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 Europe centrale au centre des conflits

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Xuan
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   Posté le 30-08-2017 à 23:35:40   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

La prise de bec entre Macron et la Pologne, concernant le travail détaché (voir L'Europe, maillon faible de l'impérialisme, n’est pas un simple incident de parcours mais reflète les développement des contradictions entre l’Europe centrale et les pays dominants.
En se détachent de l’URSS ces pays songeaient se libérer du social-impérialisme russe mais ils tombaient sous la tutelle de l’OTAN et sous la domination franco-allemande.
Cette domination se manifeste par une exploitation particulièrement féroce des travailleurs de ces pays.
Le Monde diplomatique de septembre publie deux articles significatifs, complétés par une chronologie De la domination hongroise à la zone euro.
L'unité d'action des prolétariats de France et des pays dominés d'Europe est une nécessité.


Souveraineté économique limitée

Désenchantement européen en Slovaquie


Située au centre de l’Europe géographique, la Slovaquie joue les bons élèves de la zone euro. Mais la grève des ouvriers de Volkswagen révèle une forte frustration vis-à-vis de la division internationale du travail établie à Bruxelles et à Francfort. Plus on pénètre à l’intérieur du pays, plus l’ampleur des disparités maintient la population en lisière d’un Occident désacralisé.
par Philippe Descamps

le Diplo


En ce début d’été, Bratislava affiche son indolence. Les touristes s’agglutinent dans les ruelles du centre-ville historique, restauré ces deux dernières décennies. Aux balafres laissées par l’ancien régime — des unités d’habitation rectilignes, une autoroute urbaine qui coupe la ville en son cœur, entre château et cathédrale — s’ajoutent celles du temps présent, avec ses hangars commerciaux et ses nouveaux immeubles d’affaires glacials aux enseignes de compagnies étrangères. Leur profusion témoigne d’une prospérité apparemment retrouvée. Des experts affichent d’ailleurs leur enthousiasme : « Des performances économiques robustes, avec une croissance forte qui s’appuie sur la bonne santé du secteur financier, le niveau peu élevé de la dette publique et une compétitivité internationale élevée bénéficiant d’entrées d’investissement massives (1). »

Pour la Saint-Cyrille et Saint-Méthode (5 juillet), les amateurs de vélo affluent par milliers sur les pistes cyclables qui longent le Danube. Au confluent du fleuve et de la Morava, au pied du château de Devín, plus grand monde ne semble prêter attention à la stèle érigée en mémoire de ceux qui, entre 1948 et 1989, sont morts en tentant de franchir le rideau de fer pour passer en Europe de l’Ouest. Plus au sud, le barrage monumental de Gabcikovo-Nagymaros, qui mobilisa les écologistes contre le régime dans les années 1980, est désormais un but de promenade. Selon les statistiques, la région de Bratislava occupe la cinquième place en Europe pour la richesse produite par habitant (2). Comment comprendre alors le rejet des migrants, les discours démagogiques sur les Roms, la poussée nationaliste dans les urnes ou la lassitude vis-à-vis des scrutins européens ? D’abord, en déjouant l’effet d’optique dû à la concentration des investissements étrangers et des sièges de société dans la capitale, car les autres régions du pays dépassent à peine la moitié du revenu moyen du continent. Ensuite, en suivant le chemin de fer.

En route pour Zvolen. L’Europe centrale commence véritablement lorsqu’on sort des faubourgs de Bratislava. Dans le train qui mène vers l’est, Mme Miroslava K. confie ce qu’elle a sur le cœur : « La situation devient catastrophique dans les écoles et les hôpitaux. On manque de tout. La plupart de mes collègues ont fini par renoncer à leur métier pour travailler dans les banques, les assurances ou à l’étranger. Seuls les passionnés s’accrochent. » Cette professeure de Košice enseigne l’histoire et les arts à des jeunes de 10 à 15 ans. Si elle préfère taire son nom, elle ne cache pas son salaire : 600 euros par mois. « C’est toujours mieux que les infirmières, comme ma sœur, qui gagnait 400 euros. Elle a fini par partir en Autriche… »
À l’entendre, la plupart des professeurs de son collège étaient prêts à faire grève pour les salaires, mais la directrice a su les manipuler : « La direction et le gouvernement jouent toujours sur nos faiblesses, notre passivité et surtout notre sentiment de culpabilité vis-à-vis des enfants. » Elle explique la débrouille pour trouver des fournitures ou du matériel et ne pas trop en demander aux parents : « En 2013, Košice était mise à l’honneur comme capitale européenne de la culture. Nous en avons profité pour faire acheter les ordinateurs dont nous avions besoin sur les fonds structurels. » Depuis une décennie, en matière d’investissements publics, notamment d’infrastructures scolaires ou routières, le gouvernement se défausse largement sur les fonds européens.

