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Xuan
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   Posté le 28-10-2013 à 23:57:47   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

La suite du livre de J. Jurquet aborde la scission du mouvement marxiste-léniniste

-35-
sur le déroulement du VIIe Congrès du Parti communiste d'Albanie et les critiques anti chinoises


Les lignes qui vont suivre sont écrites vers la fin de l'année 1998. Elles concernent des événements qui se sont produits voilà vingt-deux ans, mois pour mois. Grâce à ce recul, il devient possible de mieux comprendre des attitudes, des faits que j'eus sur le moment beaucoup de difficultés à bien appréhender. Sans doute n'avais-je pas encore saisi toute la portée du fondement dialectique de la philosophie matérialiste exposée dés avant 1949 par Mao Zedong. Un se divise en deux. Toute unité contient son contraire lui-même appelé à devenir à son tour une nouvelle unité qui se divisera ensuite elle aussi et ainsi de suite. Enseignement valable sur tous les plans, des différentes sciences aux phénomènes les plus simples. Dans le temps comme dans l'espace.

Aujourd'hui l'Albanie est considérée par les forces politiques dominant provisoirement le monde pour l'un des pays les plus pauvres, en tout cas le plus en retard de tous les pays d'Europe dans son développement économique. De nombreux Albanais, jeunes et moins jeunes, tentent de le quitter en franchissant clandestinement ses frontières pour gagner des régions où ils croient pouvoir mieux vivre, comme l'Italie et d'autres nations européennes occidentales. D'anciens communistes, devenus fascistes comme le putschiste Sali Berisha ou social-démocrates comme Fatos Nano, se sont délibérément vendus à l'impérialisme américain ou à d'autres forces étrangères. Les anciens dirigeants dont je vais parler, du moins pour ceux qui sont encore de ce monde et n'ont pas dérivé vers la mafia ou vers la trahison de leur passé, n'ont pratiquement plus la confiance des larges masses populaires. Plus que consternante, cette situation perdure et questionne le vieux militant communiste que j'entends demeurer.

En vérité si j'eus dès 1964 des relations franches et fraternelles avec les dirigeants chinois, je dois reconnaître que mes rapports avec leurs homologues albanais furent nettement plus difficiles. Etait-ce de mon fait ou de celui de mes interlocuteurs ? Je crois honnêtement qu'ils ont adopté vis-à-vis des marxistes-léninistes étrangers une attitude de supériorité et d'infaillibilité. Ils se croyaient seuls détenteurs de toutes les vérités. L'issue à laquelle leur politique a conduit leur nation, leur Etat, leur parti et leur peuple présente le caractère d'une débandade tragique.

Après mon exclusion conforme aux exigences du Parti soviétique, je fis aussi la connaissance de l'Ambassadeur d'Albanie, Kristaq Misha mais ne le rencontrai qu'une ou deux fois. Les contacts établis par les camarades Marty permettaient de fixer des liens durables avec le Parti albanais. Pour ma part j'avais davantage de relations avec nos camarades chinois. Cette répartition de nos contacts internationaux n'était nullement délibérée de notre part, mais correspondait peut-être inconsciemment à nos tempéraments respectifs.

Je me rendis compte assez vite que les diplomates albanais, représentant pour nous la direction de leur Parti, agissaient avec des objectifs précis. Ils nous incitaient à créer très rapidement un Parti marxiste-léniniste. Ils insistaient assez lourdement. L'homme que je rencontrais à chacun de mes déplacements à Paris se nommait Noçi, je suppose qu'il était attaché d'ambassade. Il se montrait très pressé de nous voir prendre des initiatives nouvelles dans le sens désiré par son propre parti. Je suppose que l'Ambassadeur lui-même était plus nuancé quand il recevait François. Car ce dernier qui avait l'autorité de son âge, de sa biographie de militant d'avant-guerre et de résistant avec le grade de commandant FTP, exprimait sans détour que la création d'un nouveau Parti ne pouvait pas du tout être envisagée à ce moment là, en fonction des réalités de la très faible influence et implantation dont nous disposions.
Je veux témoigner de la pression constante et nullement ambiguë effectuée par Noçi pour nous faire reconnaître la légitimité d'une direction parisienne ainsi que l'autorité sinon organisationnelle mais surtout politique du dirigeant du parti belge. Je suppose que les camarades albanais, vivant dans notre capitale, étaient obnubilés par la nécessité d'une direction centralisée à Paris. Or lorsque François ou moi-même les quittions, nous retournions à Perpignan ou à Marseille.

Les premiers incidents sérieux entre les dirigeants albanais et le PCMLF se produisirent en 1971 à l'occasion du Vle Congrès du Parti du Travail d'Albanie. Christian Maillet fut désigné à l'unanimité pour nous y représenter.
Quand notre camarade arriva à l'aéroport de Rinas, il fut accueilli par l'attaché d'ambassade de Paris, Noçi. Pendant le parcours en automobile le conduisant à Tirana, ce dernier lui annonça qu'il avait quelque chose à lui dire qui l'embarrassait beaucoup. Maillet, qui était lui aussi un ancien résistant FTP, indiqua qu'entre communistes il ne devait pas y avoir de telles prévenances et qu'il était prêt à entendre sans détours ce qui pouvait tant gêner son hôte. Celui-ci lui annonça alors que Gilbert Mury avait été invité en tant que simple personnalité amie. Notre délégué fit aussitôt remarquer que le Parti du Travail d'Albanie était chez lui et qu'il n'avait rien à dire dans la mesure où le seul délégué officiel, en tant que communiste marxiste-léniniste, au Congrès n'était autre que celui désigné par le PCMLF, c'est-à-dire lui-même. A ce moment Noçi exprima avec une grande vivacité sa satisfaction, son soulagement et se montra des plus chaleureux. Nous avions eu avec Mury de sévères contradictions lors du Congrès de Puyricard.

Lorsque Christian Maillet présenta le message de salutations du PCMLF tous les délégués albanais et étrangers applaudirent avec force. Une seule personne ne se leva pas et n'applaudit pas, ce fut justement le Français Gilbert Mury. En vérité sa présence constituait une ingérence objective dans les affaires intérieures des marxistes-léninistes français.

Cependant, après la tenue de ce Congrès, nos rencontres avec les diplomates en poste à Paris se perpétuèrent de plus en plus régulièrement. Souvent l'Ambassadeur Javer Malo m'invitait à déjeuner, parfois même en présence de son épouse et de la mienne. Naturellement nos entretiens étaient essentiellement politiques, mais je dois noter que ce diplomate se montrait aussi intéressé par les questions culturelles. Javer m'apparut toujours comme un homme assez ouvert, un fonctionnaire capable de bien adapter sa mission aux conditions spécifiques de la France. Je ne suppose pas qu'il ait été un modèle de dogmatique dans le genre des hommes qui allaient lui succéder.
Mais après ce rappel historique rapide de nos relations avec les camarades albanais portant sur plusieurs années, effectuons dans le temps un bond de cinq années environ pour parvenir à la fin de 1976.

Je fus désigné par le Comité central du PCMLF pour le représenter au VIIe Congrès du Parti communiste d'Albanie. Comme le parti invitant avait fixé à deux le nombre de délégués français, Alain Castan fut également élu pour compléter notre délégation. Aucun problème de représentativité ne fut soulevé du côté albanais, qui paraissait tenir compte de l'expérience antérieure. Les entretiens que j'eus à Paris avec Labo Abasi, le nouveau représentant albanais, qui n'était autre qu'un attaché d'ambassade faisant fonction d'Ambassadeur après le départ de Javer Malo, ne firent nullement état d'invitations à d'autres Français que nous-mêmes.

Je préparais le message de salutations traditionnel à présenter au nom de notre Comité central devant le Congrès et le soumis à mon co-délégué. Quand je le relis aujourd'hui je le tiens pour l'un des textes les plus dogmatiques que j'ai jamais écrits. Mais je ne pense pas devoir en présenter autocritique, c'est évidemment beaucoup trop tard. C'était ainsi, ce genre d'exercice faisait partie des traditions alors en vigueur dans nos relations avec les communistes albanais. Je dois reconnaître qu'il en était de même avec nos camarades chinois. Ces pratiques résultaient de celles qui avaient pris le dessus depuis longtemps au sein du Mouvement communiste international. Elles appartiennent désormais à une histoire maintenant dépassée. De toutes façons ce qui allait survenir et que je vais relater démontre clairement le caractère artificiel, je dirais même fallacieux, de ces déclarations emphatiques que le vent de l'histoire a transformées en simple poussière.

Cependant dès notre entrée dans la salle de départ de la ligne aérienne que nous allions emprunter avant de transiter par Belgrade ou par Rome-Fiumicino et Bari, nous aperçûmes, parmi d'autres passagers, Patrick Kessel. Ce personnage qui m'avait contacté depuis plusieurs années en s'affirmant sympathisant du marxisme-léninisme et surtout du stalinisme, portait, à mes yeux, la tare idéologique d'avoir fait partie du groupe d'intellectuels aux idéologies diverses de la revue Révolution. Le contenu de ce périodique avait été assez éclectique, réunissant des textes tirés de documents anciens de Lénine et de nombreux articles de guévaristes, et autres rédacteurs de tendance populiste ou même trotskisante. Bizarre.
Kessel avait été l'administrateur du début à la fin de cette revue. J'avais donc toujours agi avec lui de façon prudente en essayant de comprendre quelle était son idéologie réelle. D'autant plus que ce « compagnon de route » demeurait évasif et mystérieux dès que l'on essayait de mieux connaître son passé politique. En outre, à son domicile, il recueillait de nombreuses informations et articles sur le Mouvement communiste international, qu'il microfilmait. Il s'affirmait publiciste. Qui servait-il exactement ? Je l'ignore. Lui seul peut-être !
Castan et moi échangeâmes avec lui les salutations de circonstance. Il nous indiqua qu'il était invité par le Parti albanais en tant que journaliste. Il appartenait aussi à l'Association des Amitiés franco-albanaises.

Sa présence dans un congrès communiste était surprenante, parce qu'il n'avait aucune affiliation organisationnelle connue. Mais nous n'allions pas solliciter de nos hôtes une exclusive que nous ne saurions légitimer dans leur propre pays et qu'ils n'auraient pu accepter. Notre étonnement s'aggrava quand nous constatâmes, à l'arrivée à Rinas, que ce Français était accueilli avec beaucoup de chaleur par Nils Andersen, que l'on disait Suédois devenu Suisse et vivant maintenant en Albanie !

En mettant nos pieds sur le sol albanais, nous apprîmes que se préparait un événement auquel les communistes albanais entendaient conférer une importance internationale de premier plan. Dans le rapport d'activité qu'il allait présenter devant le Vilenie Congrès de son Parti, Enver Hoxha allait lancer toute une série de critiques publiques contre la politique de la Chine populaire, contre les idées et principes avancés par Mao Zedong et Deng Xiao ping, et notamment contre la théorie des Trois mondes.

Apparemment le leader albanais contestait la notion de Tiers-monde, ce qui nous sembla confirmé par l'absence totale de toute délégation africaine. La traduction en langues étrangères était déjà achevée, permettant de diffuser ces positions inattendues dans le monde entier. Le texte en français avait été affiné justement par ce Nils Andersen. Ce collaborateur du comité central du Parti albanais n'était pas totalement un inconnu pour nous, car son nom était apparu naguère dans l'équipe hétérogène de la revue « Révolution ».

Castan et moi, une fois déposées nos valises dans nos chambres respectives, nous réunîmes pour nous entretenir de ce que nous venions d'apprendre. Nous décidâmes ensemble de l'attitude que nous allions devoir observer au moment où Enver Hoxha prononcerait le passage de son discours avec lequel nous refuserions sans ambiguïté de nous associer. Nous prîmes la décision de nous lever comme tous les congressistes désireux d'honorer leur dirigeant et leur parti, nous étions leurs invités et devions donc faire preuve d'un minimum de politesse. Par contre nous n'applaudirions pas des paroles attaquant publiquement la ligne du Parti communiste chinois.

