

"victoire, vaste et ramifiée, des firmes transnationales sur la souveraineté des Etats"


C’est ainsi qu’on peut constater que des firmes de dimension considérable, la plus grande firme française par exemple, Total, ne paie aucun impôt en France. En quoi donc consiste son caractère « français » ? Bon, son siège doit être quelque part à Paris, mais… L’État français, vous le voyez, n’a pas de prise véritable y compris sur des pôles de puissance qui affichent leur nationalité française. Il y a, en cours, une victoire, vaste et ramifiée, des firmes transnationales sur la souveraineté des Etats. [1) Le triomphe du capitalisme mondialisé]

Victoire sur la souveraineté des états ? Là encore Badiou isole l’état bourgeois de sa nature de classe. Et on se demande bien quel besoin aurait une firme de remporter une « victoire » sur son propre « fondé de pouvoir ».

Dans la nuit du 15 au 16 décembre, le gouvernement a manœuvré le Parlement, l’obligeant à revenir sur son vote, afin de dispenser les entreprises françaises de déclarer leur reporting , laissant ainsi libre cours à l’ optimisation fiscale c’est-à-dire à l’évasion fiscale.
S’agit-il d’une démission de l’état ? Certes non, car le but est de favoriser les entreprises françaises dans la concurrence internationale. Il s’agit d’une accentuation de la lutte de classe au profit de la bourgeoisie, parallèlement à l’accentuation de la concurrence entre les pays capitalistes et leurs monopoles. L’Etat bourgeois joue ici pleinement son rôle en épaulant les monopoles nationaux dans la jungle de la concurrence capitaliste, et en faisant porter au peuple le fardeau de la fiscalité.

Par ailleurs lorsque l’état bourgeois vend y compris à perte des secteurs industriels ou commerciaux, ceci n’a rien de nouveau. Soit parce que des considérations géopolitiques impérialistes ou l’intérêt d’un secteur monopoliste plus vital l’emportent sur le bilan commercial immédiat (comme ce fut le cas avec Qatar Airways), soit parce qu’il doit s’incliner devant un concurrent. Mais ce n’est pas la victoire des firmes transnationales sur la souveraineté des Etats , c’est la victoire d’une firme nationale ou transnationale sur une autre firme nationale ou transnationale, et d’un état sur un autre état.

D’indécrottables premiers communiants comme Montebourg s’insurgent :
« Numericable a une holding au Luxembourg, son entreprise est cotée à la Bourse d'Amsterdam, sa participation personnelle est à Guernesey dans un paradis fiscal de Sa Majesté la reine d'Angleterre, et lui-même est résident suisse ! Il va falloir que M. Drahi rapatrie l'ensemble de ses possessions et biens à Paris, en France. Nous avons des questions fiscales à lui poser ! » Ceci n’a pas empêché Patrick Drahi de mettre la main sur SFR, objectant qu’il l’avait déjà mise à la poche en investissant 3 milliards d’euros.
Dépérissement de l’état ? Non, c’est le gendre du comte Antoine de Labriffe qui n’a rien compris ni à la fonction de l’état bourgeois ni aux règles de la concurrence capitaliste, rêvant d’instaurer un « capitalisme coopératif » sur sa bonne mine, et qui se fait débarquer avec sa marinière et son mixer, et renvoyer à ses études comme le cancre à son radiateur.


« Too big to fail »


Il est d’ailleurs très frappant que les banques elles-mêmes soient devenues des ensembles si considérables, qu’on admet, comme un axiome, que leur chute est impossible : « Too big to fail. » Trop gros pour chuter. C’est ce qu’on dit souvent à propos des grandes banques américaines. Ce qui signifie que la macroscopie économique l’emporte sur la capacité étatique. [2) L’affaiblissement des États]

Manque de bol la FED vient de mettre fin à son mandat original de prêteur de dernier ressort des banques. L’article du ‘goldbroker’ indique :

Avec le Dodd-Frank Banking Reform Act , qui permet maintenant aux banques de ré-hypothéquer l’argent et les comptes de leurs propres clients dans le cas d'une crise de liquidité, cela démontre que la banque centrale américaine n’a désormais plus à suivre son mandat original – être le prêteur de dernier ressort – puisque c’est maintenant le public qui fournira les fonds pour sauver les banques lors des futures crises.

Cette décision reprend outre atlantique l’initiative chypriote de 2013 procédant au sauvetage des banques en piochant dans les comptes des particuliers. Depuis l’idée a fait des petits en Italie et en Suisse suivant la Directive européenne sur le redressement des banques et la résolution de leurs défaillances » (BRRD).

L’expérience de 2011 a montré que le sauvetage des banques au moyen des dettes souveraines met en péril l’ensemble de l’économie. Par ailleurs cet endettement n’est plus en mesure d’assurer de nouvelles faillites.
Où l’on voit qu’il s’agit bien d’une décision d’état se déchargeant directement des dettes capitalistes sur le dos du peuple au lieu de plomber l’endettement souverain.
Loin de dépérir, l’Etat bourgeois prend soin de protéger les intérêts de l’ensemble des grandes entreprises.

Encore une certaine vigueur…


« la logique générale du capitalisme mondialisé, c’est de n’avoir pas de rapport direct et intrinsèque à la subsistance d’États nationaux, parce que son déploiement est aujourd’hui transnational. » « Et il s’en faut de beaucoup que la norme de la puissance soit représentée par les Etats et par eux seuls. Bien sûr, il existe encore des pôles étatiques constitués ou qui manifestent encore une certaine vigueur, les grands pôles de type États-Unis, Chine. Mais, même dans ces cas-là, le processus est celui que nous avons décrit. Ces grands pôles ne sont pas porteurs d’autre chose. » [2) L’affaiblissement des États]

« Encore une certaine vigueur » : une paille, il s’agit seulement des deux principales puissances mondiales.
Dans le cas des USA le processus est celui de l’impérialisme le plus agressif et belliqueux et qui défend jalousement les intérêts de ses monopoles. Qui peut affirmer sérieusement que l’état fédéral US soit entré dans une phase de dépérissement ?
Concernant la Chine, l’Etat dirige les entreprises y compris privées ou étrangères à travers ses banques comme Eximbank ou China Development Bank. Les entreprises étrangères écopent régulièrement de lourdes amendes, sont publiquement dénoncées pour leur pollution, leur incurie sanitaire, l’absence du syndicat, leurs escroqueries ou simplement évincées comme ce fut le cas pour Google, le nucléaire français ou le TGV.
Pour prendre un exemple récent, lors du sommet annuel de Wuzhen initié par la Chine sur Internet et sur le thème « la liberté est l’objectif, l’ordre est le moyen » , qui se déroulait du 16 au 18 décembre, est apparue la volonté de « re-nationaliser » Internet, fondé aux origines comme « au-dessus ou par-delà les Etats ». Xi Jinping déclarait à cette occasion "Nous devons respecter les droits de chaque pays de gouverner leur propre cyberespace"…"aucun pays ne devrait viser l'hégémonie en ligne ou s'immiscer dans les affaires intérieures d'autres pays" (4).
Les médias occidentaux sont tombés à bras raccourcis sur la justification de sa censure par la Chine ; les révolutions de couleur fomentées dans les états-cibles de l’occident nécessitent la plus totale liberté d’expression numérique.
Mais certains politiciens bourgeois se demandent déjà si l’exemple ne pourrait pas être appliqué sous dictature capitaliste comme le député UMP des Yvelines Jacques Myard :

« J'espère que l'on va prendre conscience de la nécessité de nationaliser ce réseau, d'avoir la capacité de mieux le maîtriser, les Chinois l'ont fait » . Il ajoutait peu après : « Il faut savoir qu’Internet fonctionne par l’attribution des DNS (Domain Name System) aux différents opérateurs, sorte de routeur central du système, lequel est totalement aux mains d’une société américaine, l’ICANN, laquelle est elle-même le faux nez du gouvernement américain. Cela signifie que les États-Unis sont totalement maîtres du système et peuvent ainsi espionner le monde entier, pour leur propre sécurité, mais aussi pour leurs intérêts industriels ou commerciaux. Ils savent, eux, ce qu’est l’intelligence économique.
De surcroît, le logiciel du principal système d’exploitation est truffé d’erreurs permettant de multiples attaques de hackers qui peuvent paralyser des systèmes entiers, allant des hôpitaux aux centrales nucléaires, en passant par les médias. Le cas de l’attaque russe sur l’Estonie en avril 2007 ou encore la tentative chinoise de blocage des bases de données du gouvernement allemand en mai 2007, alors même qu’Angela Merkel se trouvait en visite officielle à Pékin, en sont des exemples développés dans le rapport d’information n°2085 (page 203) des députés Jacques Myard et Jean-Michel Boucheron « Les enjeux géostratégiques de la prolifération».
Il est donc indispensable de maîtriser ce réseau qui échappe aujourd’hui totalement à la France et aux Etats européens. L’une des solutions, avancée par Louis Pouzin, inventeur du principal protocole de l’Internet, le TCP/IP, serait que la France maîtrise ses DNS et crée des espaces de confiance au sein d’Internet qui échapperaient à toute tentative d’intrusion ». Cette « nationalisation » d’Internet, loin de porter atteinte à la liberté de communication, va au contraire la renforcer. »


Où l’on voit que la fondation d’Internet « au-dessus ou par-delà les Etats » n’est qu’un euphémisme pour désigner la toile US et que le déploiement transnational du capitalisme mondialisé n’est autre que l’hégémonisme américain.
Mais la guerre économique que se livrent les états ne se limite pas aux grandes manœuvres des USA. On n’a pas oublié la façon dont Papandréou fut proprement éjecté par Sarkozy et Merkel en 2011, ni le dédit imposé à Syriza cette année même. Dans ce dernier cas ce n’est pas le grexit souhaité par l’Allemagne qui l’a emporté, contre toute logique strictement comptable, mais la volonté politique de conserver ce pivot dans la région des Balkans suivant l’appel de Delors du 4 juillet. Affaiblissement de certains états … sous le talon de fer des autres. Badiou a la mémoire courte ou bien sélective.


Partage du monde et hégémonisme


Malgré cela, les tâches régaliennes de protection des firmes, de contrôle des circuits des matières premières ou des sources d’énergie, ont dû continuer à être assumées en partie par des moyens étatiques. Elles ne pouvaient pas être assumées seulement par les mercenaires des firmes. Il y a donc, depuis des années, voire des décennies, une activité militaire incessante des Etats occidentaux. Il faut rappeler que les interventions militaires de la France en Afrique durant les quarante dernières années, il y en a eu plus de cinquante ! On peut dire qu’il y a eu un état de mobilisation militaire quasi chronique de la France pour maintenir son pré carré africain… Et il y a eu, comme on le sait, de grandes expéditions, des conflits gigantesques, la guerre d’Algérie, la guerre du Vietnam et puis finalement la destruction de l’Irak, et puis ce qui se passe en ce moment. Donc le point n’est pas la fin des interventions impériales, absolument pas. La question porte sur la différence de modalité de l’intervention impériale. La question demeure toujours : Que faire pour protéger nos intérêts dans les contrées lointaines ? [3) Les nouvelles pratiques impériales]

Voilà que réapparaît le rapport direct et intrinsèque à la subsistance d’États nationaux et que le capitalisme mondialisé reprend sa figure nationale et ses habits de colon. Pas pour longtemps.

ce qui apparaît petit à petit, c’est l’idée que plutôt que prendre en charge la tâche pénible de constituer des États sous tutelle de la métropole, ou plus encore, des États directement métropolitains, la possibilité c’est tout simplement de détruire les États. Et vous voyez la cohérence de cette possibilité avec la désétatisation progressive du capitalisme mondialisé. On peut après tout créer, dans certains espaces géographiques remplis de richesses dormantes, des zones franches, anarchiques, où il n’y a plus d’Etat, où, par conséquent, on n’a plus à discuter avec ce monstre redoutable qu’est toujours un État, même s’il est faible. [3) Les nouvelles pratiques impériales]

Badiou fait référence ici à la destruction de la Libye et à la subversion de la Syrie avec Daech. Il s’avère que cette politique de terre brûlée n’aboutit à rien de bon sinon au développement du terrorisme dans les métropoles impérialistes elles-mêmes, à une crise des réfugiés sans précédent, tandis que le pillage impérialiste n’y trouve pas son compte. Par ailleurs c’est oublier que la vocation de Daech est la constitution d’un Etat Islamique à l’image de l’empire du calife omeyyade Abd al-Malik ibn Marwan, et nullement la dissolution de l’Etat.