Banská Bystrica . En arrivant dans la capitale de Slovaquie centrale, à un peu plus de trois heures de train de Bratislava, on ne peut manquer le Musée du soulèvement national slovaque, bâti sur une colline dominant le centre-ville. Le 29 août 1944, le Conseil national slovaque, qui unifiait la Résistance, déclencha ici une insurrection contre l’Allemagne nazie et ses alliés du « premier État slovaque » dirigé par un clerc, Jozef Tiso. La Wehrmacht reprit le contrôle du territoire en octobre 1944, tandis que les soldats rebelles et les résistants se réfugiaient dans les montagnes en attendant l’Armée rouge. Mais ce soulèvement démontra que tous les Slovaques ne soutenaient pas le régime fasciste et la collaboration.

La notoriété actuelle de Banská Bystrica ne doit rien à cet acte de bravoure, et beaucoup à l’élection à la présidence de la région, en 2013, de M. Marian Kotleba, du Parti populaire - Notre Slovaquie. Pour se faire connaître et battre au second tour un adversaire social-démocrate empêtré dans les affaires, ce trublion a multiplié les diatribes à connotations néofacistes et les frasques en uniforme d’époque. Ayant récolté 8 % des voix au niveau national en mars 2016, il siège aussi au Parlement, avec treize autres députés de son parti, qui militent pour une sortie de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et de l’Union européenne. Malgré les poursuites judiciaires engagées contre lui pour son flirt avec des symboles nazis, et même s’il n’a pas pu agir beaucoup comme président de région, faute de majorité au conseil, il reste favori pour le renouvellement de son mandat, le 4 novembre prochain.

De l’industrialisation à marche forcée au démantèlement brutal


« Les vrais convaincus sont peu nombreux. Les gens votent Kotleba par désespoir, explique M. Ján Lunter, qui se présente contre lui. Avec l’explosion de la pauvreté et un chômage qui dure, les propositions radicales font mouche. » Informaticien dans une coopérative agricole avant 1989, M. Lunter s’est lancé dans les services informatiques après le changement de régime, puis il a créé l’entreprise alimentaire Alfa Bio, qui emploie deux cents personnes aux alentours. « Je veux montrer que l’on peut changer les choses avec un projet fondé sur le développement d’une agriculture de qualité et du tourisme , explique le candidat, qui, comme la plupart des autres, préfère se présenter comme « indépendant ». On peut aussi intégrer les Roms, comme je l’ai fait dans mon entreprise, où ils représentent 10 % des salariés. » Pas sûr que cela suffise à convaincre, d’autant que les élections ne compteront cette fois qu’un seul tour. C’est pourquoi les principaux candidats, dont M. Stanislav Micev, le directeur du Musée du soulèvement national slovaque, ont décidé d’attendre les sondages de la mi-septembre pour se désister en faveur de celui qui sera le mieux placé contre M. Kotleba — une façon involontaire de conforter celui-ci dans sa posture antisystème.

Tisovec . Aux abords du parc national de Muránska planina, le paysage vallonné raconte les dernières décennies, de l’industrialisation à marche forcée des années 1960 et 1970 au démantèlement brutal de l’économie « socialiste » dans les années 1990. Les forêts sont saignées par de récentes coupes sauvages. Pas une bourgade sans une mine, une carrière, une usine et de hautes cheminées. Mais très rares sont celles qui fument encore. Au centre de Tisovec, un vieux modèle de Škoda Sport se gare bruyamment à côté de la maison de Vladimír Clementis, enfant de cette petite ville devenu ministre des affaires étrangères de la Tchécoslovaquie communiste avant d’être exécuté en 1952. Les trois jeunes qui en descendent sont tous nés après la chute du mur de Berlin et semblent davantage préoccupés par le présent que par l’histoire.



