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 Arrestation de Cesare Battisti

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   Posté le 22-03-2007 à 10:34:44   Voir le profil de Paria (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Paria   

Battisti, fugitif à répétition

Juin 1979 : Cesare Battisti, membre de l'organisation d'extrême gauche des "Prolétaires armés pour le communisme" est arrêté dans le cadre de l'enquête sur quatre assassinats en 1978-1979, dont celui d'un bijoutier milanais et d'une série de cambriolages.

Octobre 1981 : Il s'évade de la prison romaine de Frosinone avant de se réfugier au Mexique pour huit ans de clandestinité. Il rencontre le sous-commandant Marcos.

1985 : Le président François Mitterrand prend l'engagement de ne pas extrader les anciens militants d'extrême gauche à condition qu'ils renoncent à la violence. Battisti bénéficie de cette "jurisprudence Mitterrand" comme une centaine d'activistes ou de sympathisants réfugiés dans l'Hexagone.

1990 : Cesare Battisti s'installe à Paris où il vit au grand jour. Titulaire d'un titre de séjour obtenu rapidement, Battisti, père de deux filles, entame une carrière d'auteur de romans noirs. Concierge dans le 9è arrondissement pour assurer ses fins de mois, il publie une douzaine de titres.

1993 : La justice italienne le condamne à la réclusion criminelle à perpétuité par contumace pour quatre "homicides aggravés".

2002 : En mars, le ministre italien de la Justice accuse la France d'être "un sanctuaire de terroristes". Battisti explique à l'AFP que "la France était le seul pays au monde où une existence officielle était possible". En août, une première extradition frappe l'un des bénéficiaires de la "jurisprudence Mitterrand", Paolo Persichetti.

Février 2004 : C'est au tour de Cesare Battisti d'être sous le coup d'une procédure d'extradition vers l'Italie. Il est arrêté le 10 février, puis remis en liberté sous contrôle judiciaire.

Juillet 2004 : Jacques Chirac déclare qu'"il est de notre devoir de répondre favorablement à une demande d'extradition."

Août 2004 : Cesare Battisti entre de nouveau dans la clandestinité, juste après l'arrêt autorisant son extradition, rendu le 30 juin et alors suspendu à un recours en cassation.

Mars 2005 : Le Conseil d'Etat porte un coup fatal à la "jurisprudence Mitterrand" estimant que les propos de l'ancien président socialiste constituaient de simples déclarations d'intention (...) dépourvues d'effet de droit".

Avril 2006 : Dans un livre publié il y a un an, Ma Cavale, Cesare Battisti réaffirme être la victime d'un complot politico-judiciaire. "Je suis coupable, comme je l'ai dit souvent, d'avoir participé à un groupe armé subversif et d'avoir porté des armes. Je n'ai jamais tiré sur personne", écrivait-il.

Six mois plus tard, un Italien, devenu tétraplégique après un attentat attribué à Battisti en 1979, sort lui aussi un livre pour rappeler le coût humain du terrorisme d'extrême gauche dans l'Italie des "années de plomb". Il exprimait aussi sa "stupeur" devant le mouvement de solidarité de nombreux écrivains français pour Battisti.

Mars 2007 : Cesare Battisti est arrêté au Brésil. Il risque désormais d'être extradé vers la France ou l'Italie. Reste que la procédure d'extradition peut prendre six mois, a expliqué Interpol. Un délai qu'il devrait passer en détention.
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   Posté le 22-03-2007 à 10:36:05   Voir le profil de Paria (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Paria   

Cesare Battisti broyé par les mensonges,
par Maxime Vivas

Arrêté ce dimanche au Brésil, mon ami l’écrivain Cesare Battisti est devenu, à son corps défendant, un élément de la campagne électorale de Sarkozy.

Cesare Battisti, militant en 1977 d’un éphémère mouvement Prolétaires Armés pour le Communisme » (PAC) a d’abord été arrêté en Italie en 1979. Il s’est évadé en 1981, a vécu pacifiquement au Mexique, est venu en France en 1991, attiré par la « Doctrine Mitterrand » confirmée par un jugement à son arrivée sur notre sol, puis par un autre jugement et encore par le Premier ministre Lionel Jospin. Notre loi et la parole de la France l’avaient dit : il ne serait pas extradé.

La presse menteuse (et/ou paresseuse) affirme que François Mitterrand accorda l’asile aux seuls exilés « qui n’ont pas commis de crimes de sang ».

C’est faux. Sa déclaration solennelle devant le 65eme congrès de la Ligue des Droits de l’Homme, le 20 avril 1985 ne reprend cette nuance initiale qui figurait dans une première déclaration (22 février 1985). Pourquoi ? Parce que le pouvoir de Berlusconi qualifiait d’assassins tous les militants de gauche qui avaient appartenu à un mouvement armé pendant les années de plomb, ces années où les factieux, dont aucun n’est en prison, même pas ceux qui ont avoué, faisaient sauter la gare de Bologne avec ses voyageurs dedans. La « Doctrine Mitterrand » posait l’unique condition de renoncement à toute violence.

Puis, en février 2004, la France emprisonne Battisti alors même que la décision de sa naturalisation est sur le point d’être signée. Le combat des amis de l’écrivain pour s’opposer à la menace d’extradition a été soutenu très rapidement par 20 000 signatures, par une partie de la presse française, par des élus et par Attac qui a publié un communiqué.

Un revirement s’est manifesté ensuite, l’opinion étant troublée par une avalanche d’informations fausses, tronquées, à sens unique. Ainsi, Le Monde qui soutint Battisti s’est mis (avec Le Figaro, Marianne, etc.) à ouvrir généreusement ses colonnes à ceux qui le traitaient d’impitoyable assassin. Le quotidien vespéral s’est même excusé d’avoir subi « l’influence des intellectuels parisiens. » Au plus haut niveau de l’Etat, on faisait savoir la volonté d’extrader.

La formidable campagne d’intox puisait dans les informations de politiciens italiens soucieux de se refaire une virginité légaliste (à « droiche et à gaute »), des mouvements fascistes, des juges investis dans la répression (et cléments envers les factieux qui se livrèrent à de sanglants attentats).

Un des partisans de l’extradition le plus médiatisé en Italie, celui qui clame le plus fort qu’elle est justifiée, celui dont nos journaux reprennent les informations, se nomme Armando Spataro. On oublia de nous dire qu’il était le substitut du procureur représentant l’accusation contre Battisti.

C’est dans ce contexte d’hallali que, profitant d’une libération provisoire, Battisti a choisi la clandestinité et un nouvel exil.

Quelques exemples de désinformations :

Battisti est l’ex-dirigeant du mouvement des « Prolétaires Armés pour le Communisme » (PAC).
Faux !
Il fut un de ses plus jeunes militants de base, avant de le quitter pour désaccord sur les méthodes violentes, ce qui l’opposa à un des dirigeants qui fut ensuite le principal témoin à charge contre lui.

Lors d’une action armée, Battisti a tiré sur un enfant de 13 ans, depuis paraplégique (les télés italiennes et françaises l’exhibent, les journaux le disent « tétraplégique »).
Faux !
Le jour du drame, il est prouvé que Battisti n’était pas là. Il est également prouvé que la balle a été accidentellement tirée par le père de la victime. La justice italienne ne le conteste pas.

Les témoins oculaires abondent contre Battisti ?
Faux.
Pas un seul n’a pu être produit parmi les dizaines qui ont assisté à des actes de violence impliquant le PAC. Battisti présente pourtant une particularité physique qui aurait dû le faire immanquablement remarquer : sa très petit taille.

Il a eu droit à un procès équitable dans le respect de la Constitution et des droits de la défense.
Faux.
Il a été condamné à la prison à vie en son absence et à son insu, sans possibilité d’être rejugé (ce qu’il réclame), non pas sur preuves, ni sur témoignages directs, mais sur les dires d’un « repenti » (quiconque dénonce quelqu’un bénéficie de clémence). La Justice Italienne, dénoncée en cela par la Cour Européenne de Justice, ne prévoit pas de second procès après un jugement par contumace.

Il est prouvé qu’il a tué ?
Faux !
Il a toujours nié. Les seules charges sont les aveux d’un repenti (libre aujourd’hui) qui a chargé un ex-camarade dont il pensait qu’il ne risquait rien du fait de son exil au Mexique.

La parole des repentis est fiable.
Faux !
Et pas seulement pour les raisons déjà évoquées. Dans un livre publié chez Viviane Hamy (La vérité sur Cesare Battisti), Fred Vargas qui anime son Comité de Soutien national raconte sur des pages entières les tortures dont furent victimes les « repentis » pour les aider à charger leurs camarades. Amnesty International s’est exprimé maintes fois contre la violation des droits humains dans ces circonstances.

Battisti a fuit la Justice.
Faux
. C’est la Justice versatile qui le fuit.

La Justice condamne tous les actes de violence.
Faux !
Les activistes de droite, et notamment ceux qui ont déposé une bombe dans la gare de Bologne (80 morts), sont libres en Italie alors qu’ils ont avoué leur crime. Notons qu’il en est de même en France pour les activistes de l’OAS, en vertu du principe selon lequel, un tiers de siècle après des périodes de "guerre civile larvée", il ne faut pas rouvrir les plaies.

Battisti, est un terroriste.
Faux !
Attiré en France par la promesse de ne pas être livré à l’Italie ("Doctrine Mitterrand" ) il a abandonné toute action politique, fondé une famille, s’est reconverti dans l’écriture de romans. Dans ses débats et conférences, dans ses rencontres avec les jeunes, il prônait la non violence ; il exhortait son auditoire à choisir d’autres voies d’action politique que celle qui s’était imposée à des milliers de jeunes italiens généreux devant un fascisme ambiant qui gangrenait leur pays.

Cesare Battisti faisait plus pour la paix civile en France que le boutefeu au Karcher qui se sert aujourd’hui de lui pour se faire élire.

Maxime Vivas

Message édité le 22-03-2007 à 10:37:23 par Paria
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   Posté le 22-03-2007 à 10:39:05   Voir le profil de Paria (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Paria   

Cesare Battisti ou A la recherche de la justice perdue,
par Fred Varga.

15 février 2006

MÉMOIRE EN DÉFENSE

La Règle du Jeu, n° 30, janvier 2006.

« Merde, Fred, je n’ai pas tué, je n’irai pas en prison. »


Je pourrais trouver une phrase plus délicate ou complexe pour aborder l’affaire Battisti. Mais ce sont ces mots de Cesare, prononcés un mois avant sa fuite, qui me restent le plus vivement en mémoire.

Quinze jours plus tôt, le 30 juin 2004, la Cour d’appel de Paris avait rendu son arrêt : favorable à son extradition vers l’Italie, c’est-à-dire à son emprisonnement à perpétuité sans autre forme de procès. Pendant la lecture du verdict, le président de la Cour n’osa pas lever une fois les yeux vers Battisti. C’était il y a un an et demi.

Le choc, la stupeur, occupèrent les deux jours suivants. Puis je vis Cesare sombrer dans une sorte d’inextinguible fatigue, saisi par l’apathie, l’isolement, yeux rougis et sourire fixe. Un mort-vivant que nous essayions de faire manger, boire, espérer. La tentation du suicide aspirait ses pensées, déposait une marque rigide sur son visage. Ou celle, un soir, du renoncement : « Qu’ils me prennent, qu’ils m’emmènent. J’aurai quand même vécu cinquante ans. » Nous le surveillions de près, cherchant quelques restes de braises sur lesquels souffler.

Et puis soudain cette exclamation, une nuit de juillet, après qu’il eut déambulé sous mes yeux, fébrile, bras serrés sur le ventre. « Merde, Fred, je n’ai pas tué, je n’irai pas en prison. »


Ces mots, je ne les oublie jamais.

Nous sommes peu à le soutenir. A avoir exploré sa vie et fouillé son dossier, à avoir scruté les « raisons d’Etat » qui transformèrent un être humain en monnaie d’échange, dans un marché passé entre l’Italie et France. « Cavernes du pouvoir », dit-on, si froides et sombres qu’on y reste effaré, dont les simples citoyens, comme moi, ne peuvent apercevoir que les abords et que l’Histoire, un jour, dira dans leur entier. Nous sommes peu à connaître la vérité sur son passé, sur les procès italiens, sur son innocence, sur le viol de la justice en France. Sur les raisons de la propagande, sur les faux documents.

Pour le gouvernement français, le travail est achevé et la porte peut se refermer sur Cesare Battisti dans le calme et l’oubli. L’affaire s’efface dans les mémoires, elle appartient au passé.

Pour moi, pour nous, elle reste béante, avec deux plaies ouvertes : un homme qui survit dans la solitude du fugitif, une justice française mise en morceaux. L’affaire Battisti est un drame individuel en même temps qu’un cas emblématique de dérive politique : de ces moments cauchemardesques où le pouvoir engloutit sous nos yeux la justice. « Opération Battisti » serait une manière plus exacte de nommer cette affaire.

***




L’Opération Battisti eut dû passer inaperçue en France. En septembre 2002, le ministre de la justice italien, Roberto Castelli, du parti séparatiste et xénophobe de la Ligue du Nord, confia à son confrère français, Dominique Perben, une liste d’une quinzaine d’anciens réfugiés, rescapés de l’insurrection italienne des années 70. Pourquoi, vingt-cinq après les faits ?

Il est bien difficile, quand l’histoire est fraîche et encore scellée, de connaître ses ressorts souterrains. On ne peut rien affirmer des raisons et des termes de l’accord franco-italien, mais seulement esquisser quelques conjectures.