En vérité la nouvelle orientation décidée fit l'objet d'allusions précises dés une première réception organisée au siège du comité central. Là Enver Hoxha, souhaitant la bienvenue à trente deux membres des délégations étrangères, souligna que le Parti communiste chinois n'avait pas envoyé de délégation. Il déclara clairement que « l'internationalisme prolétarien ne devait pas être que théorique et proclamé en paroles, mais devait s'exprimer dans la pratique notamment dans le cas ou un grand parti était détenteur d'un pouvoir d'Etat ». Je ne reproduis ces propos que d'après mes notes de l'époque. Le ton du plus haut dirigeant du parti et de l'Etat albanais ne laissèrent aucune équivoque, nous comprîmes d'emblée que le torchon brûlait entre nos deux partis frères. Des délégués étrangers crurent d'ailleurs le moment venu de passer à l'action contre les positions chinoises et se répandirent dans les couloirs et pièces communes de l'Hôtel où nous étions hébergés en lançant des rumeurs de toutes sortes contre le parti chinois. Les deux activistes les plus visibles de cette ambiance furent justement Patrick Kessel et une journaliste allemande, qui ignorait sans doute que je comprenais sa langue. Pour compléter l'ambiance plutôt désagréable qui s'esquissait, nous nous rendîmes compte, le soir, dans la salle de bar où déambulaient de nombreux invités étrangers, que j'étais suivi grossièrement par un vieil homme albanais qui s'efforçait visiblement d'écouter tout ce que je pouvais dire. Un flic sans nul doute qui connaissait notre langue, j'en eus confirmation après lui avoir adressé la parole pour un renseignement anodin auquel il répondit dans un français nullement hésitant.

Nous n'étions pas venus pour faire du tourisme, mais pour travailler. Aussi, la veille de l'ouverture du Congrès, nous profitâmes de ce qu'il pleuvait et du fait qu'une visite à des manifestations sportives était annulée pour organiser deux rencontres avec d'autres délégués. Nous eûmes un premier entretien avec des membres du Parti communiste du Japon (de gauche), dont le chef de délégation Haruo Kageyama, membre du Bureau politique, était accompagné de son camarade Isa et de leur interprète nommé Tao-shi. Puis nous nous réunîmes avec les délégués du Parti communiste (marxiste-léniniste) d'Argentine, notamment le camarade Gabriel Valdès.
Je pus aussi échanger quelques mots avec une camarade indonésienne qui résidait à Tirana.

D'après mes archives, nous eûmes encore des contacts, moins approfondis, avec les délégations du mouvement Toufahn d'Iran, du Pérou, de l'Uruguay, du Paraguay, de Turquie, d'Italie, de Belgique, de Suisse et de Norvège.
Je ne vais pas raconter le déroulement complet de ce VIe congrès du Parti du Travail d'Albanie devenu, je crois, Parti communiste d'Albanie. Il dura sept jours. Il y eut en tout 44 messages envoyés par des partis frères étrangers. Il est important de souligner que la plupart de ces déclarations furent lues devant le Congrès avant le discours mettant en cause la politique du Parti communiste chinois. Tel fut le cas en particulier de ma propre intervention. La première salutation lue à la tribune par un dirigeant albanais fut évidemment celle du Parti communiste chinois signée du remplaçant de Mao Zedong, Houa Kouo feng. La salle debout scanda « Çina popular ! », puis « Enver Hoxha-Mao Cedoung ! » et enfin « Enver-Mao ! ». Ramiz Alia prit la parole en clôture pour dégager les conclusions ultimes.

Pour mon co-délégué Alain Castan et moi même le moment le plus dur à passer fut celui où dans son discours Enver Hoxha s'en prit ouvertement aux positions du parti frère chinois. J’étais présent sur la tribune au milieu des principaux dirigeants de partis étrangers, quand les délégués albanais et les invités présents au fond de la salle se levèrent et se mirent à applaudir frénétiquement la critique de la politique chinoise assimilée à du révisionnisme. Je vis que plusieurs de mes voisins ne faisaient que semblant de frapper dans leurs mains. Je me souviens très bien que se comportèrent de cette façon le délégué vietnamien Hoang Van Hoan, vieux compagnon de Ho Chi minh, le délégué australien Edward Hill, ancien membre du Bureau politique du vieux parti australien, les délégués des Partis marxistes-léninistes de Belgique, de Suisse, et peut-être encore d'autres dont je ne me souviens pas. Le Parti indonésien n'était pas présent, mais avait envoyé un message, exactement comme le Parti communiste chinois.

Mais, seul au milieu de tous ces dirigeants dont la majorité applaudissaient de toutes leurs forces, je demeurai immobile, debout, les bras ostensiblement repliés derrière mon dos, une main serrant l'autre. Ce fut dans ces instants qui me semblèrent extrêmement longs que, discernant la foule en train de prolonger de plus en plus fort ses applaudissements, l'idée me vint que l'on cherchait à me faire craquer, que l'on voulait à toutes fins que je joigne mon approbation à celle des autres. Je supposais alors que les services qui me surveillaient depuis mon arrivée, avaient entendu l'entretien que j'avais eu avec Alain Castan dans l'une des pièces où nous étions hébergés. Des directives avaient dû être données à quelques cadres afin que l'attaque d'Enver Hoxha contre la politique du parti frère chinois soit acclamée à l'unanimité. Mon refus d'applaudir, visible de tout le Congrès, constituait un irréparable outrage.

Lors d'une suspension de séance ultérieure, certains congressistes dont je n'ai plus un souvenir exact, me poussèrent vers une salle latérale avec Castan, qui, debout dans les rangs des invités étrangers, n'avait pas plus applaudi que moi. Là, Enver Hoxha était assis, entourés de quelques chefs de délégation, l'espagnol, l'allemand, l'italien. Et je pense que se trouvait du même côté le journaliste français Patrick Kessel. Le premier dirigeant du Parti albanais commença un court exposé pour rapidement en venir à m'apostropher de manière directe, je ne cite ses propos qu'en substance et de mémoire : «Marchais propose, comme le poète Aragon, un socialisme « aux couleurs de la France ». C'est un socialisme orange, camarade Jurquet. Or le rouge vient d'Espagne, où nos camarades viennent d'avoir trois fusillés. Il faut prendre exemple sur eux. » Puis de façon assez paternaliste, Hoxha poursuivit « Nous aussi quand notre Parti était jeune, nous avions de l'enthousiasme et de l'admiration pour le parti yougoslave et nous n'avons discerné que par la suite que Tito était un révisionniste. » Je ne bronchais pas, mais j'écoutais attentivement ces paroles en essayant de comprendre d'emblée leur raison et leur objectif. En vérité je ne comprenais pas cette bizarre rhétorique. Dans mon dos je sentis le gros ventre du camarade mineur de fond belge, qui souffla à mon oreille qu'il était avec moi. A ma droite ou à ma gauche se trouvaient aussi d'autres étrangers qui n'avaient pas été invités à s'asseoir aux côtés du dirigeant albanais. L'australien Hill, un Suisse et je crois bien un suédois ou un norvégien. À côté de l'orateur qui venait de « démasquer » les Chinois, l'Espagnol se tortillait de satisfaction. De fait nous avions rompu tout contact avec son parti depuis que nous avions appris que sa dirigeante, Dolorès, était soupçonnée de relations avec la C.I.A., police universelle de l'impérialisme américain. Quant à l'allusion aux Yougoslaves, elle visait de nouveau nos camarades chinois qui avaient rétabli depuis peu de temps leurs relations avec la Yougoslavie.

Dès cet incident, les flagorneurs qui entouraient le parti albanais crurent le moment venu de lancer contre le PCMLF et moi-même des accusations aussi véhémentes que fantaisistes. Naturellement, le journaliste français ne fut pas en reste tout au contraire, il m'apostropha pour m'indiquer qu'il approuvait « tout du rapport d'Enver Hoxha« et, sans que j'ai eu le temps de lui dire mon point de vue, il décréta que je n'en approuvais qu'une partie. Ce qui était d'ailleurs tout à fait exact. Il désirait montrer aux Albanais qu'il était prêt à prendre la relève des relations que j'avais eues avec eux jusque-là et dans ce but parlait assez fort en s'adressant à moi.
Mais le processus de division se développa rapidement au soir même du Congrès, au cours de la nuit qui suivit sa clôture.

Lors de mon message de salutations j'avais été le premier à exalter sans ambigüité l'unité des chinois et albanais sur la base des principes du marxisme-léninisme. Après que j'eus achevé ma lecture, Enver Hoxha m'avait appelé auprès de la tribune et m'avait donné l'accolade. Ma prise de position n'avait pas encore provoqué de réactions ouvertes dans la mesure où le feu vert hoxhaiste n'avait pas encore été donné, puisqu'il n'avait pas encore lancé ses accusations contre la politique du parti frère chinois.

À la veille du 8 novembre 1976, des représentants du comité central albanais vinrent nous informer que nous serions invités le lendemain, sur la grande place Scanderbeg, à un meeting géant. Au cours de ce meeting, outre les orateurs albanais, devraient parler un représentant des marxistes-léninistes de chaque continent. Nous étions donc invités à nous entendre avec les délégués européens pour savoir qui prendrait la parole en notre nom commun.
Xenophon Nushi, membre du CC albanais, m'informa que plusieurs délégations européennes proposaient que ce soit l'allemand Ernst Aust. Il y avait en tout 14 délégations de notre continent. Je ne mis aucune objection à cette proposition et fis remarquer à mon interlocuteur qu'en tant qu'invité de son Parti, je m'en remettrai au désir exprimé avant tout par lui. Au fond de moi je jugeai tactiquement meilleur que ce soit l'allemand qui parle plutôt que l'espagnol ou l'italien que je tenais pour un fumiste de première grandeur. D'ailleurs le dirigeant allemand, que je connaissais un peu depuis la commémoration du centième anniversaire de la Commune de Paris, ne s'était pas montré le plus excité à mon encontre. Il demeurait plutôt silencieux.

Mais, le soir, un autre dirigeant albanais, directeur adjoint du département des relations internationales du CC du PTA, revint me consulter. Il m'exposa que certaines délégations proposaient que ce ne soit pas l'allemand, mais l'espagnol qui prenne la parole en hommage aux fusillés et à la situation de lutte contre le fascisme qui se développait alors dans la péninsule ibérique. Je fis les mêmes remarques que quelques heures plus tôt, mais précisais que mes relations avec Raul Marco (pseudonyme) étaient suspendues par mon comité central depuis cinq ans environ. Je dis que je préférerais que Aust soit désigné, mais que je m'en remettrai démocratiquement à la décision majoritaire. Je suggérai aussi que le choix d'un Nordique, le Suédois par exemple, pourrait mettre tout le monde d'accord.

Et, le lendemain matin, surprise, le même représentant albanais, Giulani, vint m'apprendre que le Suédois était pressenti et désigné. Je répondis en maintenant ma position de non-ingérence dans un meeting albanais et en exprimant ma satisfaction que la candidature du camarade suédois ait permis d'aplanir les contradictions.
Malheureusement, les intrigues des diviseurs n'étaient pas
achevées.

Le jour suivant, le délégué suédois demanda à me contacter. Il voulait me fournir quelques informations. Nous pûmes nous entretenir par l'intermédiaire du délégué norvégien qui parlait, comme moi même, l'allemand. J'en profitais pour demander à l'orateur proposé pour s'exprimer au nom des Européens qu'il reprenne une partie de son propre message de salutations au Congrès, exaltant la solidarité avec le Tiers-monde d'une part, et celle indispensable à l'unité sino-albanaise d'autre part. Je lui précisais que ce n'était là qu'un souhait de ma part, mais que de toute façon nous approuverions certainement son intervention au nom de l'entente concrétisée antérieurement entre nos deux partis. Tous les délégués nordiques furent sensibles à la forme correcte et nullement autoritaire de ma démarche.

Or, en pleine nuit, vers minuit et demi, un groupe de délégués espagnols, italiens et allemands réveillèrent brutalement le suédois en tapant à la porte de sa chambre et exigèrent qu’il leur soumette son projet de discours. Alertés par le bruit, les Belges se levèrent à leur tour et contestèrent cette manière d'agir, exigeant que les Français soient également réveillés et consultés. A ce moment-là les excités vinrent frapper à nos portes, ainsi qu'à celles des Hollandais, et des Suisses. Ils expliquaient à travers les portes fermées ce qu'ils désiraient. Je fis la sourde oreille et ne bronchais pas, pas plus que Castan. Les Hollandais et Suisses agirent de même. Cette manœuvre ultime échoua et ce fut finalement le Suédois qui prit la parole au meeting.

Par Fosco Dinucci, chef de la délégation italienne, qui était assez bavard, j'appris quelques heures plus tard que les Nordiques s'étaient opposés à la désignation de l'Espagnol après avoir rejeté celle de l'allemand Ernst Aust. Vraiment l'idée des Albanais n'avait pas été d'une réelle efficacité pour unir les formations marxistes-léninistes européennes. Elle avait même débouché sur le contraire. J'ignore ce qu'il en fut pour les autres continents. Mais la suite de tous ces événements allait démontrer que le souci des communistes albanais n'était nullement de réaliser l'unité des marxistes-léninistes, mais seulement de tenter de les regrouper sous leur tutelle, dans une lutte dont la cible centrale allait devenir le parti communiste chinois, en même temps que l'impérialisme américain et le social-impérialisme soviétique. Peut-on frapper trois cibles à la fois ?