De profondes inégalités régionales au cœur de l’Europe centrale
Cécile Marin


« Si je pouvais gagner autour de 1 000 euros, je resterais ici » ,explique Andrej S. Peintre en carrosserie, il a fini par s’expatrier à Vienne, à cinq heures de route, où il touche 2 000 euros par mois, « plus le remboursement du logement et du transport, ce qui me permet de revenir presque tous les week-ends » .
Resté dans la région, son ami Marian L. a interdiction de dire combien il gagne comme chauffeur-livreur, mais on comprend que sa paie ne dépasse guère le minimum, fixé à 405 euros. « Depuis que nous appartenons à la zone euro [2009], les prix augmentent, mais pas les salaires,témoigne-t-il. D’accord, nous recevons des fonds européens, mais ils vont aux routes ou aux écoles. Peu de gens en récoltent les bénéfices en termes d’emploi. »
Sur ce point, l’économiste Joachim Becker (3) complète : « On voit bien en Slovaquie les limites de la politique régionale européenne et l’absence de politique industrielle. Il ne suffit pas d’investir dans les infrastructures des régions périphériques ; il faut des investissements productifs. Je ne vois pas d’autre solution que des initiatives publiques si on veut freiner un déséquilibre régional croissant. »

Patrick V., le troisième passager de la Škoda, travaille pour moins de 600 euros dans l’usine de chaux locale, Calmit. Mais, depuis le rachat de celle-ci par un Autrichien, la modernisation et le remplacement des fours trop polluants ont conduit à de nombreux licenciements. Ses deux amis acquiescent quand Patrick dit leur désintérêt pour la politique : « L’argent détruit le caractère. Les plus âgés disent que le socialisme était mieux. Nos parents ont cru aux promesses des années 1990, mais ils deviennent très critiques aujourd’hui. Nous, nous aimerions simplement que nos copains ne soient plus forcés de partir pour trouver du travail. »
En 2014, près de 150 000 Slovaques, soit 6,1 % de la population active, occupaient un emploi frontalier, sur un total estimé à au moins 250 000 travailleurs expatriés (4), ce qui nourrit un rapport d’attraction-répulsion avec l’Ouest.

Rožnava . L’un des principaux faits d’armes de M. Kotleba s’est déroulé dans le bourg de Krásnohorské Podhradie, près de la ville de Rožnava, qui fut annexée par la Hongrie de 1938 à 1945. Après l’incendie involontaire du château, attribué un peu rapidement à deux jeunes Tziganes, en septembre 2012, il a débarqué avec ses nervis dans le quartier rom en exhibant de vieux titres de propriété pour prétendre expulser les familles. « Tout le monde a eu très peur, raconte M. Ludovít Gunár, « chef du quartier et unique conseiller municipal rom à l’époque. J’ai dû aller à la radio pour expliquer aux autres habitants, dont beaucoup appartiennent à la minorité hongroise, qu’il fallait rester solidaires, car une prochaine fois ils pourraient se retrouver stigmatisés à leur tour. »

Depuis, des fonds européens ont permis d’asphalter la rue principale et de reconstruire le réseau d’eau. Le contraste demeure néanmoins frappant avec les autres quartiers : une grande misère, des habitations faites de bric et de broc, mal isolées et très petites, mais aussi beaucoup plus de vie, des enfants, des animaux, de la musique dans les rues. Ici comme dans le restant de la Slovaquie, les Roms sont confinés dans un ghetto et condamnés à un développement séparé, avec une espérance de vie inférieure de onze ans à la moyenne des Slovaques pour les hommes et de quatorze années pour les femmes (5).

« Quand j’étais enfant, tout le monde travaillait dans l’agriculture ou le textile, et tous les gamins allaient à la même école, se souvient M. Gunár. Mais, il y a vingt ans, les Blancs ont décidé d’envoyer leurs enfants à Rožnava. Les nôtres restent seuls à l’école du village, et plus de 70 % de mes voisins pointent au chômage. » Victimes de la disparition des emplois peu qualifiés dans l’agriculture, les Roms, estimés à environ 450 000 personnes (sur 5,4 millions d’habitants), représentent une part importante des chômeurs de longue durée. La Slovaquie bat des records européens en la matière, avec 7,1 % de la population active sans emploi depuis plus d’un an. Chacun doit se débrouiller avec une allocation de 62 euros par mois, doublée en échange de dix-sept heures de travaux d’intérêt général. Des prestations encore trop généreuses aux yeux de M. Kotleba et de plusieurs partis politiques, prompts à dénoncer un « assistanat ».