A l’époque dite des « années de plomb », Silvio Berlusconi avait appartenu à la célèbre Loge P2, responsable de plusieurs projets de coups d’Etat. Cette extension secrète de la franc-maçonnerie italienne, qui comptait au moins 963 frères, fut déclarée illégale dans les années 80. Mais la requête du Cavaliere auprès de la France n’était pas l’effet retard d’une haine rancie de combattant, ni ne répondait à un brusque désir de justice punitive, si longtemps après les événements. En revanche, cette demande générait une forte adhésion politique autour de lui, à un moment où la fragilité de ses alliances se faisait menaçante. La saisie de quelques anciens activistes revêtait une haute valeur consensuelle et électorale, si obsolètes soient ces vieux insurgés. Elle permettait l’exploit rare de satisfaire l’extrême droite de la coalition gouvernementale, mais aussi le centre gauche (DS), principalement issu de l’ex-parti communiste, qui avait été en charge de la répression judiciaire de l’époque. En même temps qu’elle avait le pouvoir de resserrer, autour d’une angoisse collective « anti-terroriste », une opinion publique houleuse, très divisée sur l’engagement italien en Irak. Enfin, ce cadeau offert aux magistrats impliqués dans les procès des années de plomb, toujours en exercice, pouvait laisser espérer à S. Berlusconi une modération dans les nombreuses poursuites judiciaires dont il faisait l’objet.

Parce qu’il fut tant parlé de terrorisme au cours de l’affaire Battisti, et sans me lancer dans une exégèse du terme ni une histoire des années de plomb italiennes, il est nécessaire de préciser que la violence fut alors partagée par tous les camps : on a beaucoup lu l’an dernier sur les homicides commis par l’extrême gauche (128 morts), mais on ne rappela pas les dizaines d’attentats à la bombe commis par l’extrême droite, dont un bon nombre fut commandité par une partie du gouvernement (243 morts). Le plus fameux, connu des Français, est le massacre de la Piazza Fontana à Milan, en 1969. Il agit comme un détonateur et ouvrit une ère de onze années de chaos, marqués par 12 690 épisodes de violence, suivie par une décennie de jugements peu ordinaires. Ceci pour dire, si l’on choisit le terme de « terrorisme », qu’il y eut un terrorisme d’extrême gauche, un terrorisme d’extrême droite, et un terrorisme partiel d’Etat, mêlés et se répondant les uns aux autres. Ce pourquoi le ministre de l’Intérieur de l’époque, Francesco Cossiga, devenu plus tard président, déclara que l’Italie avait connu une sorte de « guerre civile de basse intensité. »




En tête de la liste que R. Castelli remit au Garde des Seaux D. Perben, à une date emblématiquement choisie -un 11 septembre- figurait Cesare Battisti : cet écrivain, inlassable bavard sur l’histoire des années de plomb, mais aussi sur le Cavaliere et ses liens avec la mafia, indisposait certains membres du gouvernement. On commencerait donc par lui.

Du côté français, cette promesse d’extradition pesait très lourd : elle obligeait le gouvernement à rompre une parole d’Etat et à ignorer ses lois.

Le cas de Battisti était en effet épineux : le 29 mai 1991, la justice française l’avait déclaré non extradable par deux arrêts. Décision définitive, puisqu’aucun fait nouveau n’était intervenu depuis. Pour l’extrader, il fallait donc briser « l’autorité de la chose jugée », principe de droit fondamental. En outre, Battisti avait été condamné à la perpétuité en Italie en son absence, alors qu’il était exilé au Mexique. Il était donc un condamné contumace. Et la loi française -comme celle de tous les pays d’Europe, Italie exceptée- ne permet pas d’emprisonner un condamné contumace sans qu’il ait droit à un nouveau procès en sa présence, afin de s’expliquer devant ses juges.

Passer outre de tels obstacles ne rapportait rien à la France. A moins qu’on ne la paie, politiquement et financièrement. Deux termes du marché furent publiés en Italie : l’accord pour le TGV Lyon-Turin et une commande d’Airbus, la plus importante depuis 1991. On note aussi la promesse de l’Italie de ratifier le futur Traité constitutionnel européen -jusqu’alors rétive pour des raisons religieuses. Enfin, on ne peut ignorer que la poussée de Silvio Berlusconi fut décisive pour permettre à la France d’obtenir l’attribution du site nucléaire ITER à Cadarache. Ces largesses soudaines de l’Italie envers la France ne sont peut-être qu’une partie visible de l’iceberg. Leur coïncidence permet de peser l’ampleur de la probable tractation. Dans ce marché, une vie humaine était négociée à l’égal d’un bien matériel.

Si chacun des deux pays trouvait ainsi son compte, il n’y avait pas en outre à redouter que les Français s’émeuvent ni même s’aperçoivent de la disparition de quelques Italiens. Mais -et c’est peut-être un trait tempéramental à mettre au crédit de ce pays- ils s’en émurent, précisément, et dès le premier jour où Battisti fut incarcéré à la prison de la Santé, le 10 février 2004. Le mouvement de contestation s’étendit vigoureusement pendant le mois suivant, gagnant le pays tout entier, soutenu par les « intellectuels de gauche » qui allaient être tant décriés par la suite. C’est cette mobilisation, grain de sable inattendu dans l’engrenage, qui transforma l’Opération Battisti en l’Affaire Battisti.

En effet, la réaction nationale imprévue était embarrassante, ouvrant des boîtes de Pandore au contenu menaçant : pour l’Italie, elle faisait ressurgir les spectres enfouis des années de plomb, les tribunaux d’exception, les tortures, les condamnations d’Amnesty International, les exécutions sommaires, le rôle des magistrats. Pour la France, elle braquait les projecteurs sur le viol délibéré des lois. Il était impérieux que cesse la protestation. Pour ce faire, il n’y avait -et il n’y a jamais eu- qu’un seul moyen : la propagande.

Elle fut lancée début mars, conjointement en France et en Italie, avec une puissance et des moyens impressionnants, atteignant de rares niveaux de violence. Un flot d’accusations et de haine déferla dans les médias, seul capable de détourner l’opinion publique de sa lucidité initiale. Pratique ancienne comme le monde et que l’on nomme « système de diversion ». Chaque jour et sans relâche, pendant trois mois et demi, la propagande martela les esprits, avec une démesure qui révélait l’importance des enjeux.

L’objectif fut atteint pleinement : on oublia la parole d’Etat et la loi, on détesta Battisti avec ferveur, un inconnu dont nul ne se souciait trois mois plus tôt, et son extradition fut accueillie dans la satisfaction générale. Tandis que, quelques jours plus tard, Cesare dirait, dans un sursaut d’espoir : « Je n’ai pas tué, je n’irai pas en prison. »


Il y avait là quelque chose du bûcher médiéval.


Il y avait là quelque chose de l’affaire Dreyfus.





En mars 2004, le mouvement en faveur de Battisti résistait encore. La propagande passa au seuil supérieur et cibla son attaque sur l’homme, qu’elle diabolisa en un temps record. La tactique et le vocabulaire utilisés empruntèrent aux grandes lignes primaires et classiques dont l’Histoire a fourni tant de détestables exemples. La télévision italienne, aux mains de Silvio Berlusconi, convoqua des membres des familles des victimes, contre le versement d’une indemnité. Particulièrement, elle passa en boucle l’image du fils de Torregiani, blessé à l’âge de treize ans dans un attentat en 1979, et demeuré paraplégique. Le tribunal italien avait reconnu que l’enfant avait été touché par une balle de son père et que Battisti n’était pas sur les lieux. Néanmoins, les médias italiens n’hésitèrent pas à désigner le jeune garçon d’alors comme une « victime de Battisti ». La presse française enchaîna, reproduisit cette image (Le Figaro), et présenta les choses de telle sorte que les Français furent tous convaincus que Battisti avait tiré sur un enfant.

Ce fut le journal Le Monde qui ouvrit une voie royale à la propagande, en faisant brusquement volte-face le 15 mars. Offrant ses colonnes aux plumes italiennes les plus venimeuses, la campagne du grand « quotidien sérieux » français dévasta l’opinion publique en deux semaines, avec des arguments simples, féroces et mensongers. Avec l’engagement du Monde, la principale digue était rompue. Presque tous les médias l’accompagnèrent dans un même élan, radios, télévisions, hebdomadaires, quotidiens. Figuraient en tête à ses côtés le Figaro, L’Express, La Croix, particulièrement virulents, mais aussi des journaux dits « de gauche » tel le Nouvel Observateur, ou « critiques » comme Marianne. Ne résistèrent dans ce flot que Libération, L’Humanité, Elle, La Vie catholique, et Paris-Match. Le Point, quant à lui, permit à Bernard-Henri Lévy de faire entendre sa voix.

Cet assaut transforma Cesare Battisti en un monstre authentique, auteur de quatre homicides, symbole d’un mal à extirper coûte que coûte, qualifié de « sanguinaire », de « sadique », de « tueur de sang froid » « dansant autour de ses victimes ». L’état d’esprit du Front national, qui résumait l’affaire par le slogan « Une crapule sanglante défendue par des crétins », affleurait dans presque toute la presse. Selon un mécanisme lui aussi classique, le choix du vocabulaire permit de déshumaniser Battisti : il n’eut plus un visage mais une « gueule », un « faciès », il ne fut plus un homme mais un « personnage », « sans aucune épaisseur humaine » précisa même un fidèle de Berlusconi, dans Il Foglio.

Plus efficace que tout échange d’idées, la diabolisation fit son œuvre à grande vitesse, prenant l’opinion publique de court, l’empêchant de s’interroger sur la vérité de sa culpabilité. Les défenseurs de Battisti furent diabolisés à leur tour, de la manière la plus sotte et sommaire, présentés en vrac comme des « intellectuels de gauche » aveugles et abrutis, ignorants et défenseurs d’assassin, éventuellement complaisants pour le sang versé « au nom de la gauche ». Beaucoup refluèrent dans la crainte, peu restèrent debout. Une contre-offensive de la défense fut rendue impraticable : Le Monde et Le Nouvel Observateur refusèrent de publier les articles qui leur furent proposés.




Parmi les plus ardents attaquants figuraient des personnalités italiennes de renom, tels Armando Spataro et Luciano Violante, l’un procureur adjoint à Milan et l’autre chef du groupe de centre gauche (DS) à l’Assemblée. Mais jamais la presse ne précisa leur véritable rôle à l’époque des années de plomb : le premier était personnellement impliqué dans le destin de Battisti, ayant fait incarcérer ses avocats en 1979 et ayant instruit en son absence ses procès, entachés par l’utilisation des « repentis » et par de nombreuses tortures ; le second, ex-membre du PCI, avait été l’un des magistrats les plus déterminés lors de la répression judiciaire, l’un des trois artisans des « lois spéciales ». Des hommes qui n’avaient aucun intérêt à ce que l’innocence de Cesare soit reconnue. Ils ne ménagèrent pas leur peine et leurs attaques firent de considérables dégâts de part et d’autre des Alpes.

Durant ce temps, trois nouveaux juges étaient opportunément nommés à la Cour d’appel de Paris, qui devait statuer sur le cas le 30 juin. L’opinion publique était conquise, et les structures en place.




La fureur de cette propagande eut écrasé n’importe quel homme et Battisti n’y résista pas mieux qu’un autre. Je le vis plusieurs fois pleurer à la lecture de la presse, et partir pour qu’on ne voie pas ses larmes. Il tentait de s’en protéger, avec une manière très révélatrice de commenter les articles, parlant de lui-même à la troisième personne : « Ils disent que Battisti est un monstre », « Ils disent que Battisti est un mangeur d’enfants ».

Cet usage inconscient de la troisième personne m’intriguait. Voici ce qu’il en dit, dans un témoignage vidéo recueilli après l’arrêt d’extradition, en juillet 2004 (je conserve ici les italianismes de son langage parlé) : « C’est-à-dire que, quand ça m’est arrivé, moi, je n’y croyais pas. Je ne me rendais pas compte. Je me suis dit : ce n’est pas possible. Et puis tout ce qui est arrivé après, cet acharnement et cette intoxication, et cette désinformation qui m’ont représenté comme un vrai monstre, comme si j’avais commis les actes les plus abominables du monde [...], c’était... c’était tellement grand qu’on ne pouvait pas y croire. [...] Je crois que jusqu’à l’arrêt, presque, le 30 juin, j’ai vraiment parlé... j’ai parlé de moi en troisième personne. Comme si c’était quelqu’un d’autre. [...] D’ailleurs, c’est inévitable. Je veux dire, si vraiment je me mets dans la peau de cette personne-là, telle quelle, comme on la représente, je peux pas tenir le coup. C’est tout. C’est pour cela que je ne peux pas parler de ce Cesare Battisti tel quel, comme ils l’ont construit, comme si c’était moi. Moi, je me reconnais pas du tout là-dedans. Je ne suis pas cela. »

Il y avait « Battisti », et il y avait lui. Si Cesare Battisti n’est pas le monstre décrit par la presse, qui est-il ?

Les menaces du Bloc Identaire, groupuscule d’extrême droite très offensif, l’avaient contraint à déménager. Je lui avais proposé comme refuge une petite chambre d’étudiant dans ma rue. Je le voyais donc souvent.