Récapitulons. Nous avons une structure du monde contemporain dominée par le triomphe du capitalisme mondialisé. Nous avons un affaiblissement stratégique des États, voire même un processus en cours de dépérissement capitaliste des États. Et troisièmement, nous avons de nouvelles pratiques impériales qui tolèrent et même encouragent dans certaines circonstances, le dépeçage voire l’anéantissement des États. [3) Les nouvelles pratiques impériales]


On ne reviendra pas sur la fable de l’affaiblissement stratégique voire du dépérissement capitaliste des états. Et remarquons au passage que le dépeçage voire l’anéantissement des États est réalisé par d’autres états qui eux ne sont pas au bord de l’anéantissement.
Il reste à faire un sort au capitalisme mondialisé .


triomphe du capitalisme mondialisé


La question demeure toujours : Que faire pour protéger nos intérêts dans les contrées lointaines ? [3) Les nouvelles pratiques impériales]

Badiou ne précise pas dans sa question contre qui faut-il protéger nos intérêts ?
Il semble que les pratiques impériales s’exercent uniquement contre ces contrées lointaines .
Il existerait par conséquent un capitalisme occidental mondialisé, imposant sa loi au reste du monde.

Du point de vue purement économique , écrit Kautsky, il n'est pas impossible que le capitalisme traverse encore une nouvelle phase où la politique des cartels serait étendue à la politique extérieure, une phase d'ultra-impérialisme” , c'est-à-dire de super-impérialisme, d'union et non de lutte des impérialismes du monde entier, une phase de la cessation des guerres en régime capitaliste, une phase “d'exploitation en commun de l'univers par le capital financier uni à l'échelle internationale. ”
[…]
“ Du point de vue purement économique ”, l'“ ultra-impérialisme ” est-il possible ou bien est-ce là une ultra-niaiserie ? [Lénine – L’impérialisme stade suprême du capitalisme]


La thèse du capitalisme mondialisé a fait florès dans les milieux économiques y compris progressistes, qui considèrent que la destruction de l’économie féodale et l’interpénétration des trusts et des monopoles intervenant à l’échelle internationale a atteint un tel degré qu’on peut les considérer comme un tout unique, capable de faire et défaire les états et leurs lois.
Mais elle ne reflète qu’un aspect de la réalité et sous certains côtés, réhabilite la thèse de la « finance cosmopolite et enjuivée» des années 30, destinée à blanchir les monopoles capitalistes nationaux tout en désignant alors un bouc émissaire.

Les dispositions du TAFTA ou les amendes pharaoniques payées par les banques en servent parfois d’illustration, alors qu’elles ne sont que des épisodes de la guerre entre les pays impérialistes et leurs monopoles, et tout particulièrement de l’hégémonisme US envers des puissances impérialistes secondaires.

Voici ce qu’écrivait Lénine il y a un siècle :

Si les capitalistes se partagent le monde, ce n'est pas en raison de leur scélératesse particulière, mais parce que le degré de concentration déjà atteint les oblige à s'engager dans cette voie afin de réaliser des bénéfices ; et ils le partagent “ proportionnellement aux capitaux ”, “ selon les forces de chacun ”, car il ne saurait y avoir d'autre mode de partage en régime de production marchande et de capitalisme. [Lénine - L’impérialisme stade suprême du capitalisme]

L'impérialisme se caractérise justement par une tendance à annexer non seulement les régions agraires, mais même les régions les plus industrielles (la Belgique est convoitée par l'Allemagne, la Lorraine par la France), car, premièrement, le partage du monde étant achevé, un nouveau partage oblige à tendre la main vers n'importe quels territoires ; deuxièmement, ce qui est l'essence même de l'impérialisme, c'est la rivalité de plusieurs grandes puissances tendant à l'hégémonie, c'est-à-dire à la conquête de territoires — non pas tant pour elles-mêmes que pour affaiblir l'adversaire et saper son hégémonie (la Belgique est surtout nécessaire à l'Allemagne comme point d'appui contre l'Angleterre ; l'Angleterre a surtout besoin de Bagdad comme point d'appui contre l'Allemagne, etc.). [id.]

L’impérialisme « mondialisé » doit donc être considéré sous le double aspect de l’unité et de la contradiction.

Quoi de neuf depuis Lénine ?


Pourtant en cent ans le monde a bien évolué, et si le super-impérialisme de Kautsky n’est en fait qu’un impérialisme hégémonique parmi d’autres, des bouleversements autrement sérieux et définitifs ont transformé les contradictions internationales.
Les luttes coloniales souvent armées ont abouti à l’indépendance politique.
Pour certains d’entre nous elles auraient pris fin à ce moment, en déposant les fusils et les bérets à la Che Guevara. C’est là une vue romantique des luttes de libération nationale, car elles ne prendront fin qu’avec l’impérialisme lui-même et son oppression.
Elles se sont poursuivies contre le néo-colonialisme sur d’autres terrains, notamment économique, afin de parvenir à une réelle indépendance et de rattraper le retard séculaire des anciennes colonies en quelques décennies.
A travers ces luttes extrêmement difficiles contre des adversaires supérieurs sur les plans militaire, technologique, économique, financier, scientifique, certains pays dits émergents sont parvenus à sortir la tête hors de l’eau, à défier les puissances impériales ; et maintenant les forces économiques immenses libérées par leurs milliards d’ouvriers et de paysans les font trembler.
La domination du dollar, pilier de l’hégémonie américaine est remise en cause à travers de multiples échanges régionaux, par les banques et fonds d’investissements des BRICS, et par des alliances concurrentes.

Ainsi l’hégémonie US est-elle vouée à disparaître en tant que super-impérialisme .
Mais Badiou ne juge pas utile d’en dire un seul mot, à tel point que « BRICS » et « émergent » ne sont cités à aucun endroit dans son discours.
La structure du monde contemporain telle qu’il la décrit, où BRICS et émergents se sont volatilisés, et où la concurrence meurtrière entre les monopoles se résume à la protection de nos intérêts dans les contrées lointaines , ne correspond pas à la réalité des contradictions internationales.
Tout au plus reprend-elle quelques marronniers de la vulgate altermondialiste.
Elle n’est pas marxiste et s’y oppose sur la nature de l’Etat.
Elle néglige que la concurrence capitaliste est la cause fondamentale des guerres.
Elle ignore la nature anti-impérialiste de l’émancipation des peuples et des nations opprimées.
Elle est aveugle aux transformations majeures des rapports internationaux.

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Notes


1) L'Etat est un "pouvoir spécial de répression". Cette définition admirable et extrêmement profonde d'Engels est énoncée ici avec la plus parfaite clarté. Et il en résulte qu'à ce "pouvoir spécial de répression" exercé contre le prolétariat par la bourgeoisie, contre des millions de travailleurs par une poignée de riches, doit se substituer un "pouvoir spécial de répression" exercé contre la bourgeoisie par le prolétariat (la dictature du prolétariat). C'est en cela que consiste la "suppression de l'Etat en tant qu'Etat". Et c'est en cela que consiste l'"acte" de prise de possession des moyens de production au nom de la société. Il va de soi que pareil remplacement d'un "pouvoir spécial" (celui de la bourgeoisie) par un autre "pouvoir spécial" (celui du prolétariat) ne peut nullement se faire sous forme d'"extinction". [Lénine – L’Etat et la Révolution]

2) « Il ne manquait plus qu'une seule chose; une institution qui non seulement protégeât les richesses nouvellement acquises par les particuliers contre les traditions communistes de l'ordre gentilice, qui non seulement sanctifiât la propriété privée si méprisée autrefois et proclamât cette consécration le but suprême de toute communauté humaine, mais qui mît aussi, sur les formes nouvelles successivement développées d'acquisition de propriété, autrement dit, d'accroissement toujours plus rapide des richesses, l'estampille de la légalisation par la société en général; une institution qui non seulement perpétuât la naissante division de la société en classes, mais aussi le droit de la classe possédante à exploiter celle qui ne possédait rien, et la prépondérance de celle-là sur celle-ci.
Et cette institution vint. L'État fut inventé. »
[Engels - L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat]

3) « Cette "extinction" ou même, pour employer une expression plus imagée et plus saillante, cette "mise en sommeil", Engels la rapporte sans aucune ambiguïté possible à l'époque consécutive à la "prise de possession des moyens de production par l'Etat au nom de toute la société", c'est-à-dire consécutive à la révolution socialiste. Nous savons tous qu'à ce moment-là la forme politique de l'"Etat" est la démocratie la plus complète. Mais il ne vient à l'esprit d'aucun des opportunistes qui dénaturent sans vergogne le marxisme qu'il s'agit en ce cas, chez Engels, de la "mise en sommeil" et de l'"extinction" de la démocratie.» [Lénine – L’Etat et la Révolution]

4) Wuzhen, Zhejiang, 16 décembre (Xinhua) -- Le président chinois Xi Jinping a exhorté mercredi les pays à respecter leur cyber-souveraineté mutuelle et à s'abstenir de rechercher une hégémonie sur Internet.
M. Xi a exprimé ce point de vue au cours de son discours clé, lors de la cérémonie d'ouverture de la 2e Conférence mondiale de l'Internet, organisée dans la ville chinoise de Wuzhen, dans la province du Zhejiang (est du pays).
L'égalité souveraine, un principe établi par la Charte des Nations unies, représente une norme fondamentale des relations internationales modernes, et elle couvre tous les aspects des relations d'état à état, dont le cyberespace, a-t-il ajouté.
Les pays ont le droit de choisir de manière indépendante le mode pour avancer sur la voie du cyber-développement, ainsi que pour publier leurs propres règlements et politiques publiques, a-t-il noté, ajoutant que le droit de participation à la gouvernance internationale du cyberespace, en tant qu'égaux, devait être respecté par tous.
Aucun pays ne doit rechercher l'hégémonie sur Internet, s'ingérer dans les affaires internes des autres pays, ni s'engager dans, être de connivence avec, ou soutenir des activités sur Internet qui portent atteinte à la sécurité nationale des autres pays, a-t-il conclu.


Edité le 20-12-2015 à 23:46:59 par Xuan




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A lire sur le site Germinal :
Les mots et l’histoire « Mondialisation » et remise au premier plan des rivalités impérialistes

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Ci-dessous le commentaire à la conférence de Badiou, mis en ligne sur faire vivre par PAM.

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Commentaires sur la conférence d’Alain Badiou "penser les meurtres de masse"

Organisation, Classes, Nations : pour reconstruire une subjectivité communiste !


Lundi 14 décembre 2015, par pam


Pour le monde du travail, les peuples en général, y compris pour les militants progressistes, ceux qui pensaient il y a peu qu’il était possible avec un gouvernement de gauche de faire autre chose qu’avec un gouvernement de droite, la réalité politique et sociale est devenue insupportable, et même le plus souvent incompréhensible. Et le piège politique organisé autour du FN se referme sur des citoyens incrédules : faut-il tout accepter, voter à droite, ou la fusion "droite-gauche" pour éviter le pire ?