Au cours d'un des derniers repas des congressistes, je fus assis comme par hasard à côté du directeur du département de liaisons internationales, le fameux Piro Bitat. Il se mit à m'accabler de propos insidieux s'étonnant notamment que lors du VIe Congrès je ne sois pas venu à Tirana. Je lui répondis du tac au tac et fus aussitôt ardemment soutenu par les délégués belges et suisses qui se trouvaient à la même table. Ce bureaucrate sectaire n'était certainement pas à sa place pour assurer avec succès des rapports fondés sur des sentiments de classe internationalistes avec des dirigeants étrangers.

Le lendemain, Ramiz Alia, dirigeant albanais pour qui j'avais une réelle considération parce que sa modestie et son intelligence le distinguaient nettement de certains autres, me demanda sans nulle acrimonie si Castan et moi avions encore quelque chose à faire en Albanie. Sur ma réponse négative, il me fît savoir que je pourrais donc prendre un avion en partance pour Rome dès le lendemain matin. Il nous accompagna lui-même jusqu'à l'aérodrome, nous fit savoir que son Parti ne recevrait désormais que les partis qui exprimeraient explicitement une demande de rencontre. Pourquoi pas ?
Nous n'avions rien demandé de particulier, avions été invités à assister à ce VIIe Congrès du Parti du Travail d'Albanie. Nous savions que le Parti communiste chinois observait une autre attitude à l'occasion de la réunion de ses instances suprêmes qui ne regroupaient que ses propres adhérents sans aucune présence étrangère. Nous n'avions jamais pensé à contester cette manière d'agir et de l'un et de l'autre, que nous tenions pour entièrement libres de prendre des décisions particulières, différentes en l'occurrence. Nous respections totalement l'indépendance organisationnelle et politique de nos camarades, petits ou grands et nous pensions agir de la sorte en nous distinguant fondamentalement des habitudes dominatrices et dirigeantes adoptées depuis longtemps par le Parti soviétique dans ses relations avec les autres partis communistes du monde entier.

Je n'ai plus jamais revu Ramiz Alia. Il connut le grand malheur de perdre sa femme d'une cruelle maladie, alors qu'elle était encore assez jeune. Il devint le nouveau chef de l'Etat populaire après la mort d'Enver Hoxha. Puis, après la contre-révolution albanaise, il fut emprisonné assez longtemps et persécuté par les réactionnaires et autres fascistes albanais aux ordres de la C.I.A. américaine. Ce fut volontiers qu'en dépit de ma rupture avec le Parti albanais, je signai dans les années 90 des pétitions exigeant sa remise en liberté de même que celle de Najmia Hoxha et la cessation des inculpations intentée à leur encontre. D'après ce que je sais Ramiz Alia s'évada de prison à la faveur de la grande révolte des Albanais contre les mesures du traître Sali Berisha qui ruinèrent toutes les économies du peuple et celles du pays.

Au cours des six premiers mois de l'année 1977, les contradictions avec la position idéologico-politique d'Enver Hoxha allaient s'exacerber, en France et même dans les rangs du PCMLF.


Edité le 29-10-2013 à 22:48:48 par Xuan




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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
Xuan
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   Posté le 29-10-2013 à 22:47:42   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

-36-
Quelques développements sur la théorie des trois mondes et sur les contradictions ente le Parti du Travail d'Albanie et le Parti Communiste Chinois


Quelques jours après mon retour à Paris et après qu'avec Alain Castan nous ayons informé du déroulement du Congrès albanais le Bureau politique de notre petit parti, je repartis, le 17 novembre 1976, à destination de Pékin. J'effectuai ainsi mon neuvième séjour en République populaire de Chine, en compagnie de Georges Z. et d'Alain D.

Evénements nouveaux et graves, nos camarades chinois nous avertirent immédiatement des méfaits et crimes qu'une large majorité du Comité central de leur Parti avait attribué à la responsabilité de quatre dirigeants qu'un jour, dans un entretien avec Chiang Ching, Mao avait caractérisés comme étant une «bande de quatre « .
Ils nous informèrent aussi qu'une secousse sismique d'amplitude 6 était annoncée, dont l'épicentre serait à Tangshan. Le lendemain nous nous rendîmes au Musée consacré au grand écrivain communiste Lou Sin, dans un bâtiment ouvert sur la place Tien An men. Au cours de nos entretiens avec nos hôtes, j'appris quelques faits intéressants. Par exemple quel avait été le rôle de l'américaine Agnès Smedley dans l'histoire de la Révolution chinoise. Cette militante dont on ignorait encore si elle avait été ou non une envoyée de l'Internationale, était désormais enterrée au cimetière des héros de Pékin.
Je dormis très mal pendant la nuit suivante, de même que le lendemain après avoir visionné un nouveau film « Le détachement de guérilla du lac rouge » .
Le sujet traitait d'un épisode de la guerre révolutionnaire dans une région dirigée par le général Ho Long. Ce film avait pour objet de réhabiliter ce vieux communiste, officier supérieur, que, selon nos interlocuteurs, la « Bande des quatre » avait destitué et remplacé par Lin Piao. Mais l'intéressé n'avait jamais été exclu du Parti et jouissait d'un prestige prolongé parmi les masses. Naturellement je ne pouvais qu'écouter les versions qui nous étaient exposées et je me garderais bien, aujourd'hui encore, d'avancer à leur sujet une opinion personnelle.

Le soir suivant, de nouveau cinéma, dans un autre local que la fois précédente. Le film « Les pionniers» montrait l'héroïsme des ouvriers de Taking dans leur lutte pour améliorer la production de pétrole. Une lutte à la fois contre l'impérialisme américain et contre les révisionnistes soviétiques.
Lors d'échanges impromptus avec certains de nos hôtes, j'appris qu'existait en Chine une communauté juive dans la région du Honan sur les bords du fleuve jaune. Indication me fut communiquée qu'ils étaient très peu nombreux, peut-être trois mille, qu'ils étaient là depuis très longtemps et qu'ils ne pratiquaient plus leur religion.

Le 25 novembre, je pus rendre visite à ma vieille amie Denise Li-Lebreton qui habitait la cité de l'amitié réservée aux coopérants étrangers. Elle m'apprit que le tome cinq des «Œuvres choisies de Mao Zedong » allait être publié dans les semaines à venir. Elle participait à la correction de la version traduite en français. Elle considérait que ce nouveau volume contenait des textes jusque là inédits même en Chine. Il y avait des critiques et des éloges de Staline, mais ces passages n'allaient pas plus loin que le texte bien connu « A propos de la dictature du prolétariat » rédigé en 1956.
Mon amie me fit part d'une foule de « bruits populaires » sur les agissements de la « bande des quatre » . Elle me révéla entre autres que ces dirigeants s'étaient acharnés contre Chou En lai et s'étaient « coupés des masses » par leurs méthodes autoritaires et brutales pendant la Révolution culturelle.

Je pense que ce fut vers la même époque que je retrouvais en Chine mon amie Suzanne Bernard. Elle m'invita à déjeuner et nous pûmes évoquer ensemble l'époque déjà ancienne où elle avait offert à notre parti une revue créée et animée par elle "L'Opposition artistique" . Je lui rappelais mon actif soutien à ses premiers romans : "Le Temps des cigales" et "Rencontre avec un paysan français révolutionnaire" , notre camarade Arthur Chave, passé du PCF au PCMLE Depuis lors, Suzanne est devenue une romancière connue et de qualité.

Après discussion avec nos hôtes du département de liaisons internationales, nous apprîmes que nous allions partir pour l'île de Haïnan en faisant une courte escale à Canton. De fait dès le lendemain notre délégation parvint à Haïko, chef-lieu de l'île où vivaient cent quarante mille habitants et deux cent vingt mille avec sa banlieue. La population totale comptait environ 5 millions de personnes alors qu'elle n'en avait que la moitié en 1949. La température extérieure s'élevait à 21 degrés, ce qui nous changeait sensiblement du froid glacial de la capitale. Nos manteaux devenaient superflus.
Pendant cinq jours nous devions parcourir la totalité de l'île. Nous changions de lieu de repos tous les soirs. Je croyais redevenir ajiste comme au temps de ma jeunesse où, avec mes copains, nous allions de camp en camp pour dormir sous la tente. Mais ici nous nous trouvions dans une zone tropicale, où la température ne descendait jamais au-dessous de zéro. Haïnan faisait face à la côte du Vietnam.
La foule était aussi dense que dans les autres villes chinoises, les gens ressemblaient aux Cantonais mais paraissaient encore plus foncé de peau, avec des pommettes saillantes. Des femmes ou des jeunes filles se promenaient parfois avec leurs nattes défaites, ce que l'on ne voyait pas à cette époque à Pékin. Dans la circulation apparaissaient de nombreux camions, mais aussi des attelages à bras, tirés par des hommes ou par des femmes, et encore des porteurs de palanches courant à petits pas, courbés en avant sous le poids des marchandises transportées.
Le repas officiel comporta des ailerons de requin, et un énorme poisson cuit avec une sauce blanche à la noix de coco.
Le lendemain matin nous roulâmes pendant deux cents kilomètres pour atteindre à l'extrémité sud-est de l'île la ville de Sing long ou la température était encore plus élevée.
Mais je ne vais pas relater l'intégralité de ce voyage qui nous conduisit ensuite à Louo Kouei-tou, dans la commune de Haï-sien, puis Tung shi, enfin à Na ta ou Chiang sien. Tout ce que nous vîmes, tout ce que nous visitâmes, tout ce que nous entendîmes nécessiterait une brochure assez épaisse pour être raconté par le détail. À chaque étape nous assistâmes aussi à la projection de films que nous ne connaissions pas encore. Celui qui m'intéressa le plus montrait l'ascension victorieuse du plus haut sommet de l'Himalaya à 8882 mètres d'altitude par une équipe de sept tibétains et deux chinois. Mais ce dont je me souviens le plus clairement n'est autre que le paysage exceptionnel traversé en automobile, avec une végétation jusque là insoupçonnée de nous trois, des rizières, des caféiers, des chocolatiers, des bananiers, des cocotiers, des hévéas, dans un relief varié fait de lacs, de rivières, de barrages, en zone subtropicale, puis tropicale.
Les populations étaient composées de communautés différentes, il y avait évidemment des Hans, c'est-à-dire des chinois, mais aussi de fortes concentrations de Li et de Miao, regroupés dans des communes populaires.

Ces gens étaient des rescapés de massacres épouvantables perpétrés par les troupes kouomintaniennes qui n'avaient été chassées de l'île qu'en 1950 grâce à l'arrivée de l'Armée populaire de libération.
Ces survivants n'avaient sauvé leurs vies qu'en se réfugiant au plus profond des forêts, dans les montagnes, dont les sommets atteignaient 1800 mètres. A l'occasion de notre visite femmes et hommes li et miao avaient revêtu leurs costumes traditionnels faits d'étoffes très colorées comportant des dessins à angles droits.
Certaines demeures étaient encore construites à l'aide de torchis et couvertes de toits de chaume, mais nous vîmes partout que l'ensemble de l'île constituait un véritable chantier de construction de maisons en dur auquel participaient d'innombrables paysans et paysannes. A Na-ta nous pûmes acheter du corail blanc pour de minimes sommes, mais nous ne nous chargeâmes pas trop pour ne pas alourdir nos bagages et surtout parce que ces objets étaient fragiles et cassables. Pour achever cette partie de mon récit, je tiens à signaler que ce fut dans cette île que, lors de banquets, par deux fois nous fut offert une soupe de petits carrés de viande rosé.
La première fois, nos hôtes nous firent savoir le lendemain que le plat excellent dégusté la veille au soir était du serpent. Ils redoutaient notre réaction, mais nous l'avions déjà digéré. La seconde fois ils nous l'annoncèrent sans ménagement, et ils avaient bien raison car ce mets était délicieux. Les cuisiniers nous présentèrent ensuite la peau de l'animal long de plus de deux mètres dont nous avions dégusté la chair, cette peau était ouverte en longueur et clouée sur une planchette. Dans une espèce de cage, à proximité, nous pûmes admirer deux autres serpents, vivants ceux-là, bien que prévus pour notre nourriture, mais un seul avait suffi à apaiser nos faims. Et enfin, vers la fin de notre séjour, nous vîmes apparaître sur la table un cochonnet entier rôti à la broche.