Contrairement à ce qui fut dit dans la presse, Cesare Battisti n’a rien d’un froid. C’est un extraverti, très « italien », pourrait-on dire sommairement : bavard, chaleureux, rieur, émotif, mais discret, anxieux. Peut-être plus rieur qu’à son ordinaire à la période de détresse où je le connus, tant il faisait d’efforts pour que ce climat de plomb ne nous entraîne pas tous dans son ombre. Emporté aussi, obstiné, ne sachant pas mâcher ses mots ni son indignation, ce qui ne l’aida pas dans sa défense. Spontané et franc jusqu’à la gaffe, intelligent et rapide, mais inapte aux astuces de la mondanité. Indéniablement sympathique, attentif aux autres, concerné par leurs moindres soucis. Drôle de combattant, que cet homme sensible et prévenant, épris de ses deux filles et attaché aux fleurs. Il allait et venait sans cesse avec des bouquets à offrir pour ses amis, hommes ou femmes, ce qui représentait un sérieux trafic.

Durant le calvaire de la propagande, son sens de l’humour, qui allait des ricochets les plus fins à des farces d’enfant, et sa passion de la cuisine, furent deux de ses secours essentiels. Disposer des piments à sécher sur le sol de la cour ou planter du basilic pouvait absorber toute son attention. En bon Italien, Cesare ne plaisantait pas avec la nourriture, et j’ai beaucoup exploité ses talents de cuisinier. Sans trop m’en faire, car il aimait cela. Il se ruait en courses et en cuisine sitôt que des amis venaient dîner. Se concentrer à fond dans la préparation d’un plat, tout oublier pour la tentation d’une plaisanterie, tout effacer dans un long rire. Cette vitalité tantôt heureuse tantôt nerveuse ne le quitta qu’après le verdict d’extradition. Nous prîmes alors le relais, moi, ma sœur et les amis, pour le distraire et le nourrir.

Je ne raconte pas ces petits faits pour le plaisir de quelques souvenirs, mais pour esquisser l’homme pour ceux qui n’ont disposé que du portrait des médias. Je n’essaie pas non plus de faire de Battisti un « ange », qu’il n’était pas, ce qu’il admet bien volontiers. Ce n’est pas un modéré, ni un prudent, ni un théoricien placide. Il se lança à fond dans la bagarre des années 70, croyant à quelque monde meilleur, et fit les quatre cents coups durant l’insurrection. Mais il est à mille lieues du froid calculateur décrit par les médias, tant les capacités d’indifférence, de distanciation et de domination lui font défaut. Cesare n’est certes ni calme, ni craintif, ni souple. Je l’ai vu souvent s’irriter, s’inquiéter, s’énerver. Vif, épidermique parfois, facilement choqué ou blessé, jamais blessant.

Quand je revins en septembre dans la pièce où il avait passé un court temps de sa vie, restaient ses ustensiles de cuisine, ses affaires proprement pliées dans les tiroirs, les piments séchés dans la courette, et un bouquet. Il avait fui en mon absence, prenant soin auparavant de faire le ménage à fond, balayer, laver, ranger, et laisser ce bouquet sur la table. Je tournai un moment dans la pièce, l’imaginant soucieux de me laisser les lieux impeccables, cherchant des fleurs adaptées à la circonstance -modestes et blanches- alors que la pire des angoisses devait le talonner. Cesare ne s’était pas « enfui comme un voleur », il était parti comme un gentleman. Les fleurs avaient séché mais elles étaient restées intactes. J’en coupai une avant de les jeter. Je l’ai toujours, coincée dans un livre, comme il se doit. Qu’elle le protège, dirais-je, si la superstition pouvait être de quelque utilité.




Bien que la question de l’innocence de Battisti ne fut pas le problème de la justice française, la propagande médiatique fit de sa culpabilité le thème central de sa campagne. Les quatre meurtres politiques qui lui sont attribués (deux exécutions directes, une complicité, un concours moral), commis en 1978 et 1979 sous le sigle des PAC (Prolétaires armés pour le communisme), furent ressassés dans la presse. Peu songèrent à les mettre en doute, car tel est l’écrasant pouvoir de la propagande. Outre la parole et le tempérament de Battisti, outre les éléments factuels que je détaillerai plus loin, deux faits s’opposent à cette accusation, et qui pèsent lourd.

Le premier est chronologique : Cesare Battisti avait renoncé à la lutte armée à l’époque où ces attentats furent commis.

Ce renoncement est daté, du jour où fut connu l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades Rouges, le 9 mai 1978, du jour où tout s’écroula pour lui. Paroles de Cesare sur cette secousse historique : « Le jour où on nous annonce la mort de Moro, c’était une douche glacée. Parce que... On n’y croyait pas. Ce n’est pas possible. [...] Et quand on voit vraiment Moro, on le voit à la télé dans la 4L dans la rue Caetani, eh bien c’est vraiment... Je crois que l’Italie entière, ou du moins cette Italie qui croyait à ce mouvement insurrectionnel, s’est arrêtée de respirer. Parce que c’était la fin. Et ça, c’était clair. La mort de Moro, c’était la fin de tout. [...] C’était clair qu’elle était ressentie, en dehors des Brigades rouges, comme une calamité [...]. Une page tournée. Et plus rien ne sera comme avant. Voilà. C’était ressenti comme ça. Moi, à l’époque, j’étais, bien sûr... je croyais pas quand ils ont annoncé qu’ils avaient tué Aldo Moro. Je voulais pas y croire. Je me disais : ça, c’est une... C’est trop con, c’est pas possible. » (enregistrement vidéo, juillet 2004). Ce jour, Battisti lâcha l’idée de la lutte armée, et les discussions sur la poursuite du conflit s’engagèrent dans toutes les organisations. En opposition radicale sur ce point avec le chef des PAC, Battisti quitta le groupe avec de nombreux autres membres vers la fin de l’année 1978, entrant alors en clandestinité inactive.

Le second fait tient au statut de celui qui l’accusa, en son absence et sans une seule preuve, de la presque totalité des actes commis par les PAC : Pietro Mutti, fondateur et chef du groupe, pluri-meurtrier qui se constitua « repenti », et négocia sa liberté avec le tribunal contre des dizaines d’accusations.

Enfin, exilé au Mexique dans les années 80, Battisti ne s’informa pas des procès pour homicides qui avaient cours contre lui en Italie, pour la simple raison que, n’ayant pas tué, il ne pouvait se figurer l’existence de tels procès. La justice française utilisa trois lettres de Battisti pour prouver au contraire qu’il suivait les procédures et se soustrayait volontairement à la justice. Ces trois lettres sont des faux. Elles sont à l’affaire Battisti ce que fut le « bordereau bleu », de fameuse mémoire, à l’affaire Dreyfus.

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Face à la tornade médiatique qui l’accablait, il eut été décisif que Battisti réponde, expose ces faits et clame son innocence. Au cours des années précédentes, il n’en avait jamais fait mystère auprès de sa famille et de ses amis. Mais à ce moment critique, il se tut. Son silence confirma sa culpabilité pour l’opinion publique. Etrange et suicidaire mutisme dont il me semble essentiel de dire aujourd’hui les causes.

Je me suis beaucoup affrontée avec Cesare sur ce sujet. Je l’exhortais sans cesse à dire son innocence avant qu’il ne soit trop tard, tandis que lui s’y refusait avec une obstination exaspérante. Aussi entêtés l’un que l’autre, nos discussions sur ce thème virèrent souvent à la bagarre de chiffonniers, ponctuées par les portes qui claquent. Je connais donc jusqu’à l’écœurement les raisons de son mutisme. Et j’échouai à le convaincre.

Cesare n’était pas le seul réfugié italien sur le sol français. Ils étaient une petite centaine, presque tous issus de l’extrême gauche ayant fui les procès et les incarcérations dans les années 80. Les avocats de Battisti, maîtres Terrel et de Felice étaient en charge de la défense de la plupart d’entre eux. Tous les réfugiés n’avaient pas la chance -si l’on peut dire- d’être, comme Battisti, contumace, innocent, et d’avoir été déclaré non extradable par la justice française. La stratégie des avocats, et avec eux celle d’un petit groupe de réfugiés, était simple, très compréhensible et honorable à sa manière : sauver Battisti grâce à son innocence brisait l’espoir d’une défense collective future. L’innocence ne pouvant être invoquée pour tous, il était donc interdit de la produire pour un seul, sauf à mettre tous les autres en péril. Cette stratégie commandait donc de s’en tenir aux seuls arguments de la parole d’Etat, du droit d’asile, de l’autorité de la chose jugée, et de la loi sur la contumace.

Cesare se trouvait donc confronté à un dilemme proprement cornélien : sauver sa vie en expliquant son innocence le faisait apparaître comme un « traître » à la cause collective, un « lâcheur » qui se désolidarisait des autres pour tirer seul son épingle du jeu. Se taire l’exposait au risque de la prison à vie. Mais la défense l’assurait sans cesse qu’il n’était pas menacé, puisque la justice était dans l’incapacité légale de l’extrader. La victoire étant certaine, à quoi bon mettre les autres en danger ? Parler était inutile, et moralement répréhensible.

Cesare y croyait. Comme il croyait à une certaine image de « la France » : écolier, il admirait le pays-phare des Lumières, le « pays des droits de l’homme ». Son rêve perdurait en grande partie à l’âge adulte. Selon lui, « la loi, en France, cela signifie quelque chose ». Il avait foi. Pas moi.




La pression fut lourde, je la connus aussi. Je reçus nombre d’injonctions me demandant de faire silence sur son innocence. Ainsi, un exemple entre cent, de ne pas écrire « condamné pour quatre homicides qu’il n’a pas commis » mais « condamné pour quatre homicides », sans un mot de plus. Les défenseurs de Cesare se divisèrent gravement sur ce point crucial de l’innocence : la dire, ou ne pas dire ? Beaucoup plus nombreux et influents étaient ceux qui avaient opté pour la stratégie du silence. Cesare répugnait -et je le comprends- à l’idée de « faire cavalier seul » en même temps qu’il croyait, au moins aux débuts, à la solidité de la justice française. Il choisit donc d’obéir et de se taire, se courbant sans répondre sous les accusations de la presse.

Mais il ne pouvait pas non plus reconnaître des crimes qu’il n’avait pas commis. Il se trouvait donc en grave porte-à-faux quand un journaliste lui demandait « Avez-vous tué ? ». Il opta pour une formule qui lui permettait de dire ni oui ni non : « Je ne reconnais pas ces faits. Mais j’assume une responsabilité collective », répondait-il en boucle comme un automate grincheux. De même choisit-il d’écrire dans Le Monde : « Cet homme, ce meurtrier, je ne le connais pas », tentant de faire comprendre son innocence sans la déclarer ouvertement. L’ambiguïté de ces formules le desservit, sa manière d’éluder le sujet confirmèrent les soupçons. « S’il était innocent », entendit-on, il l’aurait dit, tout simplement. » Mais nul ne savait quel tabou de plomb l’obligation de solidarité faisait alors peser sur lui, et surtout, en lui.

J’avais sur cette stratégie une idée tout autre : perdre Cesare ouvrirait la brèche et entraînerait la perte de tous les autres réfugiés à la suite. Sauver Cesare, y compris par son innocence, permettrait de rouvrir le débat sur la justice italienne des années de plomb, dont les terribles dérèglements avait fondé la doctrine Mitterrand. Je pensais en outre que la France n’oserait pas un second scandale de cette ampleur et que l’affaire Battisti sonnerait la fin des poursuites. Et c’est en effet ce qui se produisit.

D’autre part, la succession des illégalités et des exactions déjà commises dans cette affaire avaient ruiné en moi toute « confiance en la justice de mon pays ». La France était clairement déterminée à livrer Battisti à l’Italie, quelle que soit la loi.

Les premières étapes le disaient nettement. Quand le Garde des Sceaux avait demandé l’arrestation de Battisti, le Parquet avait refusé de donner suite en décembre 2003, au nom de la loi. Ce blocage fut contourné par une ruse aussi grossière qu’illégale. Deux faux furent préparés : une note blanche des RG attestant que Battisti avait été jugé « extradable », et une fausse plainte de voisinage. Les agents qui se déplacèrent pour cette plainte ne furent pas les policiers du secteur, comme c’eut été normal, mais les hommes de la division anti-terroriste. Quelques heures après, Battisti se trouvait incarcéré sous écrou extraditionnel et la Cour d’appel sommée de statuer à nouveau sur son extradition, avec des juges nouveaux. L’arrestation eut lieu quelques jours avant la parution de sa naturalisation française, qui fut annulée.

Ce coup de force, au parfum de dictature dans une république, montrait assez la détermination de l’Etat. Je n’espérais donc aucune droiture juridique de la France et je redoutais que la Cour ne trouve une argutie pour contourner notre impassable loi sur la contumace.




Je me souviens de l’invraisemblable audience du 12 mai 2004 à la Cour d’appel. Je me souviens du réquisitoire de l’avocate générale, Mme Petit-Leclair, et de ses arguments stupéfiants : « Je ne crois pas que la France soit un pays qu’il adore particulièrement et, s’il devait le quitter, cela ne représenterait pas un trouble insurmontable ». Le quitter, certes, mais pour la prison à vie, qui n’était pas, selon l’avocate générale, un « trouble insurmontable ». Le ministre de la Justice osa reprendre cet argument invraisemblable dans son mémoire devant le Conseil d’Etat : « ...étant au surplus observé que l’attachement du requérant à la France, où il ne séjourne que depuis septembre 1990, est purement circonstanciel [...] : ses véritables attaches étant situées au Mexique. » Où étions-nous ? Dans une cour de justice, avec des professionnels assermentés ? Ou bien en pleine mascarade ?