En 2012, après 5 ans de Sarkosysme triomphant, l’envie de le "mettre dehors" avait donné tous les pouvoirs au parti socialiste, qui révélait encore plus vite qu’en 1981 son incapacité à "changer la vie". Les crimes de janvier et novembre à Paris permettent à Hollande de tomber tout ce qui restait de masque "de gauche", et d’accélérer au plan international comme national, une politique exclusivement au service des oligarchies économiques. Ce qui reste de république, de services publics, d’industrie nationale, d’indépendance de la France est mis en cause avec violence et arrogance. Les régionales conduisent le gouvernement à utiliser le patron du MEDEF comme étendard anti-FN, provocation qui bien entendu ne peut que profiter à une Marine Le Pen qui n’en demandait pas tant !

La direction du parti communiste est enfermée dans les impasses successives de ces stratégies électorales de sommet et l’éclatement du Front de Gauche. Dans l’incohérence d’alliances à géométrie variables, elle donne le sentiment de tout décider pour quelques élus, autrement dit, pour négocier avec le PS, encore et encore, jusqu’à la lie.

Pourtant, il y a partout des militants qui cherchent, qui ne supportent plus de répéter des phrases toutes faites, qui ne supportent plus de ne pas dire la vérité sur les rapports de forces, l’affaiblissement des organisations, les transformations sociales et politiques dans le monde du travail... des militants qui, dans le PCF comme ailleurs , cherchent des explications cohérentes, des points de repères visibles, qui expriment de fait une exigence de théorie pour dire ce monde devenu si violent, ce capitalisme mondialisé si arrogant, et ce peuple si peu combatif.

La terreur des crimes du 13 novembre à Paris a bien sûr un effet contraire de stupéfaction, de silence et de repli, et le pouvoir en profite avec l’état d’urgence pour remplacer tout débat politique et social par le seul appel à la guerre et l’unité nationale.

Mais cela ne durera pas. Nous avons de premiers repères, comme la déclaration d’organisations des assises du communisme ou la déclaration de la CGT contre l’état d’urgence et l’union nationale. Dans ce contexte, la conférence d’Alain Badiou le 23/11 a eu un certain écho, sur la nature fasciste des "djihadistes", sur la nature de ce capitalisme mondialisé qui propage la guerre comme la nuée l’orage, sur la crise idéologique qui semble désarmer les peuples.

Il propose dans cette conférence de nommer ces actes de terreur des "meurtres de masse", actes de nihilisme poussé au suicide. Il caractérise ses auteurs comme de jeunes "fascistes" nés dans la crise sociale qui produit en même temps des subjectivités de "désir d’occident" et leur négation.

Il analyse la structure objective du monde contemporain, comme un capitalisme redevenu primitif, incapable de prendre en compte la totalité de l’humanité et organisant un nouveau zonage du monde marqué par une forme capitaliste de dépérissement de l’état. Il critique les discours fondés sur l’état, et étudie les effets majeurs sur les populations et leur subjectivité, marquées par le modèle occidental et générant ce qu’il appelle des figures contemporaines du fascisme.

Il caractérise enfin la réaction de l’état et le façonnage de l’opinion autour de l’identité et de la guerre en abordant les conditions d’un retour d’une politique d’émancipation.


présentation et texte de la conférence

Plusieurs points de sa conférence méritent une discussion approfondie.

Un capitalisme primitif, ou une nouvelle forme de stade suprême ?


Les constats sur la violence de la mondialisation capitaliste, son arrogance concrète et subjective, après l’effondrement du bloc socialiste permet de nombreuses analogies avec la situation que Lénine décrivait dans l’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Contrairement aux discours des promoteurs de la décroissance, on mesure bien que le capitalisme n’est pas un productivisme cherchant à produire toujours plus, mais est aussi un formidable destructeur,non seulement comme au 19eme siècle des formes sociales anciennes, mais aussi dans le repartage permanent du monde, des formes de capitalisme national qui ne se soumettent pas à l’impérialisme dominant. Et si la guerre froide avait permis la décolonisation et la multiplication des pays indépendants, la XXième siècle voit la destruction de nombreux états et, au Nord, la destruction des dimensions sociales de l’état, le démontage de la république en France, le mouvement de régionalisation anti-états de l’Union Européenne (Belgique, Angleterre, Italie, Espagne, Yougoslavie...), et plus profondément encore, le mouvement de prédation économique de la "révolution numérique" à travers "l’ubérisation", [1], le développement de formes économiques et de rapports sociaux déterritorialisés, où le travailleur est directement mobilisé comme producteur indépendant soumis à un immense système technologique mondial.

Il y a bien quelque chose dans les guerres du moyen-orient d’un capitalisme primitif centré sur la rente des ressources, mais cette image peut être porteuse d’une subjectivité nostalgique d’un capitalisme "développé", "sous contrôle", et ne permet sans doute pas de saisir en quoi cette mondialisation capitaliste est une phase nouvelle, qui ne se déroule plus dans un contexte de partage territorial du monde, même si le "repartage" est permanent, mais aussi dans un partage économique et technologique centré sur une domination sans développement des forces productives. En un sens, la proposition de Georges Gastaud d’identifier une nouvelle phase de l’impérialisme comme un stade "exterministe" est à prendre en compte. Quand Marx évoque un capitalisme qui révolutionne la société, il prend en compte à la fois sa férocité à détruire tout ce qui le freine, mais aussi sa voracité au développement... Comment caractériser notre période où semble dominer une concentration mondiale dont l’effet principal est la destruction ? La désertification de régions subalternes autour des grandes métropoles urbaines, est ainsi bien différente du développement capitaliste qui électrifiait et développait le train partout sur la planète pour chercher les ressources de son développement. Lénine étudiait avec précision le nombre de kilomètres de voie ferrée par pays, une analyse de la mondialisation actuelle étudierait d’abord le dépérissement de nombreuses infrastructures de réseau, y compris dans les pays développés.

Quelle place à la Chine, à Cuba, aux expériences socialistes d’Amérique Latine dans ce monde d’inégalités


Dans la description du monde marquée par les inégalités entre le 1% de très riches et les 50% de laissés pour compte, Badiou n’évoque pas la Chine, Cuba, les expériences socialistes d’Amérique Latine, qui ont pourtant profondément inversé cette logique ségrégationniste. La Chine notamment a fait sortir un milliard de personne des "laissés pour compte"... L’oublier conduit à une vision "occidentale" du monde qui rate sans doute quelque chose. Comment considérer que "cette classe moyenne est principalement concentrée dans les pays dits avancés" , quand on pense aux énormes classes moyennes chinoises et indiennes ? Surtout quand cette analyse conduit à une équivalence bien incertaine entre pauvreté au Nord et immigration du Sud, rejoignant la lecture "ethnique" d’une fracture sociale qui ne serait qu’une forme de néocolonialisme interne, lecture proche de celle des "indigènes de la république".

La démonstration que le "crime de masse" serait traumatisant parce qu’il frappe "au coeur de la classe moyenne" est alors discutable, quand il fait suite à tant d’autres crimes de masse partout sur la planète.. De fait, c’est bien plus la construction médiatique d’un discours d’état sur ces crimes de masse qui les situent comme une crise de civilisation.

Quelles traces des subjectivités communistes dans le monde actuel, notamment dans l’ex URSS


Badiou identifie trois "subjectivités" création de l’état contemporain du monde, la subjectivité occidentale de ceux qui sont contents d’être du coté des gagneurs, la subjectivité du "désir d’occident", de ceux qui voudraient accéder au mode de vie des gagneurs, et enfin de sa négation marquant les bandes fascistes islamistes comme porteuses "du nihilisme de celui dont la vie est comptée pour rien". On peut se demander si les terroristes sont bien des "comptés pour rien", alors qu’ils ne semblent pas être toujours issus des quartiers les plus populaires.

Mais une question importante est de savoir si ses trois subjectivités épuisent les consciences de ce monde contemporain, et plus précisément si le siècle du socialisme réel n’a pas laissé des traces subjectives malgré l’impressionnante criminalisation du communisme. Mon expérience personnelle me porte à penser que oui. Jusqu’en 2010, j’ai pu rencontrer des habitants qui évoquent les fêtes de l’humanité à Vénissieux, dans un grand terrain aujourd’hui construit, mais qui restait un repère majeur pour les ados de l’époque. Des habitants peuvent encore aujourd’hui évoquer la force médiatique de Georges Marchais ("lui, c’était autre chose").

Et surtout, le livre de Danielle Bleitrach et Mariane Dunlop, "URSS, vingt ans après" montre à quel point des formes de subjectivité communiste existent dans toute l’ex-URSS", non pas seulement sous une forme nostalgique, mais bien sous une forme active qui structurent des comportements et des luttes. Si bien sûr ce constat vaut pour cette région du monde, que dire de l’impact des révolutions latino-américaines ? Et que dire du rapport des Français avec ce qui reste de service public, des conquêtes de 45 ? L’attachement à l’école publique dans les quartiers populaires reste incroyablement fort, alors même que tant de forces essaient de développer l’enseignement communautariste.

Il y a bien quelque chose d’autre que le "désir de capitalisme".

Quelles réalités sociales au Nord et comment elles sont marquées sans pouvoir être réduites par les rapports colonialistes


Badiou intègre dans un même mouvement au niveau mondial et national, l’analyse à la "Occupy Wall Street" des 1% de super-riches et des 50% de laissés pour compte, avec une classe moyenne enjeu de la domination faisant face à la peur du déclassement, classe moyenne largement concentrée pour lui dans les pays occidentaux. Il rejoint ainsi les analyses qui considèrent que les contradictions de classe en France s’expriment à travers les oppositions d’origine entre un prolétariat qui serait de manière dominante issu des colonies, et une couche moyenne "européenne" marquée par le racisme et le sentiment de supériorité. Cela ouvre bien sûr le débat sur l’islamophobie qui serait le vecteur de la domination sur le prolétariat.

Mais cela laisse peu de places à une analyse précise des formations de classe réelles.Si chacun peut bien constater que des secteurs d’activité comme le nettoyage et la sécurité concentrent des prolétaires issus d’immigrations du Sud, on peut constater par exemple que dans le secteur du bâtiment, ce sont les immigrations de l’Est qui sont mobilisées. J’ai ainsi l’expérience d’un chantier de rénovation de bâtiment dans mon quartier des Minguettes à la population très majoritairement d’origine arabe africaine ou turque, et qui dénonçait des travailleurs détachés de l’Est... On mesure alors que toute analyse "ethnique", "religieuse" des rapports sociaux, qui peut être nécessaire pour construire l’action, peut être aussi le masque des rapports de classe eux-mêmes ! et se retourner ainsi contre l’analyse de classe.

Les événements de Janvier, puis de Novembre en France, montrent à quel point il est dangereux d’imaginer une subjectivité du prolétariat moderne dépendant de la religion ou de l’origine, et au contraire, l’urgence absolue de refonder un discours pour l’unité du peuple, en tant que rassemblement de classes sociales, définies par leur position dans le rapport social et l’extraction de la plus-value.

Habitant dans un grand quartier populaire, je peux témoigner de la complexité de la situation avec une petite bourgeoisie d’origine immigrée très active dans la vie politique et permettant à la droite de se reconstruire dans les quartiers, marquant un véritable pourrissement de la vie politique en lien avec les trafics et les mafias (A vrai dire, souvent, le PS n’est pas en reste). La "crispation identitaire" et "l’islamophobie",qui sont bien existantes dans la population, sont aussi des discours idéologiques qui participent de l’enfermement du peuple dans une histoire de division interne, laissant de coté la domination capitaliste. Dans une copropriété des Minguettes, les familles stables qui "tiennent" la copropiété sont de toutes origines, et exigent toutes toujours plus d’actions de polices contre les trafics, les squatts, le vandalisme. Certes, elles sont souvent dans ce qu’on pourrait appeler une classe moyenne dans ce quartier populaire, où une famille avec deux salaires à peine supérieur au SMIC est là du coté "des riches", alors qu’elle serait assimilées aux plus pauvres dans des quartiers urbains de centre ville...