Lors des entretiens qui nous réunissait dans chaque localité ou commune populaire, nos hôtes locaux nous fournissaient avec force détails des exemples des méfaits de la «bande des quatre« . Ainsi à la ferme d'Etat de Si-lien, le secrétaire se lança dans une critique approfondie de la théorie des forces productives telle qu'interprétée par la B-4 : « Concrètement les quatre freinaient notre production en propageant l'idée que " faire la Révolution " impulsait automatiquement le développement de la production. Si nous prenions des initiatives pour améliorer la production, ils prétendaient que nous abandonnions la Révolution, et inversement. À la fin, nous n'y comprenions plus rien et en effet la production se trouvait gravement entravée.
Nous savions aussi que Chou En lai était partisan de vendre du pétrole aux pays du Sud-est asiatique, afin d'empêcher l'infiltration économique soviétique dans ces régions. Mais les quatre s'y étaient opposés en invoquant qu'il s'agissait là d'une trahison nationale. »


Lors de notre retour à Pékin, la température nous surprît, il faisait exactement zéro degré. Manteaux, cache-nez, casquettes. Nous fumes accueillis par Feng shuen et Li Siao paï et d'autres amis du département des relations internationales. Le séisme s'était produit pendant notre absence avec une amplitude de 5,5, mais n'avait été que de faible durée, quelques secondes, et n'avait pas provoqué de dégâts importants. Cela me réconforta dans la mesure où Denise Li m'avait indiqué que le précédent tremblement de terre intervenu à Tchang An l'été précédent avait causé la mort de centaines de milliers de personnes. Mais les responsables chinois évoquaient davantage la lutte pour essayer de prévenir de telles catastrophes naturelles que leurs tragiques conséquences.

Notre délégation fut invitée le même soir à visionner un film en couleurs réalisé en 1976, donc récent, sur la première guerre civile survenue de 1925 à 1927. Ce long métrage avait pour titre « La baie aux érables » . Le principe qui servait de fondement à l'action racontée était « le pouvoir est au bout du fusil » .
Il était aussi question de l'universalité de la lutte de lignes. Le dirigeant du Parti au plus haut niveau y était un partisan de Tchen Tou sieou, qui tentait de freiner la Révolution des paysans et recourait à des tentatives de négociation et conciliation avec les éléments bourgeois et propriétaires fonciers, c'est-à-dire avec l'ennemi de classe. J'eus le sentiment qu'il s'agissait d'un film de qualité.

À la sortie, je rencontrai mon camarade Edouard Hill et pus échanger quelques mots avec lui grâce à une interprète chinoise qui pouvait s'exprimer aisément aussi bien en français qu'en anglais. Je pris rendez-vous avec le dirigeant australien.
Et en effet nous eûmes la possibilité d'échanger nos points de vue sur plusieurs questions générales et, plus particulièrement, sur le VIIe Congrès du Parti du Travail d'Albanie. Nos avis convergeaient complètement.

Sur la théorie des trois mondes

Les camarades chinois du département de relations internationales nous présentèrent deux exposés complémentaires. Le premier de caractère assez général, prononcé par le camarade Keng Piao, exposa leur point de vue « sur la situation internationale » .
L'essentiel en fut diffusé après notre retour en France, parmi les membres du Comité central du PCMLF.
Le second, prononcé par Feng Shuan, fut un véritable cours explicitant dans tous les détails, de manière matérialiste dialectique, les activités idéologiques, politiques et organisationnelles de la fameuse bande des quatre, puis l'histoire des relations du Parti communiste chinois avec le Parti du Travail d'Albanie. Je ne me souviens pas que nous l'ayons popularisé de la même façon, dans la mesure où il comportait un certain nombre d'informations de caractère confidentiel, du moins à cette époque.

Nos interlocuteurs commencèrent par réaffirmer qu'ils caractérisaient comme courant irrésistible de la situation générale du monde le fait que « les pays voulaient l'indépendance, les nations la liberté, les peuples la révolution» .
À partir de là ils s'appliquèrent à nous fournir les explications essentielles concernant la théorie des trois mondes à laquelle s'opposaient non seulement les révisionnistes soviétiques et français, mais aussi Enver Hoxha et le Parti du Travail d'Albanie.

Ils nous précisèrent que c'était bel et bien Mao Zedong, et nullement Deng Siao ping, qui avait élaboré cette analyse. Ce n'était qu'après l'examen minutieux d'une grande quantité de matériaux et renseignements et en tenant compte de l'ensemble de la situation internationale après la 2ème guerre mondiale et des changements survenus dans les rapports des forces mondiales qu'il était parvenu à la formulation de cette théorie stratégique.
En février 1974, après le Xe Congrès du Parti communiste chinois, le dirigeant chinois l'avait exprimée de façon officielle pour la première fois au cours d'un entretien avec une délégation africaine. Il se pourrait que ce soit lors d'une rencontre avec le Président Kaunda, Président de la République de Zambie. Il avait alors indiqué : « Les USA et l'URSS constituent le premier monde, le second monde comprend les pays d'Europe, le Canada et le Japon. Le reste des pays constitue le Tiers-Monde. »
A l'O.N.U. Deng avait repris l'analyse du Président Mao, lui conférant un caractère officiel.

Par second monde, les camarades chinois désignaient les pays développés, par tiers-monde ils concernaient les pays en voie de développement.
Ils insistaient sur le fait qu'existaient des contradictions entre le second et le tiers-monde. Mais ils considéraient que les pays du second monde étaient par ailleurs victimes à des degrés différents de la menace, de la vexation et du contrôle des deux superpuissances, en particulier du social-impérialisme soviétique.
À leur avis, l'URSS avait un régime qui n'était plus socialiste, ni communiste à plus forte raison, mais il était social-impérialiste, et recherchait un authentique expansionnisme. À l'intérieur de l'URSS s'exerçait une domination fasciste. Dans son rapport au 25ème Congrès du PCUS, Brejnev avait appelé les peuples soviétiques à serrer davantage leur ceinture pour accélérer la course aux armements en vue de la dispute de l'hégémonie mondiale avec les USA. Le secrétaire général du parti révisionniste soviétique avait proclamé « lorsque l'URSS définit sa politique étrangère, il n'y a aucun point dans le monde qui échappe à sa réflexion, il faut faire par mille moyens que les forces armées soviétiques possèdent les forces nécessaires pour accomplir les tâches qui relèvent de ses responsabilités » . Du fait de ses mérites dans la course aux armements, Brejnev avait reçu le titre de « Maréchal ». Les effectifs des troupes armées soviétiques étaient passés de 3 millions à 4,2 millions. Ses armes nucléaires, sa marine et ses armes conventionnelles avaient augmenté dans de fortes proportions. Ainsi donc l'URSS se livrait sans vergogne à la course aux armements. Or, poursuivaient nos camarades chinois, les armes, on ne peut ni les manger, ni en faire des vêtements, elles constituent le foyer principal de la guerre. L'URSS était à l'offensive, les USA cherchaient à défendre des intérêts acquis et se trouvaient sur la défensive.

Certes, les USA, profitant du déclin des impérialismes anglais et français pendant la deuxième guerre mondiale, et profitant de la défaite de l'Allemagne, avait étendu leurs forces dans tous les coins du globe, étaient devenus les gendarmes mondiaux et l'ennemi n° 1 dans les années 60. Mais, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les USA avaient subi trois grandes défaites : en Chine, en Corée, en Indochine.
De ce fait l'URSS, devenue un pays révisionniste social-impérialiste, voulait suivre les chemins battus de l'impérialisme US et les ambitions de Khrouchtchev et de Brejnev étaient encore plus grandes que celles de l'impérialisme US. Ils prétendaient à l'hégémonie mondiale.

Entre ces deux superpuissances qui constituaient le premier monde, la rivalité était absolue et de longue durée, mais la collusion était relative et provisoire.

Le Parti communiste chinois était en plein désaccord avec la thèse d'Enver Hoxha prétendant que la collaboration entre les deux était principale, de même que la rivalité et la collusion constituaient toutes deux la même menace. Ce raisonnement n'était pas dialectique.
Sans sous-estimer ce que représentait l'impérialisme américain dont la Chine et l'Asie avait eu tant à souffrir concrètement, l'impérialisme soviétique devait être considéré comme le danger principal.
De plus la rivalité entre les deux superpuissances était principale et plus importante que leur collusion.
Point de vue totalement différent de celui soutenu par les Albanais, mais les communistes chinois n'avaient aucunement l'intention d'en traiter publiquement.

Les deux puissances hégémoniques accordaient de l'importance à l'Europe, qui constituait entre elles la rivalité principale, tandis que le Moyen-Orient et la Méditerranée n'étaient que les flancs de cette rivalité. L'URSS maintenait seulement un million de soldats à la frontière sino-soviétique, côté soviétique, par contre tout le reste de l'armée soviétique était concentré en direction de l'Europe. A commencer par les engins nucléaires dont les ogives étaient dirigées vers l'ouest.
Ces mesures provoquaient en URSS une situation intérieure perturbée d'innombrables difficultés, notamment sur le plan économique. Les peuples soviétiques étaient opprimés, la dictature exercée à leur encontre n'était plus celle du prolétariat, mais une dictature fasciste.

La conclusion de cette analyse amenait à considérer que la guerre était inévitable. Cette guerre pouvait être conventionnelle, mais la possibilité d'une guerre nucléaire n'était pas exclue. De toute façon tant qu'existerait dans le monde un système capitaliste et impérialiste et une lutte des classes, la guerre serait un danger constant indépendant de la volonté de l'homme.
Le foyer de guerre était entre les USA et l'URSS, mais, dans la période en cours, le danger provenait principalement de l'URSS.
Parallèlement aux facteurs de guerre augmentaient aussi les facteurs de révolution. Seules les révolutions prolétariennes pourraient empêcher la guerre, ou plus précisément mettre fin à une guerre éventuelle.

La théorie des trois mondes servait de fondement à la définition stratégique et tactique du Parti communiste chinois. Son représentant indiqua : « Notre principe consiste à s'unir avec le Tiers-monde, à gagner le second monde, à s'opposer aux deux superpuissances. Les impérialismes hégémoniques, USA et URSS, sont nos ennemis communs. Ils constituent la cible centrale de notre attaque, il importe de les abattre. L'un après l'autre. Nous exploitons les contradictions entre eux pour porter les coups principaux au social-impérialisme soviétique. »
Il ajouta que les impérialismes britannique, allemand, japonais, américain voulaient dominer le monde mais que par le passé déjà leurs tentatives avaient échoué. Le social-impérialisme soviétique n'échapperait pas non plus au déclin.

Ensuite l'exposé aborda la question du Tiers-monde. Il expliqua que certains pays restaient gouvernés par des classes féodales, des propriétaires fonciers ou des compradores. Mais même s'il importait d'effectuer une analyse approfondie cas par cas, le Tiers-monde dans son ensemble constituait la force principale dans la lutte contre l'impérialisme, le colonialisme et l'hégémonisme. La population du Tiers-monde groupait l'écrasante majorité de la population mondiale. Dans la plupart des pays considérés, la révolution nationale et démocratique n'était pas encore achevée, aussi étaient ils toujours victimes de l'exploitation et de l'oppression du premier et du second mondes, et tout particulièrement du premier monde, USA et URSS.

Dans le dernier ouvrage de Lénine publié de son vivant, « Moins mais mieux » , le dirigeant de la Révolution d'Octobre indiquait « La Révolution qui se déroule en Russie, en Chine, en Inde comporte une grande signification pour la Révolution mondiale » .
Cette thèse ne sous-estimait pas pour autant les forces révolutionnaires des classes ouvrières des pays capitalistes. De même lorsque nous parlons du Tiers-monde, déclara notre interlocuteur chinois, nous ne sous-estimons pas les classes ouvrières des pays capitalistes. Nous avons toujours estimé que les prolétariats dans le monde constituent le noyau du Front uni anti-hégémoniste.
La population du Tiers-monde représente 80% de la population totale du monde entier.

La thèse des Trois mondes part strictement d'une analyse de classe. Il faut prendre comme critère la situation dans laquelle se trouve un pays par rapport à l'exploitation et à l'oppression, discerner s'il est agresseur ou victime, contrôleur ou victime du contrôle. Il faut voir si les pays sont exploiteurs ou exploités, oppresseurs ou opprimés, agresseurs ou agressés pour pouvoir définir qui est l'ennemi principal, qui constitue l'élément à gagner, avec qui il faut nous allier et nous unir. De ces points là nous pouvons définir notre tactique et notre stratégie. Nous devons alors pouvoir unir la majorité et isoler la minorité, attaquer l'ennemi principal que constitue les deux superpuissances hégémoniques.

Selon notre interlocuteur, la Chine appartenait au Tiers-monde et devait donc s'unir aux autres pays du Tiers-monde. Mais elle était un pays socialiste en voie de développement, ce qui apportait certaines nuances par rapport à de nombreux autres pays du même monde.