Je me souviens des juges s’endormant pendant la plaidoirie, de leurs visages vides de curiosité, de leurs yeux las qui savaient que la cause était entendue d’avance. De leur ennui, de leur distanciation, de leur gêne parfois, sous les regards baissés. Je n’avais pas d’illusion sur le verdict du 30 juin. Il tomba, couperet de la république en folie sur la tête d’un homme. Cesare ne réalisa l’ampleur du désastre que ce soir-là.

La Cour d’appel affirma dans son arrêt que Battisti avait été au courant des procès pour homicides en Italie et s’était soustrait à la justice : « Battisti était informé par ses avocats des développements de la procédure suivie contre lui en Italie » [...] il a « délibérément renoncé à comparaître ». C’est sur ce motif qu’elle l’exclut du droit des contumaces et prononça l’extradition. En juillet, Battisti changea sa défense et, après un long et douloureux débat intérieur, il se décida à parler. Sa déclaration d’innocence parut dans le Journal du Dimanche du 8 août : "Et je le répète : je n’ai jamais tué et je peux le dire, les yeux dans les yeux, aux parents des victimes, aux magistrats." Elle passa inaperçue, on ne le crut pas. Il était trop tard.

Je ne sais, rétrospectivement, si la connaissance de son innocence eut pu en quelque manière arrêter le mouvement de la machine d’Etat. Elle eut pu, en tout cas, mitiger la violence de l’opinion publique et rendre l’extradition autrement difficile.

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La surveillance policière s’était considérablement intensifiée autour de Battisti. Les médias qui taxèrent Cesare de « paranoïaque » ont tort : j’ai compté moi aussi, avec d’autres, le nombre de voitures, motos et agents à pied qui se relayaient sans l’ombre d’un doute à sa poursuite, et qui pouvaient atteindre la vingtaine par jour. Or il restait deux échéances judiciaires à passer avant l’extradition proprement dite : la Cour de Cassation et le Conseil d’Etat. Soit une attente de six mois à dix mois au bas mot. Comment la police allait-elle maintenir sa surveillance à ce rythme et à ce coût ? N’était-il pas plus simple de trouver un moyen d’incarcérer Battisti, sur une provocation ? Puis de le tenir en cellule en attendant son expulsion finale ?

L’Etat, me semblait-il, n’en était plus à se soucier de la légalité de ce type d’opération, et nous étions sur nos gardes. La provocation eut lieu le 14 août, élémentaire et même théâtrale, au commissariat où Cesare se rendait pour pointer tous les samedis depuis sa mise en liberté sous contrôle. Le policier de garde, un nouveau venu, déclencha une terrible scène de violence et d’insultes. Cesare parvint à garder l’apparence du calme tandis que les élus qui l’accompagnaient s’interposaient entre lui et le policier fou furieux. Ce jour-là, le projet que nous redoutions tant -une pré-incarcération avant terme- apparut en toute clarté. D’autant que le président Jacques Chirac, le 2 juillet, s’était permis de précéder l’avis de la Cour de cassation en se déclarant publiquement favorable à l’extradition. L’Etat abattait son jeu sans fard, les dés étaient donc jetés. Dans les jours qui suivirent, Cesare prit la fuite.

Le ministre de la justice condamna les arguments de ceux qui approuvaient la fuite de Battisti, les jugeant « particulièrement affligeants » et faisant preuve « d’irresponsabilité », car « en contestant les fondements du droit français, c’est la démocratie qu’on fragilise ». Ces semonces solennelles m’amusèrent beaucoup, tant le pays s’était donné du mal pour écraser la loi.

J’approuve cette fuite. Et tous ceux qui l’approuvent sont du côté de la raison et de la justice. « Je n’ai tué personne, je n’irai pas en prison ». La seule faute, le seul crime, était présentement du côté de l’Etat. Fuir dans l’attente qu’une vraie justice lui soit un jour rendue était l’unique issue qui s’imposait à Battisti, route d’espoir et solution de cauchemar pour un homme de cinquante ans laissant ses deux filles à Paris.

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Intervient ici un épisode bien digne d’un roman policier. Ce n’est que dans le mémoire déposé par le ministre de la justice devant le Conseil d’Etat que j’appris l’existence des trois documents, d’une importance capitale, qui servirent à nier la contumace de Battisti. C’est en s’appuyant sur ces documents, et sur nul autre, que le ministre de la justice, D. Perben, affirma que Battisti était informé de ses procès et avait délibérément refusé d’y comparaître.

Il s’agit de trois lettres, signées de Battisti, respectivement datées du 10 mai 1982, du 12 juillet 1982, et du 19 février 1990. Dans les deux premières, dont le texte est strictement identique, Battisti désigne à titre très général Me Pelazza et Me Fuga pour sa défense. Ces courriers sont adressés aux Parquets d’Udine et de Milan, qui commencent à diligenter les procédures pour les meurtres Santoro et Campagna. C’est en se fondant sur les adresses (parquets d’Udine et de Milan), et sur les dates de ces envois, que le ministre français affirme que ces mandats concernent assurément les procès pour homicides. La troisième lettre, prétendument envoyée du Mexique, est entièrement dactylographiée, fait qui n’est pas précisé par le ministre. Il détaille en revanche longuement son contenu, qu’il considère comme accablant : Battisti y demande à son avocat de former un pourvoi en cassation dans le cadre de la procédure « R.G. 86/89 ». « La précision du contenu », écrit le ministre, atteste à l’évidence du degré élevé de connaissance par le requérant de l’état d’avancement de la procédure pénale le concernant en Italie et de l’étroitesse des liens avec ses conseils, nonobstant l’éloignement géographique les séparant. »

Je savais que l’existence de ces trois lettres était impossible : Cesare avait fui l’Italie à pied par les Alpes en octobre ou novembre 1981. A cette période, les procès pour les trois homicides Sabbadin, Santoro et Campagna n’avaient pas commencé. Battisti ignorait qu’il y servirait de bouc émissaire, et il devait l’ignorer pendant neuf ans. Durant son exil au Mexique, il n’eut aucun contact avec l’Europe, pas même avec sa famille. Sa mère, qui le crut mort, récita pour lui durant toutes ces années des prières aux défunts. Si Battisti avait pu, ne serait-ce qu’une seule fois, joindre son avocat ou un ami, celui-ci eut immanquablement rassuré ses parents. Ce n’est qu’en arrivant en France en septembre 1990 qu’il apprit qu’il avait été condamné pour quatre homicides en son absence.

Je savais aussi, au long de nos centaines d’heures de discussion, qu’il avait laissé à ses camarades une dizaine de blancs-seings -ou de mandats généraux- avant de quitter l’Italie. Tous ceux qui s’exilaient faisaient de même : c’était une précaution de routine en cas d’appel, ou en cas de procès pour évasion.

Les trois lettres furent soumises à un expert graphologue auprès de la Cour, choisi au hasard. Les résultats de l’expertise démontrèrent que ces pièces étaient des faux : au regard de la stricte similitude des signatures, il « ne fait aucun doute » pour l’expert que Cesare signa les trois feuillets au même moment, et non pas à huit années de distance comme l’affirmait la justice. En d’autres termes, le mandat dit « de 1990 » avait été tapé à la machine au-dessus d’une signature apposée au moins huit ans auparavant. Quant aux dates, censées prouver un lien avec les débuts des procès pour homicides, elles sont fausses, ou elles manquent.

Sur la lettre adressée au Parquet d’Udine, la date du 10 mai 1982 semble bien, selon l’expert, avoir été « écrite par une autre main », car elle ne correspond ni au rythme, ni aux chiffres de l’écriture de Battisti. Elle est en outre « comme rajoutée », en bas à gauche de la feuille. L’écriture figurant sur l’enveloppe est étrangement composée en lettres majuscules : elle est « suspecte », ne correspond pas aux écrits du courrier, et « paraît bien ne pas être l’œuvre de M. Battisti ». La lettre adressée au Parquet de Milan n’est pas datée, et son attribution à juillet 82 semble déduite par la justice du seul cachet de la poste. L’adresse est en outre dactylographiée, et rien ne permet de la relier à la lettre. Sur la lettre, aucun sceau de la juridiction de Milan ne permet de savoir quand elle l’aurait reçue et classée. Quant à la lettre dite de « février 1990 », elle est entièrement dactylographiée. L’enveloppe qui devrait l’accompagner, prouvant qu’elle serait partie du Mexique, n’existe pas.

Si Battisti avait souhaité nommer un avocat, il n’aurait pas eu la moindre raison de dissimuler son écriture sur les enveloppes, dès l’instant où il signait de sa main ses courriers. En revanche, la ou les personnes qui fabriquèrent ces mandats, incapables d’imiter l’écriture de Battisti, avaient tout intérêt à cacher la leur, pour que « l’authenticité » des mandats ne soit pas mise en cause.

Les faits rentraient enfin dans l’ordre de la logique : Battisti avait signé des blancs-seings en octobre 1981. Trois d’entre eux avaient par la suite été complétés à son insu et versés au dossier. Il était ainsi prouvé que Battisti n’avait jamais été informé des procès, ni été en contact avec son avocat. Car s’il l’avait été, il eut été inutile de fabriquer des faux pour le représenter. L’existence même de ces faux prouvait a contrario l’absence totale de liens entre l’accusé et sa défense.

Le ministre - et le fait est en soi fascinant - avait donc entièrement fondé l’accusation sur des « preuves » qui étaient des faux. J’ajoute, pour les avoir vus, que le caractère falsifié des lettres aurait sauté aux yeux d’un amateur, ou d’un juge ou ministre un peu soucieux de vérité ou de travail bien fait.

Dès lors, Battisti, contumace authentique, ne pouvait en aucune sorte être extradé par la justice française, puisque l’Italie ne lui ouvrait pas le droit d’être rejugé en sa présence. Le mémoire de l’expert graphologue fut présenté devant le Conseil d’Etat, et ses résultats furent également transmis directement au chef de l’Etat. J’avoue qu’à ce moment, je repris espoir. Non que je retrouvais confiance en l’indépendance de la justice dans cette affaire, mais je concevais mal comment un obstacle aussi patent pourrait être contourné. Comment le Conseil d’Etat, la plus haute juridiction française, pourrait ne pas tenir compte de ces trois faux.

Cette cour traita le problème le plus simplement du monde : elle l’ignora. Pire, elle réaffirma dans son arrêt que les lettres de Battisti prouvaient qu’il était informé de ses procès, sans même mentionner d’un mot l’expertise graphologique. Je quittai le Conseil d’Etat hébétée. Je revins du Palais-Royal à pas lents, avec l’impression accablante que le train fou du pouvoir roulait sur la justice sans plus jamais freiner.

C’est ainsi que l’affaire fut purgée en France. Après quelques articles satisfaits dans la presse au cours des jours suivants, elle s’enfonça dans l’oubli, abandonnant à son sort un homme en fuite et aux abois, et une justice démantelée aux ordres d’un Etat coupable. Ne restait plus qu’à tourner le dos à la France et placer nos espoirs en la Cour européenne. Que Battisti fut un condamné contumace était à présent un fait acquis. Qu’il fut innocent des crimes, cela restait encore à expliquer longuement, tant la propagande avait fait de ravages et enraciné de certitudes. C’est pourquoi -et un peu comme dans un roman policier- j’y reviens encore, car ces faits ne sont pas connus.

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Trente ans plus tôt, le jeune Battisti rejoint les manifestations italiennes, puis les révoltes de rue et les squats d’insurgés. C’est en 1977 - il a vingt-trois ans - qu’il intègre le groupe armé des PAC, dont il ne fut jamais ni le « fondateur » ni le « responsable », ni le « chef », comme la presse l’a inlassablement répété, mais un des plus jeunes membres.

Les PAC comptent sans doute alors une soixantaine de membres, mais une estimation exacte est impossible : l’organisation refuse en effet l’appellation de « groupe » et se présente comme un simple mot d’ordre, sans structure hiérarchisée. Quiconque se trouve en accord avec les mots d’ordre des PAC peut signer une action de ce sigle, n’importe où en Italie. Ce point original - dit « structure horizontale » - est essentiel à connaître. Il explique que des actions aient pu êtres menées par des noyaux inconnus des membres des PAC. Mais l’organisation a bel et bien un chef, Pietro Mutti, l’un de ses fondateurs.

L’année 1978 est marquée par l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades Rouges, le 9 mai, un choc qui secoue l’Italie tout entière. Pour le jeune Battisti, c’en est fini, la page se tourne pour toujours. L’extrême gauche est tombée dans le « piège des armes » et il y a « ce sang versé, partout, de part et d’autre, dont je n’avais jamais voulu », selon ses mots.

Tous les groupes de la nébuleuse de l’Autonomie ouvrière, confrontés à cet affrontement direct des Brigades Rouges avec l’Etat, discutent du bien fondé de la poursuite de la lutte armée. De même les PAC, qui adoptent comme mot d’ordre : « Oui à la défense armée, non aux attentats entraînant mort d’homme. » Mais un mois plus tard, dans un climat de violence générale ascendante, l’assassinat d’un gardien de prison, Antonio Santoro, signé du sigle des PAC, met fin à l’illusion de ce bouclier verbal. Le groupe se divise entre ceux qui acceptent ce crime et ceux qui le refusent. Battisti, avec d’autres membres de la première heure, demande la dissolution des PAC et tente d’en convaincre le très radical Pietro Mutti. Les explications se succèdent, les dissensions couvent, elles explosent à la fin de l’année et la réaction de Mutti est violente. Battisti quitte alors les PAC et, pendant plusieurs mois, il vit en clandestin dans un appartement de Milan avec d’autres camarades sortis de la lutte. C’est là qu’il se fait prendre dans une rafle, le 26 juin 1979.