Košice . En 1995, la grande agglomération de Slovaquie orientale décida de modifier sa politique d’attribution des logements en transférant les foyers en difficulté dans le quartier Luník IX, devenu l’un des plus importants ghettos roms d’Europe centrale. La plupart des autres familles ont quitté les lieux pour s’installer dans le nord de la ville, à Sídlisko Tahanovce, le dernier grand ensemble construit à l’époque communiste, qui abrite 22 000 résidents.

L’impasse du récit national contemporain


Au début des années 1980, il s’agissait de rationaliser au maximum l’occupation de l’espace. Résultat : une accumulation de barres et de tours. Sídlisko Tahanovce présente la plus forte concentration d’habitants de Slovaquie. Le maire du quartier, M. Cyril Betuš, s’enorgueillit des nombreux commerces, écoles et installations sportives qui rendent ce faubourg bien vivant, mais il met le doigt sur une entrave majeure à toute politique publique dans son pays : la question de la propriété.
« Le plan original n’avait pas prévu la croissance du nombre d’automobiles , explique-t-il. Aujourd’hui, nous devons procéder à des aménagements pour éviter la congestion aux heures de pointe et faciliter le stationnement, mais toucher au foncier relève presque de l’impossible. Les communistes n’avaient pas pris la peine d’exproprier en bonne et due forme les propriétaires, auxquels la loi de restitution de 1989 donne tous les droits. Il est très difficile de tous les retrouver, et, lorsqu’on y parvient, ils demandent des prix dissuasifs. »
Autre illustration avec une question pratique concernant l’accueil des migrants : le quartier a hébergé dans ses premières années des populations de diverses nationalités, y compris des réfugiés, venus notamment de Tchernobyl (Ukraine) après la catastrophe nucléaire de 1986. Mais, depuis la privatisation, il n’y a plus un seul logement social à Sídlisko Tahanovce.

Levoca . Les cimes des Hautes Tatras font la fierté des Slovaques et figurent en bonne place sur leur drapeau, sous la croix à double traverse. À leur pied, dans la région la plus pauvre du pays, se trouve une ville emblématique entourée de remparts, où furent construit le premier lycée slovaque et érigée la statue de Ľudovít Štúr, qui normalisa la langue slovaque au XIXe siècle. Štúr considérait le village, la campagne et la langue comme la source de la « vie nationale » .
Au travers des festivals, mais aussi au fil des discours publics, les Slovaques cultivent volontiers ce passé campagnard et son folklore. Ce retour à l’« ethnolâtrie (6) » des années qui suivirent l’indépendance masque l’impasse du récit national contemporain.
Alors que les Slovaques sont censés avoir réalisé leur destin collectif par la construction d’un « État en propre », ils assistent depuis vingt-cinq ans à la décomposition de l’État social. Que des subsides européens équivoques — et souvent associés à des affaires de corruption — compensent partiellement la faiblesse des investissements publics les renvoie à une position de dominés.

« Les communistes n’ont jamais réussi à introduire des sentiments anti-occidentaux, alors que ceux-ci deviennent très forts aujourd’hui. La démoralisation apparaît plus profonde que durant cette période. Ce n’est pas rassurant pour la suite » , constate Juraj Marušiak, politiste et membre du conseil de l’Académie slovaque des sciences.
Alors qu’entre 1970 et 1985 les revenus réels avaient augmenté d’environ 50 % (7), ils ont chuté dans les années 1990. Le produit intérieur brut n’a retrouvé le niveau de 1989 qu’en 2007. « Les Slovaques ne se sentent pas perçus comme des partenaires égaux par l’Ouest , poursuit M. Marušiak. Et ils nourrissent une profonde frustration vis-à-vis des réformes libérales dont ils tiennent pour responsables leurs élites. »
« Il y a toujours un consensus des dirigeants sur le dumping social ,déplore Mme Brigita Schmögnerová, ministre des finances de 1998 à 2002. Depuis l’élargissement de l’Union européenne, les sociétés étrangères recherchent la main-d’œuvre la moins chère, mais, au lieu d’unir leurs forces, les gouvernements de la région rivalisent pour proposer le niveau de taxes le plus faible possible. »
Lors de son entrée dans l’Union européenne, en 2004, la Slovaquie est ainsi devenue le premier pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à mettre en place une imposition au taux unique intégral : 19 %, tant sur les bénéfices des sociétés que sur les revenus ou les biens de consommation. L’absence de progressivité de l’impôt conduisant rapidement à l’explosion des inégalités, la question sociale a ressurgi, et les sociaux-démocrates ont su s’en saisir pour gagner les élections. Élu en 2006, 2012 et 2016, M. Robert Fico (prononcer « Fitso » ) exerce son troisième mandat de premier ministre, avec une courte interruption entre 2010 et 2012.