La question de la place des mafias comme outil capitaliste de division du peuple, de construction d’une subjectivité capitaliste dans la jeunesse, loin de conduire à identifier classes populaires et immigrations, conduit au contraire à toujours repartir d’une analyse de classe.

Enfin, si les représentations idéologiques au Nord des "barbares" sont issues de la coupure coloniale, quelle place pour les bourgeoisies du pétrole, ces "émirs" alliés des bourgeoisies du Nord (le cas Bush-Saoud est illustratif), et qui agissent tant dans le financement officiel de réseaux de mobilisation de la "diversité" dans les "quartiers". Peut-on ici calquer la représentation coloniale sur la représentation sociale ?

Quelle réponse à cette mondialisation capitaliste pour le mouvement populaire, quelle place pour la souveraineté populaire et donc pour la nation dans la reconstruction d’une politique d’émancipation ?


C’est sans doute un point critique essentiel de la conférence d’Alain Badiou. Il règle de manière définitive la question nationale en affirmant "C’est fini. La France n’est plus représentable aujourd’hui de façon décente comme le lieu privilégié d’une tradition révolutionnaire." ,ce qui le conduit à proposer "Je pense d’abord qu’à l’espace qui est défini comme « La France » et les fantomatiques Français, il faut substituer, mentalement et pratiquement, un espace international. Une façon de penser internationale, je dirai même transnationale, qui soit à la hauteur de la mondialisation capitaliste"

Certes, les acteurs de la mondialisation capitaliste se sentent bien eux "du monde", partout chez eux, et aucune "subjectivité communiste" ne peut se construire sans s’inscrire à l’échelle du monde. Aucun marxiste n’imagine un seul instant d’ailleurs repenser Marx comme une pensée nationale ! Tout communiste est d’abord internationaliste...

Mais affirmer que la reconstruction d’une subjectivité communiste doit se faire dans une mondialisation contre les nations est un raccourci dangereux. D’abord cela pose l’ancienne question tranchée par l’histoire du XXième siècle. La révolution peut-elle se faire dans un seul pays ? Nous le savons désormais, ceux qui attendent la révolution mondiale peuvent attendre, ceux qui se retrouveront dans une révolution réelle seront contraints à faire grandir leur révolution dans un monde qui restera dominé "un certain temps" par le capitalisme mondialisé, un certain temps...historique.

Si donc l’impérialisme a son stade actuel peut effectivement engager une forme capitaliste de dépérissement de l’état, comment un point de vue communiste peut-il réouvrir une perspective de rupture sans poser la question de l’indépendance et de la souveraineté nationale, conquêtes justement élargies à la planète grâce à la victoire des socialismes du XXième siècle...dans quelques pays ?

Et du point de vue même des subjectivités, comment dire aux prolétaires bousculés par cette mondialisation, ceux qu’elle a brassés dans les migrations mondiales, comme ceux qu’elle vient concurrencer dans leur relations sociales établies et leurs traditions, qu’il leur faudrait "moins d’état", eux qui soit sont venus en chercher la stabilité et les services, soit se désespèrent de le voir dépérir ? Faut-il dire aux travailleurs des transports qui font face aux travailleurs détachés, aux travailleurs "ubérisés" qu’ils doivent penser leur refus en ayant " la force de se désintéresser partiellement de l’État lui-même" ?

C’est tout l’enjeu d’un point de vue communiste qui arracherait la nation des mains des fascistes pour la redonner à un prolétariat qui ne peut s’affirmer sans construire l’espace de sa souveraineté, l’espace national. Et on sait depuis la révolution Française qu’une construction nationale révolutionnaire est (peut-être, est toujours...?), ouverte à tous ceux qui y participent, quelque soit leur origine et même leur nationalité !

Opposer enjeu de classe et enjeu national est une vieille question marxiste. Tous les courants trotskistes qui s’y entêtent sont orphelins d’une histoire tranchée par le siècle dernier. Et plus le capitalisme mondialisé détruit les états, plus les discours anti-états sont ressentis comme des discours procapitalistes, au moment même où le peuple réclame au contraire de se défendre, de se protéger contre la guerre de tous contre tous, d’imposer des règles, de défendre ses services publics, d’en reconstruire, bref, d’imposer un pouvoir politique qui pour une longue période est l’arme indispensable des peuples.

Comment faire grandir une politique d’émancipation, comment nommer une société non capitaliste ? quelle organisation politique pour porter les intérêts des prolétaires ?


Badiou évoque l’urgence de construire une pensée "disjointe" face au capitalisme mais semble se résigner devant le constat que « Cette idée, dont le nom générique, depuis le XIXe siècle, est « communisme », est aujourd’hui tellement malade qu’on a honte de seulement la nommer. Enfin, pas moi. » . Mais s’il la nomme encore communisme pour le passé, il semble ne pas vouloir nommer ainsi ce qui fait défaut aujourd’hui, considérant que "Cet échec a été scellé probablement dès le milieu des années 70 du dernier siècle" .

Il évoque même comme force disponible ce qu’il nomme le "prolétariat nomade venu des zones les plus dévastées (...) très fortement internationalisé, déjà, et dans la terre entière" , sans considérer les rapports sociaux de classe dans lesquelles ce prolétariat s’insère, sans dire s’il y associe l’ensemble des classes ouvrières, sans traiter la question des alliances... De ce point de vue, on pourrait faire une lecture de sa proposition à la Toni Negri identifiant les "multitudes". Dans tous les cas, cela le conduit à laisser sous silence une question pourtant centrale dans la pratique et qui est au cœur du célèbre "Que faire" de Lénine. Comment s’organiser ?

L’expérience des trente dernières années conduit au contraire à constater que tous les discours "spontanéistes", "citoyens", "alter-quelquechose", "mouvementistes"... épuisent des mobilisations pourtant parfois bien réelles en buttant sur une impasse... Le capitalisme mondialisé est très organisé, très centralisé. Il vide les états de tout contenu social et les détruit quand ils ne sont plus nécessaires, mais il conserve avec un état ou sans, la capacité de coercition absolue sur les prolétaires quels qu’ils soient... Dans cette guerre face à une armée étrangère mondialisée surpuissante, il est "désarmant" ne pas dire clairement qu’il est indispensable de construire patiemment une organisation, une vraie, capable de combattre, de résister, de protéger, de cacher, de défendre. Une organisation qui irrigue le champ social et culturel mais qui se définisse par l’ambition politique de vaincre la domination du capitalisme mondialisé, et qui porte donc un projet politique, un projet de prise du pouvoir pour détruire celui des oligarchies et et construire enfin un "pouvoir du peuple", une démocratie.

Oui, il manque à la conclusion de Badiou de nommer et caractériser cette urgence que nous partageons. Reconnaitre que ce qui nous manque est le communisme, ayant vaincu sa criminalisation, et donc assumé de manière critique son histoire réelle, sa théorie et ...son organisation.

Oui, il y a urgence, et la fuite en avant des forces dominantes dans le jeu sordide du deuxième tour face au FN, nous conduit vers le pire en 2017. Pour le centième anniversaire de la révolution d’Octobre, faisons le pari etprenonsle parti de la renaissance communiste face au fascisme.

Conclusion


Si l’écho de la conférence de Badiou montre le "besoin de théorie", d’une compréhension explicative de ce capitalisme mondialisé mortifère et de ce qu’il produit de violences, de nihilisme, de désocialisation, de déculturation, si ses analyses du capitalisme mondialisé désormais incapable d’assurer le développement pour tous, installant donc des "zones" sans état livrées au pillage de bandes fascistes, son analyse des subjectivités opposées construite par ce capitalisme, le débat doit se poursuivre sur les conditions de reconstruction d’une subjectivité "disjointe"...

> D’abord, il faut accepter de la nommer, et le nom de communisme est le seul possible. Car tant qu’on aura pas réglé la question de la criminalisation du communisme, toute analyse "disjointe" du capitalisme y sera confrontée

> Ensuite, il faut partir des rapports sociaux tels qu’ils sont, dans leur dimension concrète et non pas à partir de représentations globalisantes des 1% et des exclus qui ne situent pas les inégalités dans le creuset des rapports de production. Il faut comprendre ce qu’est la classe sociale créatrice de la plus-value extraite par le capital, comment elle peut s’allier à d’autres...

> Il faut donc situer le cadre d’expression de la revendication politique, de l’exigence de souveraineté populaire, et donc se réapproprier la revendication d’indépendance nationale.

> Enfin, il faut dire que rien n’est spontané, facile. Il faut dire que dans une guerre totale, personne ne peut être naïf et faire comme si on pouvait s’appuyer sur une citoyenneté transparente et une démocratie formelle pour créer des rapports de force. Le peuple a un besoin urgent de s’organiser, de réapprendre l’effort collectif d’organisation, d’une manière entièrement autonome des institutions,quelques qu’elles soient. Cela conduit à valoriser une part d’héroïsme nécessaire dans l’effort de résistance, et donc ouvrir la bataille dans la jeunesse sur la base réelle d’un engagement révolutionnaire, contre le nihilisme.

[1] il faudrait étudier comment le mouvement des FabLab peut participer de ce processus


Edité le 22-12-2015 à 00:01:23 par Xuan




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   Posté le 22-12-2015 à 00:35:33   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

On parle d’actes terroristes de type fasciste, d’un parti fasciste, de discours fascistes ou racistes, soit.
J’entends bien que Badiou parle ici des comportements ou de la subjectivité et non des intérêts de classe.
Mais il y a quelque chose d’indécent chez un philosophe « marxiste » à définir le fascisme comme une subjectivité populaire , fut-elle générée et suscitée par le capitalisme

Le fascisme vécu par les communistes, et défini avec la plus grande clarté par Dimitrov est la « dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier » . Et c’est cette définition qui devrait guider notre jugement.
Sans laisser le moindre doute sur les objectifs du FN, nous n’avons aucune illusion sur la volonté "démocratique" du PS et de fait c’est lui qui établit l’état d’exception.

Si nous devons tenir compte des sentiments populaires, notre boussole ce sont les intérêts matériels des plus larges masses, y compris la petite bourgeoisie et d’autres catégories intermédiaires, mais avant tout ceux de la classe ouvrière et des plus exploités quelle que soit leur nationalité d’origine.
PAM a entièrement raison d’objecter au discours de Badiou « cela laisse peu de places à une analyse précise des formations de classe réelles. » et de souligner « l’urgence absolue de refonder un discours pour l’unité du peuple, en tant que rassemblement de classes sociales, définies par leur position dans le rapport social et l’extraction de la plus-value »

Notre but final n’est pas de réclamer à la classe dominante plus ou moins d’état, plus ou moins de police, ou plus ou moins de délabrement des services publics, mais de briser cet état pour le remplacer par l’état socialiste de dictature du prolétariat puis par le communisme, la société sans classe. C’est vers cet objectif que doivent tendre nos revendications immédiates, aussi modestes et terre-à-terre soient-elles.