Pas une fois au cours des interrogatoires qui suivirent son arrestation, puis au cours de son procès en 1981, la police ni les juges n’envisagèrent la participation de Battisti aux actions meurtrières des PAC, alors que se déroulait le procès contre le noyau responsable de l’attentat Torregiani. Son nom n’apparaît d’ailleurs jamais dans les enquêtes qui furent menées après chacun des attentats. Quand il s’évade en octobre 1981, Battisti n’est incarcéré que pour appartenance à bande armée. Quand il revient en 1991, il se découvre condamné à la perpétuité pour participation à quatre homicides et braquages. Un fait nouveau a transformé le jeune membre des PAC, rapidement dissident, en un criminel endurci. Ce fait nouveau, c’est Pietro Mutti.

Le noyau résiduel des PAC s’étant finalement dissous au début de l’année 1979, Pietro Mutti, combattant irréductible, refuse de lâcher les armes et rejoint la très grande organisation Prima Linea. Puis il la quitte et fonde un nouveau groupe, les COLP. Il est arrêté avec tous ses camarades en 1982, et beaucoup sont terriblement torturés. Accusé de meurtres et menacé de la peine de perpétuité, Mutti se constitue "repenti". Le « repenti », figure spéciale créée par les lois italiennes de l’époque, est un accusé qui marchande sa liberté ou la réduction de sa peine en échange d’accusations. Plus le repenti accuse et plus il s’achemine vers l’obtention de sa liberté.

Mutti se montre aussi entier dans le « repentir » qu’il l’a été dans la lutte armée. Il accuse peu à peu Battisti de tous les crimes des PAC. Son ancien camarade est alors exilé et constitue un bouc émissaire idéal. Mutti explique d’ailleurs qu’il accuse Cesare parce qu’il est jeune, et sain et sauf à l’étranger. Mais il atteint de tels sommets d’extravagance dans ses accusations qu’il se met en difficulté, au point que la cour le menace de l’emprisonner avec ses « dénoncés ». C’est notoirement le cas lorsqu’il donne le nom de Battisti pour deux meurtres commis le même jour au même moment à plusieurs centaines de kilomètres de distance. Plus tard, dans son arrêt du 31 mars 1993, la Cour d’Assises de Milan soulignera le caractère non fiable des déclarations de Pietro Mutti : « Ce repenti est un habitué des « jeux de prestige » entre ses différents complices, comme lorsqu’il introduit Battisti dans le hold-up de Viale Fulvio Testi pour sauver Falcone [membre du commando Torregiani], ou encore Battisti et Sebastiano Masala à la place de Bitti et Marco Masala dans le hold-up contre l’armurerie « Tuttosport », ou bien encore Lavazza ou Bergamin à la place de Marco Masala dans deux hold-ups véronais. »

Pas une seule preuve matérielle, pas un seul commencement d’indice ne vient étayer les accusations de Pietro Mutti. D’autres déclarations, a-t-on lu sous la plume du procureur Armando Spataro lors la propagande de 2004, vinrent corroborer les accusations de Mutti. Elles proviennent d’autres repentis, ou bien de "dissociés", autre figure créée par les lois spéciales et version allégée du repenti. Le dissocié gagne des réductions de peine en échange d’indices permettant de conforter les accusations d’un repenti. Tous les repentis et dissociés, camarades de Pietro Mutti, qui appuyèrent ses dires, en furent récompensés. Quant aux « témoins » qui furent mentionnés, il s’agit d’un toxicomane, déséquilibré, et d’une mineure de quinze ans, psychologiquement déficiente, qui déclara avoir reconnu Battisti. Plus tard, elle se rétracta et reconnut n’avoir vu personne.

Pietro Mutti fut utilisé neuf ans par la justice, traîné dans d’autres procès dans le rôle d’accusateur, avant d’y gagner sa liberté. Puis il disparut. Il est l’unique responsable de l’avalanche d’accusations qui enterra progressivement Cesare Battisti.




Outre l’évidence qu’accuser l’absent relevait du simple bon sens, il est déterminant de tenter de comprendre le comportement excessif et quasi obsessionnel de Pietro Mutti à l’encontre de son ancien camarade. Mutti avait conçu une amitié certaine pour Cesare. Et à ses yeux, celui-ci l’avait deux fois « trahi » : une première fois en quittant les PAC à la fin de l’année 1978, une seconde fois en octobre 1981. En effet, les camarades de Battisti qui tentaient de le faire évader, tous sortis de la lutte et démunis de logistique, avaient demandé l’aide de Pietro Mutti et de ses COLP pour cette opération. Les premiers espéraient que Battisti convaincrait Mutti de dissoudre son nouveau groupe, quand les seconds comptaient que Battisti les rejoigne. Mutti prit donc des risques pour libérer son ancien camarade, mais celui-ci le « lâcha », en l’enjoignant une seconde fois de déposer les armes. Une dramatique explication opposa les deux jeunes gens dans un sous-sol de Rome. Mutti accusa Battisti de trahison et cracha à ses pieds pour dernier au-revoir.

La lutte armée avait sorti Pietro Mutti de la drogue, et son échec le projetait vaincu aux pieds d’un tribunal, avec la perpétuité en vue. Il fallait à ce fiasco tragique un responsable. Cesare, l’ami libre grâce à lui, l’ami qui ne l’avait pas suivi dans les armes et qui vivait au loin, formait une cible toute désignée. Celui-là paierait pour lui et pour les autres. Mutti transféra sa propre perpétuité sur les épaules de Battisti.

Quand il est arrêté en 82, Pietro Mutti est accusé d’avoir tiré, le 6 juin 1978 à Udine, sur Antonio Santoro, gardien de prison accusé de tortures sur détenus. Cavallina, considéré comme l’idéologue des PAC, avait eu des problèmes avec Santoro. Et Mutti reconnaît ceci : « Ce fut Cavallina qui dit le premier le nom de Santoro. Je dois dire que ce fut Cavallina qui insista pour que l’adjudant fut tué. » Mutti s’innocenta en déversant l’accusation sur Battisti, ne conservant pour son compte qu’une accusation de complicité. C’est pourtant cet attentat qui détermina la dissidence de Battisti et sa volonté que le groupe soit dissous.

Le système d’accusation de Mutti se déroula moins aisément pour le double assassinat du 16 février 1979, l’un commis à Milan contre Pierluigi Torregiani, l’autre près de Mestre (Vénétie) contre Lino Sabbadin. Ce dernier, militant du parti néo-fasciste MSI accusé par les PAC d’avoir tué un braqueur, avait été assassiné dans sa boutique par deux hommes, à Caltana Santa Maria de Sala. Je ne peux écrire ce nom sans revoir Cesare s’écrier à la lecture de la presse « Mais je ne sais même pas où il est, ce [...] de village ! » Mutti nia son rôle et désigna Battisti comme tireur. Mais Giacomin, le chef de l’aile vénitienne des PAC, reconnut qu’il avait abattu le commerçant. Mutti fut alors contraint se rétracter et réduisit la part de Battisti à un rôle de complice. Donner le nom de Battisti à la place de celui de Giacomin montre bien ce que valent les accusations de Pietro Mutti. Ajoutons que le complice, décrit par un témoin, avait les cheveux « châtains blonds ». Battisti a les cheveux noirs. A cette date, il ne faisait plus partie des PAC.




L’attentat contre Pierluigi Torregiani, bijoutier connu sous le nom du « sheriff », sympathisant d’extrême droite accusé par les PAC d’avoir tué un braqueur et un client, avait eu lieu à Milan le même jour. Exécutés simultanément, les attentats Sabbadin et Torregiani faisaient partie d’un même plan. C’est uniquement parce que Mutti mêla Battisti à l’affaire Sabbadin que se rouvrit à son encontre le dossier Torregiani. Cette affaire est déjà élucidée, et les quatre hommes du commando, Sebastiano Masala, Sante Fatone Gabriele Grimaldi et Giuseppe Memeo avaient été identifiés et condamnés en 1981.

Cette fusillade tragique, au cours de laquelle le jeune fils du bijoutier avait été blessé, s’est puissamment ancrée dans l’opinion publique en 2004. Elle frappa à juste titre les esprits et c’est elle qui contribua le plus à faire de Battisti un "monstre" dans la pensée collective. Français et Italiens furent en effet convaincus, grâce au travail des médias, que Battisti en était l’auteur, convaincus que Battisti avait tiré sur l’enfant. Outre que Battisti ne figurait en aucune manière parmi les agresseurs, la balistique avait prouvé que le garçon avait été touché par une balle de son père.

Pietro Mutti, fidèle à son schéma, accusa Battisti d’avoir participé à l’attentat. Puis, emmêlé dans ses contradictions, il le dénonça finalement comme « co-organisateur ». La justice fit témoigner repentis et dissociés pour abonder en ce sens. Mutti fut acquitté de ce crime, bien qu’une des réunions en vue de l’organisation de l’attentat se soit tenue à son propre domicile.

Les attentats Torregiani et Sabbadin étant corrélés, Mutti avait collaboré aux deux opérations. De même, la non-participation de Battisti à l’une contient sa non-participation à l’autre. Battisti apprit la nouvelle de la fusillade et la blessure de l’enfant par la presse : « Je crois que les plus mauvais souvenirs que j’ai d’actions qui me regardent directement, qui regardent directement mon groupe, c’est quand j’ai lu dans les journaux que le fils de Torregiani, qui est un garçon de douze ou treize ans, je ne me souviens plus, il était blessé, et donc il est resté paralytique. Paralysé. Ça, c’était quelque chose de fort. Ça, c’était quelque chose qui a... qui m’a vraiment beaucoup impressionné à l’époque, qui a impressionné beaucoup de monde. [...] Même si ce n’était pas le noyau qui a organisé l’action qui a blessé cet enfant... parce qu’on sait aujourd’hui que c’est son père même qui a... Une balle perdue. Qu’il a été blessé par une balle perdue de son père. Mais quand même, c’est le résultat d’une action. Donc ça, c’est quelque chose qui m’a... qui nous a terrassés, en fait. Ça nous a mis dans un état... Même si on n’était pas responsables, même si on était contre l’action, même si la chose était une action décidée de façon autonome par un groupe de quartier. » (enregistrement vidéo, juillet 2004).

Dans un court texte qu’il rédigea en juillet 2004, il note : « Quelque temps après, nous fûmes rejoints [en prison] par un groupe accusé de l’attentat qui avait coûté la vie de Pierluigi Torregiani [...]. C’était des jeunes gens de quartier qui, comme beaucoup d’autres ailleurs, avaient utilisé le sigle des PAC. J’en connaissais un ou deux de vue, je savais que nos idées n’avaient jamais été proches. Mais parce que le sigle des PAC nous unissait, même avec des chefs d’inculpation très différents, nous nous retrouvâmes dans la même cage en cour d’assises. Il paraît inutile de répéter ici les tortures subies par les jeunes proches de ce groupe, des jeunes de quartier ensuite innocentés. Je le dis parce que je fus condamné quelques années après pour ce même meurtre, pour lequel aucun d’eux, même sous la torture, n’avait prononcé mon nom. »

Le meurtre de l’agent de police Andrea Campagna, accusé par les PAC de tortures sur inculpés, avait été commis le 19 avril 1979, à Milan. Mutti donna à nouveau sans surprise le nom de Battisti, alors que ce dernier avait abandonné la lutte depuis un an et que les PAC étaient dissous. L’attentat fut exécuté par une "filiation" du groupe qui avait refusé la dissolution, et dans laquelle figurait Mutti. Memeo, membre du commando Torregiani, présent lors de l’attentat contre Campagna, précisa que l’arme qui avait tué l’agent était la même que celle qui avait tué le bijoutier. Ce fait fut confirmé par l’expertise balistique. L’agresseur, décrit par des témoins, était un barbu aux cheveux « blonds », de grande taille, frôlant les 1,90m. Battisti mesure environ 1,70m.




De tous les membres des PAC accusés, Battisti fut le seul à être condamné à la perpétuité. Les peines prononcées à l’encontre des cinq protagonistes éminents du groupe furent beaucoup moins lourdes, allant de 9 ans pour Mutti ou de 15 à 28 ans pour les autres, selon qu’ils étaient ou non en fuite. Fatone, l’un des membres du commando Torregiani, fut condamné à huit années d’emprisonnement. Ces disproportions n’ont rien d’extraordinaire pour l’époque, où des procès fleuve jugeaient des activistes par groupes entiers, dans des cours où affluaient des repentis et des dissociés dont les déclarations achetées en échange de remises de peine avaient valeur de preuves.

Il est détestable que la justice française ait pris à son tour, en 2004, un parfum d’exception. Car c’est en parfaite connaissance des faits qu’elle jugea Battisti : elle était informée des graves anomalies du système judiciaire italien des années 80, de l’usage de la torture, du statut de repentis et de dissociés de Mutti et de ses amis, de l’absence de preuve matérielle, de la non information du condamné, et du caractère falsifié des trois « lettres de Battisti ». Mais l’Etat et la justice française déformèrent, omirent ou écrasèrent l’ensemble de ces éléments, avec l’aide indispensable d’un lynchage médiatique orchestré depuis les plus hauts niveaux des deux Etats, italien et français. On ne peut reprocher à l’opinion publique d’avoir cédé massivement à une propagande si puissante. Harcelés par les médias, les gens n’avaient ni les moyens ni le temps de s’informer de la vérité des données. C’est à l’Etat français, averti du dossier, d’assumer le fait, gravissime dans un pays de droit, d’avoir fait pression sur la justice et d’avoir conduit à la prison à vie un condamné innocent des crimes et jugé en son absence.

