Sujet :

Le système économique et social du socialisme

ulfmodin
   Posté le 16-07-2017 à 20:06:39   

Sans avoir une idée de la forme que pourrait prendre le socialisme, la gauche ne pourra pas aller de l’avant. C’est pour cette raison que j’ai esquissé le système économique et social du socialisme. Le système politique ne s’éclaircira qu’au cours de la lutte.

Le capitalisme a fait faillite. Aujourd’hui il conduit au chômage de masse, à la dégradation de l’environnement et plus généralement au manque de perspective. Le mouvement ouvrier a également fait faillite. Par ailleurs, les ouvriers d’industrie sont actuellement en train de sortir de l’histoire. Ce qui reste, ce sont en premier lieu ses organisations. Leur direction est devenue une couche inférieure de la classe dirigeante de la société de la même façon que la direction plébéienne s’était mêlée en tant que substrat au patriciat, la vieille classe au pouvoir à Rome. Nous devons admettre la triste vérité que la classe ouvrière n’a jamais été un sujet révolutionnaire et que le mouvement ouvrier n’est pas de gauche.

La classe révolutionnaire d’aujourd’hui est l’intelligentsia qui est en cours d’augmentation colossale et qui est capable de diriger un pays et son économie toute seule. En collaboration avec les autres salariés, les propriétaires de petites entreprises et d’autres qui travaillent sous pression concurrentielle, elle abolira le capitalisme et créera une mode de production socialiste. La pensée abstraite déterminera les normes réglant l’industrie, tandis que le travail manuel — ne nécessitant essentiellement que de la pensée concrète — se marginalisera. Naturellement il existe entre l’intelligentsia et les travailleurs manuels une zone grise constituée de gens qui travaillent davantage avec les mains qu’avec la tête, mais elle est en train de diminuer. Le travail intellectuel sera le fondement du travail sous le socialisme.

Le socialisme devient la double négation du capitalisme financier néolibéral. La raison pour laquelle la gauche n’avance pas est tout simplement qu’elle ne dispose pas d’alternative au capitalisme et au « néoliberalisme ». Dans le mouvement ouvrier européen avant 1917, on considérait que le socialisme ne pourrait être introduit que dans des pays hautement developpés ; cette conception s’est averée correcte. La possibilité d’introduire un système socialiste est en effet limitée aux vieux pays industriels en Europe et peut-être encore aux États-Unis. L’Union soviétique était l’antithèse du capitalisme et de la démocratie libérale. C’est cela qui l’a fait chuter. De façon générale, le « socialisme réel » n’a pas été une forme de socialisme, mais plutôt la négation de la négation du despotisme éclairé, où le monarque éclairé et despotique était remplacé par le Politburo tout-puissant, qui selon son meilleur jugement tentait de créer une bonne société, de contrôler les vies des citoyens et de diriger le développement de la société.

Le socialisme deviendra une démocratie économique et une économie mixte (un mélange de l’économie planifiée et de l’économie de marché). Les rapports de production et leur expression juridique, la propriété des moyens de production, deviendront dépendants de leur utilité sociétale. Le droit de propriété individuelle développé dans le « socialisme réel » restera constitutif du socialisme. Le droit de propriété des moyens de production sera organisé de différentes manières alternatives : la propriétaire pourra être l’État ou le peuple, et il pourra s’agir de la propriété privée ou coopérative. En plus, il y aura à la fois de la planification et du marché. Être possedé par l’État ne signifie pas être conforme au socialisme. « Social » signifie « lié à la société », non pas « lié à l’État ». Dans cette distinction on trouve déjà la possibilité de développer le concept de socialisme. On arrivera à une économie réglée dans une société réglée.

Il ne faut pas croire qu’on puisse introduire un système qui durera jusqu’à la fin des temps. Si le modèle que nous créons maintenant est valable pour cinquante ans, il aura bien réussi. Le « socialisme réel » a failli parce qu’on avait interdit la possibilité d’une discussion générale libre, cette dernière étant nécessaire non seulement pour un petit groupe dans la direction d’un parti mais devra être omniprésente dans toute la société. La société moderne requiert une discussion libre pour pouvoir se développer.