Ensuite fut abordée la question du contenu du second monde. D'un côté il apparaissait qu'il était toujours exploiteur et capitaliste, d'un autre côté qu'il cherchait à se débarrasser du contrôle des deux superpuissances et à sauvegarder l'indépendance nationale des pays respectifs le composant. Même des pays de l'est européen observaient une attitude centrifuge à l'égard des révisionnistes soviétiques. Ce phénomène était en cours de développement.
Suivit tout un développement sur le marché commun et l'Otan, organismes à analyser en fonction de la lutte entre les deux superpuissances.
Le Parti communiste chinois parut enclin à privilégier l'Europe pour s'opposer à la superpuissance soviétique et contrebalancer l'influence américaine. Mais alors il indiqua que la question de l'attitude à adopter par les classes ouvrières et les peuples occidentaux vis-à-vis de leurs classes dominantes était une question que les révolutionnaires de ces pays devaient étudier et régler eux-mêmes.

Ensuite vint un long passage sur le mouvement communiste international. Des partis frères poursuivaient des luttes armées et remportaient des succès comme le Parti birman ou le Parti thaïlandais. Mais le Parti qui obtenait les résultats les plus remarquables était le Parti du Kampuchea. Il venait d'obtenir une grande victoire sur les impérialistes américains. Toutefois il demeurait encore peu ouvert quoique non clandestin. Il avait une ambassade en Chine, mais n'en avait pas encore dans d'autres pays.

Le délégué chinois revint aux événements ayant suivi le décès du Président Mao. Il nous informa alors officiellement que le Parti soviétique avait envoyé un message de condoléances, de même que deux Partis d'Europe orientale et celui de Mongolie. Puis à l'occasion de la nomination du camarade Houa Kouo feng à la Présidence du Parti, Brejnev lui-même avait encore adressé un message de félicitations. Le Parti communiste chinois avait renvoyé tous ces messages, refusant de les accepter, du fait qu'il n'y avait plus de relations entre lui et le Parti révisionniste soviétique et les autres depuis longtemps. Il n'y avait plus que des relations d'État à État sur la base des cinq principes de la coexistence pacifique et les principes de bon voisinage.

Cependant notre interlocuteur fournit des précisions intéressantes en abordant le cas du Parti communiste de Roumanie. Il indiqua que de son vivant, le Président Mao avait demandé qu'on ne le qualifie plus de « laquais » de l'URSS, pas plus que d'autres Partis révisionnistes « En dernière analyse, avait déclaré le leader chinois, il y a quelque différence entre ce Parti et un laquais de l'URSS » . Mao avait aussi précisé : « Les Partis italien, français et yougoslave sont du même genre, on ne peut pas les traiter publiquement de " laquais " de l'URSS » . Naturellement ces questions firent l'objet d'un exposé très détaillé, dont j'ai conservé les notes dans mes archives et que je ne saurais reproduire parce que ce serait trop long.

En ce qui concernait les rapports du PCC avec les partis et organisations marxistes-léninistes, elles reposaient sur les points suivants :
1) s'opposer résolument au chauvinisme de grand parti, de grande puissance; 2) tous les partis grands ou petits doivent traiter d'égal à égal;
3) il faut respecter l'indépendance et l'autonomie de chaque parti;
4) il faut observer le respect réciproque et la non ingérence dans les affaires intérieures de chaque parti.

Pourquoi ? Parce que la révolution dans chaque pays dépendait principalement du peuple de ce pays. Lorsque le PCC avançait ses propres idées, c'était exclusivement à titre d'information et de références. Par leur pratique concrète, en faisant le bilan de leurs expériences positives ou négatives, chaque peuple et chaque parti marxiste-léniniste parviendrait à discerner et résoudre les questions décisives qui se posaient à lui.

Les divergences avec le Parti du Travail d'Albanie

Enfin vint la question combien grave des divergences avec le Parti du Travail d'Albanie.
En vérité je fus extrêmement peiné d'entendre tout ce qui fut exposé, mais en ma qualité de communiste, ma pensée reposait sur le respect des principes matérialistes historique et dialectique, et ne pouvait en aucun cas se laisser aller au moindre sentimentalisme. J'appris tant de faits que j'avais ignorés jusque-là qu'à la fin des fins je n'avais plus qu'à faire au moins en moi même une autocritique approfondie. Je l'ai déjà noté, ma naïveté m'avait conduit à la supposition subjective que tout ce qui nous concernait était délibéré entre les deux partis albanais et chinois avant que de nous être communiqué. Quelle grave erreur !

D'emblée nous fut indiqué que le problème des divergences des communistes chinois avec les communistes albanais n'était pas récent, mais durait déjà depuis longtemps.
Quelle stupéfaction ne fut pas la nôtre quand le camarade chinois nous révéla qu'à l'occasion de son IIIe Congrès, le Parti frère albanais avait aligné ses positions sur celles de Khrouchtchev et avait joint sa voix au chœur des métaphysiciens condamnant Staline.
Je parvins à me procurer le texte concerné. Je sais donc maintenant qu'effectivement ce que nous en avaient révélé les camarades chinois, et de fait je n'avais aucune raison de douter de leur bonne foi, était rigoureusement exact. Devant le IIIe Congrès du PTA, Enver Hoxha a notamment repris à son compte la critique du culte de la personnalité avancée par Khrouchtchev et, par là même, a répudié Staline. Puis à partir de 1961, Hoxha fit volte-face et proclama que chacun des propos de Staline était conforme au marxisme-léninisme.
Le Parti communiste chinois estimait pour sa part « que l'approbation absolue et la négation absolue de l'œuvre du successeur de Lénine étaient toutes deux erronées » .

Je considère, et l'ai déjà indiqué, que l'historien politique ou non ne peut traiter de la question de Staline qu'en procédant à une analyse matérialiste historique et dialectique établissant ses aspects positifs et ses aspects négatifs.
Le représentant chinois qui nous présentait cet exposé, indiqua « Staline est un grand marxiste, il a un grand mérite. Un se divise en deux. Le mérite l'emporte sur ses erreurs. »
Pour ma part, en 1998, après avoir étudié de nombreux ouvrages relatifs à l'œuvre de Staline, je ne me sens pas encore en mesure de qualifier comme positif ou négatif le résultat de son bilan, mais je m'élève contre les assertions mensongères et partisanes qui ne reposent sur aucune base sérieuse et n'ont d'autre raison qu'un anticommunisme intégriste. En cette fin de siècle, je m'en tiens toujours à ce qu'écrivit Mao Zedong dans son « Discours du 27 janvier 1957 à la conférence des secrétaires » publié en français dans le tome V de ses « Œuvres choisies » aux pages 397 à 400.
Je sais que des purges et des exécutions capitales ont frappé des innocents, je sais aussi qu'une campagne baptisée anti-cosmopolite après 1946 a favorisé un grave déchaînement antisémite en U.R.S.S.
Mais je n'en occulte pas pour autant les réalisations sociales à l'avantage de populations sortant du régime féodal du tsarisme, je conserve la conviction que le fascisme nazi ne fut vaincu que grâce à l'armée rouge dirigée par Staline et les généraux soviétiques. Je sais enfin qu'il importe de resituer tous ces événements dans leurs contextes historiques, et singulièrement dans celui des attaques qui ne cessèrent de viser militairement l'U.R.S.S. dés sa naissance et par la suite, avant comme après la seconde guerre mondiale.

Notre interlocuteur chinois précisa que son parti n'avait pas l'intention de polémiquer publiquement avec le Parti du Travail d'Albanie, parce que « cela porterait préjudice à l'unité du Mouvement communiste international » .
Toutefois les mises en cause de la politique de Mao Zedong et du Parti communiste chinois, implicites ou explicites, plaçaient leur comité central dans l'obligation de fournir réponses et explications sur tous les points exposés au VIIe Congrès du PTA.

En fait, et ici je commence à résumer, le Parti communiste chinois avait été l'objet d'accusations du Parti du Travail d'Albanie depuis les années 1960. Ces attaques portaient sur une série de problèmes internationaux mais aussi sur une série d'orientations concernant les affaires intérieures du parti communiste chinois.
Les camarades chinois estimaient que la façon d'agir du PTA n'était pas favorable à l'unité entre les deux partis et les deux pays, et surtout nullement favorable à la lutte contre les deux superpuissances, ni contre le révisionnisme moderne.

En juillet 1964, recevant des amis japonais (socialistes), le Président Mao avait exposé le point de vue du Parti communiste chinois sur des problèmes relatifs à la frontière entre l'URSS et le Japon. Il s'agissait de questions territoriales. Le côté chinois considérait que les îles Kouriles étaient japonaises et devaient être restituées au Japon. Les délégués japonais rendirent publique la position exprimée par le Président après leur retour dans leur pays. Deux mois plus tard Enver Hoxha envoya en Chine une délégation pour exprimer son opposition catégorique à la restitution au Japon de ces îles pourtant habitées par des populations japonaises. La délégation albanaise ajouta qu'il n'était pas juste qu'un pays socialiste soutienne des revendications territoriales contre un autre pays socialiste. Aussi le camarade Enver Hoxha suggérait-il au Président Mao de démentir. Ce dernier répondit à la délégation albanaise qu'il refusait de lui répondre parce qu'il ne voulait pas créer une polémique entre les deux partis albanais et chinois. Il affirma par contre que « polémiquer avec Khrouchtchev était nécessaire » et précisa que « la Chine n'avait jamais émis de revendications territoriales contre l'URSS » . De fait le PCC aspirait à mener des pourparlers avec le gouvernement soviétique à propos de la frontière commune entre les deux pays, et, concession préalable, il acceptait que la discussion prenne pour base de départ la frontière sino-soviétique imposée par les tsars à travers des traités iniques.

En octobre 1964, après la chute de Khrouchtchev, le Parti communiste chinois proposa à plusieurs partis d'envoyer à Moscou des délégations pour assister à la célébration du 47ème anniversaire de la Révolution d'Octobre. Par cette initiative, les communistes chinois voulaient redonner leur valeur fondamentale aux principes d'Octobre 1917 dans la mesure où justement Khrouchtchev les avait trahis. En même temps c'eut été l'occasion de tester les intentions des successeurs soviétiques de ce dernier. Enver Hoxha attaqua alors publiquement le PCC en proclamant qu'il se berçait d'illusions sur la nouvelle direction de l'URSS. Lors de la conférence célébrant le 20ème anniversaire de la libération de l'Albanie, en novembre 1964, le leader albanais fit grand bruit pour exiger que nous présentions une autocritique. Or, à cette époque, déclara le représentant chinois, « nous polémiquions avec le parti soviétique, mais conservions encore des relations avec lui. Nous soutenions de grands efforts pour essayer de l'arracher au révisionnisme moderne. D'un côté nous discutions avec les dirigeants soviétiques, simultanément nous publions l'article « Pourquoi Khrouchtchev est-il tombé ? » Ensuite le PCC dénonça plus efficacement la conférence de scission de mars 1965 et critiqua la thèse révisionniste sur l'unité d'action préconisée par l'URSS. En 1966 nous avons enfin refusé d'aller en délégation au XXIIIe Congrès du Parti communiste d'Union soviétique. »

En septembre 1969, le premier ministre Chou En lai rencontra Kossiguyne à l'aéroport de Pékin. Ils s’entretinrent du problème de la frontière entre leurs deux pays et de certains autres problèmes. Les Chinois communiquèrent aussitôt le contenu de cet entretien au Parti du Travail d'Albanie qui manifesta de suite son opposition. Puis au cours d'une cérémonie commémorant le 25ème anniversaire de la libération de l'Albanie, Hoxha attaqua implicitement le Parti communiste chinois en l'accusant de nourrir des illusions au sujet du révisionnisme khrouchchévien. Il prétendait qu'il cherchait à s'appuyer sur le social-impérialisme soviétique pour combattre l'impérialisme américain. C'était là une assertion complètement fausse, puisque la Chine ne cessait de dénoncer le révisionnisme de la clique renégate de l'URSS. La rencontre de l'aéroport n'avait pas été tenue secrète, elle s'était produite à un moment où il y avait déjà de véritables affrontements militaires sur l'île Jinpao entre chinois et soviétiques. Kossiguyne revenait de Tachkent. Il invoqua le fait que sa route par Pékin le conduisait directement vers Moscou afin de ne pas perdre la face en venant dans l'aéroport de la capitale chinoise. « Nous n'avions aucune illusion, affirma notre interlocuteur chinois, mais ne devions-nous pas tout faire pour essayer d'éviter la confrontation militaire à la frontière soviéto-chinoise ? Les Albanais n'avaient pas du tout les mêmes difficultés à leur frontière avec les Yougoslaves, aussi ne comprenaient-ils pas nos propres problèmes qui étaient après tout des problèmes intérieurs. »

À partir de juillet 1971, le PTA dénonça la visite de Kissinger préparant une invitation à Nixon. Enver Hoxha, dans son rapport devant le VIe Congrès du PTA, reprit à ce sujet, mais en l'inversant, la même interprétation de la politique chinoise que celle qu'il avait avancée antérieurement. « On ne doit pas s'appuyer sur un impérialisme pour en combattre un autre » .
Cette fois ci il ajoutait que « la Chine recherchait la protection militaire des Etats-Unis » . Or, pendant plus de vingt-ans, les Américains avaient cherché à isoler la Chine et n'avaient pas réussi.
Mais un problème de portée considérable subsistait : celui posé par la domination militaire de l'île chinoise de Taiwan par les Américains. « En recevant Nixon, nous aboutîmes à un premier résultat d'importance historique : la reconnaissance officielle par les États-Unis que Taiwan faisait partie intégrante de la Chine. De plus en agissant tactiquement de cette façon, nous profitions des contradictions internes entre l'impérialisme américain et le social-impérialisme soviétique. »
A mon humble avis (J.J.) qui aurait pu protester avec davantage de raison que les Albanais, sinon les Vietnamiens, les peuples indochinois agressés par les Etats-Unis ? Mais nos camarades vietnamiens savaient parfaitement quels étaient les objectifs de Mao et comprenaient qu'il agissait aussi pour parvenir à contraindre les Américains à renoncer à leur agression dans le sud-est asiatique.