L’action publique toujours défaillante


Le chef du parti social-démocrate Smer-SD (8) parvient à se maintenir au pouvoir en réformant à la marge le modèle libéral imposé lors de l’entrée dans l’Union européenne, sans remettre en question les « avantages comparatifs » de son pays en matière salariale. Ainsi, l’impôt sur le revenu comporte désormais deux taux (19 % et 25 %), les produits alimentaires ne sont plus taxés qu’à 10 %, les magasins ferment les jours fériés, les contrats courts sont dissuadés et une allocation minimale est versée en fin de droits ; étudiants et retraités bénéficient de la gratuité des transports.

Mais, si l’État-providence revient souvent dans les discours de M. Fico, l’action publique reste défaillante, et les dépenses en matière de santé, d’éducation ou de logement bien en deçà de la moyenne européenne.
En outre, Smer-SD, allié à plusieurs organisations nationalistes pour gouverner, se positionne comme un parti « attrape-tout » et volontiers conservateur sur les questions de société. M. Fico s’est notamment illustré en affirmant que « l’islam n’a pas sa place dans [son] pays » .
Lors du dernier congrès de son parti, en décembre 2016, il annonçait des mesures contre « la deuxième génération qui ne veut pas travailler » et ceux qui « abusent du système » ; et d’ajouter cyniquement : « Pas seulement les Tziganes. » « Robert Fico utilise le même langage que ses collègues , tempère Miroslav Tizik, sociologue de l’Académie des sciences. Les discours d’intolérance deviennent beaucoup plus faciles dans un pays où l’on a cassé tout esprit public. Les médias qui tiennent aujourd’hui un discours moralisateur sur la tolérance matraquent depuis vingt-cinq ans l’idée que chacun doit s’occuper de lui-même et pas des autres. »

Retour à Bratislava . Les ouvriers de Volkswagen viennent de faire fléchir leur direction (lire l’article ci-dessous). M. Karol Klobušický nous a donné rendez-vous dans la prairie des Partisans, sur les tout premiers reliefs des Carpates qui dominent la capitale. En 2005, il prenait la tête de la grève victorieuse des étudiants pour maintenir la gratuité d’accès à l’université. Depuis, il a conseillé les médecins, qui ont pu enrayer la privatisation des hôpitaux, et se retrouve encore à la manœuvre dans la grève de Volkswagen :
« Je pense que les syndicats sont trop faibles, et cela explique la montée de l’extrémisme. La grève a révélé une frustration très forte. Les travailleurs slovaques ne comprennent plus la faiblesse de leurs salaires par rapport à ceux de leurs camarades occidentaux. Ils s’estiment mal payés uniquement parce que slovaques, donc victimes de xénophobie. Et il devient alors facile de leur faire croire que l’argent de l’Europe va essentiellement aux corrompus, aux migrants ou aux Roms. » Le succès de la première grande grève dans le privé depuis 1989 montre qu’il n’y a aucune fatalité à ce mécanisme.

Philippe Descamps

Avec l’aide de Silvia Rupeldtova et Milan Jaron.