La productivité est aujourd’hui tellement élévée qu’on pourrait tout de suite limiter le jour ouvrable à six heures sans devoir baisser notre standard de vie. L’offensive économique et idéologique du capital financier après environ 1976 a cependant été un tel succès que les partis de gauche ont idéologiquement reculé. Les partis ont été incorporés à l’État bourgeois, et les directions de ces partis considèrent comme leur tâche de légitimer le capitalisme financier et en particulier la dictature de la bourgeoisie : la démocracie parlementaire libérale.

On ne pourra pas arriver à la société communiste, car celle-ci est une utopie : qui pourrait définir les besoins dans une société dirigée selon l’adage « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » ? En outre, les richesses terrestres constituent une ressource finie. Le même salaire à chacun indépendamment de la prestation est une idée qui appartient au christianisme primitif, non pas au marxisme. Le slogan du socialisme est « De chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail ». On a besoin d’écarts de revenus modérés pour que les gens reconnaissent qu’ils doivent se développer. La proportion de un à quatre est habituellement considérée comme une échelle appropriée entre le revenu le plus élévé et le revenu le plus faible, ce qui est considérablement inférieur à la proportion actuelle dans les pays industriels de nos jours. Le travail physique dur sera mieux rémunéré que le travail physique léger, le travail intellectuellement exigeant — y compris le travail artisanal hautement qualifié — étant mieux rémunéré que le travail manuel. Dans le « socialisme réel » il était courant que de simples ouvriers étudient pour devenir des ingénieurs, mais qu’ils retournent à l’usine car cela était mieux payé. Il faut avoir tiré quelques leçons de l’histoire.

Nous devrons nous garder d’essayer de mettre en œuvre des utopies. Ceux qui ont essayé d’en mettre en pratique ont simplement fini par baigner dans le sang dans leur impatience de créer la société parfaite. Aucune société heureuse ne pourra être créée, mais nous devons pouvoir atteindre des conditions significativement plus tolérables que celles que nous avons actuellement.

Ulf Modin
Ekenäs, Finlande
DUROC
   Posté le 17-07-2017 à 13:23:07   

Quelques remarques rapides:
1) d'accord pour dire que le capitalisme a fait faillite. Cela n'est pas un scoop.
2) Que l'intelligentsia soit la classe révolutionnaire, là ça coince.
3) sur une définition bienheureuse du socialisme sans voir la lutte des classes en interne et en international, c'est un beau rêve!
4) sur l'incapacité de définir les besoins dans la phase lointaine du communisme, ce n'est pas avec les critères actuels que c'est possible! quels seront les besoins dans cette phase d'émancipation totale de l'humanité ? c'est aux hommes, aux femmes et aux enfants de cette époque que reviendra le moment de les définir
Xuan
   Posté le 18-07-2017 à 00:05:28   

bonjour,
peux-tu te présenter comme chacun d'entre nous dans la rubrique ad hoc, en précisant si tu étais ouvrier ou enseignant, profession libérale, etc. ainsi que brièvement ton parcours politique ?

Effectivement ton appréciation "La classe révolutionnaire d’aujourd’hui est l’intelligentsia" fait débat.
Il n'est pas nouveau que l'intelligentsia s'adjuge cette prérogative et laisse à la classe ouvrière le privilège de coller les affiches. Ce sont seulement les justifications qui changent.

Tu affirmes beaucoup de choses, parfois contradictoires.
Par exemple :
La productivité est aujourd’hui tellement élévée qu’on pourrait tout de suite limiter le jour ouvrable à six heures sans devoir baisser notre standard de vie.
et
les ouvriers d’industrie sont actuellement en train de sortir de l’histoire
Mais peut-être penses-tu que la productivité relève seulement de la virtualité ?

Que nous soyons d'accord ou pas ce sont des sujets qui méritent effectivement le débat et je t'invite à les reprendre un par un mais avec quelques justifications.
Egalement je te propose de reprendre la question de la classe ouvrière en t'appuyant sur les faits et non sur des généralités. De même tu devrais préciser ce que tu entends par la "gauche".