Dans « Jamais de compromis ? » , chapitre de « La maladie infantile du communisme, le gauchisme » , Lénine écrivait : « On ne peut triompher d'un adversaire plus puissant qu'au prix d'une extrême tension des forces et à la condition expresse d'utiliser de la façon la plus minutieuse, la plus attentive, la plus circonspecte, la plus intelligente, la moindre fissure entre les ennemis, les moindres oppositions d'intérêts entre les bourgeoisies des différents pays, entre les différents groupes ou catégories de la bourgeoisie à l'intérieur de chaque pays, aussi bien que la moindre possibilité de s'assurer un allié numériquement fort, fut-il un allié temporaire, chancelant, conditionnel, peu solide et peu sûr. Qui n'a pas compris cette vérité n'a compris goutte au marxisme » .

Le Parti du Travail d'Albanie s'opposait au principe « Tirer profit des contradictions pour concentrer les coups principaux contre l'ennemi » .
Sur ce point le camarade chinois conclut : « Quelle que soit leur intention subjective, la façon objective de raisonner des dirigeants albanais répond aux besoins du révisionnisme soviétique » .
Il précisa encore « le PTA ne distingue pas le principal du secondaire et confond l'ami et l'ennemi... Il s'en tient à l'idée que " moi seul suis révolutionnaire " et veut tout abattre. Ce sont là des positions de gauche en apparence mais de droite en réalité. La source de ce comportement sur le plan idéologique se trouve dans la métaphysique et l'idéalisme. »

Toujours pour l'historien qui lira ces lignes, je dois encore résumer l'analyse particulière du Comité central du Parti communiste chinois à propos du rapport politique d'Enver Hoxha prononcé devant le VIIe Congrès du PTA. Il s'agit concrètement des attaques portées contre la politique de Mao Zedong. En préalable fut souligné que dans ce rapport et dans la partie internationale plusieurs passages et affirmations visaient implicitement et intentionnellement le Parti communiste chinois.
En fait la partie chinoise considérait qu'il y avait eu « cinq attaques » . Le délégué du département de liaison du comité central du Parti communiste chinois commença aussi par indiquer, en me regardant : « Le camarade a vécu cette expérience. »

Première attaque : d'après Enver Hoxha, la théorie des trois mondes dissimule le caractère de classe et ne discerne pas le caractère fondamental de la lutte implacable entre le capitalisme et le socialisme. En ce sens elle sème un trouble idéologique et des illusions parmi les peuples du monde.
Le Parti communiste chinois rétorquait que la théorie des trois mondes, bien au contraire, discernait parfaitement les rapports entre agresseurs et agressés, oppresseurs et opprimés, exploiteurs et exploités. Elle répondait à la caractéristique fondamentale de l'époque dont la contradiction fondamentale opposait l'impérialisme et la révolution prolétarienne. L'affirmation d'Enver Hoxha était une nouvelle mouture de la thèse des deux camps, alors que le camp socialiste avait été détruit par l'URSS et n'existait pratiquement plus.
En fait la contradiction provenait d'appréciations totalement différentes concernant les pays sous-développés, colonisés, ou ex-colonisés en lutte pour leur indépendance et souveraineté.
Enver Hoxha disait : « Les pays du Tiers monde ainsi que les pays en voie de développement sont mélangés et liés aux superpuissances, à l'ancien colonialisme, aux organisations monopolistes sous telle ou telle forme, sur le plan idéologique et économique. »
Le PCC ripostait en affirmant que « cela revenait à faire passer les pays du Tiers-monde du côté de l'impérialisme et à confondre l'ennemi et nous. Du moment que la lutte des pays du Tiers-monde se développait avec ardeur contre l'impérialisme, le colonialisme et l'hégémonisme, comment pouvait-on la nier d'un trait de plume et comment pouvait-on dire que ces pays s'en remettaient aux superpuissances, à l'impérialisme et aux organisations monopolistes ? »
Evidemment il y avait des différences dans l'avancement des luttes entre les nombreux pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, mais les exemples des guerres de libération nationale des pays du Sud-est asiatique, puis de l'Algérie comme les luttes des peuples sous d'autres formes dans les autres pays du Maghreb ou en Afrique et dans certaines régions d'Amérique latine confortaient fondamentalement la thèse avancée par les communistes chinois.

La position de Hoxha, dogmatique à souhait, me rappelait celle du Parti communiste français que j'avais critiqué lorsqu'il sous-estimait le caractère révolutionnaire du combat du peuple algérien. Pour le leader albanais le Tiers-monde n'était certainement pas encore mûr pour faire la révolution, pratiquement il n'existait pas en dehors des empires colonialistes et autres zones d'influence impérialiste. C'était là une grave erreur contredisant les réalités en mouvement qui se développaient certes inégalement dans l'ensemble de l'univers, et singulièrement dans le Tiers-monde.
En définitive, comme pour beaucoup de révisionnistes, il y avait chez les Albanais occultation du caractère démocratique des Révolutions de libération nationale de peuples du Tiers-monde et prise en considération exclusive des Révolutions socialistes concernant les prolétariats des pays avancés. Or je pensais que les deux types de révolutions étaient indissociables, celles des pays sous-développés ou en voie de développement apportant un soutien objectif direct à la révolution socialiste mondiale.

Deuxième attaque : d'après le PTA, les deux superpuissances collaboraient entre elles intégralement. Le Parti albanais niait qu'il y ait entre elles des contradictions. Il mettait sur le même plan rivalité et collusion.
Dans sa revue théorique centrale, Ruge e Partisi n° 11 de novembre 1973, le CC du PTA, deux mois après le Xe Congrès du PCC, affirma que les dirigeants du PCC n'étaient que des politiciens et hommes politiques antimarxistes.
Il précisait : « L'affirmation selon laquelle la rivalité est absolue et la collusion relative est une théorie bourgeoise, révisionniste et réactionnaire. »
Si l'on désire démontrer la fausseté de la position albanaise, ne suffit-il pas d'évoquer l'agression soviétique contre l'Afghanistan sous prétexte que ce pays se trouvait menacé par l'influence des États-Unis. Puis aussi les interventions soviétiques en Afrique, en Angola en particulier, par soldats cubains interposés ou, un peu plus tard, l'agression vietnamienne contre le Cambodge, décidée et militairement soutenue par l'URSS.
Le PCC rappela que dans « L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme » , Lénine avait longuement analysé la dispute entre les puissances impérialistes pour s'assurer l'hégémonie dans le monde. Le leader bolchevik critiquait Kautsky en démontrant que sa thèse niait les contradictions entre puissances impérialistes et cherchait objectivement à embellir les puissances impérialistes. La situation dans cette période des années 70 avait-elle changé ? Certainement pas.
Les indications de Lénine demeuraient tout à fait applicables aux relations entre les deux superpuissances, URSS et États-Unis.

Troisième attaque : Le PTA, par la voix de son secrétaire général, contestait que les coups doivent être portés sur une seule cible et non pas en même temps sur les deux cibles que constituaient les deux superpuissances.
Il faisait grief à Mao Zedong, au moins implicitement, de vouloir frapper par priorité le social-impérialisme soviétique.
Le PCC ripostait à ces assertions par des arguments historiques. Comment pouvait-on affirmer que la Chine était favorable ou complice des États-Unis? Les communistes et le peuple chinois connaissaient très bien l'agresseur américain, ils savaient qu'il était agresseur par sa nature impérialiste. Lors de la guerre en Chine, puis lors de la guerre de Corée, enfin pendant celle du Vietnam et celles des autres pays du sud-est asiatique de qui donc les populations de ces pays avaient été les premières victimes, sinon des impérialistes américains ?
Mais concentrer les coups contre le social-impérialisme relevait d'une tactique. Du point de vue stratégique, les révolutionnaires chinois savaient qu'ils auraient ensuite à abattre aussi la superpuissance américaine. « Nous les abattrons toutes les deux. Mais, quand on mange, c'est bouchée par bouchée. Une guerre se mène bataille par bataille. Les ennemis sont défaits les uns après les autres. »
Je me remémorais la tactique de la Révolution chinoise. Le Parti frère avait d'abord réalisé le front uni avec des éléments réactionnaires. Quand Tchang Kaï chek avait été arrêté par une de ses propres unités en révolte et livré à l'Armée populaire de Libération, Chou En lai et Mao Zedong l'avait fait remettre en liberté en lui imposant d'unir ses propres forces militaires aux leurs pour combattre l'ennemi principal qui était alors l'occupant japonais. Une fois l'occupant japonais abattu, l'armée populaire de Chine avait eu alors à se retourner contre les réactionnaires du Kouomintang et les avait à leur tour vaincus.
Je connaissais la fameuse image de Mao expliquant à ceux qui ne comprenait pas cette tactique que l'on a moins de force quand on frappe des deux poings en même temps dans deux directions différentes, mais que l'on a davantage de force si l'on joint les deux poings pour ne frapper qu'une seule cible dans une seule direction.
Je pensais et pense toujours que cet enseignement de Mao était extrêmement valable. Il a d'ailleurs donné des résultats concrets au cours d'autres guerres révolutionnaires de peuples du Tiers-monde. Le général Giap fut un fervent partisan des principes militaires de Mao.

Quatrième attaque : Enver Hoxha se proclamait hostile au soutien à une Europe occidentale unie. Il s'y opposait.
Le PCC par contre soutenait les pays d'Europe occidentale dans leur combat solidaire contre l'hégémonisme de l'URSS. Ou, pour être plus précis, contre les deux superpuissances, et principalement contre le social-impérialisme soviétique, auquel aucun pays de cette région du monde n'était en mesure de s'opposer en raison de ses forces économiques et militaires supérieures.
Les communistes chinois indiquaient connaître le double caractère de cette union européenne : elle avait un caractère oppresseur et exploiteur des peuples d'Europe occidentale. Mais il n'en était pas moins nécessaire, à cette étape, de la soutenir contre les menaces du social-impérialisme soviétique.
La position du Parti du Travail d'Albanie ne pouvait que réjouir le révisionnisme soviétique.

Cinquième attaque : Le Parti du Travail d'Albanie condamnait les rencontres entre partis communistes marxistes-léninistes qui ne seraient que bilatérales et préconisait des rencontres multilatérales. Il proposait que soient convoquées des conférences internationales. Dans son rapport devant le VIIe Congrès, Enver Hoxha demandait que se tienne une conférence internationale réunissant tous les Partis communistes et organisations marxistes-léninistes.
Les communistes chinois considéraient pour leur part que les conditions n'étaient pas encore réunies pour assurer le succès de telles initiatives.
Ils estimaient que dans les circonstances du moment les rencontres bilatérales étaient préférables, afin que les deux partis concernés échangent des points de vue différents et des informations sur certains problèmes pour apprendre les uns auprès des autres.
Dans une rencontre multilatérale il serait beaucoup trop difficile de parvenir à unifier tous les points de vue. Et même s'il y avait un accord, il ne pourrait être que de surface et n'aurait que très peu d'efficacité. De plus, dans certains pays existaient plusieurs partis ou organisations se réclamant du marxisme-léninisme, qui n'avaient pas encore réussi à s'unifier. Si l'un d'eux était seul invité, cela créerait des difficultés pour l'unité. Pour toutes ces raisons et d'autres encore, le PCC n'invitait pas de délégations étrangères à ses congrès. Ce que le Parti du Travail d'Albanie critiquait avec vivacité.
Les communistes chinois disaient que si un Parti convoque un congrès, c'est avant tout pour résoudre ses propres problèmes. Ils ajoutaient « Lors de nos 9e et 10e Congrès nous n'avons invité personne. Nous n'avons pas assisté au VIe ni au VIIe Congrès du Parti du Travail d'Albanie et lui avons expliqué pourquoi. À supposer que les Chinois aient été présents au VIIe Congrès du PTA ou leur politique et leurs dirigeants étaient implicitement attaqués, comment donc auraient-ils pu se comporter lors de ces attaques ? Ils auraient été dans l'embarras. »
J'étais entièrement de cet avis sur la base même de mon expérience personnelle. Je m'étais trouvé dans une situation très délicate lorsque, présent à la tribune du VIIe Congrès du PTA, j'avais refusé d'applaudir les attaques d'Enver Hoxha contre la ligne idéologique et politique de Mao Zedong et du Parti communiste chinois.