Badiou nous dit que l’idée du communisme est malade . Rappelons quand même que l’idée de la république bourgeoise a été deux fois malade dans notre pays avant de s’imposer définitivement après la Commune de Paris.
Souvenons-nous que la chute de l’URSS n’est pas la chute de Lénine ou de Staline, mais de ceux qui ont restauré le capitalisme. En quelque sorte la bourgeoisie a criminalisé le socialisme victorieux au nom de l’échec du révisionnisme.
Si des leçons doivent être tirées de la défaite temporaire de la première expérience du socialisme, ce n’est pas qu’il faut renoncer à la dictature du prolétariat mais qu’au contraire elle ne doit pas se relâcher, tant que l’impérialisme et la réaction intérieure peuvent restaurer la dictature capitaliste.

[commentaire mis en ligne sur le site faire vivre]

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   Posté le 22-12-2015 à 08:45:55   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Un courrier de G. Remond :

J'avais écrit dans ma précédente revue de presse que je vous ferai parvenir le texte de la conférence d'Alain Badiou sur" les meurtres de masse" qu'il avait donné le 23 novembre au théatre de la commune et dont j'avais a plusieurs reprises cité des passages dans mon texte introductif publié plus tard sur le site le pcf.fr sous le titre "pour faire tomber la bastille qui nous enferme , il faut tourner la page".

Tout en commentant les différents articles que je proposais à votre lecture, j'exposais les raisons qui me portaient à penser que l'argument du front républicain pour contrer le front national, non seulement ne permettait pas de l'endiguer mais au contraire poussait à son renforcement sur un pole qui par contre coup, permettait de faire apparaitre à l'opposé un espace pour établir une nouvelle configuration politique de type démocrate. Cette nouvelle configuration pouvait se construire sur les décombres de la gauche de la gauche, qui venait de disparaitre au premier tour, sous l'effet conjugué de l'émotion liées aux attentat du 13 novembre, du vote utile et des divisions du front de gauche.

Depuis les résultat du deuxième tours il n'est pas un jour qui n'amène son lot de déclaration pour illustré cette thèse. Le texte d' Alain Badiou vient dans ce contexte crépusculaire nous ouvre quelques fenêtres qui elle même donnent à voir quelles qu’unes des ligne de fuite chères à Deleuze. Il nous donne de l'air. Il relance le mouvement historique vers ses buts d'émancipation non sans avoir proposé quelques pistes de réflexion sur le moment que nous vivons. Il redonne une perspective à son hypothèse communiste tout en nous repositionnant dans notre histoire. Enfin il pose un diagnostique claire sur une tendance qui va au dépérissement de l'état sous la poussé de la mondialisation, de l'état social et redistributif mais aussi dans certaines régions du monde, de l'état régalien, au profit de bandes et de mafias qui terrorisent les populations.

Il postule un complexe d'occident qui dans ses figurations négatives débouche sur le fascisme et son expression comportementale le nihilisme. Si certains des concepts qu'il pose et nous propose, aident effectivement a penser ce qui se passe et a avancer un certains nombre d'explication, un certain nombre d'autres font problème. Il y a par exemple ce silence sur la classe ouvrière actuelle, celle qui n'est pas nomade et qui curieusement rejoint une préoccupation qui avait été la sienne dans les années quatre vingt lorsqu'il parlait des invisibles. Il y a aussi la question de la subjectivité communiste et de ses traces qui nous semble ne pas avoir la place qui lui revient. Bref plusieurs points apparaissent qui méritent que nous discutions, que nous nous achoppions dans l'écrit comme à l'orale, que nous ouvrions des espaces pour le mettre au travail. Ce texte que vous trouverez en pièce jointe est suivit de plusieurs autres ci dessous écrit soit en réaction soit a partir de quelqu'uns des thèmes qu'il développe.


Amicalement

Gilbert Rémond

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   Posté le 07-01-2016 à 16:20:33   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Sur ce sujet, un camarade de VP Partisan nous adresse le commentaire suivant, accompagné d'un extrait de "la nouvelle organisation de la production internationale" publié chez l'Harmattan par Stefan Engel (MLPD) :

"Je trouve bien de revenir sur la question de l'Etat et de l'impérialisme dans une polémique par rapport à Badiou. Toutefois je pense que Badiou, sensible aux nouveautés, pose de vrais problèmes. Il les pose de façon idéalistes et subjectivistes, mais il faut effectivement montrer que le monde change constamment: que les Etats et leurs rapports au capital financier s'est transformé. Et il est juste que ce soit les marxistes-léninistes, s'emparant de la science socialiste, du matérialisme dialectique, mettent à jour les nouveaux phénomènes. Il me semble que tu en restes un peu trop au constat de la situation que faisait Lénine il y a près d'1 siècle, et qu'il faut enrichir les justes analyses léninistes.
Il y a maintenant 10 ans que nous avons publié chez l'Harmattan la traduction d'un livre dont j'ai du te parler: "la nouvelle organisation de la production internationale", une œuvre collective de nos camarades allemands."


Ce document comprend beaucoup d'exemples significatifs. On pourrait en citer tout autant dans notre propre pays.
L'appréciation selon laquelle le rôle et la fonction de l'état auraient changés laissent une ambiguïté dans la mesure où le rôle et la fonction fondamentaux de l'état, instrument d'oppression d'une classe sur une autre, ne sont en rien modifiés.
L'hégémonie US apparaît clairement ainsi que sa concurrence avec les monopoles allemands, qui eux-mêmes exercent une domination à l'encontre d'autres monopoles d'état nationaux.
Ainsi la procédure judiciaire lancée par les USA à l'encontre de VW dépasse de loin les seules préoccupations "écologiques", alors que l'Europe a minimisé les conséquences de la fraude en modifiant les critères d'émission.
Ceci illustre les rapports concurrentiels entre les monopoles et les rapports hiérarchiques qui s'établissent entre eux.



_______________________



5. Les monopoles internationaux minent le rôle et la fonction des États nationaux

La base économique et la superstructure politique de la société constituent une unité dialectique. L’État naquit avec la division de la société en classes. Il est indispensable comme organisme de la domination de classe et incarne le pouvoir public de la classe dominante du moment. Il est l’expression concentrée de la nature irréconciliable des contradictions de classes. Pour cette raison aussi, il ne disparaîtra qu’au moment où, dans la société communiste, les classes et les contradictions de classes seront surmontées.

Les détracteurs bourgeois et petits-bourgeois de la mondialisation nient ce rapport fondamental. L’ancien président du SPD, Oskar Lafontaine, écrivit dans son livre «Die Wut wächst» [La colère monte]:

«Les détracteurs de la mondialisation ne s’opposent pas à l’économie de marché. Seulement, ils ont reconnu que la main invisible du marché a besoin de la main forte et visible de l’État.» (p. 205 – TDLR)

La revendication de Lafontaine de la «main forte et visible de l’État» doit donner l’impression que l’État serait un instrument de régulation neutre, planant au-dessus des classes, et non l’organisme du pouvoir sans partage des monopoles sur la société toute entière. Cela s’inscrit dans une dispute fondamentale entre le marxisme-léninisme et l’opportunisme caractérisée par Lénine de façon pertinente dans son écrit «L’État et la révolution» en août 1917:

«La lutte pour soustraire les masses laborieuses à l’influence de la bourgeoisie en général, et de la bourgeoisie impérialiste en particulier, est impossible sans une lutte contre les préjugés à l’égard de l’"État" … Que l’État soit l’organisme de domination d’une classe déterminée, qui ne peut pas être conciliée avec son antipode (avec la classe qui lui est opposée), c’est ce que la démocratie petite-bourgeoise ne peut jamais comprendre.» (Œuvres, t. 25, Paris/Moscou 1975, p. 416 et 420)

L’internationalisation de la production mine l’État national
Pour le capitalisme , l’État national est la forme caractéristique d’organisation de la production et de la vie sociale. Sur le rôle historique de la formation d’États nationaux, Lénine exposa:
«Dans le monde entier, l’époque de la victoire définitive du capitalisme sur le féodalisme a été liée à des mouvements nationaux. Le fondement économique de ces mouvements, c’est que la victoire complète de la production marchande exige la conquête du marché intérieur par la bourgeoisie, le rassemblement au sein d’un même État des territoires dont la population parle la même langue, et l’élimination de tout obstacle de nature à entraver le développement de cette langue et sa consécration par une littérature …
La formation d’ États nationaux , qui satisfont le mieux à ces exigences du capitalisme moderne, est donc une tendance propre à tout mouvement national. Les facteurs économiques les plus profonds y contribuent; et, pour l’Europe occidentale, – plus encore: pour le monde civilisé tout entier, – ce qui est typique, normal en période capitaliste, c’est donc l’État national.»
(Lénine, «Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes», Œuvres, t.20, Paris/Moscou 1976, p. 418/419)

Concernant l’État national, le capitalisme a engendré deux tendances divergentes qui se combattent du début à la fin. Lénine qualifia cette contradiction comme «loi universelle du capitalisme» :
«Le capitalisme connaît au cours de son développement deux tendances historiques en ce qui concerne la question nationale. La première réside dans l’éveil de la vie nationale et des mouvements nationaux, la lutte contre toute oppression nationale, la création d’États nationaux. La seconde réside dans le développement et la multiplication de relations de toutes sortes entre les nations, dans la destruction des barrières nationales et la création de l’unité internationale du capital, de la vie économique en général, de la politique, de la science, etc.
Ces deux tendances constituent la loi universelle du capitalisme. La première domine au début de son développement, la seconde caractérise le capitalisme déjà mûr et qui va vers sa transformation en une société socialiste.»
(Lénine, «Notes critiques sur la question nationale», Œuvres, t. 20, Paris/Moscou 1976, p. 20).

Sur l’effet de cette loi universelle repose la marche triomphale du capitalisme sur le féodalisme ainsi que la préparation matérielle du socialisme à l’échelle mondiale. La tendance à la formation d’ États nationaux est le moment caractéristique lors de la naissance du capitalisme ou bien lorsque la forme sociale capitaliste l’emporte sur les formes féodale et semi-féodale. Cette tendance continue à faire son effet aussi à l’époque impérialiste, surtout dans la lutte des pays colonisés, semi-colonisés et néocolonisés pour l’autodétermination nationale et contre l’exploitation et l’oppression impérialistes.

L’internationalisation de la production et de la vie économique est le moment caractéristique, la forme typique à l’époque de l’impérialisme. Pour cette raison, Lénine qualifia l’impérialisme de façon générale comme « stade suprême de développement du capitalisme» , où «dans les pays avancés, le capital a débordé le cadre des États nationaux et substitué le monopole à la concurrence, en créant toutes les prémisses objectives pour la réalisation du socialisme.» (Lénine, «La Révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes», Œuvres, t. 22, Paris/Moscou 1960, p.155)

L’État national est constamment remis en question par l’internationalisation de la production, et il est devenu, en particulier par la nouvelle organisation de la production internationale, l’obstacle principal au développement ultérieur des forces productives internationalisées. Lénine écrivit à ce propos:
«Le cadre national bourgeois des États, qui avait fourni dans la première époque un point d’appui au développement des forces productives de l’humanité en train de se libérer du système féodal, est maintenant devenu, dans la troisième époque, un obstacle à l’essor ultérieur de ces mêmes forces. Naguère classe avancée et ascendante, la bourgeoisie est devenue une classe décadente, déclinante, moribonde, réactionnaire. C’est une tout autre classe qui, sur le vaste plan de l’histoire, est devenue la classe ascendante.» («Sous un pavillon étranger», op. cit., t.21, p.147/148)

L’État national dans sa forme actuelle entrave le déploiement des forces productives internationalisées par des frontières, des normes, des droits de douane, des impôts et des législations différents, par des langues et des modes de vie distincts. La production internationalisée doit dépasser le cadre étroit national.