(1) « Economic Surveys : Slovak Republic 2017 », Organisation de coopération et de développement économiques, Bratislava, 21 juin 2017.
(2) Eurostat, 30 mars 2017.
(3) Auteur notamment de « Europe’s other periphery », New Left Review, n° 99, Londres, mai-juin 2016.
(4) Radka Minarechová, « Many Slovaks still migrate for work »,
(5) Branislav procha, Reprodukcia rómskeho obyvateľstva na Slovensku a prognóza jeho populačného vývoja, Académie slovaque des sciences, Bratislava, février 2014.
(6) Catherine Servant et Étienne Boisserie (sous la dir. de), La Slovaquie face à ses héritages. Horizons critiques de la culture slovaque contemporaine, L’Harmattan, Paris, 2004.
(7) Antoine Marès, Histoire des Tchèques et des Slovaques, Perrin, Paris, 2005.
(8) Issu d’une scission du Parti de la gauche démocratique (héritier du Parti communiste) en 1999, Smer-SD (Direction - Social-démocratie) a fusionné en 2005 avec ce parti, ainsi qu’avec l’Alternative sociale-démocrate et le Parti social-démocrate slovaque fondé par Alexander Dubček en 1990.

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Xuan
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   Posté le 30-08-2017 à 23:43:34   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

Victoire ouvrière chez Volkswagen


le Diplo

« Une demande irresponsable » , avait jugé Mme Lucia Kovarovic Makayová, la porte-parole de Volkswagen (VW) en Slovaquie, lorsque les ouvriers avaient réclamé une augmentation de salaire de 16 %. Pourtant, le 26 juin dernier, après six jours d’une grève largement suivie, les 12 500 employés du groupe ont obtenu 14,1 % sur deux ans, assortis d’une refonte de la grille des bas salaires, d’une prime immédiate de 500 euros et d’un jour de congé additionnel.

« La grève a grondé comme une tempête après un très long silence, raconte M. Ján Macho, chargé du contrôle technique des moteurs dans l’usine de Martin et délégué de Moderné Odbory (Syndicat moderne). Les investisseurs savent que les Slovaques travaillent bien et ne protestent jamais. Ils ont bénéficié au maximum du fort taux de chômage et de la peur des salariés de perdre le peu qu’ils avaient. Mais, aujourd’hui, notre niveau de qualification nous permet de ne plus nous laisser intimider par les menaces de délocalisation. »

Depuis le rachat des usines Škoda, en 1991, Volkswagen a beaucoup misé sur ce paradis des constructeurs d’automobiles, profitant au mieux des dix années de « vacances fiscales » offertes en 2001 par le gouvernement libéral de M. Mikuláš Dzurinda et d’une main-d’œuvre bon marché et compétente.
En 2016, les ouvriers slovaques du premier groupe automobile mondial ont assemblé 388 000 véhicules de plusieurs marques, notamment les modèles les plus prestigieux : Porsche Cayenne, Audi Q7 ou Volkswagen Touareg. Toutefois, ils auraient bien du mal à rouler dans ces bolides de luxe, quasi exclusivement destinés à l’exportation vers l’Europe occidentale, la Chine ou les États-Unis. Car, en dépit d’une productivité équivalente à celle de leurs collègues allemands, les salariés de VW Slovaquie gagnent en moyenne trois fois moins : 679 euros par mois en début de carrière à Bratislava, alors qu’à six cents kilomètres de là les ouvriers de Wolfsbourg commencent à 2070 euros.

L’effet de surprise a profité aux grévistes : « La direction n’a pas cru à un arrêt de travail massif. Les Allemands ont pensé qu’il suffirait de proclamer que nous sommes mieux payés que les autres Slovaques, en parlant de 1 800 euros en moyenne, précise le syndicaliste. Cela a mis en rage la plupart des ouvriers, qui gagnent moins de 1 000 euros. »
Le piquet de grève devant l’usine de Bratislava a pris un caractère festif, largement exposé par les médias et sur Internet. « Les ouvriers de VW Slovaquie ont su s’adresser à tous les Slovaques en leur disant : “Ici, on lutte aussi pour vos salaires et pour vous” » , explique M. Karol Klobušický, conseiller de Moderné Odbory. La plupart des organisations politiques ont fini par soutenir le mouvement, comme le président du Parlement Andrej Danko, du Parti national slovaque, et le premier ministre Robert Fico. « Il a compris que nous allions l’emporter , s’amuse M. Macho. En outre, cela n’engage pas le gouvernement à payer, comme pour les enseignants ou les infirmières… »