Je tiens à préciser qu'au cours de ce très long exposé, qui demanda plusieurs séances, compte tenu aussi de la nécessité d'une traduction continue, mes deux camarades et moi même eûmes la possibilité de solliciter des précisions et de poser différentes questions, sans pour autant que nous instaurions un dialogue constant avec la délégation chinoise, ce qui n'aurait fait qu'embrouiller la tenue et la compréhension réciproque des exposés présentés.

Le 5 décembre 1976, en soirée comme d'habitude, nous fûmes reçus par le successeur de Mao Zedong, Houa Kouo feng, un homme qui avait exactement le même âge que moi, 55 ans. Il était originaire de la même province que le Président Mao et aussi que Keng Piao, la province du Hounan. Il nous fit une déclaration de trois quart d'heure, nous parlant d'abord de l'œuvre immense de Mao Zedong, puis nous exposant quels avaient été les méfaits et les crimes de la bande des quatre.

Nous repartîmes de Pékin le surlendemain.
Le 8 décembre dans l'après-midi j'étais enfin chez moi et pus me reposer avant de remonter à Paris.

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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
Xuan
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Sur les attaques d'Enver Hoxha


Les adversaires de la théorie des trois mondes, soit anticommunistes de toujours, soit révisionnistes, ou trotskistes ou encore prétendus marxistes-léninistes n'ayant rien appris ni compris de la pensée-maozedong se déchaînèrent contre le PCMLF et surtout contre moi même en prenant appui sur les positions rendues publiques au VIIe Congrès du Parti du Travail d'Albanie par Enver Hoxha.

Très rapidement les formations qui suivaient Enver Hoxha organisèrent des conférences leur permettant d'attaquer à plusieurs, dans des communiqués communs, la théorie des trois mondes et les positions de Mao Zedong. Tel fut le cas de partis d'Amérique du Sud, qui, à ma connaissance, n'avaient, pour la plupart, jamais entretenu de relations suivies avec les camarades chinois. Leur bonne foi fut utilisée, sur place à Tirana, où l'on fit signer à leurs délégués, sans aucune consultation préalable de leurs bases respectives, un texte assez neutre dont l'unique but était de faire croire qu'ils soutenaient la ligne exposée par le dirigeant albanais. Huit de ces partis marxistes-léninistes acceptèrent cette opération en croyant bien faire. Mais l'un d'entre eux au moins, dès son retour et dès qu'il commença à comprendre qu'il s'agissait d'une manipulation contre le Parti frère chinois, s'empressa de retirer sa signature. Il s'agissait du Parti communiste paraguayen avec lequel d'ailleurs nous avions toujours eu d'excellents rapports. Plus tard d'autres communistes sud-américains agirent de la même façon.
Ensuite se réunirent à Ludwigshafen en République fédérale d'Allemagne, des Européens, dont les chefs de file flagorneurs avaient tant entouré le leader albanais lors du VIIe Congrès.
Espagnols, Portugais, Allemands, Italiens, Grecs firent des discours dont les contenus étaient du même tonneau.
Je remarque en recherchant dans mes archives, que, sauf erreur, les Partis nordiques ne participèrent pas à cette offensive. De plus, comme « Rote Fahne » (Drapeau rouge) en Allemagne, d'autres formations rejetèrent les positions albanaises.

Si j'énumère ces activités, c'est parce qu'elles conduisaient tout simplement à une scission du mouvement communiste international hostile au révisionnisme moderne. Elles constituaient objectivement une grave opération de diversion. De ce seul fait, elle renforçait pour le moins la politique social-impérialiste du Parti communiste d'Union soviétique.

Le publiciste n'appartenant à aucun parti, qui géra à Paris une « Librairie internationale » ainsi qu'un Nouveau Bureau d'Editions (N.B.E.), se mit à éditer des plaquettes qui popularisaient toutes ces initiatives anti chinoises et hostiles au PCMLF. Des brochures différentes virent le jour en France avec des noms enflammés : « Combat communiste (ML) » ou « Combat prolétarien » , qui ne représentaient que les spéculations de leurs auteurs.

Dès le 2 février 1977, au nom de notre comité central, j'envoyai le texte d'une résolution au Parti du Travail d'Albanie. Je révélai loyalement à l'organisme destinataire que nos dirigeants avaient étudié à fond l'analyse présentée par son secrétaire devant son VIIe Congrès :
«... Le Comité central de notre parti a dégagé à l'unanimité deux constatations :
1) L'analyse internationale du Parti frère albanais comporte plusieurs divergences importantes avec l'analyse de notre Parti, comme avec celles de plusieurs autres partis marxistes-léninistes, parmi lesquels le Parti communiste chinois;
2) Le discours prononcé devant le VIIe Congrès du Parti du Travail d'Albanie en présence de plusieurs dizaines de délégations étrangères et de quelques personnes non affiliées à un parti marxiste-léniniste (dont un Français), a comporté de graves accusations implicites nullement équivoques contre la ligne internationale de notre Parti et plus particulièrement d'un Parti frère au pouvoir, le Parti communiste chinois... »

Après plusieurs remarques de notre direction centrale relative à la façon de régler les contradictions entre partis frères de manière bilatérale et non par apostrophe publique sur la scène internationale, je fournissais la précision que notre CC avait décidé de demander à chacune des cellules de France de renforcer l'étude de la situation internationale, de la thèse des trois mondes, et, pour pouvoir aboutir à une compréhension approfondie et adopter une attitude démocratique, d'étudier aussi le rapport politique du camarade Enver Hoxha. Nous fîmes parvenir immédiatement le rapport concerné à toutes nos cellules.
Dans le même temps notre CC avait décidé de ne pas diffuser ce rapport publiquement, en dehors des rangs du PCMLF, parce qu'il comportait des attaques contre un Parti frère marxiste-léniniste, parti que nous tenions pour le plus actif opposant au révisionnisme moderne.
Les diplomates albanais opposèrent une fin de non-recevoir à l'envoi de notre lettre.

Aussi, début mars, une nouvelle session de notre comité central prit acte de cette attitude, mais décida que nous insistions, et, dans ce but, proposa que le côté albanais reçoive une délégation de ses membres, tout en prenant les dispositions nécessaires devant tenir compte que nous nous trouvions dans une situation d'illégalité. De plus le CC du PCMLF exprima son plein accord avec le message de salutations que j'avais présenté à Tirana devant le VIIe Congrès du PTA. Le texte de cette nouvelle lettre fut encore adopté à l'unanimité.
Malheureusement devant l'entêtement de nos interlocuteurs albanais, je ne pus que prendre acte d'une situation de rupture unilatérale entre le PTA et le PCMLF.

Notre journal publia, le 21 janvier 1977, un long article que j'avais rédigé avec beaucoup d'application, sous le titre «La thèse des trois mondes, analyse léniniste de la situation internationale.» En première page, ce texte était annoncé en encadré au-dessus d’une affiche chinoise soulignée par cette légende « Le tiers monde opprimé est aujourd'hui la force motrice et principale de la Révolution mondiale » . J'étais absolument convaincu de cette réalité.
Puis le 1er mars 1977, notre quotidien commença une série d'articles susceptibles d'éduquer tous les lecteurs et militants à propos de « la théorie des trois mondes » , premier titre et surtitre de ces articles. Voici les sujets abordés : « URSS-USA : rivalité ou collusion ? », « L'URSS, principal foyer de guerre dans le monde », « L'impérialisme c'est la guerre », « La stratégie de la Révolution dans le Tiers-monde », « Le second monde, une réalité objective », et, le dernier, «L'Europe, point clé de la rivalité USA-URSS » .

Mais, pendant toute l'année 1978, la guérilla anti-PCMLF se poursuivit en France, et dans toute l'Europe, avec l'actif soutien des diplomates albanais.
Ce fut au sein même du Comité central et plus précisément du Bureau politique que j'eus à affronter l'opposition la plus regrettable et la plus néfaste, celle, à mon avis plus sentimentale que politique, de ma vieille camarade Suzanne Marty.
À propos des contradictions avec le Parti du Travail d'Albanie devint évident qu'elle se posait des questions et n'adhérait pas à la ligne quasi unanime de notre direction. Il se peut qu'au début de ces événements elle ait eu le désir de concilier les avis divergents. Puis, militant activement au sein de l'Association des Amitiés franco-albanaises, elle eut sans doute plusieurs occasions de rencontrer des responsables albanais ou encore des dirigeants comme Abraham Behar ou Patrick Kessel, mais je n'en suis pas certain. Elle m'assura dans des conversations privées comme devant le Bureau politique qu'elle entendait rester politiquement fidèle à son défunt mari, affirmant qu'il aurait condamné la thèse des trois mondes et appuyé les idées d'Enver Hoxha. Je pensais le contraire, mais j'ignore vraiment qui pouvait avoir raison d'entre elle et moi. On ne peut pas faire parler les morts. Elle invoquait le fait qu'elle le connaissait mieux que moi ayant vécu avec lui en permanence en sa qualité d'épouse. Pendant toute une période la situation entre nous se tendit sur le plan politique. J'en étais totalement désappointé.

Finalement, vers le mois d'octobre 1978, elle refusa de se plier à la discipline du comité central du PCMLF et sa collusion avec nos adversaires déclarés devint évidente et opérationnelle. Elle fut invitée à présider un meeting de l'Association des Amitiés franco-albanaises qui servit, au moins implicitement, de tribune de propagande anti-chinoise et naturellement anti-PCMLF. Elle y fut acclamée avec force, et pour cause, par tous les adversaires de notre Parti. Je demeure convaincu qu'elle était très sincère et persuadée d'agir comme l'aurait fait son mari François Marty. Mais je reste aussi certain que François aurait agi avec beaucoup plus de pondération et ne se serait pas compromis avec certains des personnages que l'on nommait dés cette époque « pro-albanais » , mais n'étaient pas du tout des communistes.
Le Bureau politique prononça l'exclusion de Suzanne, qui fut ensuite ratifiée par le comité central. Je me trouvai dans l'obligation de lui parler sèchement, durement et de lui interdire de participer à une session normale de notre direction. Ce fut pour moi une tâche extrêmement difficile. Ce fut aussi certainement pour elle un moment très pénible. Je n'avais pas le choix.

Sachant aujourd'hui, à la fin du siècle, ce qu'est devenu ce malheureux Parti du Travail d'Albanie, sa déchéance rapide, son lâchage par des milliers d'adhérents, ses contradictions internes, les morts par suicide, ou par exécutions capitales, de Mehmet Chehou, Président de la République, ancien combattant des Brigades internationales en Espagne puis officier supérieur de l'armée de libération de l'Albanie contre les Nazis et les Italiens, de Bechir Baluku, chef d'État-major de l'Armée populaire d'Albanie, qualifié de traître pour avoir défendu une stratégie militaire considérée comme conforme au désir des dirigeants chinois, connaissant la répression fasciste par quelques traîtres utilisant de façon démagogique le mécontentement des masses populaires, je suis plus convaincu que jamais de la nocivité des méthodes de direction imposées à son parti et à son peuple par Enver Hoxha.
Mon jugement sévère n'infirme en rien certains des mérites passés de ce dirigeant, notamment pour la libération de son peuple et de son pays à la fin de la seconde guerre mondiale comme pour son refus de la domination révisionniste soviétique à partir de la Conférence mondiale des 81 partis réunie en novembre 1960 à Moscou.
Il est de notoriété publique maintenant que la C.I.A. américaine a tenu un rôle décisif dans le renversement du pouvoir communiste albanais, profitant de ses nombreuses erreurs et de sa coupure dramatique avec son peuple, et surtout avec sa jeunesse.