Le magnat financier américain, George Soros, l’un des spéculateurs en devises les plus riches des dernières décennies, s’est penché sur la question, à savoir comment résoudre cette contradiction. Comme issue, il annonça dans son livre avec le titre révélateur «La Crise du capitalisme mondial» une «société mondiale»:

«Pour stabiliser et réguler une économie mondiale authentique, nous avons besoin d’un système mondial de prises de décision. Il nous manque une nouvelle société pour soutenir notre nouvelle économie. Une société mondiale n’implique absolument pas un État mondial. Abolir l’existence des États n’est ni concevable, ni souhaitable. Mais dans la mesure où il existe des intérêts collectifs qui transcendent les frontières, la souveraineté des États devrait être subordonnée aux lois et aux institutions internationales.» (George Soros, «La Crise du capitalisme mondial – L’intégrisme des marchés», Plon, Paris 1998, p.25)

Et qui détermine ce que sont les «lois internationales» ? À l’époque de l’impérialisme, la réponse à cette question peut seulement être que la puissance la plus grande en décide. C’est pourquoi la «société mondiale» de Soros qui semble si démocratique et égalitaire, se réduit rapidement à la pure prétention à la suprématie des grandes puissances impérialistes sous la direction des États-Unis:
«Avec une conscience claire de leur rôle de leader et de la tâche qui les attend, les États-Unis et leurs alliés pourraient poser les bases d’une société ouverte mondiale qui aiderait à stabiliser le système économique mondial et à étendre et soutenir les valeurs humaines universelles.» (ibid. p. 26)

Conformément à cela, Soros exigeait le renforcement du pouvoir des institutions internationales dans lesquelles les grandes puissances ont le dernier mot:
«On a souvent reproché au FMI d’imposer trop de conditions et de trop s’immiscer dans les affaires intérieures des pays qui réclament son assistance. … Je serais pour ma part de l’avis contraire. … Loin de trop s’immiscer, ils [les programmes du FMI] ne l’ont pas fait suffisamment.» (ibid. p. 38/39)

Comme réponse européenne à la prétention hégémonique des États-Unis, la notion ambiguë de «Global Governance» hante les discussions. La «Stiftung Entwicklung und Frieden» [Fondation développement et paix], fondée par Willy Brandt, l’associe à «la vision d’une république démocratique mondiale» («Globale Trends 2002» [Tendances globales 2002], p.12 – TDLR). Et forte de cette légitimation démocratique, elle passe alors vaillamment à l’attaque verbale contre les États-Unis.

L’illusion réformiste selon laquelle l’État se trouverait au-dessus des classes et serait apte à réfréner le pouvoir des monopoles, doit d’un coup fonctionner dans une «république mondiale». Toutefois, les théoriciens sociaux-démocrates eux-mêmes ont certains doutes, parce qu’ils savent évidemment que «les grandes puissances jusqu’alors ont à peine été prêtes à s’intégrer dans un ordre global orienté vers une juste égalisation des conditions de vie» (ibid. p.27 – TDLR)
Avec l’orientation sur le Conseil de sécurité de l’ONU - «comme autorité principalement responsable de la sauvegarde de la paix mondiale» (ibid. p. 45 – TDLR) il ne reste à la fin de la «république démocratique mondiale» rien d’autre que le rôle dirigeant des États impérialistes les plus forts.

Un autre ordre mondial n’est pas possible sans renversement de l’impérialisme. Les États nationaux sont et seront les instruments de pouvoir décisifs pour maintenir le système impérialiste mondial et pour arbitrer la concurrence entre les monopoles internationaux en lutte pour la domination du monde. L’État national correspondant continue à être la base de pouvoir politique indispensable dans la lutte pour le repartage des parts de la production internationale. Willi Dickhut écrivit à ce propos:

«Parfois on affirme que l’internationalisation de la production et de la vente par les groupes multinationaux rendraient superflus les économies nationales et même les États nationaux. C’est une erreur fatale. Les contradictions entre les monopoles internationaux ne sont pas abolies mais s’aggraveront. Un cartel international ne peut empêcher que, tôt ou tard, la lutte éclatera pour la part nationale dans le marché mondial. En même temps, dû à l’inégalité de l’évolution des pays capitalistes, un changement du rapport de force aura lieu entre eux. De quelle autre manière les contradictions seront-elles à la fin réglées – si tous les autres moyens ont échoué – qu’au moyen de la violence, donc par la guerre?» («Der staatsmonopolistische Kapitalismus in der BRD» [Le Capitalisme monopoliste d’État en RFA], t.II, p.169 – TDLR)

Le DKP1 révisionniste paraît le voir différemment, lorsqu’il définit la «nouvelle phase de l’évolution impérialiste» comme « passage du capitalisme monopoliste d’État national au capitalisme monopoliste transnational » («Erste Grundlagen zur Diskussion und Erarbeitung eines Programmentwurfs» [Premiers fondements pour la discussion et l’élaboration d’un projet de programme], Essen 2002, p. 5 et 7 – TDLR)

Ainsi, on affirme que l’impérialisme se détache des États nationaux en faveur d’une «machinerie de force transnationale» (ibid. p. 7 – TDLR) et que ceux-là perdent en importance. C’est la plus récente variante des rêves petits-bourgeois qu’il est possible de renoncer au renversement révolutionnaire de l’appareil d’État impérialiste. Mais cet État ne disparaît pas par le seul fait que les monopoles, aujourd’hui, sont devenus des monopoles internationaux.

Bien que les monopoles, à travers la vague énorme de fusions et absorptions internationales, aient bien desserré et modifié dans la forme et le contenu leur lien avec différents États nationaux, ils ne peuvent pas pour autant l’abandonner. Au niveau économique, le pays d’origine n’est plus, pour les monopoles, qu’ un site possible parmi tant d’autres. Dans un article, Horst Siebert, président de l’Institut für Weltwirtschaft [Institut des sciences économiques du monde], exposa sur quelle base sont prises de telles décisions stratégiques par les entreprises:

«Des entreprises allemandes disposent, depuis, d’un portefeuille mondial de sites d’investissements … La conséquence en est que les entreprises sont aptes à réagir à de nouvelles données nationales en évitant des mesures nationales telles que des régulations, des impositions et des augmentations de salaires au sein du système de production intégrée de l’entreprise …
[i]Que des entreprises allemandes soient performantes
ou bien que l’Allemagne soit attrayante en tant que site , ces questions ne sont plus identiques . Des entreprises allemandes peuvent être performantes en évitant le site Allemagne.» [/i](Frankfurter Allgemeine Zeitung du 9 juillet 2002 – traduction et mise en relief par la rédaction)

D’après le droit international actuel, les monopoles ont la possibilité de calculer leurs impôts en accord avec la législation fiscale la plus favorable pour eux ou même de transférer leur siège principal d’un pays à un autre ayant des impôts moins élevés. Cette menace seule, proférée entre autres par DaimlerChrysler et la Deutsche Bank , fait une pression inouïe sur les États nationaux qui les amène à rentrer en compétition pour réduire les impôts au profit des capitalistes.

Quand des accords entre États existent comme par exemple entre l’Allemagne et les États-Unis, il y a aussi la possibilité d’une «compensation de pertes» fiscale des groupes internationaux. Daimler aurait dû verser des milliards d’euros d’impôts pendant les dernières années, tandis que Chrysler pouvait à peine faire valoir ses pertes fiscales aux États-Unis. La fusion des deux groupes eut pour conséquence une économie d’impôts d’un montant de plusieurs milliards.

En termes de politique de pouvoir pourtant, tout monopole international a besoin d’un ancrage clair dans un État national qui le représente à l’intérieur et à l’extérieur.

Les monopoles internationaux se soumettent les pays rendus dépendants et opprimés par l’impérialisme selon le pouvoir politique et la position économique dont ils disposent dans de tels pays. Ainsi la reprise des usines de Škoda par VW en République tchèque a incontestablement eu comme effet que l’impérialisme allemand a gagné, à travers cette entreprise monopoliste de loin la plus grande du pays, une influence déterminante sur l’économie et la politique de ce pays.

Mais les monopoles internationaux exercent aussi leur influence de façon ciblée sur d’autres États impérialistes . Le vice-président pour la région de l’Asie et du Pacifique du groupe TRW domicilié à Cleveland (Ohio, États-Unis) relata fièrement comment la prise d’influence au Japon fonctionne. L’entreprise développe «un réseau étendu [au Japon] com¬prenant des hommes politiques, des analystes politiques, des journalistes et d’autres relations personnelles avec le Gouvernement, [réseau grâce auquel la firme peut] contribuer au développement de politiques et d’initiatives législatives allant dans le sens des intérêts de TRW» (dans: Robert B. Reich, «L’Économie mondialisée», Dunod, Paris 1997, p.153)

Évidemment, il est possible d’accélérer la construction d’un tel réseau par des rachats de, des participations aux ou des alliances avec des monopoles internationaux qui ont leur siège principal dans le pays visé. Ceux-là sont bel et bien déjà confondus avec «leur» appareil d’État. C’est une tendance intrinsèque que le capital financier international exerce une plus forte influence sur les différents États nationaux dès qu’il y pénètre. Jusqu’à un certain degré, les intérêts mutuels se mélangent même, du moins dans des secteurs particuliers, tandis que la concurrence acharnée continue à exister dans d’autres. De même dans l’interpénétration de monopoles internationaux et de leurs États nationaux, une interaction permanente s’opère entre l’unité et la lutte des contraires.

La dégradation des États nationaux en prestataires de services pour les monopoles internationaux

Les États ne peuvent pas influencer le marché mondial et l’économie mondiale dans la même mesure que la production au niveau de l’État national. Dans l’économie mondiale règne la loi de la concurrence sans merci entre les monopoles internationaux et les divers États nationaux, de la subordination du plus faible au plus puissant. Les États nationaux impérialistes doivent fortifier la puissance économique de leur propre pays pour la lutte pour la suprématie dans le monde. Pour cette raison, les États nationaux sont en concurrence pour l’implantation de monopoles internationaux. L’impérialisme allemand a donc incontestablement été renforcé face à l’impérialisme américain à travers la reprise du groupe automobile américain Chrysler par Daimler et par le fait que le siège social principal du nouveau monopole DaimlerChrysler se trouve en RFA. D’autre part, la prise de contrôle hostile de Mannesmann par Vodafone a affaibli l’impérialisme de la RFA face à l’impérialisme britannique.

Ce sont surtout l’argument de créer des emplois et la menace d’accorder, sinon, la préférence à d’autres sites qui servent à faire proprement chanter les communes, les États fédérés et les États nationaux pour qu’ils mettent à la disposition des monopoles internationaux une infrastructure appropriée, les meilleurs lieux de production et des fonds publics considérables pour construire de nouvelles installations de production. Dans cette lutte concurrentielle implacable, les grands États impérialistes avec leurs budgets enflés ont naturellement des avantages décisifs face aux pays plus petits ou aux pays en voie de développement. Mais dans les pays impérialistes également, les États fédérés et les communes surendettés effectuent des coupures draconiennes dans leurs budgets, afin de réunir les fonds pour les monopoles internationaux. Et cela se produit de plus en plus au détriment des besoins de première nécessité des larges masses.