La classe ouvrière est beaucoup plus avertie de la nature bourgeoise de la "gauche" que la plupart des intellectuels.

Bons débats
ulfmodin
   Posté le 18-07-2017 à 20:36:23   

Xuan a écrit :

bonjour,
peux-tu te présenter comme chacun d'entre nous dans la rubrique ad hoc, en précisant si tu étais ouvrier ou enseignant, profession libérale, etc. ainsi que brièvement ton parcours politique ?


Je suis né dans une famille ouvrière communiste à Stockholm, Suède, en 1944. J’ai obtenu ma licence en science politique à l’université de Stockholm en 1969. De 1985 jusqu’à 1990 j’ai travaillé comme traducteur pour Verlag Zeit im Bild à Dresden, République démocratique allemande. Depuis 2005 je vis en Finlande, où j’ai publié de nombreux articles dans la presse finlandaise et publié également trois livres, y compris un livre sur mes années en RDA.
Xuan
   Posté le 18-07-2017 à 23:35:54   

merci pour ces infos, et bons débats.

En ce qui concerne le travail manuel et intellectuel, la société socialiste puis communiste ont pour but de résoudre la contradiction entre l'un et l'autre, pas de supprimer l'un des deux. Il existe entre le travail manuel et intellectuel une dialectique dont le capitalisme a fait une contradiction irréconciliable par la simplification et la standardisation des tâches.

Contrairement à ce qu'on aurait pu croire le passage des machines mécaniques aux machines électriques, puis automatisées, puis connectées, n'a pas rendu le travail plus complexe. Ce sont simplement les compétences qui ont été déplacées, puis normées, retirant une large part d'initiative et d'expérience personnelle.
A terme ceci tend vers une formation minimale.

En ce qui concerne l’ingénierie, la conception aboutit à un produit vendu comme marchandise, mais qui ne génère plus de profit par la suite. Son prix d'achat se dissout dans la vente des marchandises finales sans créer de plus-value.
Or la hausse de la productivité concerne le ratio entre les marchandises produites et le nombre d'ouvriers qui les fabriquent. A production égale, moins ces ouvriers sont nombreux et plus leur productivité augmente. En d'autres termes, si cette productivité a été multipliée par 10, les ouvriers même moins nombreux jouent un rôle socio-économique décuplé.

La connaissance provient de l'expérimentation, le travail intellectuel isolé de la pratique conduit à des impasses de la même façon que le travail manuel sans la connaissance des processus utilisés. Dans les deux cas le travailleur intellectuel et le travailleur manuel sont handicapés.

Si on imagine un monde envahi de robots - mais il n'est pas certain que ce soit partout ni efficace ni rentable - il faut considérer l'envers du décor c'est-à-dire la conception, la réalisation et la maintenance de ces robots. Ces tâches impliquent une maîtrise de l'ergonomie et des automates, qui ne sont pas des disciplines purement intellectuelles mais au contraire directement liées à la pratique.

Enfin il faut envisager un dernier aspect qui est la prolétarisation des intellectuels. Dans les usines un bachelier était un martien dans les années 70. Aujourd'hui des entreprises embauchent des BTS ou des DUT pour faire de la conduite sur machine ou de process. C'est bien donner de la confiture aux cochons mais ceci traduit aussi la baisse des salaires et la prolétarisation.


Un mot sur la nature révolutionnaire des classes :

Ce ne sont pas les élections bourgeoises qui peuvent en donner une image, sauf en indiquant par exemple le rejet des élections elles-mêmes. Les dernières présidentielles en sont en exemple, et précisément ce sont les ouvriers qui se sont le moins laissés abuser, par rapport aux catégories plus "cultivées" qui ont massivement voté pour le représentant du capital financier en croyant "faire barrage au fascisme".
Le critère le plus sûr pour en juger est celui de la lutte de classe. Dans les faits c'est la classe ouvrière qui est la classe la plus déterminée, le plus disciplinée et la plus courageuse.
Les intellectuels peuvent être des révolutionnaires, mais à condition d'adhérer à l'idéologie révolutionnaire du prolétariat et de mettre leurs connaissances à son service.