La vérité, écrivait Cesare l’an dernier, est transparente comme une goutte d’eau sur un fil.


Un jour, elle reviendra.

Fred Varga

Message édité le 22-03-2007 à 10:39:52 par Paria
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Les masses font et peuvent tout !
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   Posté le 22-03-2007 à 10:42:06   Voir le profil de Paria (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Paria   

Cesare Battisti : ce que les médias ne disent pas,
par Wu Ming 1.

8-9 Mars 2004

"Je ne peux cacher mon amertume en voyant resurgir certaines accusations contre la magistrature italienne qui, comme le disait à l’époque Pertini, contribua à arrêter le terrorisme tout en respectant la constitution et les règles de procédure." Armando Spataro, La Repubblica, 8 mars 2004

"Face à une situation d’urgence [...] Parlement et Gouvernement ont non seulement le droit et le pouvoir, mais aussi le devoir précis et indéclinable de prendre des mesures, en adoptant une législation d’urgence appropriée." Sentence 15/1982 de la Cour Constitutionnelle



Après la mise en liberté surveillée de Cesare Battisti, les médias italiens se sont déchaînés, déversant sur l’opinion publique tout le métal fondu pendant des années dans les hauts fourneaux du ressentiment, de la vengeance, de l’obsession sécuritaire.

Il est impossible de faire un compte rendu de tous les mensonges et les aberrations écrits et transmis cette semaine. Il n’y a pas un seul article, aussi bref soit-il, qui n’en contienne des dizaines. Même les détails apparemment insignifiants sont erronés. Des faits et des personnages qui n’ont rien à voir avec cette affaire sont jetés dans la marmite pour troubler le bouillon, déchaîner la panique morale, empêcher à n’importe quel prix l’usage de la raison.

Un lynchage médiatique comme on n’en avait plus vu depuis longtemps, auquel il est très difficile d’opposer des arguments, des éléments concrets et des reconstructions historiques un minimum approfondies.

Et pourtant on ne peut pas renoncer à exercer la raison, on ne peut pas courber le dos et se cacher la tête dans les mains en attendant que passe la bourrasque. Quand bien même il s’agirait d’une entreprise désespérée, il faut opposer la raison au fanatisme.

On ne peut pas passer sous silence que, dans ce pays, celui qui continue à s’opposer aux manipulations sécuritaires est destiné à se sentir seul : il s’agit d’une de ces campagnes où l’on doit se garder des deux côtés, à droite (cela va sans dire : ­en français dans le texte, NDT) et à gauche. Des deux côtés les arguments (même s’il est difficile de les appeler ainsi) sont les mêmes.

Cela ne devrait pas nous surprendre : parler de l’alerte au terrorisme signifie revenir sur les déformations juridiques, les entorses constitutionnelles et les pratiques inquisitoriales que le Part Communiste Italien de la fin des années Soixante-dix (celui du "compromis historique" et de la "solidarité nationale" ) soutint avec enthousiasme et abnégation.

Les mêmes personnes, aujourd’hui, dirigent le centre gauche. Ou plutôt dirigent cette partie du centre gauche qui, comme les autruches, a récemment mis la tête dans le sable irakien, en refusant de voter contre la participation de l’Italie à l’occupation néo-coloniale de la Mésopotamie. Ces mêmes personnes ont depuis longtemps délégué à une partie de la magistrature debout les difficultés d’une opposition à Berlusconi qu’elles n’étaient pas en mesure de conduire devant le Parlement (quand elles ne refusent pas de le faire afin de continuer le "dialogue", la "responsabilité face aux institutions" et l’embrouille bipartite du moment).

Nombre de "Juges rouges" (comme les appelle Berlusconi) sont les mêmes qui instruisirent et conduisirent les grands procès contre le terrorisme (vrai ou présumé : les mouvements sociaux de l’époque furent passés dans la même moulinette). La gauche est toujours guidée par la vision de l’histoire de ceux qui écrivirent et approuvèrent les lois d’exception et de ceux qui représentaient l’accusation aux procès qui en découlèrent.

Il n’est pas surprenant que ceux qui, à l’époque, prirent et défendirent des positions si drastiques, soient peu disposés à y revenir aujourd’hui pour se reconnaître des torts, ou au moins pour remettre leurs raisons en perspective. Pour cette raison, aussi, qu’à droite, on donne sans pudeur dans le Grand Guignol, on répand de la tripaille pour clabousser de sang tout le champ de la discussion, on frotte les yeux des téléspectateurs avec des oignons. Avec l’arme de l’émotions incontrôlée et du chantage moral, on rappelle à l’ordre la gauche "réformiste", on la pousse à condamner la gauche "radicale", à diviser le camp de l’opposition. Comme si les "réformistes" avaient besoin d’être poussés... Ainsi on condamne le Pays à l’éternelle peur des fantômes d’un passé, qui en réalité ne passe pas, et n’est évoqué que pour des motifs de basse cuisine politico-électorale.


1. Les lois spéciales 1974-82

"Ce livre, je l’ai écrit avec colère. Je l’ai écrit entre 1974 et 1978 en contrepoint idéologique de la législation d’exception. Je voulais montrer à quel point il est équivoque de feindre de sauver l’État de Droit en le transformant en État Policier." (les italiques sont de l’auteur de l’article) Italo Mereu, Préface de la deuxième édition de "Histoire de l’intolérance en Europe"

Pour dire que le terrorisme fut combattu sans renoncer à la Constitution et aux droits de la défense, il faut être mal informé ou menteur. La Constitution et la civilisation juridique furent mises en lambeaux, décret après décret, instruction après instruction.

- Le décret-loi n.99 du 11-04-1974 porta à huit ans l’incarcération préventive, véritable "peine anticipée" contraire à la présomption d’innocence (article 27, alinéa 2, de la Constitution).

- La loi n. 497 du 14-10-1974réintroduisit l’interrogatoire de la personne arrêtée par la police judiciaire, ce qui avait été aboli en 1969.

- La loi n. 152 du 22-05-1975 ("Loi Réale" ). L’article 8 rend possible la fouille individuelle des gens sur place sans l’autorisation d’un magistrat, bien que la Constitution (article 13, alinéa 2) n’admette "aucune forme de détention, d’inspection, ou de fouille individuelle, ni aucune autre restriction à la liberté personnelle, sans un acte signé par l’autorité judiciaire et dans les seuls cas et modalités prévus par la loi."

Dès lors, les forces de l’ordre purent (et peuvent toujours) fouiller des personnes dont l’attitude ou la simple présence dans un lieu donné ne lui paraissaient "pas justifiables", même si la Constitution (article 16) précise que tout citoyen est libre de "circuler librement" où il veut. La "Loi Reale" contenait plusieurs autres innovations liberticides, mais ce n’est pas ici le lieu de l’examiner.

- Un décret interministériel du 04-05-1977 créa les "prisons spéciales". Ceux qui y entraient ne bénéficiaient pas de la réforme carcérale mise en place deux ans auparavant. Le transfert dans une de ces structures était entièrement laissé à la discrétion de l’administration carcérale sans qu’elle ait besoin de demander l’avis du juge de surveillance. Il s’agissait réellement d’un durcissement du règlement pénitentiaire fasciste de 1931 : à cette époque, seul le juge de surveillance pouvait envoyer un détenu en "prison de haute surveillance". Le réseau des prisons spéciales devint vite une zone franche, d’arbitraire et de négation des droits des détenus éloignement du lieu de résidence des familles ; visites et entretiens laissés à la discrétion de la direction ; transferts à l’improviste afin d’empêcher toute socialisation ; interdiction de posséder des timbres (prison de l’Asinara) ; isolement total en cellules insonorisées dotées chacune d’une petite cour, séparée des autres, pour prendre l’air (prison de Fossombrone) ; quatre minutes pour prendre la douche (prison de l’Asinara) ; surveillance continuelle et fouilles corporelles quotidiennes ; privation de tout contact humain et même visuels par les interphones et la totale automatisation des portes et des grilles etc. Tels étaient les lieux où les prévenus, selon la loi encore présumés innocents, passaient leur incarcération préventive. La Constitution, article 27, alinéa 3, dit "Les peines contraires au respect humain ne peuvent être infligées aux condamnés et doivent tendre à la rééducation". Vers quelle rééducation tendait le traitement décrit ci-dessus ?

- La loi n.534 du 08-08-1977, article 6, limita la possibilité pour la défense de déclarer nul un procès pour violation des droits d’un accusé et rendit encore plus expéditif le système des notifications, facilitant ainsi le début des procès par contumace (contrairement au droit de la défense et contre la Convention européenne des droits de l’homme de 1954).

Le "décret Moro" du 21-03-1978 non seulement autorisa la garde à vue de vingt-quatre heures pour vérification d’identité, mais il supprima la limite de la durée des écoutes téléphoniques, légalisa les écoutes même sans mandat écrit, les admit comme preuves dans d’autres procès que ceux pour lesquels on les avait autorisées, enfin il permit les "écoutes téléphoniques préventives" même en l’absence du moindre délit. Inutile de rappeler que la Constitution (article 15) définit comme inviolable la correspondance et tout autre moyen de communication, sauf dans le cas d’un acte motivé émis par l’autorité judiciaire et "avec les garanties établies par la loi".

- Le 30-08-1978 le gouvernement (en violation de l’article 77 de la Constitution) promulgua un décret secret qui ne fut pas transmis au Parlement et ne fut publié dans le "Journal Officiel" qu’un an plus tard. Ce décret donnait au général Carlo Arberto della Chiesa - sans pour autant le décharger du maintient de l’ordre dans les prisons - des pouvoirs spéciaux pour lutter contre le terrorisme.

- Le décret du 15-12-1979 (devenu ensuite la "Loi Cossiga", n. 15 du 06-02-1980), non seulement introduisit dans le code pénal le fameux article 270 bis "Quiconque encourage, constitue, organise et dirige des associations dont le but est de renverser l’ordre démocratique par la violence, encourt une réclusion de 7 à 15 ans. Quiconque participe à de telles associations sera puni d’une réclusion de 4 à 8 ans". Dans le code pénal, l’article 270 existait déjà [1] mais il autorisa aussi la police, dans le cas de délits de "conspiration politique par le biais d’associations" et de délits "d’associations de malfaiteurs", à procéder à des arrestations préventive d’une durée de 48 heures, plus quarante-huit heures supplémentaires de garde à vue afin de justifier les mesures prises. Pendant quatre longues journées un citoyen soupçonné d’être sur le point de conspirer pouvait rester à la merci de la police judiciaire sans avoir le droit d’en informer son avocat.

Durant cette période il pouvait être interrogé et fouillé et dans de nombreux cas on a parlé de violences physiques et psychologiques (Amnesty International protesta à plusieurs reprises). Tout cela grâce à l’article 6, une mesure extraordinaire qui a durée un an.

L’article 9 de la loi permettait les perquisitions pour "raison d’urgence" même sans mandat. La Constitution, article 14, dit : "Le domicile est inviolable. On ne peut pas y effectuer d’inspections, de perquisitions ni d’arrestations, sauf dans les cas et les modalités prévus par la loi et selon les garanties prescrites par la protection des libertés personnelles" (c’est moi qui souligne). En quoi consiste cette protection des libertés dans un système où sont légalisés l’arbitraire, les lubies du policier, la faculté de décider à vue s’il est nécessaire d’avoir ou non un mandat pour perquisitionner ?

Dans l’article 10, la fin de l’incarcération préventive pour délits de terrorisme était prolongée d’un tiers par échelon judiciaire. De cette manière, jusqu’à la Cassation, on pouvait atteindre dix ans et huit mois de détention en attendant le jugement ! Avec l’article 11, on introduisit un grave élément de rétroactivité de la loi, permettant d’appliquer ces nouveaux délais aux procédures déjà en cours. Le but était clair : repousser les dates butoirs afin d’éviter que des centaines d’enterrés vivants attendent leur jugement à l’air libre.

- La "loi sur les repentis" (n. 304 du 29-05-1982) couronna la législation d’exception en concédant des remises de peine aux "repentis". Le texte parlait explicitement de "repentir". Dans un livre qui, ces derniers jours, a été souvent cité (sur le Net mais certainement pas dans les médias traditionnels), Giorgio Bocca se demandait qui pouvait bien être ce "repenti". "Une personne qui, par convictions politiques, a adhéré à un parti armé et qui ensuite, après un revirement d’opinion, s’en est dissocié au point de le combattre, ou encore quelque aventuriste qui s’est amusé à tuer son prochain et qui, une fois capturé, essaye d’échapper à la punition en dénonçant tout et n’importe qui ?"

Je cite le groupe musical "Elio e le storie tese" : "Je pencherais pour la seconde hypothèse / parce qu’elle exhale une odeur nauséabonde" (chanson de "Urna", 1992).