Lorsqu’une nouvelle usine de BMW fut projetée, 500 villes de plusieurs pays européens entrèrent en concurrence pour son implantation. BMW se décida pour la grande ville de Leipzig, en Allemagne orientale. Il y avait un grand choix de travailleurs qualifiés et l’infrastructure la plus moderne à cette époque, construite avec 5 milliards d’euros de fonds fiscaux provenant de l’impôt prélevé dans le cadre du soi-disant «pacte de solidarité I». Ces subventions étaient uniquement destinées aux investissements dans les nouveaux Länder et financées par les larges masses dans toute l’Allemagne: l’impôt spécial portait le nom démagogique de «taxe de solidarité». Avec ces moyens, on devait compenser des prétendus «désavantages de site». De plus, des subventions supplémentaires allant jusqu’à 35 pour cent de la somme investie furent concédées, soit plus que la moyenne dans l’UE. Dans le cas de BMW , la commission de l’UE accorda 363 millions d’euros. Mais cela ne lui suffisant pas, le groupe extorqua d’autres privilèges:

> BMW obtint le terrain de la municipalité de Leipzig au prix dérisoire d’à peine 13 euros par mètre carré, y compris les coûts de viabilisation. Au début de l’an 2002, les prix des terrains bien situés à Leipzig s’élevaient entre 110 et 130euros par mètre carré, selon Jürgen Poschmann, premier président de la Landesverband Deutscher Makler [Fédération des agents immobiliers allemands] (VDM) de la Saxe.
> L’aplanissement du terrain à bâtir fut également pris en charge par la ville de Leipzig. Il fallait déplacer en gros trois millions de mètres cube de terre à cet effet.
> Pour l’infrastructure requise, on a construit une bretelle d’autoroute spéciale, des déviations et une voie de raccordement au réseau ferroviaire pour l’usine. La République fédérale et le Land se partagèrent les coûts de 100 à 200millions d’euros.
> A l’hôtel de ville, la ville de Leipzig ouvrit un bureau de coordination et embaucha 13 nouveaux planificateurs et ingénieurs du bâtiment. Les emplois étaient limités à quatre ans et les seuls coûts salariaux à la charge de la ville s’élevèrent à environ 300000 euros par an, donc à 1,2 million d’euros au total.
> La ville de Leipzig se chargea des coûts pour la sélection et la qualification des nouveaux ouvriers et employés à embaucher. Une société destinée à former le personnel fut spécialement fondée à cette fin.
> Le Land de la Saxe et la Chambre du commerce et de l’industrie de Leipzig instaurèrent ensemble un programme de promotion («Projet équipementier automobile 2005»), afin de «mettre en forme» les entreprises sous-traitantes de la région.
> La construction rapide d’un tunnel à deux voies à travers la ville d’un montant de 500 millions d’euros fut promise, pour raccorder la gare principale aux voies à grande vitesse, ainsi que la construction rapide d’une liaison directe par autoroute entre Leipzig et Chemnitz.
> Ce qui a fait enfin pencher la balance en faveur de Leipzig, c’était la possibilité d’un modèle d’horaire de travail flexible qui n’existait pas dans les sites concurrents en France et en République tchèque. Le quotidien Frankfurter Rundschau a écrit à ce propos:

«Les 5500 futurs travailleurs de BMW à Leipzig permettent une "usine respirant" en fonction de la demande, de telle façon que la durée hebdomadaire de travail peut varier entre 60 et 140 heures. Cela représente trois à six journées de travail par semaine pour chaque travailleur; le travail posté en deux ou trois équipes est possible, le dimanche restant en tout cas chômé. Par cette prolongation du temps d’utilisation des machines, BMW calcule avec une baisse d’environ 20 pour cent des investissements; la productivité de l’entreprise s’accroîtra approximativement d’un quart grâce à ce modèle d’horaire de travail … En Saxe, avec 38 heures par semaine, le temps de travail est de 8 pour cent plus élevé qu’en Allemagne occidentale, alors qu’il n’y aurait pas de différence en ce qui concerne le salaire conventionnel. Déjà au mois de février, Schoch1 a constaté qu’une autre implantation de BMW en Allemagne aurait peu de chances si les travailleurs ne bougeaient pas. Apparemment, on avait eu suffisamment de temps pour développer un modèle un peu compliqué, apte à réagir à la demande cyclique en automobiles. Les principaux concurrents pour le nouveau site de BMW – Arras en France et Kolin en République tchèque – ne purent faire une offre semblable. Car en France, le droit du travail ne permet pas de modèles flexibles et en République tchèque, les syndicats s’y opposèrent.» (Frankfurter Allgemeine Zeitung, du 19juillet 2001 – TDLR)

Lorsque les monopoles allemands orientèrent leurs intérêts principalement en fonction d’une production organisée sur le plan international, le gouvernement fédéral aussi dut changer sa politique intérieure et extérieure. En juin 1998, le Bundesverband der Deutschen Industrie e.V. (BDI) [Fédération patronale allemande] publia un projet de perspective intitulé «Pour une Allemagne attrayante dans une Europe ouverte au monde». Il y demandait une réorientation généralisée des mesures étatiques et de la vie sociale tout entière en fonction du processus de la nouvelle organisation de la production internationale:

« … tandis que les entreprises s’orientent de plus en plus sur le niveau mondial, la politique et la société persistent, dans les domaines principaux, encore trop dans des modèles nationaux de pensée et d’action. Les politiques économique, de l’emploi, fiscale et sociale continuent d’être pratiquées dans leur ensemble à partir d’une perspective nationale. Elles s’orientent trop peu en fonction des évolutions internationales et des exigences qui en résultent pour un changement structurel.» (p.14/15 – TDLR)
Lorsque le BDI, poste de commande des monopoles, parle d’«exigences … pour un changement structurel», il exige surtout du gouvernement d’aider les monopoles internationaux ayant leur siège principal en Allemagne à fortifier et élargir leurs positions sur le marché mondial. Bien entendu, tout cela est perturbé par des «modèles nationaux de pensée et d’action» , selon lesquels l’État aurait aussi de multiples tâches sociales à assurer. Dans son rapport annuel de 1999, le BDI exposa les aspects concrets qui, dans son optique, sont importants en ce qui concerne les mesures de l’État:

«Sur tous les marchés du monde, les grands groupes munis de structures de production transnationales se trouvent en concurrence sévère. Ils profitent des avantages comparatifs des différents sites. Une concurrence mondiale en matière de localisation pour des investisseurs et des emplois bat son plein. En particulier, les nations industrielles sont contraintes d’optimiser leurs conditions économiques générales, de chercher des stratégies nationales porteuses de succès, afin de pouvoir s’imposer dans le cadre d’une nouvelle division internationale du travail. Cette contrainte détermine aussi l’agenda politique en Allemagne. En comparaison avec d’autres pays industriels, nous avons des charges salariales et sociales trop élevées. De plus, des entreprises allemandes sont beaucoup plus frappées d’impôts, d’écotaxes et de coûts énergétiques que leurs concurrentes étrangères. Pour que les investissements rapportent plus ici, il faut réduire les coûts élevés de production . Seules pourront gagner les économies nationales qui réagissent de manière flexible à la pression accrue de la concurrence.» (BDI, Rapport annuel 1999, p.10 – traduction et mise en relief par la rédaction)

La réduction des «coûts élevés de production» ne signifie rien d’autre que la réduction générale des salaires, la diminution des impôts sur les entreprises et des dépenses pour les assurances sociales, la baisse des prix de l’énergie et l’assouplissement des contraintes pour la protection de l’environnement.



Edité le 07-01-2016 à 17:04:52 par Xuan




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Xuan
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   Posté le 07-01-2016 à 16:32:39   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

(suite et fin)

Le changement du rôle de l’État comprend trois éléments essentiels: premièrement, le renforcement des fonctions de l’État en politique intérieure et extérieure qui sont dans l’intérêt des monopoles internationaux. Deuxièmement, le retrait de l’État de toutes les activités économiques prometteuses en faveur des monopoles. Et troisièmement, la réduction à une protection de base minimale de toutes les fonctions sociales que l’État exerce dans l’intérêt des masses. De ses fonctions de communauté sociale, il ne resterait plus à l’État que celle d’aider dans les plus grands risques matériels de la vie, il agirait seulement selon le principe de «subsidiairité», comme réassureur. Toutes les fonctions sociales qui jusque-là incombaient à l’État et promettent un profit maximal, seraient livrées à la privatisation. Les familles restreintes seraient chargées de multiples tâches sociales supplémentaires. Avec une «administration allégée», l’État accomplirait ses nouvelles tâches plus efficacement et de plus, son personnel serait massivement réduit. Naturellement, ce qui ne changera pas, c’est la fonction de l’État de redistribuer, à travers les budgets des communes, des Länder et de l’État fédéral, le produit national au profit des monopoles, surtout des monopoles internationaux.

En matière de la politique extérieure, les monopoles internationaux exigeaient un «encadrement politique» dans la lutte pour la suprématie sur le plan mondial:

«Un encadrement politique efficace contribue à assurer des commandes et des emplois pour des entreprises allemandes. Dernièrement toutefois, on se plaint d’un relâchement de l’élan avec lequel les affaires de l’économie sont représentées à l’étranger … L’insuffisance de l’encadrement politique a contri¬bué à la perte de parts de marché pour les entreprises allemandes dans des pays importants, comme par exemple la région du Proche et du Moyen-Orient et l’Amérique latine. Des scientifiques estiment que, faute d’un encadrement politique suffisant, l’économie allemande perd annuellement des commandes d’une valeur de 20 milliards de DM en faveur de concurrents dans la seule région du Proche et du Moyen-Orient. L’économie ne comprend toujours pas que le gouvernement fédéral ait fait traîner pendant des années par exemple le dialogue politique avec l’Irak.» (BDI, «Wirtschaftspolitische Bilanz der rot-grünen Regierung» [Bilan économico-politique du gouvernement rouge-vert], septembre 2001, p. 55 – TDLR)

C’est de la pure hypocrisie de la part du BDI quand il présente l’ «encadrement politique efficace» comme mesure apte à assurer des «emplois pour des entreprises allemandes» . Pour les supermonopoles allemands, peu leur importe d’exploiter, pour leur profit maximal, des salariés allemands, polonais ou brésiliens. L’orientation de la politique extérieure selon les intérêts des supermonopoles allemands implique, bien entendu, que le gouvernement fédéral mette l’accent sur des aspects spécifiquement allemands pour élargir la marge de manœuvre économico-politique:
«Afin de pouvoir exploiter à fond le potentiel économique des marchés internationaux en pleine expansion, l’encadrement politique des entreprises allemandes revêt une grande importance. Cela comprend:
> Créer par des mesures économico-politiques des conditions générales sur les marchés internationaux, qui assurent aux firmes allemandes l’accès au marché susceptible de développement (par exemple conclure le plus vite possible le traité de libre-échange UE – Mercosur)
> Donner un soutien politique concret à de grands projets
> Adapter les instruments de promotion des échanges extérieurs aux nouvelles conditions internationales
> Donner plus de transparence aux activités à l’étranger des départements et des acteurs de la politique économique extérieure et prendre plus fortement en considération les intérêts de l’économie
> Organiser régulièrement des voyages de politiciens haut placés, accompagnés d’une délégation économique – et non seulement des «services compétents classiques» (BMWi, BK, AA)1
> Participation régulière de personnalités haut placées à des manifestations lors de Salons à l’étranger avec une forte présence de firmes allemandes»
(ibid.)