Pour les syndicalistes, le plus dur a eu lieu avant le blocage des chaînes de montage, d’abord pour se convaincre qu’ils pouvaient gagner, puis pour s’affranchir d’OZ Kovo, l’organisation attachée à la confédération historique KOZ. Proche du parti social-démocrate Smer-SD et héritier de la centrale unique du régime communiste, le syndicat de la métallurgie a conservé ses vieux réflexes de « courroie de transmission » du pouvoir, alors que le taux de syndicalisation est passé de près de 70 % en 1993 à guère plus de 10 % aujourd’hui (1).
Lassé de sa passivité et de l’opacité de ses financements, un petit groupe mené par M. Zoroslav Smolinský a voulu bousculer l’inamovible président d’OZ Kovo, M. Emil Machyna, en se présentant contre lui. En réponse, ce dernier a obtenu la mise à pied d’une quinzaine de dissidents par la direction de Volkswagen. Il a fallu l’intervention d’IG Metall, le syndicat très influent dans l’entreprise en Allemagne, pour que la direction lève sa sanction, puis reconnaisse la représentativité de la nouvelle organisation. Moderné Odbory revendique désormais 9 500 adhérents, soit trois salariés de VW Slovaquie sur quatre…

Les conséquences de cette grève se mesurent à l’importance du secteur dans l’économie slovaque : plus de 40 % de la production industrielle, un tiers des exportations et un quart du produit intérieur brut. Si l’on rapportait le nombre d’automobiles à celui des habitants, la Slovaquie serait le premier fabricant du monde. Entre 2000 et 2016, les nouveaux modèles du groupe Volkswagen, ainsi que l’arrivée de PSA Peugeot Citroën et de Kia, ont porté la production de 200 000 à plus d’un million de voitures par an. Et l’usine de Jaguar Land Rover en construction à Nitra assemblera 150 000 véhicules supplémentaires à partir de 2018.

« Je suis sûr que cette grève aura une importance historique, poursuit M. Macho. Pour la première fois, tout le monde a dû parler de notre position dans l’Union européenne. Nous n’acceptons plus d’être les esclaves des entreprises occidentales. Nous ne pouvons pas rester le tiers-monde de l’Europe. » « Les gens aspirent avant tout au respect, renchérit M. Klobušický. Ils veulent que les compagnies étrangères les considèrent comme des êtres humains. »

Les ouvriers de PSA Peugeot Citroën viennent de monter une section Moderné Odbory. Chez Kia, OZ Kovo a déjà obtenu 8,8 % d’augmentation. Cette bataille pour la dignité salariale sonnerait-elle le début de la fin du travail bradé en Europe centrale, comme le premier ministre conservateur de Hongrie en a pris acte en augmentant le salaire minimum, ou comme le revendiquent les sociaux-démocrates tchèques en campagne pour les élections législatives d’octobre (2) ?
En janvier, les ouvriers d’Audi Hongrie (11 500 salariés) ont débrayé deux heures pour obtenir autant que leurs 4 000 compatriotes de Daimler, soit environ 20 % d’augmentation sur deux ans.
À Kragujevac (Serbie), la première ministre Ana Brnabic a dû sermonner en personne les travailleurs de Fiat Chrysler Automobiles pour qu’ils mettent fin à une grève de vingt jours.
Les 20 000 salariés de l’usine Škoda de Mladá Boleslav, en Tchéquie, évoquent à leur tour une action prochaine.

Philippe Descamps

(1) Magdalena Bernaciak et Marta Kahancová, Innovative Union Practices in Central-Eastern Europe, European Trade Union Institute, Bruxelles, 2017.
(2) Ja Lopatka, « No more low cost : East Europe goes up in the world » , Reuters, 25 juillet 2017.

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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
marquetalia
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   Posté le 20-09-2017 à 21:51:30   Voir le profil de marquetalia (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à marquetalia   

C est plus complexe,les intérêts français et allemands ne convergent pas forcément en Europe de l Est,la France soutenait ainsi les Serbes et les Allemands les Croates.la convergence est de mise en Russie,Paris et Berlin s opposent à l entrée de l Ukraine et de la Géorgie dans l Otan pour ne pas s aliener les relations avec la Russie de Poutine/Medvedev.

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