En 1979, les Editions Norman Bethune, 76, boulevard Saint-Michel à Paris, dont nous connaissions depuis longtemps le directeur responsable qui tenait simultanément une librairie classée comme gauchiste, publièrent un ouvrage d'Enver Hoxha de 492 pages sous le titre « L'impérialisme et la révolution » . Il s'agissait en fait d'une traduction en français d'un texte consécutif au VIIe Congrès Congrès publié en albanais en avril 1978 à l'intention des adhérents du Parti du Travail d'Albanie, puis réédité en décembre de la même année à l'intention du public.
La « pensée-maozedong » y était qualifiée de « théorie antimarxiste » et la « théorie des trois mondes » de « reniement du marxisme-léninisme » .
Le Parti communiste chinois était accusé de développer un « plan pour que la Chine devienne une superpuissance » . Cet énorme pamphlet ne connut qu'une très faible diffusion. Par contre il suscita diverses réactions dans la presse bourgeoise française qui en profita pour se livrer à l'un de ses démagogiques exercices de division.
André Fontaine, journaliste de renom parmi les intellectuels de droite et de gauche de notre pays, en profita en effet pour publier dans Le Monde du 7 mars 1979, un long article intitulé « Et s'il n'en reste qu'un... Ainsi parle Enver Hoxha. »
L'organisme qui avait eu en Albanie la charge de préparer ce travail était intitulé « Institut des études marxistes-léninistes près le comité central du Parti du Travail d'Albanie » . Il était dirigé par l'épouse d'Enver Hoxha en personne, secondée par Ramiz Alia.

Peu après cette publication, le même institut fit éditer cette fois ci en Albanie deux énormes volumes publiant le « journal politique du camarade Enver Hoxha » rédigé au cours des années 1962 à 1972 et 1973-1977. « Réflexions sur la Chine » , titre principal de ces ouvrages, donne une première idée de leur cible centrale.
Je n'aurais jamais accordé le moindre intérêt à cette prose fallacieuse, nourrie de ragots et d'interprétations toujours tendancieuses, si je ne m'y étais trouvé pris à partie, personnellement, de façon stupide, injurieuse et diffamatoire. Ces «réflexions » débutaient le 3 avril 1962 par un texte ouvertement malveillant intitulé « Les communistes révolutionnaires attendent que la Chine se prononce ouvertement contre le révisionnisme khrouchtchévien » . À sa lecture on pouvait prendre conscience que leur auteur se présentait sans modestie comme un grand donneur de leçon à un parti et à des dirigeants qui détenaient à l'actif de leurs activités la victoire de l'une des deux Révolutions les plus importantes du siècle, la Révolution du 1er Octobre 1949 en Chine, aussi prestigieuse que la Révolution d'Octobre 1917 en Russie.
Dans le premier tome, aux pages 696 à 701 un texte intitulé « Le Parti communiste chinois se tient sur des positons révisionnistes» , Enver Hoxha qui allait m'inviter et me combler d'amabilités, à plusieurs reprises, postérieurement à cette année 1972, écrivait textuellement ce qui suit :
« Le Français Jacques Jurquet, le principal dirigeant du Parti communiste de France (marxiste-léniniste), qui fait le «clandestin» après son retour de Pékin, évite depuis six mois de rencontrer nos camarades à Paris. Il n'est même pas venu à notre VIe Congrès, en prétextant sa " clandestinité "... Il s'est même laissé pousser la barbe pour avoir tout à fait l'air d'un " clandestin "... »
On voit ici quel était le niveau des arguments du leader albanais. Les propos infantiles et méprisables au sujet de ma barbe constituaient concrètement une dénonciation, involontaire j'espère, aux organes de répression de mon propre pays. Mais passons...

Venait ensuite une autre attaque
« Jurquet a dit ensuite à nos camarades qu'il a été chargé par Chou En lai de trouver aux Chinois un écrivain révisionniste connu en France, qui écrive sur la Chine, de même qu'ils l'ont fait en Italie, où une révisionniste en vue, qui s'est rendue en Chine, s'est vue créer toutes les facilités pour écrire un livre. Et il a ajouté : je suis entré en contact avec l'écrivain connu Chabrol, un révisionniste, et j'essaye de le convaincre... »
Mon commentaire : ces lignes contenaient deux mensonges calculés. J'ai déjà fait mon autocritique sur le fait que j'avais cru longtemps que les deux partis chinois et albanais se tenaient réciproquement au courant de leurs activités et de leurs rapports avec les communistes marxistes-léninistes des autres pays ; j'ai déjà indiqué qu'il s'agissait là de ma part de subjectivisme et de naïveté. Donc j'avais en effet évoqué devant un diplomate albanais à Paris l'éventualité d'envoyer en Chine un écrivain français susceptible de produire un ouvrage sur la vie des paysans dans les communes populaires (ce que ne rapporte d'ailleurs pas Enver Hoxha). Mais la contre-vérité éhontée que contenait la « réflexion sur la Chine « de ce dernier consistait à assurer mensongèrement que cet écrivain devrait être un « révisionniste » .
Jamais Chou En lai n'avait présenté cette proposition sous cet angle. Il souhaitait simplement qu'un auteur français, qui pouvait ne pas être forcément un membre du Parti marxiste-léniniste, mais qui soit un écrivain connu et de qualité, puisse imiter l'initiative de Maria-Antonietta Macchiochi, ancienne députée du Parti communiste italien accordant toute sa sympathie à la Chine, qui était venue dans ce pays pour écrire un ouvrage intitulé « De la Chine » publié en français en 1971.
Le second mensonge délibéré consistait à présenter Jean-Pierre Chabrol comme révisionniste. C'était là totalement faux. L'homme qui m'avait présenté le grand conteur et écrivain cévenol était un partisan acharné de Staline plus même que de Mao Zedong. De plus il était aussi un grand artiste, professeur au conservatoire de musique de Paris, guitariste international, il n'était autre que Sébastian Maroto. Il rendait de nombreux services ne serait-ce que matériels à notre PCMLF, dans la plus stricte discrétion.
Pour sa part, Jean-Pierre Chabrol n'avait été membre du vieux Parti communiste français que peu de temps et l'avait quitté sur des positions nullement révisionnistes, et pour cause, c'était le parti qui était en train de devenir révisionniste, mais sur des positions plus ou moins libertaires. Il préservait avant tout son indépendance de conteur populaire et d'écrivain populiste.
J'avais en effet indiqué à mes «amis » albanais que j'envisageais de solliciter Jean-Pierre pour l'envoyer en Chine dans le but de le faire vivre au milieu des paysans où il aurait pu préparer un excellent ouvrage. Projet qui finalement ne se réalisa jamais. Je conserve de toutes façons à Chabrol une sympathie que justifie amplement nombre de ses romans qui n'ont absolument rien de révisionniste ni de bourgeois, mais qui sont toujours très proches du peuple. Le 30 août 1974, à Chamborigaud dans le Gard, il m'avait offert son roman de 866 pages « Le Canon fraternité » consacré à la Commune de Paris.

Hoxha écrivit encore : « ...Jacques Jurquet a entièrement embrassé les orientations des Chinois... Il a dit à nos camarades qu'ils sont en train de prendre contact avec Charles Tillon, avec lequel ils ont des entretiens et dont ils se rapprochent.... » Suivait toute une série d'allégations fausses reprenant une prétendue conversation que j'aurais eue avec le diplomate albanais à propos de Tillon, défenseur de Tito, puis de la Roumanie et de la Yougoslavie. J'ai envie d'écrire, et j'écris : un chapelet de conneries !
Mon commentaire : je pense qu'il y avait dans ce passage une manipulation malhonnête. Pourquoi ? Tout simplement parce que je ne pris un contact sérieux avec Charles Tillon que postérieurement à 1972. Et que par conséquent ce qu'écrivit à la prétendue date du 13 février 1972 Hoxha ne pouvait être que la transposition farfelue d'informations qu'il avait reçues bien au-delà de cette année. Un mensonge évident.
De toutes façons, Tillon avait eu maille à partir fort éprouvante avec les dirigeants du Parti communiste français qui l'avaient exclu nullement sur l'accusation d'être un «anti-stalinien » ou un «défenseur de Tito » , mais sous l'accusation de fractionnisme avec André Marty.
En réalité il s'agissait d'une vengeance de membres de la direction du Parti qui n'avaient jamais participé à la Résistance et encore moins à la lutte armée contre les occupants nazis. Alors que Charles Tillon avait été le chef d'État-major des F.T.P., c'est-à-dire des combattants de la Résistance en général encadré par des communistes véritables.
Hoxha ne respectait pas l'ancien commandant en chef des Résistants communistes français.
J'eus l'occasion de défendre Charles Tillon auprès des dirigeants chinois quand Deng Siao ping, mal informé, reprit publiquement à son endroit l'accusation perfide d'avoir été le responsable des bombardements sur le Constantinois au moment des massacres colonialistes du 8 mai 1945. Le Comité central du Parti communiste chinois prit en considération le démenti et les précisions que je lui adressai à ce sujet.
Je possède tout un dossier de ma correspondance avec Charles Tillon qui était entré en relations avec les camarades du PCMLF de Bretagne et leur avait accordé une interview. Je ne dis pas que l'ancien mutin de la Mer noire n'a jamais connu des interrogations et des hésitations dans ses analyses après son exclusion ignominieuse du P.C.F., mais j'affirme que rien dans son comportement de prolétaire, de militant, de dirigeant communiste et d'écrivain révolutionnaire n'autorisait Enver Hoxha à le diffamer tout en me diffamant moi-même.

Voilà pour le premier tome de « Réflexions sur la Chine » . Passons au second tome portant sur la période 1973-1977.
Dans le tome 2, les accusations lancées contre moi prirent une couleur nouvelle relevant de la plus pure fantaisie.
Sous la plume du leader infaillible Enver Hoxha, les dirigeants chinois étaient devenus des « trotskistes » . On aurait pu s'attendre à tout autre sorte de qualificatifs en «istes », mais vraiment celui là était fort imprévu.
Les véritables trotskistes ont dû s'en gausser longuement s'ils ont eu connaissance de ces élucubrations. Dans un texte publié aux pages 424 et 425, on pouvait lire : « ... C'est pourquoi les actuels dirigeants chinois jugeant la situation embarrassante, ont entrepris une attaque hostile trotskiste contre notre parti derrière son dos. Ils ont appelé à Pékin, un à un, des représentants des partis communistes marxistes-léninistes, depuis ceux de l'Australien Hill et du Français Jacques Jurquet jusqu'à ceux d'Amérique latine... »
À la page 463, dans un article intitulé « L'avocat charlatan (il s'agissait ici du Polonais Kazimierz Mihal) de la ligne pourrie chinoise » , on pouvait encore lire ce paragraphe succulent : « De grands renégats comme Tito, Khrouchtchev et Mao, puis aussi de petits comme Mijal, Hill et Jurquet, surgissent immanquablement aux détours du mouvement révolutionnaire marxiste-léniniste, mais ces renégats, de quelque acabit qu'ils soient, seront tous démasqués, discrédités, et ils finiront, comme ont fini leurs prédécesseurs, dans la poubelle de l'histoire... »

Quelle triste confusion chez un homme en qui j'avais naguère placé ma confiance.
Enfin, sous le titre « La Chine cherche à jouer le rôle du vieux de la montagne » , le 23 juin 1977, Hoxha écrivait encore : « Les envoyés de l'agence de presse chinoise en Europe et les laquais des Chinois, en particulier le trotskiste français Jurquet ainsi que les éléments de « Rote Fahne » en Allemagne, se montrent les plus actifs pour promouvoir la ligne traîtresse de... »
Je n'ai pas lu toutes les éblouissantes réflexions sur la Chine de l'idéologue albanais qui prétendait jouer un rôle dirigeant sur le plan international, mais sincèrement ces quelques perles me suffisent pour donner une idée sérieuse de son idéologie et de ses talents politiques.
Je plains sincèrement son peuple, ainsi que les hommes et les femmes qui lui accordèrent longtemps une confiance inflexible comme celle que moi-même j'ai accordée longtemps à mon Parti, le Parti communiste français, avant de prendre conscience des mensonges et des trahisons dont se rendaient coupables certains de ses dirigeants.

À l'époque où j'eus connaissance du long paragraphe concernant mes relations avec Charles Tillon ou Jean-Pierre Chabrol, relations d'ailleurs plus imaginées que réelles, je rédigeai, le 31 juillet 1979, un texte détaillé pour réfuter point par point toutes ces âneries et le fis diffuser dans les cellules du PCMLF.

C'est le peuple albanais, influencé par des pressions américaines et capitalistes occidentales qui a rejeté le groupe qui s'auto-proclamait communiste, prétendait exercer une dictature du prolétariat alors qu'il n'exerçait qu'une dictature sur le prolétariat.
Malheureusement cette fin lamentable a pris le caractère d'une contre-révolution blanche et terroriste. Il eut pu en être différemment si les dirigeants du Parti du Travail d'Albanie avaient bénéficié de la confiance profonde et durable des masses populaires de leur pays.

Post-scriptum : ce passage a été rédigé avant la crise des Balkans de1999 et l'agression de l'OTAN contre la Yougoslavie, soutenue sous couvert d'U. C.K., par des Albanais fascistes et xénophobes du Kosovo et d'Albanie.

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