À l’exemple de la production de puces électroniques aux États-Unis, Robert B. Reich décrivait comment l’État travaille en tant qu’instrument de la lutte concurrentielle des monopoles internationaux:

«À la fin des années quatre-vingt, les Japonais fabriquaient la majorité des circuits intégrés de plus en plus miniaturisés servant de mémoires, ce qui inquiétait énormément les fonctionnaires américains. Voulant renforcer les capacités de leur pays dans ce domaine, ils décidèrent d’accorder 100 millions de dollars par an à Sematech, un consortium de sociétés américaines spécialisées dans les semi-conducteurs, qui devaient réunir leurs propres ressources pour concevoir un équipement non périmé destiné à fabriquer la génération à venir de circuits intégrés. … Alors même que Sematech se mettait en route, ses membres tissaient déjà des réseaux internationaux. Texas Instruments, … décidaient de consacrer 250 millions de dollars à la construction d’une usine de semi-conducteurs à Taiwan. Cette usine produit depuis 1991 des mémoires à quatre mégabits et d’autres circuits intégrés … . Texas Instruments s’est aussi associé à Hitachi pour concevoir et produire des "supercircuits" capables d’emmagasiner 16 millions de bits. Pendant ce temps, les courtiers-stratèges de l’état-major mondial de Motorola décidaient de demander l’aide des chercheurs et des ingénieurs de Toshiba pour produire une nouvelle génération de circuits intégrés. D’autres fabricants américains de circuits intégrés forgeaient des liens de même nature: AT&T avec le japonais NEC et Mitsubishi Electric, Intel avec les japonais NMB Semiconductor Company et Matsushita Group, IBM avec l’allemand Siemens … De façon ironique, justement pendant la phase d’organisation initiale de Semantech la plus grande usine de puces largement avancées des États-Unis fut construite par une entreprise japonaise à laquelle on avait refusé l’entrée dans -Semantech. En juin 1989 NEC annonça la construction d’une usine de 400 millions dollars US à Rosevale (Californie) pour y produire des mémoires à quatre mégabits et d’autres composants d’haute technologie jusque-là pas produits ailleurs.» (Robert B. Reich, «L’économie mondialisée», op. cit. p.147–148, dernières phrases traduites de l’anglais et insérées par la rédaction)

Toutefois, Reich minimise ici le rôle du gouvernement américain. Les «capacités de l’Amérique» ou bien les travailleurs aux États-Unis ne l’intéressaient pas, mais ce qu’il voulait, c’était l’augmentation de la part américaine dans l’industrie internationale de haute technicité et le rôle prédominant dans cette technologie de pointe. À cette fin, il soutenait le regroupement national des producteurs de puces par des injections de capitaux de l’État. Pourtant cela ne supprimait pas la lutte concurrentielle entre les monopoles américains pour des parts du marché mondial. Leur collaboration temporaire avec des monopoles internationaux d’autres pays servait également la lutte concurrentielle. L’État s’est transformé en prestataire de services public pour l’expansion internationale des monopoles qui offrait, en concurrence mais aussi en accord avec d’autres pays impérialistes, les meilleures conditions de production et d’exploitation.
Les prestataires de services d’un État national ont diverses fonctions:

> Protection des rapports capitalistes d’exploitation et de propriété , maintien de la domination de classe des monopoles, répression de la lutte de classe de la classe ouvrière, avec une législation correspondante, également dans l’intérêt de la bourgeoisie non monopoliste.
> Représentation des intérêts des monopoles à l’occasion d’accords internationaux et dans les organisations internationales.
> Création de «conditions de sites» favorables pour la production internationale: diminution d’impôts et des cotisations aux assurances sociales à la charge des entreprises, mise à disposition d’une infrastructure la plus moderne et d’une main-d’œuvre qualifiée, promotion d’une élite, dérégulation du marché de l’emploi, assouplissement des prescriptions relatives à la protection de l’environnement.
> Création de conditions favorables pour des investisseurs financiers internationaux : abolition de tous les contrôles de la circulation de capitaux, politique anti-inflationniste, transformation d’institutions publiques en entreprises privées travaillant selon le principe du profit (placement de la main-d’œuvre, centres de formation, hôpitaux entre autres)
> Mesures destinées à atténuer les contradictions de classes , telles que la politique de collaboration des classes entre les entreprises, la direction syndicale et le gouvernement ou bien l’administration communale.
> Garantir la production et la reproduction de la vie sociale et publique et en particulier de la main-d’œuvre et de sa formation.
> Accomplissement de tâches de propagande afin d’ancrer la politique et les intérêts des monopoles internationaux dans la masse de la population ou au moins de la tenir en passivité. L’instrument principal en est le système du mode de pensée petit-bourgeois .
> Exercer le «monopole du recours à la force» de l’État pour défendre la domination sans partage des monopoles et réprimer la lutte des classes de la classe ouvrière et la résistance active des larges masses.
> Accomplissement de fonctions militaires , armement de pointe et déclenchement de guerres pour le repartage des zones de pouvoir et d’influence mondiales.

Dissolution du monopole de l’État en matière de placement de la main-d’œuvre

La nouvelle organisation de la production internationale exige la dissolution du monopole de l’État en matière de placement de la main-d’œuvre . Depuis le début des années 1990, ce monopole fut aboli dans la plupart des pays de l’UE et le placement privé de la main-d’œuvre fut autorisé. Ainsi les monopoles étaient en mesure de profiter davantage du «libre choix de la place de travail» par les citoyens de l’UE, et même au-delà des frontières nationales. Comme les monopoles allemands, grâce à la réunification, pouvaient disposer d’une armée d’ouvriers et d’employés hautement qualifiés de l’ancienne RDA, ce monopole de l’Office fédéral allemand du travail ne fut supprimé qu’en 1994. Depuis le 27 mars 2002, les agences pour l’emploi en Allemagne payent des primes pour le placement privé de chômeurs. Par la suite, quelques monopoles projetèrent d’externaliser des parties de leurs services du personnel en les transférant à de telles agences privées de placement. Ils auraient alors une réserve à eux de main-d’œuvre, à tout moment disponible et pourraient en plus se faire payer le recrutement de leur personnel par l’assurance chômage. Dans une déclaration commune, les associations de monopoles publièrent cette orientation:

«Les fonctions qui ne peuvent pas être attribuées au domaine financé par des cotisations, en particulier la promotion active du marché de l’emploi, doivent être détachées des attributions de l’administration du travail, afin d’empêcher un mélange de compétences et de responsabilités. À propos des fonctions principales de l’Office fédéral du travail – placement de haute qualité de la main-d’œuvre et le versement de l’assurance chômage – le conseil d’administration en tant que véritable conseil de surveillance doit obtenir des pouvoirs de contrôle effectifs et étendus. À l’avenir, l’Office fédéral doit être géré et contrôlé comme une entreprise …
Mais une réorganisation de l’Office fédéral du travail comme pure réforme d’organisation serait un échec en matière de politique du marché de l’emploi, si, en même temps, le marché de l’emploi, réglementé excessivement, ne devenait pas plus perméable et flexible et si les faux stimulants de nos systèmes sociaux n’étaient pas supprimés. Dans ce sens, la proposition de limiter la durée de la perception de l’allocation chômage à 12 mois au maximum trouve le plein appui de l’économie allemande. Ce qu’il faut de plus, c’est la réduction énergique d’instruments du marché de l’emploi ratés et inefficaces, tels que les mesures d’aide à l’emploi (ABM). Les économies susceptibles d’être ainsi faites doivent être utilisées pour une baisse d’un point du taux des cotisations à l’assurance chômage pour le ramener à 5,5 pour cent.»
(«Gemeinsame Erklärung der Verbände, Münchener Spitzengespräch der Deutschen Wirtschaft» [Déclaration commune des Associations, pourparlers au sommet de l’économie allemande à Munich], 19 mars 2002)

Par la suppression de «faux stimulants de nos systèmes sociaux» , les associations des monopoles n’entendent rien d’autre que la réduction de l’allocation chômage et de l’assistance chômage, l’abolition des mesures ABM et la baisse des cotisations des entrepreneurs à l’assurance chômage. Moins d’allocation chômage renforcerait la pression économique sur les chômeurs pour qu’ils acceptent aussi un travail moins rémunéré. Environ 1,2 million de chômeurs de longue durée seraient concernés par une telle diminution draconienne de l’allocation chômage: ouvriers et employés qui sont au chômage depuis plus d’un an, mais aussi quelque 1,7 million de chômeurs expédiés dans l’assurance retraite ou dans des mesures ABM parce qu’ils n’ont que peu de chances sur le marché de l’emploi. L’unique subsistance qui leur resterait, serait alors l’aide sociale (comparable au RMI en France – NDLR), dont la diminution se trouve également déjà dans la liste de revendications du BDI. Sous le mot d’ordre démagogique du «principe de distance», il doit être garanti que l’aide sociale sera toujours inférieure aux salaires les plus modestes.

Le fond des projets, élaborés pour le gouvernement par la commission dirigée par le chef du personnel dans le directoire de VW, Hartz, était, outre la réduction massive de prestations et de droits des chômeurs, la contrainte au travail intérimaire . Elle permet de mettre à la disposition des monopoles des travailleurs flexibles et beaucoup moins payés qu’ils pourront embaucher et licencier à leur guise, et utiliser pour faire pression sur le niveau des salaires. Aussi bien le contournement des conventions collectives que l’érosion de la protection contre le licenciement seraient bienvenus pour les capitalistes. De même, les emplois de courte durée, les soi-disant «mini-jobs» et la pseudo-indépendance dans des soi-disant «Moi-SA» [entreprises monosalariales] sont étendus. Ainsi les entreprises économisent des milliards d’euros de cotisations à l’assurance sociale. Les actuelles agences pour l’emploi se transforment en «agences de services» pour les besoins en main-d’œuvre des monopoles.

Comme les standards de formation et la productivité du travail dans les grandes entreprises des monopoles internationaux se sont relativement harmonisés, le marché international de l’emploi pour de la main-d’œuvre qualifiée a également dû s’étendre à toujours plus de pays du monde, en particulier dans le secteur de haute technicité. Dans le monde entier, des spécialistes de TI1 hautement qualifiés sont débauchés dans des pays en voie de développement pour être employés dans des pays impérialistes. La perte financière due à ce «brain-drain»2 en l’an 2000 est estimé pour l’Inde seule à deux milliards de dollars US. Cette année-là, quelque 200000 spécialistes de TI hautement qualifiés ont quitté l’Inde pour s’installer en premier lieu aux États-Unis. Environ 60 pour cent de tous les diplômés des universités techniques de l’Inde quittent le pays. La Commission-Enquête du Bundestag -allemand écrivit à ce sujet:

«Entre 1960 et 1987, l’Afrique a perdu, d’après les estimations de la Banque mondiale, un tiers de ses spécialistes diplômés au profit des pays industrialisés. Et en moyenne, 23000 travailleurs qualifiés environ, en particulier des diplômés de l’enseignement supérieur et des ingénieurs, continuent à émigrer chaque année … Entre 1988 et 1997, environ 233000 Africains du Sud émigrèrent durablement dans cinq pays (Grande-Bretagne, États-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande). Ce sont surtout des pays comme le Nigeria, le Ghana et le Soudan qui sont concernés, mais également des pays nord-africains tels que l’Égypte et l’Algérie.» («Schlussbericht der Enquete-Kommission Globalisierung der Weltwirtschaft – Herausforderungen und Antworten» [Rapport final de la Commission-Enquête mondialisation de l’économie mondiale – défis et réponses], imprimé 14/9200 du Bundestag allemand du 12 juin 2002, p.253 – TDLR)

Pour les monopoles internationaux, le recrutement de main-d’œuvre qualifiée sur le marché mondial de l’emploi est devenu un aspect essentiel de leur lutte concurrentielle internationale. D’après les estimations de l’Union des confédérations de l’industrie et des employeurs d’Europe UNICE, l’UE avait, en 1998, 500000 emplois vacants dans le secteur de l’information et de la communication. En conséquence, le BDI exigeait déjà, dans son projet de perspective de 1998, une «politique active d’immigration» de la part du gouvernement fédéral. Sous le slogan du BDI «concours pour les meilleurs cerveaux» , le gouvernement fédéral adopta d’abord un «décret green card» , puis une nouvelle loi sur l’immigration qui répondait aux besoins économiques des monopoles internationaux. En même temps, les droits des immigrés venant en Allemagne furent fortement restreints.

L’internationalisation du marché de l’emploi continue à saper la nature des États nationaux, en particulier des pays sous dépendance néocoloniale. Mais elle est aussi un stimulateur important pour l’unification de la classe ouvrière au-delà des frontières nationales .


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