Bocca poursuivait : "Sont-ils des terroristes repentis ces petits chefs terroristes qui ont commencé par envoûter les collégiens, les ont convaincus de s’enrôler et les ont dénoncés pour jouir de la clémence des juges ? Sont-ils des repentis sincères ceux qui, en l’absence de dénonciations sérieuses, les ont inventées ? L’état de droit, ce n’est pas la morale absolue ni l’observance rigoureuse des lois en toutes circonstances, mais bien la distinction et le contrôle des fonctions. Dans un état de droit, la police peut se laisser aller à des méthodes inquisitoriales, mais le citoyen peut raisonnablement compter sur le contrôle de la police par la justice. Cependant si l’on accepte, avec la loi sur les repentis et assimilés, que juges et policiers jouent le même rôle, quel contrôle sera alors possible ? Toutefois on dit que la loi sur les repentis a été efficace, qu’elle a permis des centaines d’arrestations et la fin du terrorisme. C’est confondre la cause et les effets : ce ne sont pas les repentis qui ont vaincu le terrorisme mais c’est la défaite du terrorisme qui a créé les repentis. On devrait se demander si la loi a été ou non bénéfique à ce bien suprême d’une société démocratique qu’est le système des garanties juridiques. La réponse est que les dommages l’ont emporté sur les avantages, même si une opinion publique, indifférente au thème des garanties jusqu’au jour où elle est directement et personnellement touchée, fait semblant de ne pas s’en rendre compte. Le fait est qu’une bonne partie de la magistrature debout s’est laissée séduire par les résultats faciles et éclatants du système des repentis, qu’elle a pris pour argent comptant les déclarations des repentis jusqu’à renverser les fondements du droit, que les rumeurs ont remplacé les preuves. De grand procès ont été bâtis sur les déclarations de repentis, on a effectué des centaines d’arrestations avant de rassembler les preuves. Un magistrat italien a pu déclarer à une radio française, à propos de l’affaire Hyperion... ’Je n’ai pas de preuves mais j’en trouverai’. Les hommes politiques, les enseignants, les moralistes ne se sont pas préoccupés des conséquences inquisitoriales de la loi, de la chaîne infernale des délations incontrôlables qu’elle mettait en mouvement. La réaction des victimes de la délation a été, comme on pouvait le prévoir, féroce, une série de cadavres de ’balances’ ont été ramassés après coup par les gardiens de prison, selon la loi barbare de nos prisons. Dans la fosse aux serpents tout est possible et rien n’est contrôlable."

Je vous demande pardon pour la longueur de cette citation, mais je crois qu’elle en valait la peine.

La Cour Constitutionnelle ne put nier que toutes ces lois étaient constitutives d’un état d’exception elle décida tout simplement que, "vu l’urgence", c’était bien comme ça. Ponce Pilate a encore les mains dans la cuvette.

Il n’y a pas de mauvaise mémoire publique qui puisse écarter cette réalité, il n’y a pas d’ex PM (ministère public) qui puisse arriver à me faire accepter cette barbarie au nom de la "Raison d’État", aucune gauche respectueuse de la loi ne pourra jamais me convaincre du bien fondé de tout cela.


2 - Terrorisme, conscience, "guerre préventive"

"C’est justement l’état d’âme, la pensée cachée et non dite, la désobéissance intérieure, qui deviennent l’objet des enquêtes, puisque c’est ce que les juges aspirent à vérifier... Dans les procès de ces dernières années, on a soumis à l’évaluation du juge pénal des comportements tels que la création d’un collectif de travailleurs opposé au syndicat, l’organisation de séminaires autogérés, la collaboration à un périodique lié à une structure associative considérée comme illicite par le biais d’un article au contenu illicite, l’intervention devant une assemblée universitaire, et, généralement, tout échange de documents politiques, lettres, coups de fils, etc, dont le contenu n’est pas pénalement punissable." Antonio Bevere, "Processo penale e delitto politico, ovvero della moltiplicazione e dell’anticipazione delle pene", (Procés pénal et délit polique, ou de la multiplication et de l’anticipation des peines) dans Critica del dritto (Critique du Droit). 29-30, Sapere 2000, Avril-Septembre 1983

La Constitution, article 27, alinéa 1, dit que "la responsabilité pénale est personnelle".

Pourtant notre code pénal (qui remonte au fascisme et qui fut durci sur plusieurs points à l’époque des lois spéciales) pullule de délits comme le "concours moral" ou l’ "adhésion psychologique" au délit, ainsi que de toute forme de délits associatifs que l’on puisse imaginer sur la surface de la terre.

Une grande partie des instruction sur le terrorisme travaillait surtout sur ces éléments mais aussi sur les soupçons et les intentions (le fameux "être sur le point de" ) selon une idée extrêmement répandue du concours, du recel et des contiguïtés.

On en arriva à théoriser les "intentions terroristes" comme existant "au-delà du but immédiatement poursuivi par la personne agissante (meurtre, dégâts, etc.)" et de le définir comme un "délit à forme libre" où le dol spécifique "offre l’élément unificateur et l’essence des délits terroristes" (c’est moi qui souligne)- [2] . Plus simplement c’est l’intention qui est terroriste, la fin ultime, même s’il faut faire abstraction des faits concrets. Ce n’est pas étonnant si, dans de nombreuses affaires, on finit par faire le procès de la personnalité et de l’idéologie des accusés, n’hésitant pas à identifier cette dernière d’après leurs relation amicales avec Pierre et Paul ou parce qu’ils ont hébergé Jacques.

On est terroriste, indépendamment même de ce qu’on fait. C’est l’intention qui est terroriste, c’est contre elle qu’est menée une "guerre préventive", ce qui est typique de la société de contrôle. Il y a "conspiration", même si elle a abouti sur rien. On peut vous accuser de "insurrection" même si l’insurrection n’a pas eu lieu. Comme dit Pietro Calogero, il s’agit d’un "délit à consommation anticipée", ce qui veut dire - plus simplement - que le vrai délit est de vouloir l’insurrection. Tribunaux de la conscience. Je ne suis pas juriste, pourtant il me semble que je peux saisir le noyau idéologique ; le "meme" de cette idée de "prévention" à la même époque, Outre Atlantique, dans l’Anti-Riot Act - avril 1968, conçu et utilisé contre les mouvements afro-américains et la mobilisation pour mettre fin à la guerre au Viêt-nam. Cette loi punit ceux qui, au cours d’un déplacement sur le réseau routier ou pendant l’utilisation des infrastructures du réseau routier, commettent des actes destinés à "inciter, organiser, promouvoir, encourager, participer et fomenter une émeute [riot] ou aider quelqu’un dans ce sens". Selon la loi américaine, un riot est un rassemblement de cinq personnes ou plus qui, en se comportant de manière violente ou en menaçant de le faire, mettent en grand péril les personnes ou les biens.

Pour résumer, certains membres des mouvements américains furent soumis à des enquêtes, jugés et condamnés pour avoir voyagé sur le réseau routier dans l’intention d’aider quelqu’un à encourager le rassemblement de cinq personnes risquant de se comporter de manière à causer des dommages à la propriété d’autrui. J’espère avoir démontré clairement la grande distance qui sépare la personne du délit présumé. Qu’il soit bien clair que je ne suis pas en train de dire que tous les accusés des procès contre le terrorisme étaient étrangers aux faits reprochés, loin de là. Toutefois, beaucoup de gens furent jugés et condamnés non pas pour des actes spécifiques mais plutôt au nom d’une idée abstraite de "spécificité terroriste". Le légendaire "procès d’intention" devint une réalité grâce à la Raison d’État.

Les effets de cette déformation sur l’opinion publique perdurent encore aujourd’hui.

Ce n’est pas un hasard si ce qu’on reproche le plus à Cesare Battisti, c’est de "ne pas s’être repenti". Ce n’est pas un hasard si la croissante "monstrification" médiatique de Cesare Battisti, fait désormais abstraction des délits pour lesquels il a été condamné et se concentre sur son style de vie d’aujourd’hui, on l’accuse d’être "lâche" parce qu’il a fuit, d’être "fourbe" parce que le "lobby des écrivains de gauche" le protège, on l’agresse avec des flashes à bout portant à sa sorti de prison afin d’obtenir des images étranges, de figer la grimace fugace et de le balancer à la une des journaux pour montrer à quel point il est "affreux, sale et méchant".

Un journaliste de l’Unità [journal d’une courant des Democrates de Gauche, l’ex-Parti Communiste Italien] se demande : "Battisti est-il toujours convaincu que tuer le boucher Lino Sabbadin ou le bijoutier Pierluigi Torregiani fut un acte révolutionnaire ?"

Dans un pays laïc, réellement dominé par une culture du droit et des garanties, la "conviction" de Battisti, la "pseudo-enquête psychologique" sur son repentir, seraient hors sujet et n’auraient aucune influence.


3 - Censures et erreurs de la presse sur l’affaire Battisti

Mon objectif n’est pas de démontrer que Cesare Battisti est innocent. Ce n’est ni à moi ni à l’opinion publique d’en juger. Ce que je tiens à faire comprendre, c’est qu’en général la manière d’aborder cette affaire souffre de toutes les distorsions, vices de procédure et imbroglio non résolus de la période de l’état d’urgence. Ce sont ces éléments, dont on ne veut pas faire table rase, qui empêchent une analyse rationnelle, laïque et constructive. Les reconstitutions hâtives du cas judiciaire de Cesare Battisti, éditées dans la presse italienne, sont très éloignées de la réalité des faits et même en contradiction avec les actes de l’instruction et des procès. Si même un des PM (Ministère Public) de l’époque glisse des erreurs grossières dans sa lettre ouverte, écrivant par exemple que le bijoutier Torregiani avait tué un cambrioleur dans son propre magasin alors que ça s’est passé au restaurant Transatlantico [3] , que penser des simples commentateurs de versions de quatrième main ?

Tous, vraiment tous, répètent que Battisti a tiré sur Torregiani et sur son fils de treize ans, condamnant ce dernier au fauteuil roulant. Alberto Torregiani a même été interviewé par les chaînes télévisées qui l’ont présenté comme "victime de Cesare Battisti". Pourtant, selon les dires du même ex-P.M, Battisti ne faisait pas partie du commando qui a tué Torregiani. [4] Battisti a été condamné pour avoir "conçu" et/ou "organisé" ce crime, conclusion très difficile à démontrer, entièrement basée sur des présomptions et des témoignages de "repentis". C’est une des choses qui, de l’autre côté des Alpes, fait tiquer aussi bien la justice que l’opinion publique. Battisti est également dénoncé par des "repentis" en tant que responsable de deux meurtres perpétrés le même jour à la même heure. Face à cette évidente impossibilité logique, le tableau se modifie, il serait exécuteur matériel de l’un (meurtre de Sabbadin) et "concepteur" de l’autre (crime Torregiani). De plus il serait également responsable de dizaines et dizaines de braquages et, en général, de tous les délits commis par l’organisation dont il faisait partie, les Prolétaires Armés pour le Communisme (groupe qui eut une existence assez brève).

Ceux qui ignorent à quel point notre droit (surtout celui des lois spéciales anti- terrorisme) est entaché de contiguïtés, de complicités et de "co-participations" de toutes sortes, ne peuvent que s’étonner et trouver des contradictions dans le tableau dépeint par la sentence. Je ne suis pas en train de mener une contre-enquête, ce qui m’importe de comprendre c’est pourquoi, devant les énormes idioties relatées dans les médias sur le rôle de Battisti dans le meurtre de Torregiani, monsieur Spataro n’a pas agi dans l’intérêt d’une information juste et d’une meilleure compréhension de l’affaire, en prenant papier et stylo pour expliquer ’Attention, ceci n’est pas vrai ?’ " Pourquoi, bien que sachant parfaitement que Battisti n’a jamais tiré sur un petit garçon sans défense, Spataro n’a-t-il pas démenti le hurlement des chiens de l’information ? Pense-t-il avoir fait honneur à la fonction publique qu’il exerce en se comportant de manière si hésitante ?

Le directeur d’un journal raciste, lors d’une émission télé, a crié, sur le registre de l’hystérie, que Cesare Battisti "a tiré dans le dos du bijoutier Torregiani", décrivant le guet-apens de manière encore plus ignoble que ce qu’on peut imaginer. Mais Battisti n’y était pas, comme nous l’a confirmé Mr Spataro. En outre, Torregiani - qui portait un gilet pare balles - affronta le commando et répliqua aux tirs. Ce qui rend la tragédie plus amère, c’est que ce fut une de ses balles qui frappa son fils Alberto.

La veille, Torregiani dînait au Transatlantico avec un de ses clients, M. Lo Cascio. À un moment donné deux hommes entrèrent dans le restaurant et, sous la menace de leurs armes, dérobèrent portefeuilles, bijoux, montres etc. Se comportant de manière pour le moins "imprudente", Torregiani et Lo Cascio dégainèrent leurs pistolets et déclenchèrent une fusillade au cours de laquelle un des braqueurs et un client furent tués, ce dernier serait encore vivant si tout les monde avait gardé son sang froid au lieu d’essayer de se faire justice soi-même.

Ce fait divers ne justifie en rien la justice sommaire des P.A.C., d’autant plus que si Torregiani s’est rendu coupable lui même de justice sommaire, en le tuant et en blessant un innocent cette organisation ne fit que répéter l’histoire de la veille.

Mais justement, comme il est hors de question de justifier cet attentat, pourquoi soustraire cet épisode de toutes les reconstitutions de l’affaire ?

Pourquoi cacher ce premier maillon de la chaîne ? Peut-être parce que Pierluigi Torregiani ne peut être décrit comme un être humain, avec ses contradictions et ses tragiques erreurs, mais seulement comme une "héros bourgeois", un saint défenseur des biens, un chevalier blanc, pour que Battisti apparaisse encore plus sanguinaire et monstrueux ? Et encore pourquoi omettre de citer les protestations d’Amnesty International pour la manière dont ont été traités les suspects pendant leur garde à vue, utilisant le terme sans équivoque de "torture" ? Vrai ou faux ? Ce n’est pas en se taisant qu’on trouvera la réponse.


4 - Le "mal français"

"Mais comment se permettent-ils ces Français ? Pensent-ils pouvoir nous donner des leçons ?" Voilà un des leitmotivs de ces derniers jours. Ressentiment envers l’opinion publique française qui ne veut pas nous rendre un "boucher", un "monstre". Comme ils sont arrogants, nos "cousins" ! "Ils sont fous ces Gaulois !".

Au lieu d’essayer de comprendre le point de vue des autres, nous considérons que c’est "nous" qui avons raison de manière évidente et indiscutable. Et on ne se rend pas compte que, pendant que nous les accusons de se mêler de nos affaires, c’est nous qui nous mêlons des leurs. Pourquoi les Français devraient-ils renier une pratique juridique vieille de plusieurs dizaines d’années, la dénommée "Doctrine Mitterrand", respectée par tous les gouvernements de gauche comme de droite qui se sont succédés depuis, simplement parce que leur ministre Perben a passé des accords avec notre ministre Castelli ?

Si le ministre de la justice chinois, ou birman, au nez et à la barbe des lois italiennes qui interdit l’arrestation et l’extradition des personnes condamnées à mort dans leurs pays d’origine, obtenait de Castelli l’arrestation et l’extradition d’un réfugié (appelons-le Chèsàré Xiliren), ne réagirions-nous pas avec force ?

Et si nous apprenions qu’un tribunal italien a déjà examiné le cas de ce Xiliren en 1991, prononçant un avis défavorable à son extradition, et qu’il revient sur cette décision alors qu’aucun élément nouveau ne justifie une nouvelle arrestation et un réexamen de l’affaire treize ans après ?

Et si, pour couronner le tout, Chèsàré Xiliren n’avait jamais commis aucun délit dans notre pays, se comportant, au contraire, de manière exemplaire et contribuant de surcroît à la culture nationale ?

Cet exemple présente un défaut : la Chine et la Birmanie ne font pas partie de l’Union Européenne. En fait ce ressentiment à l’égard des Français se fonde sur l’idée que nos "cousins" sont en train de faire obstacle à "l’espace juridique européen". Cette critique vient d’un pays, le nôtre, qui a été critiqué et condamné plusieurs fois par la cour de Strasbourg ; d’un pays qui pendant plus de quarante ans, n’a pas respecté la Convention européenne en ce qui concerne la condamnation par contumace ; d’un pays qui, pendant et après le G8 a gardé en détention des citoyens européens sur la base d’accusations invraisemblables, s’attirant même la protestation officielle du gouvernement autrichien. En outre l’Italie détient actuellement la première place parmi les gouvernements les plus "anti-européens" et a été la risée de tout le monde pendant le semestre où elle a présidé l’UE . Pouvons-nous vraiment nous permettre de critiquer qui que ce soit sur ces sujets ?

Ensuite il y a ceux qui disent que les Français ne sont tendres qu’avec les terroristes des autres, traitant très mal les leurs. Sans aucun doute.

Contrairement aux affirmations de nos médias, la France n’est pas un pays qui félicite les militants de la lutte armée en leur tapant amicalement sur l’épaule. On les met en taule, comme dans le reste du monde. Nous pouvons donc simplement conclure que la gauche française ne défend pas Battisti parce qu’il a été un terroriste, mais malgré le fait qu’il l’ait été.

L’opposition à l’extradition dépasse largement Battisti et son parcours personnel, bien qu’il soit opportun de noter qu’il n’a commis aucun délit depuis trente ans et qu’il n’a aucun lien avec les nouveaux groupes armés.

La campagne va bien au-delà, pour les Français, il s’agit de défendre un principe, celui du droit d’asile, et un point d’honneur, celui de la parole donnée par Mitterrand à nos compatriotes réfugiés dans l’Hexagone.


5 - Solution politique et amnistie

Il aura fallu un écrivain français, Daniel Pennac, pour réussir à parler d’amnistie dans les pages d’un quotidien italien. Un de nos compatriotes n’aurait probablement jamais réussi à passer certains "filtrages". Pennac, interviewé par un quidam, a dit : "Avec la République l’amnistie est devenue quelque chose de nécessaire à la conception républicaine de la paix sociale. Il y a l’exemple de la Commune mais, plus près de nous, celui de l’amnistie des membres de l’OAS, qui se sont battus avec bombes et violence contre l’indépendance de l’Algérie. Pourtant, quatre ans après la fin de la guerre, ils ont été amnistiés. Ils étaient d’extrême droite, ils ont tué, je ne cautionne pas le fait qu’ils aient tué, mais il fallait les amnistier [...] L’amnistie est le contraire de l’amnésie. Il s’agit de fermer une porte pour permettre aux historiens d’analyser une période de manière moins passionnelle. Il m’est difficile de l’admettre sentimentalement, surtout quand on pense aux victimes. Toutefois il ne faut pas considérer le problème d’un point de vue affectif."

C’est un souhait qui tombe dans l’oreille d’un sourd, dans ce pays on ne peut affronter certaines choses qu’à coups d’émotions et de psychologie des foules. On est encore hystérique sur les années Quarante, sur les "foibe", sur l’épuration sauvage des fascistes exécutée par les Volante Rossa et les groupes similaires, alors comment imaginer que l’on puisse entamer un débat sur l’état d’urgence sans remuer tout ce qui est exposé plus haut. Surtout aujourd’hui, avec l’opposition à Berlusconi planquée derrière les sacs de sable des tranchées judiciaires (un beau cadeau, avec beaucoup de rubans, d’un certain leadership "girotondiste" [5]).

Et pourtant il faut essayer. Je ne crois pas exagérer en affirmant que ce pays ne pourra jamais s’améliorer sans réfléchir à ce qui s’est passé dans les années Soixante-dix. Et ce n’est qu’après l’amnistie des derniers prisonniers et réfugiés de ce que la culture dominante appelle "les années de plomb", après la solution politique d’un problème qui fut et reste politique et pas seulement criminel, que l’on pourra espérer comprendre ce qui s’est passé et comment ces événements ont conditionné la vie publique italienne.

Wu Ming 1

Message édité le 22-03-2007 à 10:43:46 par Paria
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   Posté le 22-03-2007 à 10:45:42   Voir le profil de Paria (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Paria   

Cesare Battisti : dire la vérité, respecter les droits

Communiqué de la LDH

Cesare Battisti a été arrêté au Brésil. Condamné à perpétuité sans avoir été entendu par la justice italienne, il finira ses jours en prison, s’il est extradé, sans avoir pu se défendre et faire valoir ses droits.

Par la voix du Président Mitterrand, la France avait donné sa parole que ceux qui avaient rompu avec la violence ne seraient pas extradés. Cesare Battisti a cessé toute action illégale depuis vingt-neuf ans et a toujours vécu paisiblement dans notre pays. Mais la France de Messieurs Sarkozy et Perben a renié sa parole, elle a voulu livrer ceux qu’elle avait accueillis.

Le ministre de l’Intérieur, qui vient de faire préfacer son dernier livre par le leader de l’extrême droite italienne, prétend aujourd’hui que le gouvernement français n’aurait fait qu’appliquer les règles d’Interpol en donnant au Brésil les informations nécessaires.

La vérité, c’est que Cesare Battisti, qui n’a jamais menacé l’ordre public français, a été arrêté à des milliers de kilomètres de notre pays par des policiers français qui lui ont tendu un piège avec leurs collègues brésiliens dans une rue de Rio de Janeiro. C’est bien plus que ce qu’exigent les règles d’Interpol. Le ministre de l’Intérieur le sait. Pourquoi le candidat gouvernemental ne le dit-il pas ?

Quant à la justice, la LDH rappelle que Cesare Battisti n’a été condamné – sans aucune preuve matérielle ‑ que sur la base de deux témoignages de « repentis », qui ont acheté par leurs accusations d’importantes remises de peine pour les crimes qu’ils avaient commis. Et cela suffit à un gouvernement français pour aider à envoyer cet homme finir sa vie derrière les barreaux « sans autre forme de procès » ? La Cour européenne des droits de l’Homme, elle, a déjà répondu que refuser un vrai procès à un condamné par contumace, c’est violer la Convention européenne des droits de l’Homme.

Messieurs Perben en 2004 et Sarkozy en 2007 ont fait cela en notre nom : trahir la parole donnée, refuser le droit au procès équitable en violation du droit européen des droits de l’Homme. La LDH milite pour une autre image du politique. Elle appelle les citoyens à exiger demain que les gouvernants s’attachent à dire la vérité et à respecter les droits.

Paris, le 19 mars 2007

La pétition ICI
Xuan
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   Posté le 22-03-2007 à 12:02:24   Voir le profil de Xuan (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Xuan   

C'est un secret de Polichinelle que Sarkozy a fait filer et arrêter Battisti à seules fins d'augmenter son crédit électoral et de donner à la bourgeoisie l'assurance qu'il sera un bon gestionnaire de la répression, un gardien de l'ordre qui obtient "des résultats".


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contrairement à une opinion répandue, le soleil brille aussi la nuit
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   Posté le 22-03-2007 à 14:49:41   Voir le profil de Finimore (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Finimore   

Xuan a écrit :

C'est un secret de Polichinelle que Sarkozy a fait filer et arrêter Battisti à seules fins d'augmenter son crédit électoral et de donner à la bourgeoisie l'assurance qu'il sera un bon gestionnaire de la répression, un gardien de l'ordre qui obtient "des résultats".


En effet et cela à quelques jours de quitter le ministère de l'intérieur !


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Ni révisionnisme, Ni gauchisme UNE SEULE VOIE:celle du MARXISME-LENINISME (François MARTY) Pratiquer le marxisme, non le révisionnisme; travailler à l'unité, non à la scission; faire preuve de franchise de droiture ne tramer ni intrigues ni complots (MAO)
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   Posté le 22-03-2007 à 16:50:51   

C'est l'occasion pour de nombreux pseudo-communistes de marteler à nouveau leur discours: "on condamne les actes commis par Battisti... blablabla... la violence... blablabla... l'idéologie... blablabla... les erreurs du passé... blablabla, mais il a droit à un vrai procès" (merci pour lui... )
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   Posté le 23-03-2007 à 21:37:04   Voir le profil de Paria (Offline)   Répondre à ce message   Envoyer un message privé à Paria   

Fred Vargas dénonce une "instrumentalisation"


La présidente du comité de soutien de Cesare Battisti a expliqué "redouter depuis longtemps le mois de mars 2007". "C´est une des raisons, entre autres, pour lesquelles Nicolas Sarkozy est resté au ministère de l´Intérieur", a-t-elle expliqué aux internautes de nouvelobs.com.

Fred Vargas, présidente du comité de soutien de Cesare Battisti, a affirmé, mardi 20 mars lors d'un forum sur nouvelobs.com, que l'arrestation de l'ex-activiste italien d'extrême-gauche était une "instrumentalisation" de Nicolas Sarkozy. "L´arrestation de Battisti qui vient d´être menée a été faite d´instrumentalisation et couronnée par des mensonges", a-t-elle déclaré. "Cette manoeuvre n´est pas une surprise", a-t-elle ajouté. L'auteure de "La vérité sur Cesare Battisti" a expliqué "redouter le mois de mars 2007 depuis longtemps". "C´est une des raisons, entre autres, pour lesquelles Nicolas Sarkozy est resté au ministère de l´Intérieur", a-t-elle expliqué aux internautes de nouvelobs.com. "C´est la même chose que celle que souhaitait Silvio Berlusconi : présenter des têtes de terroristes devant la foule, pour assurer sa réélection. Même si ces terroristes, comme Battisti, avaient, depuis longtemps, dénoncé la violence politique", a-t-elle expliqué.

Sur l'arrestation

Par ailleurs, l'écrivaine a insisté sur le fait que la décision d'extradition et la suite de l'affaire appartenaient à la justice brésilienne. "Le Brésil prendra sa décision", a-t-elle dit, "on n´a pas de leçon à lui donner", "ni de pression à faire". Elle a précisé également les conditions de l'arrestation de Cesare Battisti à Rio dimanche, rappelant notamment le témoignage de Lucie Abadia, qui dément lui avoir donné de l'argent. "La police a bel et bien suivi Lucie Abadia", confirme Fred Vargas. "Le récit de son arrestation donné par la police française aux RG est entièrement faux : elle a été arrêtée seule en arrivant à son hôtel sans avoir fait jonction avec Battisti, sans lui avoir donné d´argent. Ceci est noté dans le procès verbal de la police brésilienne."

"Paquet cadeau" à Berlusconi

L'auteure a dénoncé le "cadeau" fait par Jacques Chirac en 2004 à Silvio Berlusconi, lorsque le chef de l'Etat français a accepté la demande d'extradition de Cesare Battisti. "Cet homme (..) devait être livré en paquet cadeau à Berlusconi avec vingt autres réfugiés". Elle explique :

"L´Italie de 2004 n´en voulait pas spécialement à Battisti. Simplement, Berlusconi désirait récupérer un lot d´ex-terroristes pour justifier son engagement dans la guerre d´Irak et se faire réélire. En échange, outre de grosses commandes italiennes à Alstom et le TGV Lyon-Turin pour Perben, Berlusconi poussait l´Europe à attribuer le site nucléaire de Cadarache à la France, sans vote."


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Dans un article du 20 minutes journal (je n'ai pas retrouver l'article sur leur site) F. Vargas précise aussi que Sarkozy savait où était Battisti depuis un an.
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